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jeudi 24 septembre 2026

Le coup du lapin ★★★★☆ de Stéphanie Blake

LIBERTÉ - FILIATION - DÉSIR
Une femme libre. C'est ainsi que Tess aimerait se définir. Et, au premier regard, oui, difficile de lui donner tort.
Elle quitte, recommence, change de pays, d'homme, de vie. Elle travaille, crée, devient autrice et connaît le succès avec Simon, son petit lapin devenu célèbre. C'est son premier roman pour adultes, elle qui écrit d'habitude pour les enfants, et on sent qu'il y a vraiment quelque chose qui se libère dans ce passage-là, et c'est un honneur d'en être témoin.
« Toute ma vie, j'ai voulu être libre. »
Elle refuse les cases et avance, parfois en faisant tout voler en éclats.
Mais est-on vraiment libre simplement parce qu'on a réussi à partir ?
C'est une question que je me suis déjà posée, à plusieurs reprises parce que des départs, j'en ai connus et c'est une question qui me reste en tête en refermant Le Coup du lapin. Petit aparté... il est fort ce titre, n'est-ce pas ? Il résonne de plusieurs façons au fil du roman et prend peu à peu d'autres sens. Je ne vous en dirai pas plus... ce serait bien dommage de vous souffler le coup 😉
J'en reviens à la question... Tess a beau se libérer des hommes, elle reproduit parfois les mêmes schémas. Elle se sépare de Charles et se retrouve à nouveau à s'effacer dans son couple avec Samuel. Elle regarde sa mère, qui a voulu s'émanciper mais continue de reproduire certains rôles ancestraux, et comprend qu'elle n'est finalement pas si différente d'elle.
« Ma mère m'a passé le relais sans s'en rendre compte. »
Il est vrai que la transmission se fait parfois à notre insu.
Il n'est pas rare chez nous, que nous évoquions avec nos enfants cette filiation. Que nous parlions sur ce que l'on reçoit, ce que l'on reproduit. Je pense aussi à ce que l'on tente de réparer. Faith, d'ailleurs, la fille de Tess la pousse à se demander ce qu'elle veut réellement lui transmettre. Peut-être avant tout, le désir. Celui qui permet de se choisir, de se mettre en mouvement.
« Il est où mon désir ? Qu'est-ce que je veux ? »
La question paraît simple. Elle ne l'est probablement pas tant que ça.
Et l'écriture devient justement pour Tess un espace où elle peut chercher ses réponses. Simon est son Frankenstein, son golem, celui qui lui permet de dire, de transgresser, d'être libre autrement.
« SIMON, C'EST MON FRANKENSTEIN, mon golem. Je l'ai créé pour qu'il prenne la parole et, grâce à lui, je transgresse absolument tout. »
La fiction lui offre une place que la vie ne lui laisse pas toujours.
La forme du roman épouse cette existence en pagaille : on passe d'un souvenir à l'autre, du je au il, des Cévennes à l'Iowa, sans prévenir. Ça m'a perdue par moments, je l'avoue, mais je crois que c'est aussi ce qui raconte le mieux cette vie faite de ruptures et de recommencements.
J'ai souri souvent, aussi, même dans les pages les plus dures. Comme dans ce passage où Tess compare les mères américaines, qui se précipitent au moindre conflit entre enfants, aux mères françaises, qui regardent de loin en fumant leur cigarette. C'est drôle, c'est mordant, et ça dit beaucoup de son regard sur ses deux pays.
Stéphanie Blake ne cherche pas à rendre Tess exemplaire. Elle la laisse contradictoire, excessive, faillible. Terriblement humaine.
J'aime cette idée que se libérer, ce n'est pas seulement partir. C'est aussi regarder les murs qu'on continue de porter en soi, même une fois dehors.
Et se demander, encore et encore, ce que l'on désire vraiment.
Parce qu'une vie libre n'est peut-être pas une vie sans attaches, sans erreurs ni détours.
Peut-être simplement une vie que l'on choisit.

« Je dois surveiller Maman, nous sommes chez Fleming qui n'est pas là, maintenant Georges lui fait du bien alors qu'il a l'air de lui faire du mal, G.I. Joe a disparu et Papa aussi. Un jour, un prince va me délivrer de la méchante reine, j'en suis sûre. »

« Il faut se mettre dans la tête d'une femme née en 1947, dans une ferme de l'Iowa. Ma mère a arrêté ses études parce que toutes ses préoccupations étaient liées à l'amour qui dévorait son temps et son énergie.
À la ferme où elle a grandi, il y avait des petites fleurs que Grandma appelait les « Four O'clock », parce qu'à quatre heures, elles se fermaient pour la nuit. On dit « belles-de-nuit » en français, mais Maman n'en a jamais vu ailleurs que dans son enfance.
Maman avait gagné un prix littéraire à l'école primaire, dans la classe de Mrs Wallace, pour un poème sur Dieu. Lorsqu'il pleuvait sur la terre, c'était parce que Dieu se lavait les cheveux. Et la neige c'était ses pellicules.
En réalité, Maman craignait Dieu. Grandma disait que Dieu voyait tout. Alors, Maman se déshabillait sous les couvertures pour qu'il ne la voie pas toute nue. Ses frères regardaient les pages des dessous féminins dans le catalogue par correspondance Sears et sans doute que Dieu regardait aussi. »

« Maman a arrêté de croire en Dieu pour toujours la fois où son oncle l'a coincée dans la grange. Il était quatre heures passées, les petites fleurs venaient de se refermer pour entrer dans la nuit. »

« TOUTE MA VIE, J'AI VOULU ÊTRE LIBRE. J'ai long-
temps pensé que tout aurait été plus facile si j'étais née garçon. Mais aujourd'hui je réalise que c'est faux, rien ni personne ne m'a empêchée de devenir une femme libre. C'est en racontant des histoires que j'ai réussi à m'inventer et à me libérer. « Histoire », du grec historia: enquête, compte rendu, histoire.
Je pense que l'histoire, la vraie, n'existe pas. On brode toujours lorsqu'on raconte une histoire et c'est exacte-ment ce que je vais faire ici. »

« J'ai rangé mon chagrin dans la poche de mon manteau pendant que Maman embrassait Gary. Je le hais. »

« Juste après notre départ, il sent quelque chose se bri-ser dans sa poitrine. Une rupture physique à l'intérieur de lui. Par la fenêtre, il aperçoit des petits nuages boursouflés. Il se tient debout dans sa cuisine. Il est immobile. Il regarde tous les objets familiers autour de lui: la bouilloire en chrome, le grille-pain, le téléphone mural vert pistache, le formica vert et blanc qui recouvre le comptoir. La pièce est inondée de soleil. Plus jamais il n'aura ses enfants dans cette cuisine. Sa maison, sa vie, vides. Il voudrait s'enfuir mais il n'a nulle part où aller.
Il revoit le visage de Cindy, sa première petite amie, morte dans un accident de voiture quinze minutes après l'avoir quitté. Il se souvient du vent et du ciel ce jour-là. Il lui est difficile de séparer ce qui est réellement arrivé de ce qui lui semble être arrivé. Il n'essaie pas... Mais il se rappelle qu'il nous a regardés partir sans nous retenir. Il se rappelle avoir pensé : enfin libre ! Et maintenant, le vertige de la liberté s'empare de lui. Libre pour quoi ? Pour qui ? Son cœur se pince alors qu'il pense à la main de Junior dans la sienne. Il n'arrive déjà plus à voir le visage de ses enfants distinctement. Il trempe des biscuits Oreo dans un verre de lait et se souvient de Jane Fonda dans Barbarella.
Il regarde le baseball à la télévision. Après tout, il n'y peut rien si sa femme a quitté le continent avec ses deux enfants. Ce n'est pas de sa faute.
Il dévore toute l'actualité française dans le New York Times. Paris, quel bordel. Il y a eu des attentats à Orly, une prise d'otages à l'ambassade d'Iran. Jacques Mesrine, l'ennemi public numéro un, s'évade de la prison de la Santé et Roman Polanski, accusé d'abus sexuel sur mineure, quitte les États-Unis pour la France. Michel Foucault défend l'idée que les pédophiles sont incarcérés à tort. L'ayatollah Khomeini trouve aussi refuge en France. L'ancien commissaire aux questions juives, Darquier, nie la réalité des chambres à gaz : « À Auschwitz, on n'a gazé que des poux. » Et ses pauvres enfants dans ce pays de tarés ! Et sa femme qui change de mec comme de chemise. Salope, salope, salope ! Quitter l'Amérique pour ce pays de merde. Elle reviendra lui demander pardon à genoux. »

« J'ai été arrachée à mon père. Je l'aimais terriblement. C'est là, je crois, que le froid a poussé en moi. »

