Ses mots ne cherchent pas à expliquer le monde. Ils nous invitent à le reconnaître. À accueillir ce qui demeure lorsque le deuil, la violence ou le vacarme de nos vies semblent tout recouvrir. La douceur, chez elle, n'est jamais une faiblesse. C'est une façon de résister.
Des poèmes où les paysages deviennent des refuges, où les montagnes remplacent les églises, où les souvenirs se glissent dans « l'odeur de terre mouillée », un ciel d'hiver ou « le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends ». Le quotidien retrouve soudain quelque chose de précieux, presque sacré.
« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps.
Et je me suis trompée. »
Une phrase qui serre le cœur tant elle sonne juste.
« Je demande pardon à mon corps [...]
je lui demande pardon de lui avoir demandé d'être tout ce qu'il n'est pas. »
Quel magnifique pardon adressé à soi-même.
Dans ce recueil traversé par le deuil de sa grand-mère, Cécile Coulon ne cherche pas à réparer les blessures. Elle nous rappelle simplement que, même dans la douleur, il reste toujours une lumière, un paysage, une présence, une douceur à retrouver.
Un recueil lumineux, d'une grande sensibilité, à lire lentement, en laissant chaque poème trouver son écho en nous.
LE NOM DES CHOSES HUMAINES
« [...]
Ce qu'ils appellent amour
devient violent quand on l'enferme,
devient féroce quand on l'abîme,
on ne sait pas écrire mais on écrit quand même :
je vous aime mais je ne sais pas comment le dire.
Ce qu'ils appellent force est un reste d'enfance mal soignée,
de cour de récréation comme une cage,
de goût de poussière dans une bouche cassée.
C'est un muscle qui n'en peut plus d'être musclé,
un corps qui n'en peut plus d'être chaque soir payé
pour une vague sensation de plaisir
qui maintient les hommes forts debout
mais cette sensation-là, dans le secret des hôtels d'or,
d'autres l'appellent « dégoût ».
Ce qu'ils appellent force est un pays de montagnes douces,
aux pointes arrondies par les pluies et les troupeaux,
aux flancs qu'on prend pour des prairies, aux forêts
si larges qu'elles ressemblent à des paquebots,
sur le pont on entend chaque matin
le raffut des oiseaux.
Je passe mon temps à chercher
dans les lumières changeantes du soir
le vrai nom des choses humaines,
la vie se moque du langage
sous la poitrine une voix d'un autre monde
murmure : ce n'est pas la peine
vous n'avez pas besoin de comprendre
il vous suffit de reconnaître. »
PLUS JEUNE
« [...]
Quand je pense à ma grand-mère je l'imagine plus jeune
avec ses quatre enfants et son mari, des gueules de Corréziens
ce qui veut dire des gueules un peu inquiètes mais
quand même soulagées de ne pas être des gueules cassées.
Je l'imagine plus jeune et je ne vois de cette jeunesse
que des paysages - collines à vaches ou chemin de fer -
elle me disait souvent qu'en France il y eut une époque
où les femmes ne connaissaient pas le sens du mot « paresse ».
Je suis en train de dépasser mon enfance en marchant trop vite
à ses côtés : je lui demande de me suivre
mais le passé s'arrête dans chaque ravin
respirer l'odeur
des fleurs séchées.
Je n'ai pas le temps et un jour je dirai :
« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps
Et je me suis trompée. » »
VOUS NE COMPRENEZ PAS
« [...]
Vous ne comprenez pas
vieillir voir venir fuir répéter
non vous ne comprenez pas
et vous avez bien de la chance
c'est une phrase de vieil aveugle
« vous avez bien de la chance »
la chance d'être né
dans un endroit où le berceau
n'était pas encore cassé
Maintenant que glissent en mon âme
les mots des autres
je crois que c'est l'inverse :
vous comprenez
nous comprenons
tout le monde comprend
d'où vient cette phrase
les grands chagrins qu'elle raconte
les douleurs qu'elle apaise
les sanglots qu'elle avale
tout le monde comprend parfaitement
ce que c'est d'être du paysage
sans être sur la photo
et le sentiment atroce
d'avancer dans la vie
en mille morceaux
vous ne comprenez pas
que nous naviguons sur le même océan
mais pas sur le même bateau »
JE CHERCHE
« [...]
