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vendredi 15 mai 2020

Le Cri des oiseaux fous ★★★★☆ de Dany Laferrière

Une nuit à déambuler dans les pas de Marcus rongé par le doute, la tristesse et la colère, dans les rues de Port-au-Prince, alors qu'il vient d'apprendre la mort de son ami Gasner, un jeune journaliste, un peu trop fougueux peut-être et que les dangers peuvent venir de partout dans cette ville. Dans cette dictature ubuesque, la mort est souvent le prix à payer pour vouloir que les gens soient bien informés de ce qui se passe dans leur pays
Marcus est un rêveur dans un pays où l'on n'aime pas les rêveurs. Il refuse la fatalité, refuse de se limiter à discuter de la dictature et du pouvoir qui ne s'intéresse qu'à sa survie, ne veut pas attendre la fin du régime pour vivre. « Je m'agenouillerai devant aucun dieu. Je suis un prince sans terre ni couronne. Ma vie se passe maintenant. » Marcus est certainement sur la liste des hommes à abattre, alors il lui reste une dernière nuit avant la fuite, avant l'exil incontournable. Papa Doc avait chassé son père, Baby Doc le chasse à son tour. 
Une nuit pour nous délivrer ses pensées, ses frustrations, il nous confie ses envies, ses idées, ses lubies ; nous sommes dans sa tête, dans ses émotions, dans son coeur, dans ses rêves. Au fur et à mesure que la nuit avance, ce sentiment d'injustice qui ronge Marcus nous gagne, nous happe, nous emprisonne. Les bassesses du pouvoir, l'absence de libertés, de droits, d’humanité nous sautent au visage, et une envie de révolte nous saisit. 

Merci Monsieur Laferrière. Comme j'ai aimé le paragraphe sur les mots ! Votre livre est riche d'enseignement. Puisse la situation en Haïti devenir moins chaotique. Il serait temps que l'état d'Haïti devienne un état de Droit. Droit aux libertés fondamentales et à la justice sociale. Droit de vivre sereinement et librement.

« Les gens causent, comme toujours, des mêmes problèmes dans tous les taxis de Port-au-Prince. Le prix exorbitant du riz, le prix élevé des médicaments périmés, le prix incroyable du loyer, le prix absurde de l'électricité. Prix, prix,prix,prix. L'argent, l'argent, l'argent, l'argent. Le chômage, le chômage, le chômage. Quelle vie ! Personne ne dit un mot à propos de la grève de Ciment d'Haïti. Ce serait dangereux d'en parler avec des inconnus. La presse en parle très peu, d'ailleurs. Marcus le fait régulièrement dans son journal de treize heures. Et Gasner, qui couvrait jusqu'à ce matin la grève pour notre hebdomadaire. La semaine dernière, il s'était fait photographier avec les grévistes devant la grille d'entrée de l'usine, ce qui avait provoqué la colère de Marcus. « Ce n'est pas du journalisme, c'est du militantisme », lui avait lancé Marcus. Ce à quoi Gasner avait répondu qu'il n'a jamais prétendu faire du journalisme dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur. » 

« J'analyse sans arrêt les gens, il est vrai, mais je porte rarement un jugement définitif sur eux. Sus-je lâche ? Peut-être, mais je sais aussi que je suis capable de grande colère en présence de ce que je pense être une injustice. Je déteste l'ironie, le sarcasme, ou qu'on se moque des gens dans leur dos. Ce trait de caractère, je le teins de ma grand-mère. Pour elle, c'est simple : tout ce qui se fait dans la lumière est un acte de courage, et ce qui se fait dans l'obscurité ne peut être que de la lâcheté. »

« ON TUE DANS CE PAYS. Ça me frustre énormément de ne pas pouvoir emprunter le si joyeux chemin de la frivolité, simplement parce que je suis né dans un pays du tiers-monde gangrené par la dictature. [...] Chez nous, il n'y a qu'une section dans tous les journaux : la politique. Et la politique n'a qu'une seule adresse : le Palais national. »