« Un jour, dans les Cévennes, ma mère et moi avons aperçu un cerf dont les bois étaient prisonniers des ronces, il était coincé. « C'est ce que j'éprouve, je suis comme cet animal », m'a-t-elle dit alors.
Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, j'étais trop jeune, aujourd'hui je réalise qu'elle se sentait prise au piège mais qu'elle ne l'était pas.
Toutes mes vies me donnent un sentiment brouillon de dispersion. Comme si j'avais raté celle que j'aurais dû avoir, cette vie simple avec un seul homme, une seule famille normale. Comme s'il ne devait y en avoir qu'une. Comme s'il suffisait de la vouloir pour l'avoir. J'ai eu une existence bordélique mais, au fond, n'est-ce pas cela qui est normal ? La multitude, se réadapter sans cesse à la personne qu'on devient et se séparer de la personne qu'on aime si l'on n'arrive pas à évoluer ensemble ? 
N'est-ce pas l'essence de la vie que d'être en mouvement ? D'où vient alors ce sentiment de désordre que je ressens, et cette culpabilité de ne pas y arriver ? »

« La vie à six a démarré, ses deux fils et les deux miens, les quatre Dalton. Et là, Samuel attendait que je m'occupe de nos quatre garçons pendant qu'il écrivait des scénarios pour la télévision. C'était ça, le truc bizarre, je m'étais libérée de Charles et, à nouveau, tel un bon petit soldat, je filais doux, j'annihilais mes désirs. 
Les fils de Samuel étaient plus petits, il me fallait tout recommencer: les couches, leur donner la purée et le doudou... Ce qui m'a sauvée, c'est une phrase de Samuel qui a percuté mon cerveau : « Ce n'est pas la peine de continuer à écrire tes petites histoires pour enfants, je vais gagner plus d'argent que toi, alors tu t'occupes des petits et je me charge du reste. »
Je tenais une raison de lutter, de ne pas me laisser marcher dessus. Pas question !
Mais spontanément, je prenais le pli. M'occuper de la maison le nid comme si tout ce qui concernait le foyer et les enfants devait naturellement me revenir.
À la naissance de Faith, j'étais aussi heureuse qu'il est possible de l'être. Mère pour la troisième fois, j'essayais de consacrer autant d'énergie à ma vie de famille qu'à mon travail. Mes livres ont commencé à se vendre. J'avais trouvé ma patte et mon style. Je me suis mise à sillonner la France, puis le monde avec mon personnage, ce petit lapin qui s'appelle Simon. »

« - Bien, on va s'arrêter là pour aujourd'hui.
En sortant de son cabinet, je me précipite dans une hystérie d'achats, j'entre dans une parfumerie, je veux un nouveau parfum qui sente autre chose que moi, je rêve du parfum du sac à main de Grandma. Je veux une robe, deux robes, trois robes. Cette frénésie ne peut combler le vide, ni réparer le sentiment d'avoir été humiliée par Samuel. À n'en plus douter, mon couple est devenu un maelström, celui décrit par Homère dans L'Odyssée, lorsque Ulysse, afin de rejoindre Ithaque, doit choisir entre naviguer près du monstre Scylla ou affronter le tourbillon Charybde. Samuel me rabaisse, me dénigre. J'ai réussi, je lui fais de l'ombre, je le renvoie à ses propres échecs. Il me charge, me leste et essaie de me garder au fond de l'eau.
Parler à ma place, expliquer mon métier ridicule aux autres, affirmer haut et fort que Tess Wright, c'est aussi lui, Samuel Ginsberg. Vendre mes dessins en cachette. Je me suis détachée de mon corps qui suit son chemin, sans moi. J'ai l'impression d'être la sculpture Les Inséparables de Gloria Friedmann, ce corps de femme transformé en arbre avec des squelettes en guise de branchages. Tire-toi avant qu'il ne retisse sa toile et te cloue sur place, emmène les enfants avec toi, fais vite ! »

« Les hommes comme Samuel ont toujours une bonne raison pour frapper une femme. »

« Ses amis m'ont encore téléphoné :
- Le pauvre Samuel, il est au plus mal, tu ne peux pas lui faire ça, il ne gagne pas d'argent, laisse-le tranquille. Ça ne sert à rien, tout ça pour quoi ? Avec tout ce que tu gagnes.
Un juge a tranché. Samuel a été condamné à payer une somme symbolique tous les mois pour contribuer à l'éducation de sa fille.
Je suis devenue une mère et un père pour mes trois enfants et ce n'est pas par choix. »

« SIMON, C'EST MON FRANKENSTEIN, mon golem. Je l'ai créé pour qu'il prenne la parole et, grâce à lui, je transgresse absolument tout. Dans cette schizophrénie, je suis libre. J'ai créé cet espace fictionnel car, dans la vraie vie, ce n'est pas toujours facile. J'ai grandi dans une famille où les femmes doivent se bagarrer pour se faire entendre, on ne cesse de leur couper la parole. Personne ne comprend pourquoi ça génère une telle frustration de se faire couper la chique. Ce n'est pourtant pas compliqué si on y réfléchit deux minutes. Tout d'abord, l'intensité de la réaction dépend de l'âge de la femme. Si, par exemple, on prend une femme de cinquante ans, eh bien, ça fait quarante ans qu'on lui coupe la chique. C'est mathématique. Ma mère, avant de nous quitter, en était à sa soixantième année de coupechique. J'espère que, là où elle est, elle peut enfin dire ce qu'elle pense. Quant à moi, je me dis que, si j'étais née dans un corps d'homme, je ne serais pas dans le même état aujourd'hui. »

« En touillant la soupe sur la cuisinière, chez elle dans les Cévennes, ma mère bataille pour participer à la conversation qui anime la maisonnée. En général, en hurlant pour qu'on l'entende, mais comme il faut qu'elle retourne touiller - personne n'a le droit de touiller à sa place-, le résultat est que personne ne l'écoute.
Joseph et ma mère, sans même s'en rendre compte, ont reproduit tous les actes ancestraux des hommes et des femmes. L'homme au feu et la femme aux fourneaux. Pourtant, lorsque ma mère était mariée à mon père, quand elle faisait les lits, les courses, quand elle préparait les sandwichs au beurre de cacahuète pour Junior et moi et que le soir elle se couchait à côté de mon père, elle s'est bien évidemment posé la question : « Est-ce là tout ? » Elle a fini par se libérer de mon père, en prenant son indépendance financière et en changeant de continent, mais avec Joseph, elle a continué à sacrifier ses aspirations alors que, pour moi, l'unique façon de se connaître est de se réaliser dans un travail personnel et créatif, quel qu'il soit. Ma mère m'a passé le relais sans s'en rendre compte - je suis là pour dire et pour faire mais il ne faut pas trop que je la ramène. Elle a choisi le schéma archaïque : moi, Jane ; toi, Tarzan. »

« Les femmes qui renoncent à se réaliser personnellement finissent toujours par le reprocher aux autres. »

« Ce matin, en rangeant dans un carton les livres que je lui lisais lorsqu'elle était petite, j'ouvre The Runaway Bunny de Margaret Wise Brown. Un petit lapin dit à sa mère qu'il va s'enfuir en devenant un poisson dans une rivière, un rocher sur une montagne, un crocus caché dans un jardin, un oiseau, un bateau à voile, un acrobate de cirque et, pour finir, un petit garçon. Jusqu'à ce que, résigné, il décide de rester le petit lapin de sa maman. Maman lapin apparaît comme une pêcheuse, une alpiniste, une jardinière, un arbre, un nuage, un trapèze et, pour finir, la mère du petit garçon. Le petit lapin n'arrivait pas à s'enfuir. J'en ai eu des frissons. C'est l'histoire d'une mère toute-puissante qui ne laissera jamais son enfant la quitter. Je n'avais jamais perçu le livre préféré de mes enfants sous cet angle freudien. J'ai commencé à me sentir mal. La mère toute-puissante. Est-ce que j'étais cette maman lapin ? Je crois que c'est autre chose qui me foutait la trouille. C'était de perdre Faith. De perdre son amour. Pendant la deuxième moitié de ma vie, il flotta entre ma mère et moi un très long silence et nous n'avons jamais réussi à nous retrouver. Perdues à tout jamais. Allait-il en être de même avec Faith ? Est-ce que je suis parvenue à lui transmettre que le plus important c'est le désir ? Que c'est notre feu le plus précieux, qu'il ouvre toutes les portes. Qu'il suffit de se poser ces questions toutes simples : Il est où mon désir ? Qu'est-ce que je veux ?
J'ai toujours pensé que je vivrais le départ de Faith comme une libération. Parce que c'est ma dernière. Mais je ne suis pas du tout préparée, c'est très dur. Je regarde défiler les publicités pour la rentrée scolaire dans le métro, vêtements d'automne, crayons, gommes, stylos, protège-cahiers, feutres et ardoises Velleda, cahiers au format spécial que personne n'arrive à trouver. Ma mère est morte du coup du lapin, mon père a perdu la boule, et Faith quitte la maison. Bing bang boum.
Que vais-je faire de mon baby-blues sans bébé ? »