Je cherche le marécage vert et noir où mon âme est mouillée
le grand sapin bruyant où j'accroche mes idées
je cherche dans vos paroles le peu de temps qu'il reste
pour nouer à ma page la douceur retrouvée. »
AVANT NOËL
« Pour celui qui se cache loin des rues flamboyantes
dans un coin du pays où la campagne est neige
où la mer porte en elle des flammes encore brûlantes
et les ciels givrés des vagues qui font cortège.
Pour celle qui a froid dans une pièce vide
les enfants sont partis chez une autre famille
ils ont bien chaud ailleurs dans un foyer solide
même quand elle n'y pense pas elle a les yeux qui brillent.
Pour celle qu'on a battue et ouverte et laissée là
dans sa fin d'adolescence au début de l'hiver
ses amis lui répètent ma chérie tu verras ça ira
mais elle sent tout son cœur et son corps à l'envers.
[...]
Pour celle qui tient une main avant le grand départ
au bord d'un lit échoué dans un couloir d'urgence
la peau contre la peau dans un dernier silence
pour une petite joie il n'est jamais trop tard.
[...]
Pour celle qui a travaillé dur pour un amour absent
pour cet amour absent qui se tue à l'entrepôt
pour celle qui retourne les poches de son manteau
pour ce manteau volé au lit d'un vieil amant
juste avant Noël tous les sanglots
ont la forme d'un gros flocon. »
RESTER ET CROIRE
« [...]
Je reste, la vie tremble et hurle et danse et convulse
autour de moi
on me dit qu'avancer est la seule façon d'être vivant
il faut choisir entre vivre plus fort ou plus longtemps
je crois aux solitudes attachées ensemble solidement
je crois aux rencontres qui vous donnent
du silence et du temps
je crois aux amis qui savent faire la différence
entre un amour et un amant
je crois au langage des timides
à la douceur insoupçonnée des endroits
désertés avant l'arrivée du printemps.
Je reste là, croire est une chose facile
quand on déniche dans le gris d'hiver
la nuance de bleu allongée de travers
l'ombre qui provoque la lumière
croire est une chose facile
quand on sait que tout sera refait
en mieux
par des gens moins fragiles.
Je reste là
ravie d'être
absolument inutile. »
COMMENT CROIRE
« Comment croire quand croire est une maladie de l'âme
qui vous pousse à tout regarder sans chercher à tout voir
qui vous laisse sur des quais vides avec à la place des yeux
deux armoires grandes ouvertes
avec une page à l'intérieur :
« Tu es simple à détruire mais tu vas t'en remettre. »
Comment croire à ces montagnes douces
qui couvent des fermes en ruines et des palais de foin
qui sont l'hiver noires et rouges et l'été jaunes et vertes
l'automne les couvre de feuilles et le printemps de mousse.
Comment croire que celles et ceux qui nous aiment
nous aiment correctement ? C'est-à-dire sans nous blesser
avec leur amour dont ils disent qu'il est entier
et sincère et vrai comme s'ils ne savaient pas
que ce qui est entier sincère et vrai
est parfois plus violent plus terrible plus furieux
qu'un petit mot fragile qu'on répète
en détournant les yeux ?
Comment croire au soleil qui brûle la beauté blonde
des vallées? Qui incendie les longues branches des forêts ?
Comment croire aux caresses qui sont des avertissements :
« Je suis la main qui aime mais je suis aussi la main qui prend. »
Comment croire ?
Peut-être avec un drapeau blanc enfoncé dans le cœur
peut-être avec un œil fermé pour protéger dedans
sa douceur
peut-être avec la tête baissée pour contourner les fleurs.
Comment croire? Peut-être en vivant sans un bruit
en habitant le monde invisible sous la fureur
peut-être avec la méfiance des animaux sauvages
cette prudence qui n'a rien à voir avec la peur.
Comment croire ?
Il suffit d'imaginer que tout recommencera
que ce ne sera pas mieux qu'il y aura encore
des hommes plus pauvres que la pauvreté
des hommes plus dingues que des dieux
ce ne sera pas mieux il y aura encore
des femmes plus pauvres que les hommes pauvres
des femmes qui demanderont de l'aide
et dont on dira qu'elles sont des « folles à lier ».
Comment croire ? Tout cela arrivera mais au milieu
peut-être qu'avec la sagesse des paysages inaltérés
la sagesse qui ne définit pas ce que doit être la beauté
quelque chose apparaîtra
et vous la reconnaîtrez. »
PRIERE AUX MONTAGNES ET AUX INCONNUS
« Certaines prières n'ont pas lieu dans l'espace sacré des églises.