«  Ce ne sont pas les gens qui subissent une dictature qui devraient la combattre (les affamés et les torturés qui viennent tout juste de sortir de prison.) On devrait charger d'un tel boulot des troupes fraîches de gens qui n'ont jamais connu la torture, la prison, la mystification, la faim, l'angoisse...  »

« Dans un pays riche, le théâtre n'est que du théâtre, le cinéma est avant tout un divertissement, la littérature peut servir à faire rêver. Ici, tout doit servir à conforter le dictateur dans son fauteuil ou à le déstabiliser. La politique est le but de toute chose. »

« Ce que j'aime, c'est écrire. Rendre une ambiance avec des mots. Faire vivre une situation avec des phrases. Je suis fou de mot. J'ai un cahier plein de mots rutilants (mais les plus beaux sont les plus simples). Leur sens se trouve caché dans leur musique. Des mots comme lune, mer, ciel, jaune ou coeur. J'aime le mot étincelle, qui me fait penser à une pluie d'étoiles. Et tout de suite mon enfance m'éclate à la tête. [...] Certains mots, même quand on ne les emploie plus, aiment rester dans l'air à flotter, attendant qu'un facétieux les attrape. J'aime surtout les mots simples  que les gens emploient souvent. Des mots qui aiment se retrouver dans une bouche pour se faire manger, broyer, dévorer, mastiquer. Des mots bien domestiqués.Il m'arrive de prendre un de ces mots, un mot constamment utilisé par tout le monde, un mot qui a roulé sa bosse dans toutes les bouches ( des bouches édentées de vieux grincheux, des bouches parfumées d'enfants, des bouches affamées de pauvres ou arrogantes de riches) et de me concentrer dessus jusqu'à ce qu'il devienne tout neuf. Comme un sou. Tiens, le mot sou par exemple. Trois lettres seulement et tu achètes ce que tu veux avec, enfin ce qui est achetable, car rien de ce qui a une vraie valeur n'est achetable (la mer, le ciel, la lune, la couleur jaune ou le coeur). Faut quand même pas cracher sur le mot sou. Ce mot j'aime l'avoir dans ma poche. Je garde secrètement mon cahier noir parce que les gens que je côtoie ne comprendraient pas la passion naturelle que j'ai pour les mots. Un tel luxe pourrait les effrayer. Ils comprennent bien la passion du pouvoir, de la politique ou de l'argent. [...] J'allais oublier le mot café. Le mot fondamental de mon enfance. Son odeur m'habite. Tous mes amis se battent, avec raison, contre le pouvoir, tandis que moi (un chasseur de mots), j'ai l'impression de flotter comme une feuille légère et étourdie sur une mer de sang et de boue. »

« C'est une histoire sans fin. On tue un opposant et un autre arrive à toute vitesse. Il faut quand même en tuer quelques-uns, se dit-il, si on veut qu'ils sachent qui est le maître ici. C'est une question d'éducation. C'est ainsi qu'on éduque un peuple. En tout cas, ce peuple-ci. »

« Je connais le chaud. Le froid n'est peut-être pas simplement l'opposé du chaud. Je suis ce tiède, dans tous les sens du terme, pris entre le feu du Sud et la glace du Nord. N'y a-t-il pas toujours, et cela, n'importe où, de souterraines tragédies personnelles ? Toute tragédie n'est-elle pas forcément personnelle, même quand elle devient un drame collectif ? [...] La chose intime devient une affaire publique dans un pays où la mort est la chasse gardée du pouvoir. »

« Il y a la prison de Papa Doc, mais il y a la prison des mères. Papa Doc jette les pères en prison. Les mères gardent les files à la maison en les gavant de nourriture. Cela fait de gros fils dégriffés. Nos rivaux en la matière, ce sont le chats de vieilles. »