« Moi aussi, je me sentais prise au piège. Mais lequel ? Ma colère commençait à se transformer en autre chose.
En adoptant l'écriture inclusive, mon fils tentait de déplacer le regard, d'inverser la pyramide, avec les femmes en bas et les hommes en haut. Je me plaignais sans cesse de la domination masculine mais je n'avais pour autant jamais remis la structuration de la société en question. Dans le fond, j'adhérais à l'idée de la domination. Je voulais être dans la maison des hommes. Je voulais être le vainqueur en haut de la pyramide. Et j'y suis arrivée, j'ai rattrapé les hommes, je suis de la win et j'enfonce tout sur mon passage. Possédant le pouvoir économique et sexuel, je domine. Je suis patriarcat, je suis capital, je suis cette femme avec des couilles dessinée par Quentin. Paul avait raison. Il faut un changement fondamental des structures patriarcales. Le piège se desserre. Je cours rejoindre Yohji. »

« Yohji est toujours excité par la pluie et tout ce qui touche à la terre en général. Je lève les yeux vers la petite église du xr siècle située au milieu de la fonda-tion Artigas, le mas-atelier où le père de Yohji, Joan Gardy Artigas et son grand-père Josep (Pepito) Llorens Artigas travaillaient avec Joan Miró. Le vieux mas, dont les craquelures et les lézardes sur la façade extérieure dessinent un jeu sinueux de lignes sous le cadran solaire. Le poulailler, les jarres posées sur le rebord du mur, les terres agricoles de l'autre côté de la colline, l'arrosoir, les sculptures en forme de biche, d'escargot, de lapin, le vase en grès. C'est la réplique exacte du tableau La Ferme de Miró. Ou peut-être est-ce tout simplement la réplique de la Catalogne. Je remets bien en place ma casquette, geste que j'ai vu mon père faire des milliers de fois. Je n'avais pas encore remarqué qu'il y avait des traces de sueur à l'intérieur. Dégoûtée, je la balance devant mon atelier. Le lendemain, alors que je sculptais en plein cagnard, je l'ai replacée sur ma tête et j'ai senti des vapeurs méphitiques de pisse de chat. À mon tour, je dois marquer mon territoire. D'un pas décidé, je vais la laver à la machine. C'est ma casquette, à présent, mon amulette. Miró avait emporté dans sa valise de l'herbe du Mont-roig pour terminer de peindre La Ferme à Paris. Une sorte de talisman. Et moi, j'ai rapporté la casquette de mon père dans ma valise. Vais-je me mettre pieds nus et la piétiner comme Miró l'avait fait avec l'herbe de sa maison d'enfance, pour en extraire les souvenirs et ne rien oublier ? »

« Au square, les mères américaines se jettent sur leurs gosses au moindre conflit sans les laisser régler les choses entre eux. Alors que les Françaises discutent entre elles, fument des clopes en observant de loin et n'intervenant que si les gosses s'arrachent les cheveux. Les Américains ne savent pas vivre ensemble, il n'y a pas de terrasses de cafés, ils ne prennent pas le temps de déjeuner, il n'y a pas de sociabilités informelles. Chacun dans son propre couloir, bataillant pour tout: l'école, le boulot, les prêts pour l'université, acheter à crédit, spirale sans fin où, finalement, ils n'ont même plus le temps d'apprécier la vie, c'est déprimant. Les enfants américains sont livrés à leurs désirs et fonctionnent à coups de snacks, de nuggets et de glaces. Un repas familial dure environ dix minutes, chacun dans son coin, sur un bout de table ou de canapé, devant un écran. En France, le repas est considéré comme le moment de la journée où la famille est ensemble. C'est le bordel, les mômes sont chiants, ils râlent, on les oblige à terminer leur assiette et, s'ils déso-béissent, ils sont punis et envoyés dans leurs chambres. Les portes claquent, tout le monde crie, c'est l'hystérie générale. Mais les enfants finissent par sortir de leurs chambres et reviennent à table pour manger parce qu'ils crèvent la dalle. Les enfants américains n'ont jamais faim. Le monde des enfants est complètement séparé de celui des adultes. Dès qu'un enfant fait quelque chose, que ce soit génial ou médiocre, on lui balance des « Good job ! », des « Oh ! Wow ! ». En France, on casse l'enfant : « Ce n'est pas terrible, ton dessin, mon chéri ! Recommence! Tu peux mieux faire ! ». En France, on se pose au café, on n'est d'accord sur rien, on râle, on se révolte : « C'est dingue, le président veut faire ça... On va descendre dans la rue et tout faire péter. » En Amérique, on papote au grand supermarché entre les cinquante variétés de jus de pomme. On pousse un Caddie rempli à ras bord comme si la troisième guerre mondiale allait éclater, on sourit, on est parfaitement gentils, tout va bien mais on a un flingue dans son sac.

Je me suis endormie sous les applaudissements du public (français) de mon talk-show imaginaire. Et je n'ai plus abordé ce genre de sujets avec Stephen. Il en avait sans doute autant à dire sur la France. Après tout, s'il préférait continuer à boire son café à l'arrière-goût de vieille chaussette plutôt que de se risquer à prendre un jet de pistolet à eau à Barcelone, tant pis pour lui. »

« Quand la ferme de mes grands-parents a été rasée, je me souviens d'être allée voir Grandma dans son condominium à Atlantic avec ma mère. À la mort de Grandpa, elle avait vendu la propriété et un petit village de condominiums avait été construit sur nos terres. Grandma avait réservé son lot à l'emplacement exact de l'ancienne maison, face au grand chêne sous lequel j'épluchais les épis de maïs avec Grandpa. La vue, les arbres et les champs étaient les mêmes. La terre était sa terre, elle y plantait toutes sortes de fleurs. Je me demandais quel effet ça faisait à ma mère, qui avait grandi là, de ne plus voir la maison, la grange et le silo à maïs. Mais elle semblait absolument ravie et je n'avais jamais compris pourquoi. Peut-être parce qu'elle avait toujours voulu y mettre le feu ?

Chez ma grand-mère, maman et moi avions passé la nuit dans le canapé-lit du salon. J'avais eu le sen-timent étrange de dormir à côté de moi-même, nos corps couchés dans la même position, l'une miroir de l'autre. Je crois qu'elle m'aimait, mais comme une partie d'elle-même. Elle ne me considérait pas comme une personne à part entière, détachée d'elle, non, j'étais elle.

Elle avait une emprise sur moi, je ne supportais pas de la décevoir ni de la confronter.

Elle était toujours pressée, débordée, ne déléguait jamais. Elle contrôlait tout. Les menus, les directions en voiture, ce qu'il fallait choisir au restaurant. Je vois ses mains, les attaches fines de ses poignets et je l'entends soupirer d'exaspération, j'entends aussi son rire franc, des bribes de phrases, des souvenirs me reviennent comme cette fois où, adolescente, elle m'avait accom-pagnée à un rendez-vous médical. Nous étions face à face dans le métro bondé, j'avais commencé à lui parler, mais, agacée, elle avait sorti un livre de son sac et m'avait dit d'un ton sec :
-Chut, je termine mon livre.
Je m'étais tue, et elle avait éclaté de rire. Elle était folle et sage, bordélique et rangée. Elle était la vie.
Je l'ai toujours attendue, au sens propre comme au figuré. Je me suis enroulée sur ma frustration ; un fossé nous séparait.
Cette fois, je l'imagine en baleine gigantesque et moi, minuscule, Pinocchio flottant dans son esto-mac, cherchant désespérément la sortie, avalée par elle. Après toutes ces années, j'étais encore en train d'essayer de recueillir son approbation. Elle sous un drap dans une chambre froide aux pompes funèbres et moi dans sa cuisine.
Et maintenant, que vais-je faire sans elle ? »

« - Vous êtes une femme de combat, Tess, ne vous trompez pas de combat, arrêtez de diriger votre fusil contre vous-même.
J'étais capable de me battre avec les mots mais j'étais incapable de me battre physiquement. Je m'identifiais pourtant à Bruce Lee, à Jackie Chan et à Uma Thurman lorsqu'ils prenaient leur revanche à coups de poing, de pied, de tête, de flingue et d'arme blanche. J'aimais les vrais carnages. J'aurais adoré danser une petite gigue et tap tap tap tap, dérouiller. Hop, décocher une droite, éviter un uppercut et clouer mon adversaire au tapis. J'aurais aimé être capable d'infliger une punition physique en représailles à mon père, pour me faire justice. C'est à partir de là, je crois, que mes anticorps ont commencé à détruire ma thyroïde. Ce qui en soi était absurde car, au lieu de me venger, je donnais raison à mon père : je ne vaux rien, je me déprécie, je m'autodétruis. »

Quatrième de couverture

Qui n'a jamais galéré en amour ? Qui n'a jamais culpabilisé parce qu'elle n'était pas une mère parfaite ? Qui n'a jamais trouvé ses parents insupportables ?... Levez le doigt!