Il y a un mois j'étais dans la rue principale de ce petit village
que j'aime tant : Eyzahut.
Je sortais de la mairie : l'eau de la fontaine était froissée
par le soleil.
Sur ma tête les falaises géantes, brunes et vertes,
envoyaient dans les branches les premières odeurs d'été
et déjà les fenêtres le soir restaient grandes ouvertes.
En marchant dans la rue vide
que d'autres nomment « rue déserte »
j'ai demandé à ces mâchoires de pierre de protéger mes parents,
de garder un œil gris sur la vie de mes frères, de porter très loin
le cœur de celle que j'aime.
J'ai supplié ces bouches silencieuses
percées par des maisons cachées comme des quenottes
de m'appeler quand les choses iront mal, j'ai dit :
je me tiendrai prête à vous retrouver,
vos cimes, vos fumées et vos grottes,
s'il vous plaît, veillez sur la tombe de mes ancêtres
et je veillerai à vous aimer toujours
avec au cœur la grande fleur sauvage
qui pousse même la nuit
quand l'espoir fait naufrage.
Un mois plus tard je prie les montagnes et les inconnus
dans les rues pleines de Paris, dans la rue douce d'Eyzahut.
Prenez dans vos mémoires les feux de joie d'une seule seconde,
brûlez avec cette flamme les fontaines de sanglots pour la mort qui est là,
pour la mort qui viendra
je voudrai tant être plus solide qu'un tombeau.
Je prie les falaises et les âmes nouvelles.
Je prie les sommets bas et les hautes collines.
Je prie la sauvagine, l'acier des tours Eiffel.
Je prie comme un idiot sans dieu
qui cherche dans un nid vide la trace des tourterelles.
Veillez sur vos semblables, apaisez leur douleur,
que la nuit soit joyeuse comme le sont aux naissances les pleurs,
protégez vos palais, vos ronces, vos chemins de craie
ou de fougères,
c'est une prière sans église, une fête sans guirlande,
un ruisseau amoureux jeté éperdument dans sa rivière. »
AUX PUCES
« [...]
Nous laissons des traces pour ne rien abîmer
de ce que nous étions. »
PAS DOUÉE
« [...]
pas douée pour le football, le basket et le ballon prisonnier
pas douée pour répondre aux messages en moins
de vingt-quatre heures
pas douée pour trouver de nouveaux mots
pour raconter cent fois la même stupeur.
Je ne suis pas douée pour ce monde-là
mais j'en ai un autre à l'intérieur. »
FRACAS
« [...]
Les petits silences de l'enfance font
un bruit d'orage de juillet
les hurlements d'adulte deviennent
des murmures
nous avons des écrans qui nous servent d'armures
et des lits de ronces et d'épines
qu'on trouve presque douillets.
Je n'en peux plus du bruit que font les morts
en chantant doucement dans le tombeau
de la mémoire
je ne veux pas les suivre pourtant je les aime toujours
mais aimer toujours ce n'est pas aimer fort. »
DE RIEN DU TOUT
« Ce sera un moment de rien du tout
l'animal croisé la nuit sur une route de campagne
l'odeur de terre mouillée au début du printemps
l'aurore rose et bleue qui penche sur l'église
quand vous demanderez : à quoi penses-tu
je répondrai oh rien d'important
ce sera un moment de rien du tout
le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends
le chien couché à l'arrière de la voiture
et les bonbons à la menthe achetés au bord du lac
pour se souvenir de la couleur de l'eau
qui était celle de l'azur
quand vous demanderez : à quoi rêves-tu
je dirai simplement : je ne rêve pas, je murmure
ce sera un moment de rien du tout
un détail dans un tableau qu'on croit connaître par cœur
un arbre si haut qu'on prend ses branches pour des ailes
un nuage qui a la forme d'un bateleur
et derrière lui un autre plus petit qu'il emmène
quand vous demanderez : à quoi songes-tu
je murmurerai : je songe à l'océan que je n'ai jamais vu
ce sera un moment de rien du tout
un poème mille fois répété
un orage fait d'éclairs et de fumée
une pomme en forme de tête humaine
peut-être une maison aux fenêtres fermées
et quand vous demanderez : que vas-tu t'imaginer ?
je penserai : j'imagine vivre ce moment une fois de plus. »
LE CALME AVANT LA CONQUÊTE
« [...]