« Elle avait perdu son mari. Moi, j'avais perdu mon père. Deux peines différentes. Deux souffrances différentes. Pour remplacer mon père, il ne lui suffisait pas de doubler son amour pour moi. Je ne veux pas deux amours dans une seule enveloppe. L'amour est un. Quand il est double, ce n'est plus de l'amour, c'est de la monstruosité. Comme deux coeurs dans une seule poitrine. On ne peut pas doubler l'amour. Ce la devient morbide. »

« [...] je suis éclectique en amour comme en amitié. Je n'arrive pas à rester confiné en un seul genre, une seule classe sociale, un seul combat ou, surtout, un seul mode de pensée. »

« [...] je ne peux me résoudre à croire qu'on puisse être un délateur de naissance. Il doit y avoir des circonstances qui permettent la germination de certaines qualités, comme de certains défauts. La délation est l'acte humain le plus vil. Le délateur est le seul criminel qui n'affronte pas, même de dos , sa victime. Un monstre lâche. »

« Le temps est une convention. La preuve : le temps de la douleur n'a pas la même durée que celui de la jouissance. On espère abréger l'un, on aimerait faire durer l'autre. L'un nous paraît toujours trop long ; l'autre, trop court. »

« Ma dernière image de Port-au-Prince, avant d'arriver à l'aéroport, est l'essence de cette ville, capitale du faux-semblant et de l'apparence trompeuse : un pseudo-tonton macoute, qui est peut-être un vrai, faisant la cour à une pseudo-collégienne, qui est en fait une vraie prostituée. »

Quatrième de couverture

« Droite, fière, sans un sourire, ma mère me regarde partir. Les hommes de sa maison partent en exil avant la trentaine pour ne pas mourir en prison. Les femmes restent. Ma mère a été poignardée deux fois en vingt ans. Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. Je me retourne une dernière fois, mais elle n’est plus là. »

Vieux Os a vingt-trois ans. Son ami Gasner, journaliste comme lui, vient d’être assassiné par les tontons macoutes. Dès lors s’enclenche la mécanique de l’exil, pressante, radicale : Vieux Os doit passer sa dernière nuit hors de chez lui.
De taps-taps bondés en déambulations hasardeuses, Vieux Os parcourt son monde en accéléré : les belles de nuit du Brise-de-Mer, bordel miniature où l’on parle d’amour et de grammaire, les amis de toujours, Lisa et Sandra – « l’une pour le corps, l’autre pour le cœur » –, les souvenirs d’enfance à Petit-Goâve dans le giron de Da, les tueurs qui rôdent, les anges gardiens aux allures de dieux vaudou, et toutes les bribes de vie saisies au vol dans les rues de Port-au-Prince…
« Cette nuit, je saurai tout de la vie. »

Éditions Zulma, janvier 2015
313 pages

mardi 31 mars 2020

L'Odeur du café ★★★☆☆ de Dany Laferrière

Un petit bonbon à l'odeur de café, au doux parfum de l'enfance, à la saveur exquise de l'insouciance, d'une onctueuse tendresse. 
Direction Haïti, été 63, dans les souvenirs de Dany Laferrière qui nous parle de son enfance, assis sur la galerie aux côtés de Da, sa grand-mère.  
Un bon moment de lecture, qui suspend le temps, parsemée de courts chapitres qui réchauffent les coeurs et qui, on le comprend aussi, réchauffe celui de Dany Laferrière; ses mots le rapprochent de sa Da, la rendent éternelle.
Émouvant témoignage.  