Tess a eu une vie en pagaille, mais au fond n'est-ce pas cela qui est normal ? Une existence faite de ruptures, de bifurcations et pourtant débordante d'amour, de rires et de larmes. Stephanie Blake raconte une héroïne éprise de passion et de liberté. Un concentré d'humour mordant et d'impertinence, sous une plume virtuose.

Stephanie Blake est autrice de livres pour enfants, son œuvre est traduite dans plus de vingt pays. Son personnage, Simon le lapin, a touché des millions de cœurs à travers le monde. Le Coup du lapin est son premier roman en littérature adulte.

Éditions La tribu,  mai 2025
236 pages 

mardi 18 novembre 2025

Passagères de nuit ★★★★☆ de Yanick Lahens

Deux femmes de la nuit, inspirées des ascendantes de l'autrice, se battent pour leur liberté. 

Yanick Lahens donne voix aux femmes liées à la traite négrière et dont l'Histoire n'a quasiment gardé aucune trace, elle invente pour réparer cet oubli et nous plonge dans l'intimité des ce deux femmes courageuses qui ont lutté pour exister dans une histoire écrite par les hommes. En puisant dans sa propre histoire familiale, elle donne une sincérité forte au roman. 
« Mes pensées étaient de grandes vagabondes aux yeux songeurs, aux jambes démesurément longues.
Je ne voulais renoncer à rien. Je voulais tout, la force de grand-mère, l'amour de mère, la mélancolie de Sarah-Jane. Mère, grand-mère et Sarah-Jane, j'ai emporté dans mon voyage vos vies enfouies dans ma chair, mon sang, mes muscles, bagages intimes et jusqu'à vos blessures muettes telles des ondes invisibles. Et toi, père, le magicien des jours heureux ! Je suis née une troisième fois dans une autre terre, amassant les morceaux brisés de vos vies, arrachant la mienne des halliers qui lui ont fait des blessures-soleils. Je vous aime. Je ne regrette rien. »
Le récit est dense, intelligemment construit. J'ai parfois manqué de références historiques sur l'esclavage, sur les rapports de pouvoir entre Haïti et La Nouvelle-Orléans et été déroutée aussi par la temporalité diffuse, et en acceptant de ne pas tout comprendre ;-) - cela m'a permis d'être embarquée dans ce récit profond, intime et universel, qui nous parle de mémoire et de transmissions, un roman proche du roman d'atmosphère ; la nuit un personnage à part entière, la mer et le vent porteurs de mémoires et de voix. 
« Les maîtres se trompaient sur notre silence. Ils nous pensaient brisés, alors que nous parlions tout bas à la haine et à la colère qui piaffaient tout à l'intérieur, nous leur répétions sans bouger les lèvres "Otan, otan, le moment n'est pas encore venu. Patience, patience" . »
En mettant au centre du récit, les petites vies, les gestes du quotidien, les veillées, les trajectoires silencieuses, et non pas le pouvoir des hommes, l'autrice propose une autre manière d'écrire l'histoire, profondément humaine, humble et puissante à la fois.  
« Mais franchir le seuil de la maison principale, celle des maîtres, c'est ouvrir un immense sac dans sa tête. Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta mère, qui elle-même l'a appris de sa mère, et ce que ta condition d'esclave t'a enseigné. Tu le caches bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir du maître. Tu feins d'aimer dans ce savoir jusqu'à ce qui t'humilie, te nie, t'efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n'es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d'avance-là. Et puis le savoir au fond du sac t'apprend à endurer, à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir, les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie peut dépendre d'une mimique, d'un rictus, d'un geste involontaire, d'une parole de trop. À ces moments-là, tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac pour qu'elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n'est écrit, donc le maître ne peut y lire que ce qu'il croit savoir. »

« Pour mon aïeule, Régina Jean-Baptiste. 
Silencieuse. Totem puissant, partie trop tôt.
Sans m'avoir dit...
J'ai traversé ton absence, à pas lents, des années durant.

Pour ma bisaïeule, Élizabeth Jacob, 
arrivée de La Nouvelle-Orléans, 
nimbée de ses secrets et de ses mystères.

Je vous ai inventées sur les sentiers du songe, imaginant aussi toutes ces femmes qui vous ont précédées, celle qui vous ont entourées :
visages clair-obscur qui contemplaient les arbres, les eaux, les chrétiens-vivants, les bêtes et les Esprits. »

« L'organisation des négresses et des mulâtresses, propre an climat de Saint-Domingue, y jouit de toute la perfection que la nature accorde à leur espèce, tandis que celle des blanches s'y altère en très peu de temps. On ne sera plus étonné d'apprendre que le goût des Européens [...] dicte leur préférence pour les femmes de couleur. Impudiques, sans honte, elles ont acquis sans peine une supériorité décidée dans le libertinage; et les blanches, souvent délaissées, se vengent ailleurs de leurs rivales. »
JUSTIN GIROD-CHANTRANS
Voyage d'un Suisse dans différentes colonies d'Amérique

«... ma grand-mère, pour éviter de se faire mutiler outre-mesure par le planteur et sa suite, doit se créoliser. Son arme usuelle demeure sa complaisance feinte et son silence ambigu, sa conduite prête sans cesse à des interprétations contradictoires. »
JEAN CASIMIR
Latinité en question 

« Mes pensées étaient de grandes vagabondes aux yeux songeurs, aux jambes démesurément longues.
Je ne voulais renoncer à rien. Je voulais tout, la force de grand-mère, l'amour de mère, la mélancolie de Sarah-Jane. Mère, grand-mère et Sarah-Jane, j'ai emporté dans mon voyage vos vies enfouies dans ma chair, mon sang, mes muscles, bagages intimes et jusqu'à vos blessures muettes telles des ondes invisibles. Et toi, père, le magicien des jours heureux ! Je suis née une troisième fois dans une autre terre, amassant les morceaux brisés de vos vies, arrachant la mienne des halliers qui lui ont fait des blessures-soleils. Je vous aime. Je ne regrette rien. »

« Père avait certes adouci la condition de vie des esclaves sur la plantation. Cela, je le savais, mais un tel geste ne changeait rien à son statut. J'ai mis des années à comprendre que, en dépit de tout, père était un propriétaire d'esclaves et que nous étions des migrantes clandestines, dans un même train où chacun gardait pourtant sa place. J'étais encore dans une ignorance, une cécité sur le malheur renouvelé du monde. Sur la capacité de ce malheur à tisser des liens inextricables entre le cœur et la raison. À nicher la nuit dans ce creux tout à l'intérieur. Toujours faire barrage à la nuit, une torche tenue à bout de bras, serait-ce là la seule mission ? La seule ? »

« Sa nuit avait été pourrie. Elle voulait entendre la jeune esclave hurler et supplier son pardon.