la solitude est un refuge pour ceux qui ont d'autres mondes
dans le corps »
FOSSETTES
« À chaque fois que je souris
je mets ma bouche
entre guillemets »
LE NÉON
« [...]
je crois surtout qu'en prenant soin du quart de vie
qu'il nous reste pour nous-mêmes
on déserte l'espace social en refusant
de prendre un café de boire un verre de manger un bout
de papoter de piailler de discuter de chercher des sujets
légers surtout très légers pour ne rien abîmer
de la surface plane des rencontres obligées
alors dedans tout devient calme
on descend loin et rien
n'a d'importance que le paysage du cœur
enfin débarrassé de ses touristes
bruyants »
UN SOIR À MERLIMONT
« C'est un beau soir ensemble
sur la mer grise et bleue
le chien court sur le sable
nous mangerons bientôt
des couteaux au vin jaune
je veux parler du ciel
étalé sur les maisons
on voyait des bateaux
et les vagues étaient belles
que faire de la beauté
quand elle vous troue le cœur
et qu'elle cache à l'intérieur
ce qu'il reste à aimer ?
C'est un beau soir à Merlimont
l'été viendra plus tard
nous avons les cheveux pleins de sel
la mémoire pleine de ton prénom
je n'avais pas de cigarettes
mais je n'en prends jamais
il y a souvent dans la fumée
le début d'un peut-être
que faire de l'horizon
quand il brille aussi fort
je veux revivre encore
un soir à Merlimont »
S'IL TE PLAÎT
« [...]
S'il te plaît n'écoute pas les poètes
ils ont le mal de vivre
ils ont des mots très simples
ils essayent de faire rentrer
toute la beauté du monde
dans la tête étroite d'une épingle
[...]
S'il te plaît n'écoute pas
le discours des héros
n'écoute rien que la voix souterraine
la tienne
faite de toutes les voix qui ont creusé
en toi le chemin secret
vers l'endroit
de ta force
de ta rage
de ta grande vérité »
MON CORPS
« Je demande pardon à mon corps
de l'avoir traité ainsi
je lui ai dit qu'il était laid
alors qu'il était fort
je lui ai dit qu'il était lourd
alors qu'il était vif
je demande pardon à mon corps
de lui avoir coupé les griffes
je lui en ai voulu vingt ans
à cause des fesses des seins
du ventre des dents des bras
je l'ai caché car j'avais honte
de dire ce corps c'est moi
je demande pardon à mon corps
qui est un ami fier et brave
qui est un travailleur docile
qu'il me pardonne mes insultes
il était si fidèle et pourtant si fragile
je lui ai dit qu'il était nul
alors qu'il bataillait
je lui ai dit qu'il était moche
alors qu'il sanglotait
je demande pardon à mon corps
il a grandi avec mes mots
comme partenaires
ils ne veulent plus jouer à la guerre
et je veux vivre encore
je lui ai dit qu'il était lâche
pendant qu'il balbutiait
et quand il me parlait
je ne l'écoutais pas
je demande pardon à mon corps
et je lui dis merci
pour sa confiance son honnêteté
pour ses plaisirs et sa manière
de n'être jamais bien droit
je lui demande pardon
de lui avoir demandé d'être
tout ce qu'il n'est pas »
Quatrième de couverture
« Je ne suis plus de ce monde perdu entre deux grandes villes, sans doute ne l'ai-je jamais été, mais pourtant un goût de terre persiste en moi comme un amour qui refuse de s'éteindre et continue, vaillamment, d'allumer des flammes idiotes que la vie violente peine à vaincre. »
Dans Retrouver la douceur, Cécile Coulon revient sur les deux années passées depuis la perte de sa grand-mère. Pétrie de ce drame qui a modifié sa vie et sa pensée, elle expose ses affects les plus immédiats pour mieux décrire sa longue expérience du deuil. L'ordinaire du quotidien, la douceur des instants volés, les paysages parfois peu familiers qu'elle arpente forment autant d'étapes nécessaires de son cheminement vers un apaisement tant espéré. D'une grande maîtrise poétique, ce nouveau recueil impose plus que jamais Cécile Coulon comme l'une des voix majeures de sa génération.
Cécile Coulon est née en 1990 à Clermont-Ferrand. Romancière, elle a reçu le prix des Libraires et le prix littéraire Le Monde. Son premier recueil, Les Ronces, a reçu le prestigieux prix Apollinaire.
Éditions Le Castor Astral, février 2025
108 pages

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