« J’ai écrit ce livre pour toutes sortes de raisons. 
Pour faire l’éloge de ce café (le café des Palmes) que Da aime tant et pour parler de Da que j’aime tant. 
Pour ne jamais oublier cette libellule couverte de fourmis. 
Ni l’odeur de la terre. 
Ni les pluies de Jacmel. 
Ni la mer derrière les cocotiers. 
Ni le vent du soir. 
Ni Vava, ce brûlant premier amour. 
Ni le terrible soleil de midi. 
Ni Auguste, Frantz, Rico, mes amis d’enfance. 
Ni Didi, ma cousine, ni Zina, ni Sylphise, la jeune morte, ni même ce bon vieux Marquis. 
Mais j’ai écrit ce livre surtout pour cette seule scène qui m’a poursuivi si longtemps : un petit garçon assis aux pieds de sa grand-mère sur la galerie ensoleillée d’une petite ville de province. 
Bonne nuit, Da ! »

« LA RUE
Notre rue n'est pas droite. Elle court comme un cobra aveuglé par le soleil. Elle part des casernes pour s'arrêter brutalement au pied de la Croix-Jubilée. C'est une spéculateurs, qui achètent du café ou du sisal aux paysans. Le samedi, c'est jour de marché. Une vraie fourmilière. Les gens viennent des douze sections rurales environnantes qui forment le district de Petit-Goâve. Ils vont pieds nus avec un large chapeau de paille sur la tête. Les mulets les précèdent, chargés de sacs de café. Bien avant le lever du soleil, on entend un vacarme dans la rue. Les bêtes piaffent. Les hommes hurlent. Les femmes crient. Da se lève tôt, le samedi, pour leur préparer du café. Un café très noir.

LE PARADIS
Un jour, j’ai demandé à Da de m’expliquer le paradis. Elle m’a montré sa cafetière. C’est le café des Palmes que Da préfère, surtout à cause de son odeur. L’odeur du café des Palmes. Da ferme les yeux. Moi, l’odeur me donne des vertiges.

LES FOURMIS
La galerie est pavée de briques jaunes. Dans les interstices vivent des colonies de fourmis. Il y a les petites fourmis noires, gaies et un peu folles. Les fourmis rouges, cruelles et carnivores. Et les pires, les fourmis ailées.
Sur ma gauche : une libellule couverte de fourmis.

LA MORT
Je ne sais pas si c'est parce que j'ai la fièvre, mais je n'arrête pas de penser à la mort.
- Pourquoi on meurt, Da ?
- Pourquoi on dort ?
- Pour se reposer.
- Alors ?
- Alors quoi, Da ?
- La mort, c'est le sommeil éternel.

LES FOURMIS
- Qu''est-ce qu'il y a après la mort, Da ?
- Il n'y a que les fourmis qui en sachent quelque chose.
- Pourquoi elles ne nous disent rien ?
- Parce que la mort ne les intéresse pas, Vieux os.
- Et pourquoi la mort nous intéresse ?
- C'est le secret de la vie.

PAUPIÈRES
Les paupières de Vava. Des papillons noirs. Deux larges ailes. Un battement doux, ample. J’ai mal au cœur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune.


LA BICYCLETTE ROUGE
Cet été encore, je n’aurai pas la bicyclette tant rêvée. La bicyclette rouge promise. Bien sûr, je n’aurais pas pu la monter à cause de mes vertiges, mais il n’y a rien de plus vivant qu’une bicyclette contre un mur. Une bicyclette rouge. »

Quatrième de couverture

« J'ai passé mon enfance à Petit-Goâve, à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Si vous prenez la nationale Sud, c'est un peu après le terrible morne Tapion. Laissez rouler votre camion (on voyage en camion, bien sûr) jusqu'aux casernes (jaune feu), tournez tranquillement à gauche, une légère pente à grimper, et essayez de vous arrêter au 88 de la rue Lamarre.

Il est fort possible que vous voyiez, assis sur la galerie, une vieille dame au visage serein et souriant à côté d'un petit garçon de dix ans. La vieille dame, c'est ma grand-mère. Il faut l'appeler Da. Da tout court. L'enfant, c'est moi. Et c'est l'été 63. 

Da boit son café. J'observe les fourmis. Le temps n'existe pas. »

Éditions Zulma, mai 2016
213 pages