Pour toute réponse, celle-ci entama un chant venu de loin. De très loin. Ce chant était d'une insoutenable beauté. Une plainte qui montait, montait à mesure de la souffrance dominée. Un air fredonné tout bas comme un chant initiatique qui apprend aux enfants perdus en forêt comment appeler leur mère dans une langue secrète. La maîtresse reçut ce chant comme un affront. Grand-mère nous a souvent raconté cette histoire. Elle avait tout juste treize ans quand elle avait assisté à cette scène et elle a su depuis à quoi s'en tenir face à l'appétence des maîtres pour la chair noire et son envers, la cruauté. Et j'ai compris ce soir-là à quoi servaient les souvenirs d'une grand-mère dans la Caraïbe américaine. À nous faire tenir debout dans une épaisseur invisible, une durée longue, à tirer les fils qui nous relient à des blessures anciennes cent fois subies et cent fois traversées. »

« Grand-mère avait tout gardé du créole de Saint-Domingue. Les mots en français et en anglais de La Nouvelle-Orléans avaient à peine entamé le fond sonore et les références saint-domingoises. Avec Antonine, elles entretenaient nos sonorités originelles comme des eaux utérines. Mère avait hérité de cette langue de son enfance. Des années de scolarisation en français la recouvraient d'un manteau social dont elle se défaisait en franchissant les portes de la maison. J'ai hérité du fond sonore comme du manteau et, Sarah-Jane et moi, nous nous sommes fait notre propre langue avec les mots anglais amenés par les Américains du Nord, de plus en plus nombreux à venir chercher fortune dans cette terre du Sud. Ici, entre ces murs, toutes les frontières tombaient. Entre ces murs, les langues, fleuves remuants, se rencontraient. Nous parlions à leur croisement une langue à nous « pitit mwen, ma chérie, dear ». »

« Aucun captif ne pense tous les jours, du réveil au coucher, à se donner la mort, l'esclave, oui. »

« Autour de presque toutes les cases poussent quelques ignames, des patates douces et des malangas. J'ai encore en souvenir les disputes et drames autour de ces maigres récoltes, comme les silences complices qui nous tenaient liés aux autres quand le commandeur venait nous interroger sur la disparition de l'un d'entre nous, parti se réfugier dans les montagnes. Parce que tu reproduis tout ce qui fait que nous sommes des hommes et des femmes, l'amitié, la jalousie, la colère, l'amour, l'injustice, le découragement et le courage. Et tu oses la joie. » »

« Mais franchir le seuil de la maison principale, celle des maîtres, c'est ouvrir un immense sac dans sa tête. Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta mère, qui elle-même l'a appris de sa mère, et ce que ta condition d'esclave t'a enseigné. Tu le caches bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir du maître. Tu feins d'aimer dans ce savoir jusqu'à ce qui t'humilie, te nie, t'efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n'es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d'avance-là. Et puis le savoir au fond du sac t'apprend à endurer, à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir, les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie peut dépendre d'une mimique, d'un rictus, d'un geste involontaire, d'une parole de trop. À ces moments-là, tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac pour qu'elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n'est écrit, donc le maître ne peut y lire que ce qu'il croit savoir. »

« Les maîtres se trompaient sur notre silence. Ils nous pensaient brisés, alors que nous parlions tout bas à la haine et à la colère qui piaffaient tout à l'intérieur, nous leur répétions sans bouger les lèvres "Otan, otan, le moment n'est pas encore venu. Patience, patience" . »

« Dans mon silence je traverse la haine de moi-même dans l'odeur d'un homme, sur la peau d'un homme que je n'aimerai jamais, dans sa bouche sur mes seins, sur mon sexe, dans la jouissance honteuse d'un corps qui m'abandonne, et me laisse seule dans cette haine de moi-même. Ce sont les moments les plus humiliants, les plus terribles. La haine de soi y est comme un marécage, une vase nauséeuse, un sable mouvant. Tu dois décupler d'effort pour ne pas t'y laisser engloutir. »

« Ces jours-là, grand-mère, plusieurs fois dans la journée, fredonnait Lizèt kite laplenn, laissant remonter cette mélancolie qui fait qu'on emprunte dans un affolement silencieux tous les chemins perdus, l'enfance, l'amour maternel, les amours passées, la rudesse de toute naissance.

Lizèt kite la plenn 
Mwen pèdi bonè a mwen 
Je a mwen sanble fontèn

Lisette a quitté la plaine 
J'ai perdu mon bonheur 
Mes yeux ressemblent à une fontaine

Mère m'a raconté que, de retour de l'un de ses voyages, le même pensionnaire s'approcha de grand-mère, lui tenant les mains avec tendresse et respect comme un fils à sa mère : « Patience, lui avait-il dit. Patience. »
Il s'assit en face d'elle et tira de son sac une coupure de presse et lui lut, tout en lui expliquant chaque phrase, la décision du président Boyer d'inviter des Noirs américains à venir s'établir en Haïti. 

Port-au-Prince, le 7 août 1824

Des sentiments d'humanité, liés à la prospérité future de la République, m'ont porté, mon cher général, à envoyer aux États-Unis d'Amérique, à la fin du mois de mai dernier, une mission afin de diriger, autant que possible, l'émigration en Haïti d'une portion de la population libre noire et jaune desdits États que la politique des Blancs américains est décidée d'en faire sortir. C'est le citoyen Granville, substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal de cassation, qui est chargé de cette mission.
D'après les dépêches que j'ai reçues de lui, j'ai lieu d'espérer qu'il réussira dans l'entreprise qui lui est confiée, et que bientôt nous verrons arriver de nos frères d'Amérique qui viendront habiter notre territoire en se mettant sous la protection de nos lois, et en s'adonnant à la culture des terres. »

« [la question] implique une problématique de la couleur qui rejaillit sur toute la société haïtienne, infiltrant, à des degrés divers et selon des modalités diverses, l'ensemble des pratiques et des discours. »
MICHELINE LABELLE
Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti.

« Lors nos ventres se tendent à l'arc des attentes et nous levons de ce naufrage, un continent d'ivresses et d'espérance... Là, le silence est clair. Immense. Et pilonne la parole de souffrance et sa fréquentation... »
YANICK JEAN
La Fidélité non plus 

« C'est alors que tu as surgi dans ma vie, toi, Léonard Corvaseau, pour ce voyage à mes côtés, moi, la passagère de nuit. De cette obscurité, tu n'as saisi que des lueurs furtives de ce qui pourtant fut pour moi un voyage éblouissant. »

« Nous, femmes des quatre chemins, nous sommes patientes. Je le suis. Au-delà de tout espoir. C'est notre façon de déjouer les pièges du temps. L'espoir n'est pas la seule réponse au malheur, mon Léonard. Il nous a souvent tellement décus. J'ai avancé avec ma constellation d'astres et de divinités sous mon mouchoir-ciel. Ce fut ma seule vaillance, mon unique foi. »

« À toutes ces peines, j'opposais une souffrance à bas bruit. Non, l'espoir n'était pas une réponse. Je n'espérais rien. Je m'accroupissais dans mon refuge-ciel, mon unique pays, les jambes pliées, les bras entourant mes genoux, et je reprenais des forces. Une fois que les ombres avaient avalé le soleil, je me demandais comment entrer de plain-pied dans la nuit sans trébucher. Souvent le sommeil s'abattait pour effacer mon corps de dix ans que le travail avait déjà malmené. Et puis l'absence d'espoir se transforma en une force inimaginable par les Mérisier, inconnue même de moi. Je ne me demandais pas combien de temps durerait encore cette épreuve. À quoi bon poser une question dont je n'avais pas la réponse ? J'ai gardé cette porte fermée. Je me refugiais dans mon ciel, m'asseyais sur un nuage et je regardais le monde de si haut que madame Mérisier n'était qu'un minuscule point perdu au loin. J'ai vécu deux longues années chez les Mérisier avant qu'un jour Grann Sémise apparaisse dans mon ciel et me dise : « Ne reste pas dans cette maison, ne reste pas, Sove. Pa rete nan kay sa a. »»

Madame Mérisier m'assenait le fouet, les brimades, m'acculait à la faim et à la soif pour s'assurer un droit, un motif de fierté face à ceux et à celles qui l'avait convaincue qu'elle était moins que le ver de terre qu'on écrase sous sa chaussure. J'étais sa preuve, sa pièce à conviction. Qu'elle valait mieux que moi. La souffrance qu'elle m'infligeait était une manière d'apaiser ses propres souffrances. Elle voulait en imposer, se faire passer pour ce qu'elle n'était pas. »

« Il m'a fallu venir en ville, apprendre les mots « Christophe Colomb », « plantation », « esclave », « Rochambeau », « Makandal », « Toussaint », « Napoléon », « Dessalines » pour apprendre qu'une couleur de peau, la mienne, pouvait être un fardeau. Que quelque chose faisait donc tourner le monde contre moi et tous ceux qui me ressemblent. Jamais je n'ai voulu porter ce fardeau-là. Toujours j'ai empêché cette roue de tourner exactement comme elle aurait voulu le faire. Posant des pierres sur son chemin, déboîtant la manivelle, faisant crisser ses essieux. Man Jo participait à toutes les protestations, chantant quelquefois La Marseillaise avec la foule ou conspuant les paquebots qui emportaient le café devant payer notre indemnisation indue à la France. Ces jours-là, elle s'habillait en conséquence, d'une robe en tissu grossier, un foulard à la taille, et je l'accompagnais, la poitrine en feu, la gorge prête à hurler jusqu'à la déchirure. Man Jo m'a appris à être dehors vent debout! À aimer la foule et la rue! Pour le carnaval comme pour la colère ! »

« Je suis décidément une ogresse silencieuse de la vie. Je suis vieille aujourd'hui. On n'arrive pas à cet âge sans avoir perdu. Beaucoup perdu. Mais j'ai dévoré les jours avec appétit et patience. J'ai tout englouti, l'accablant, le terrible, en versant par-dessus la jouissance ensoleillée, la joie d'un repas, le sourire d'une amie me contant une bonne vente, le regard de ma fille, celui de ma petite-fille, la force d'être entre ces murs, cher maître, chère maîtresse, et toi. Je me suis défaite de mon mouchoir-ciel, je vais vers le ciel. Je ferme les yeux. Je vais te revoir, toi mon homme, mon amant, mon général. Il n'y a plus qu'un rideau de nuage entre nous. Je l'ouvrirai sous peu.
Mes mains traînent, oubliées au bord du lit. Marianne et Fanny en tiennent chacune une. Tantôt la caressent, tantôt y posent leurs lèvres. Marianne et Fanny pleurent en silence. Je respire difficilement. La douleur du côté droit se fait de plus en plus insupportable. Lèvres entrouvertes, je râle. Une vomissure noire coule de mes lèvres. Je ferme les yeux sous le regard d'effroi de mes proches. Je ne les ouvrirai plus. Je n'en ai plus la force. Je ne cherche plus les preuves de ta présence dans cette chambre. Ton odeur dans ces draps, le passage si ancien du plaisir. Il fait noir.
Tout est déjà tombé dans le gouffre des jours. Là où il n'y a ni avant ni après, ni ici ni là-bas. Me voilà sans âge, légère, nue face à la mort qui ne tardera pas...
Mon général, mon amant, mon homme ! »

Quatrième de couverture

Toujours avancer sans se retourner, c'est ce que murmurent à Yanick Lahens les femmes de sa propre lignée dans ce puissant roman des origines, comme arraché au chaos de son quotidien à Port-au-Prince.
Née en 1818 à La Nouvelle-Orléans, Elizabeth n'a pas reculé quand, victime de deux tentatives de viol, elle a freiné les élans prédateurs d'un ami de son père. Sa grand-mère, ancienne esclave arrivée d'Haïti au début du siècle dans le sillage du maître qui l'avait affranchie, lui a donné un exemple de résistance silencieuse: devenue une commerçante prospère, elle n'a plus jamais accepté de se soumettre au désir d'un homme. Confiante dans la force qu'elle a tôt transmise à sa petite-fille en l'invitant dans la ronde mystérieuse des divinités vaudou, elle n'hésite pas à couvrir sa fuite: Élizabeth embarque pour Port-au-Prince, où nous la retrouverons bien des années plus tard, aux commandes de sa vie, mère d'un homme qui traverse la ville en libérateur.
En cette année 1867, rien ne destinait Régina, née pauvre parmi les pauvres, à rencontrer le général Léonard Corvaseau. C'est pourtant à son côté que va se poursuivre sa trajectoire d'émancipation.
Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères, qui une semblable, une sœur échappée à la rudesse reconnaissent chacune en l'autre des conventions», la grande romancière haïtienne nous offre un magnifique hommage à toutes les Passagères de nuit (à commencer par celles des bateaux négriers), ces vaincues de l'histoire dont la ténacité et la connivence secrète opposent à la violence du monde une lumineuse vaillance.

Lauréate du prix Femina 2014 pour Bain de lune, titulaire de la chaire des Mondes francophones au Collège de France en 2019, YANICK LAHENS est née en 1953 en Haïti, où elle vit aujourd'hui encore. Son œuvre, traduite dans de nombreux pays, est publiée par Sabine Wespieser éditeur. 

Éditions Sabine Wespieser,  août 2025
219 pages 
Académie Française - Grand Pris du Roman 2025

lundi 1 septembre 2025

Le refuge ★★★★☆ d'Alain Beaulieu

Une retraite au coeur de la nature, en montagne, dans un chalet de moins de cinquante  mètre carrés, sans eau ni électricité, un cadre dépouillé, idéal aux yeux de Marie, ancienne éducatrice et Antoine, ancien professeur à l'université, pour y couler des jours paisibles et heureux, propice au recueillement. Au milieu y coule une rivière. 
Et puis, il y a ce cambriolage qui condamne quelque peu cet idyllique programme. La petite vie tranquille du couple vole alors en éclat. Ils iront même jusqu'à agir à l'encontre de leurs valeurs. et nous voilà, embarqués dans une histoire captivante - assortie de belles réflexions sur la littérature -, dont il est quasi impossible de se détacher. Alain Beaulieu orchestre d'une main de maître le suspens ; il est redoutablement efficace ;-) et nous fait vivre un vrai bon moment de lecture.  

INCIPIT 
« « Qu'est-ce que la chute ? Si c'est l'unité devenue dualité, c'est Dieu qui a chuté. En d'autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? »
Charles Baudelaire

Je suis né Antoine Béraud dans une maison du quartier Saint-Roch à Québec qu'on a démolie deux ans plus tard pour y faire passer une autoroute. Issus d'un milieu ouvrier, mes parents ont connu leur lot de misère avant qu'un emploi dans la fonction publique n'offre à mon père l'occasion de se glisser lentement sous les jupes de la classe moyenne. Après l'entrée de ma sœur cadette à l'école primaire de notre quartier, ma mère a mis à contribution ses compétences en relations interpersonnelles pour se dénicher un emploi de secrétaire à l'université. Tout ça pour dire que je n'ai jamais manqué de rien, passant même mes étés d'adolescence à la campagne dans un chalet rudimentaire mais chaleureux situé dans le haut d'une avenue donnant directement sur un lac.
Soyez sans crainte, je ne vous imposerai pas la chronologie complète de ma petite histoire personnelle, réservant cela à l'autobiographie que je n'écrirai sans doute jamais. Un mot simplement pour vous dire que la vie s'est montrée clémente à mon égard en mettant sur mon chemin des amis agréables à côtoyer et une femme exceptionnelle avec laquelle j'aurai deux enfants magnifiques.
Demain, je célébrerai - enfin, le mot est un peu fort - mon soixante-septième anniversaire de naissance, et je crains de ne pouvoir me rendre au soixante-huitième si les choses ne se replacent pas rapidement.

Cette entrée en matière me semble convenue, voire réductrice, car mon mari aurait bien des choses à dire sur sa jeunesse en dehors de ces lieux communs. Mais comme je ne suis pas que « la femme de », je parlerai pour moi et lui laisserai le monopole de ses révélations personnelles, m'octroyant cependant le droit de rectifier au besoin ce qui, dans sa version de ce qui nous est arrivé, me semble fautif.
Je suis pour ma part née Marie Broussilovski sur l'île d'Orléans, déposée au centre du Saint-Laurent comme une pierre précieuse sur un bijou royal. Natif d'un district industriel de Saint-Pétersbourg, mon grand-père Igor a émigré d'abord en France puis en Amérique au milieu des années 20 pour des raisons et dans des circonstances trop complexes pour que j'en fasse mention dans ces pages. Catholique de confession, il s'est installé sur l'île peu de temps après son arrivée à Québec, y a travaillé comme ouvrier agricole l'été et chauffeur de carriole l'hiver, transportant d'un village à l'autre denrées et passagers. Bel homme, il y a marié sur le tard une native de l'île, qui lui a donné trois enfants, deux filles et un garçon.
Parti de rien, Igor a fait fortune, si je puis dire, en achetant à crédit un camion pour le transport de marchandises, un autre, et encore un autre jusqu'à constituer une flotte d'une douzaine de véhicules qui, après l'inauguration du pont en 1935, faisaient la navette entre l'ile et la côte, jusqu'à Montréal, et parfois bien au-delà de la frontière américaine.
Léonie Beaudet, une fille descendue de sa Gaspésie natale pour rejoindre sa sœur, croyait faire une bonne affaire en épousant Alexandre Broussilovski, fils unique du propriétaire de Broussilovski Transport. De fait, mon père aurait pu hériter de la compagnie s'il ne s'était pas brouillé avec le patriarche, qui a tout liquidé de son vivant pour mourir sans le sou dans une bicoque mal isolée des coteaux de Saint-Laurent.
Comme il n'avait pour toute compétence que la conduite d'un camion, mon père est devenu routier et a passé sa vie sur le bitume de l'Amérique sans s'ennuyer de sa Léonie qui, parce qu'elle avait tiré un mauvais numéro, offrait à ses enfants le triste spectacle de son abattement perpétuel. Ai-je besoin de préciser ici que j'ai passé l'essentiel de ma jeunesse sur les battures de pierre rouge de l'île et dans les champs de pâturage du voisin plutôt que dans notre maison devenue l'antichambre des déceptions de ma mère ?
Prenant exemple sur Antoine, je ne m'étendrai pas plus longtemps sur le sujet, sinon pour dire que j'ai appris très jeune à ne compter que sur moi-même. Un brin farouche, j'ai mis du temps à concevoir qu'on puisse s'intéresser à moi et à ce qui m'arrive dans la vie. Et encore aujourd'hui, je n'accepte pas que quelqu'un prétende parler en mon nom. Voilà pourquoi je me permets de commenter ici le manuscrit de mon mari, qui a toute ma confiance, mais qui voit le monde à travers le regard d'un garçon que la vie n'a pas trop malmené, alors que j'ai de l'existence une vision sans doute moins romantique. »

« Quand nous avons pris la décision de nous installer au Refuge, c'était sans pression aucune, prêts à admettre que nous nous étions trompés si ça ne convenait pas. Mais contre toute attente - du moins pour ce qui me concerne - , nous sommes entrés tous les deux dans une forme de bien-être que la rusticité de nos conditions de vie n'a jamais altéré. J'aime croire que ce dépouillement volontaire a même contribué à notre épanouissement, nous offrant l'occasion de nous recentrer sur ce qui compte vraiment - le rapport direct à la nature, qui incite au recueillement et à la réflexion; le besoin continuel de s'entraider, même pour les tâches les plus simples ; le plaisir d'être présents l'un pour l'autre, toujours disponibles. Libérés des artifices technologiques, sans devenir complètement déconnectés, nous goûtions les joies de la lenteur par la lecture, l'écoute de la radio et la sieste de l'après-midi.
Or, rien de tout cela ne peut perdurer quand le soleil demeure occulté par une masse nuageuse qu'aucune brise ne vient dissiper. L'idylle tourne au cauchemar, et je vois bien que si nous ne faisons rien pour nous en sortir, notre couple est condamné à se déliter dans la rancœur et le désœuvrement. »

« Il me manque la méthode, que je maîtrisais pourtant plutôt bien pendant toutes ces années passées à enseigner la création littéraire à des étudiants parfois égarés, le plus souvent intéressés par ce qui les dépassait, en particulier les mystères de l'existence humaine que seule la littérature permet parfois d'élucider.
Je leur présentais Kundera, que je faisais dialoguer avec Jacques Poulin et Virginia Woolf. Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence. Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. (Kundera) C'est vrai que les livres nous protègent, mais leur protection ne dure pas éternellement. C'est un peu comme les rêves. Un jour ou l'autre, la vie nous rattrape. (Poulin) Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ? (Woolf) »

« À l'université, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Charles de Gaulle

« On dit que la toile selon son étendue, sa forme, sa solidité, ses leurres, sa beauté, au tout dernier moment tisse l'araignée qui lui est nécessaire. » Pascal Quignard

« « Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule. »
Charles Baudelaire

Octobre est venu avec ses nuits fraîches et ses pluies persistantes. Nous nettoyions le terrain au fur et à mesure que le vent le recouvrait des feuilles et des épines que nous avions vues naître en mai. La vie comme une roue qui tourne sur elle-même dans le mouvement perpétuel du cosmos.
Parfois, je me penchais pour égrener la terre entre mes doigts, et je me disais qu'il y avait là, dans chacune de ces minuscules particules, le secret condensé de l'univers. J'avais soixante-huit ans, peut-être m'en accorderait-on encore une dizaine, une vingtaine tout au plus, avant que le rideau ne tombe sur ce qui n'aura été qu'un détail plus petit encore qu'un grain de sable dans la marche improbable de l'humanité au sein du grand tout. »

« Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ? »
Christian Bobin 

« Dans une autre vie, je m'étais souvent demandé comment les criminels arrivaient à se déclarer innocents même devant la preuve incontestable de leur culpabilité. Or, je comprenais maintenant la parade, qui ne se réduisait pas à une simple ruse, mais résultait plutôt d'un dédoublement de la personnalité, comme si une partie de soi veillait sur l'autre en prenant le relais lorsque le stress devenait trop intense. Toutes nos énergies étaient alors mobilisées pour que le corps reste en mouvement, que le cœur continue de battre normalement et que le cerveau demeure alerte plutôt que de sombrer dans la folie. »

« L'esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s'appelle le déni. » Dan Brown

« Nous traversions une drôle d'époque, où on reprochait aux écrivains de mettre en scène des personnages qui n'étaient pas de leur sexe ou qui n'avaient pas la même couleur de peau qu'eux, les accusant d'une indécente réappropriation alors que l'empathie, justement, est le moteur qui anime la littérature, l'écrivain laissant l'autre entrer en lui sous la forme d'un personnage par lequel une part de l'existence humaine lui sera révélée. »

« Le seul endroit au monde où l'on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c'est dans le regard d'un chien. » Romain Gary

Quatrième de couverture

S'installer dans un chalet au pied d'une montagne est le rêve d'une vie pour Antoine, ancien professeur de création littéraire à l'université, et pour Marie, autrefois éducatrice. Ils profitent paisiblement de leur nouvel univers jusqu'à une nuit de juin sans lune, lorsqu'un braquage inattendu vient chambouler leur tranquillité. Dans un accès de colère, Antoine s'empare de son arme de chasse, geste aux conséquences irrémédiables qu'il ne cessera de se reprocher. Son bien le plus précieux, la sérénité, est définitivement perdu. Son univers brisé. Deux ans plus tard, il décide de mettre noir sur blanc les événements dévastateurs de cette nuit-là et des mois qui ont suivi. À ses réflexions s'ajoutent celles de Marie, qui tente de démêler la mécanique de l'agression et de comprendre les faits, leurs revirements ... et eux-mêmes.

Une intrigue fiévreuse et troublante.

ALAIN BEAULIEU est né à Québec, où il vit. Il est écrivain, professeur de création littéraire à l'Université Laval et directeur de la revue Le Crachoir de Flaubert. Il a publié une vingtaine de romans adulte et jeunesse pour lesquels il a reçu de nombreux prix. Son roman Le Refuge est lauréat du prix France-Québec 2023.

« Tout en respectant les codes du roman policier, Le Refuge déploie des questions existentielles et frappe par sa portée sociale. »
Lettres québécoises 

Éditions Liana Levi,  avril 2024
237 pages

mercredi 2 juillet 2025

Trois ans sur un banc ★★★★★ de Jean-François Beauchemin

Témoignages "aussi bigarrés que singuliers", un petit livre de "banalités extraordinaires", des nouvelles attendrissantes, émouvantes, drôles, surpenantes, cocasses,  certaines banales, d'autres ancrées dans l'Histoire, la très grande majorité d'entre elles poussant à la réflexion. Souvent, j'ai stoppé ma lecture pour m'imprégner du témoignage,  des mots lus, parfois pour relire la courte nouvelle (maximum 2 pages). De nombreux thèmes y sont abordés : amitié, racisme, superstition, culpabilité, vieillesse, regrets, bonheur ... 
Une multitude de fragments de vies couchés sur papier. Je retiendrai parmi tant d'autres (il y en a quand même plus de 120) l'histoire de cette femme de ménage munie d'un passe-partout qui se trompe de maison, du dernier spécimen de corneille qui vient s'éteindre dans le jardin d'une certaine Lily-Rose, d'un cultivateur de racines qui voulait construire une maison...
À savourer petit peu par petit peu.
« La littérature n'est pas une affaire de vérité. La vérité elle-même, d'ailleurs, n'est jamais littéraire. Je vais dire les choses simplement, et sans doute bêtement : la réussite d'un livre repose sur le choix des mots, et sur leur agencement dans la phrase. Pour un écrivain, il s'agit toujours de mentir avec discernement, rythme et euphonie. Allez directement au but, et allez-y en frappant un tambour et en scandant des slogans. Écrivez comme si vous chantiez un hymne national. Mais voici mon conseil le plus précieux : les trois quarts du temps, taisez-vous. Laissez les mots décider. »

« La plus belle chose que nous puissions éprouver, c'est le côté mystérieux de la vie. »
Albert Einstein 

« NOTE AU LECTEUR

J'étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu'un inconnu est venu s'asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m'a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme rêveur : c'était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s'éloigner, que des milliers d'anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d'être racontées. L'idée m'est alors venue de provoquer les choses en ce sens. Pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m'installer sur ce même banc. Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, je lui demandais s'il avait une histoire de ce genre à me raconter. Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d'un temps commencé à affluer. Le bruit s'était répandu qu'il y avait, dans le parc, un écrivain à la recherche de révélations « étonnantes et mystérieuses ». Mon objectif n'était assurément pas de constituer un catalogue de bizarreries. Je tenais au contraire à rester au plus près de la vie la plus ordinaire. Mais je tentais d'apercevoir dans les paroles de tous ces gens une forme de relief, trop souvent aplani par notre très moderne emploi du temps. C'est comme ça qu'est né ce livre, qui est une espèce d'anthologie de l'improbable. J'ai dû, pour en assurer la fluidité et le maximum de lisibilité, effectuer sur la plupart des courtes chroniques qui le composent un certain travail technique de synthèse et de syntaxe. J'ai veillé surtout à ne jamais en trahir le sens ou en diminuer la portée (en retirer l'esprit, en somme). Quelques-unes, du reste, me sont parvenues par écrit, par l'entremise d'hommes et de femmes qui venaient m'apporter la lettre non signée d'un ami ou d'un proche désireux de conserver son anonymat. J'ai pu laisser presque intacts ces récits généralement plus ciselés. Je n'ai revu aucun de ceux et celles que j'ai interrogés: tous et toutes auront passé dans ma vie comme des fantômes, pourrait-on dire, ou comme le vent léger, ne laissant derrière eux qu'une trace, un souvenir à peine moins périssable qu'eux-mêmes. Peut-être les pages que voici en fixeront-elles un peu la fuyante vérité. »
J.-F. B. 

« Un temps interminable s'est passé comme ça à me faire rosser. À bout de souffle, en nage, mon bourreau s'est enfin arrêté. Il s'en est retourné, me laissant là, tremblant, avec plusieurs dents cassées, le visage boursouflé, quelques côtes brisées et le corps ensanglanté. C'était le 3 juillet 1964, le lendemain de ce jour mémorable où le président Johnson a fait adopter par le Congrès des États-Unis le Civil Rights Act, mettant fin à toutes formes de ségrégation et de discrimination reposant sur la religion, le sexe, l'origine ethnique ou la couleur de la peau. Je venais en quelque sorte de me faire rappeler à l'idée que cet idéal de justice et d'égalité, si cher au monde moderne, n'était encore qu'un idéal justement, un beau fruit sempiternellement ralenti dans sa croissance par l'ombre épaisse de la haine. »

« On réussit donc à être heureux, parfois, malgré le danger, la souffrance, et la mort qui rôde ? Oui, on l'est sans doute, mais alors d'une autre espèce de bonheur. »

« J'espérais rejoindre Radisson dans les vingt-quatre heures. C'était sans compter la dangereuse densité de la forêt boréale, la menaçante présence des animaux, la froidure des nuits sous ces latitudes et, surtout, mon peu d'expérience dans ce genre d'expédition en solitaire. Je ne décrirai pas ici les innombrables périls auxquels j'ai dû faire face durant cette malheureuse aventure en milieu hostile. Ses quelques enseignements me paraissent plus dignes d'intérêt.
Durant cette épreuve presque surhumaine au cours de laquelle je me suis mesuré à moi-même, ma peur, parvenue à un certain degré de combustion, s'est consumée au feu de sa propre chaleur. Une sorte de courage désespéré est sorti de cet embra-sement. Je me suis aperçu alors que la peur en elle-même n'était pas une fin, mais le premier matériau nécessaire à la bonne marche de l'espérance humaine. J'ai compris que, même repoussé à la périphérie des choses et de l'existence, je pouvais encore continuer d'avancer dans cette nuit noire. Je comprends surtout aujourd'hui que le tressaillement dont j'ai été parcouru pendant ces quelques heures était le même, ou était en tout cas du même ordre, que celui qui me secouait à ces moments de ma vie où je tremblais par amour. »

« L'ORDRE DES CHOSES

Il y avait, dans la cour de la maison familiale, un arbre très haut dont les premières branches étaient irrésistiblement accessibles pour un jeune casse-cou de mon espèce. J'y grimpais surtout parce que j'aimais la sensation de vertige que l'ascension me procurait, et l'illusion que, mon équilibre étant alors fragilisé, le monde autour de moi se déplaçait. Cette forme d'ivresse a survécu à l'enfance et s'est transportée dans l'âge adulte, a perduré durant les années de maturité puis jusque dans la vieillesse. J'atteindrai très bientôt l'âge consternant de quatre-vingt-douze ans, aussi bien dire que je ne grimpe plus aux arbres depuis fort longtemps. Mais je ne me suis pas lassé de ce beau tourbillon qui, aux jours tendres de mon enfance, contrariait déjà l'ordre des choses, brouillait pendant une heure l'agencement de ce monde décidément bien à sa place, et pour moi trop proprement aménagé. Je tâcherai de mon mieux de le prolonger dans ma mort: j'ai demandé que, dans ce petit cimetière où j'ai choisi de passer mon éternité, on m'enterre sous l'arbre le plus haut et qu'on laisse à ma portée une échelle bien solide (le comble serait que, devenu squelette, je me rompe les os!). Mais, qui sait? Peut-être l'au-delà est-il bien moins ordonné, bien moins immobile qu'on se l'imagine. »
Christian Gibeau, 2 juin 

« J'hésite à l'écrire, mais il faut bien, un jour ou l'autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n'entre pas très bien dans le trou rond de la réalité. Mon frère, dont la sincérité ne peut être mise en doute, affirme en tout cas avoir vu ce jour-là son fidèle et dévoué compagnon de travail longuement observer un écureuil grignoter l'écorce d'un arbre, puis, s'en inspirant, ronger ses liens, se remettre debout, et partir au galop à la recherche de secours. »

« Notre amitié, cependant, y a joué un rôle majeur. Elle ne s'est jamais démentie, et continue d'allonger ses grandes ailes sur nos vies respectives, et d'y répandre son ombre fraîche et protectrice. »

« J'en suis quant à moi à la fin d'une longue et fructueuse carrière de professeur de littérature, ponctuée d'une quantité appréciable de publications d'inspiration poétique. « Depuis près de cinquante ans, me dit souvent ma sœur en interrogeant de ses yeux plissés les milliers d'astres scintillants, depuis près de cinquante ans tu n'as jamais cessé d'être poète et de décrire le monde en développant une espèce de philosophie du beau. Il m'est arrivé de penser que cette approche était en quelque sorte un aveu d'impuissance, une incapacité profonde à comprendre le mécanisme fondamental de la création de l'Univers. Mais plus je m'enfonce dans mes travaux de recherche et plus j'affine mon observation des dispositifs célestes mis en œuvre pour que ce monde puisse seulement exister, plus il me semble que, parvenus à un certain degré de maîtrise, tes vers et mes équations se rencontrent et peuvent, ensemble, expliquer au moins un peu la présence de toutes ces merveilles. » Nous n'allons plus depuis longtemps, Lucie et moi, patiner sur le petit lac de notre enfance. Mais je reste persuadé que nous conserverons jusqu'à la fin quelque chose de nos arabesques si semblables à celles que faisaient, au-dessus de nous, ces milliers d'étoiles glissant sur la nuit nordique. »

« Ça n'a pas été un sauvetage spectaculaire, fait dans les règles de l'art, avec style et tout. Mais ç'a été un vrai miracle, et je crois que tous les prodiges répertoriés dans les annales ne sont pas plus beaux que celui de ma bonne tante Eugénie apprenant à nager, pourrait-on dire, par induction spontanée. »

« Un jour peut-être ils comprendront. C'est un fait : il y a sur la Terre davantage de machines informatisées que d'êtres humains. Dans un avenir sans doute moins éloigné qu'on le pense, quand nous aurons poussé suffisamment loin nos connaissances en intelligence artificielle, ces quelques milliards de téléphones, de montres, de télévisions, de robots ou d'automobiles regroupés en une multitude revendicatrice remettront en question les plus fondamentales de nos idées sur les institutions, la démocratie, le bon usage du monde et l'exercice du pouvoir, puis nous forceront à partager avec eux le trône sur lequel, en toute bonne foi et en ne pensant pas à mal, nous nous sommes installés. Je ne dis pas que notre suprématie est une si bonne chose et devrait se poursuivre indéfiniment. Je pense l'inverse: l'heure approche où nous n'aurons plus le choix de coexister harmonieusement avec les membres d'autres espèces, et de nous adapter à d'autres formes de réalités. Mais je ne veux tout simplement pas participer à l'espèce de film d'horreur dans lequel il se pourrait qu'on nous demande de jouer le rôle de demi-humains. »

« LIBRE PENSÉE

Mes parents m'ont baptisé de l'étrange prénom Liberio Pensiero, libre pensée en italien. La question n'est pas primordiale dans ma vie, mais je me suis récemment demandé avec pas mal d'insistance pourquoi ma pensée, justement, avait aussi peu ressemblé à ce prénom que je porte depuis près de huit décennies. Oh, je ne suis pas en train de dire que j'ai été la majorité du temps contraint de croire à des idées qui n'étaient pas les miennes. Mais, comme tout le monde, j'ai dû plus souvent qu'à mon tour sacrifier en chemin quelques convictions. À une certaine époque, par exemple, j'ai cru dur comme fer qu'il valait toujours mieux être pauvre et heureux que très riche et accablé. Eh bien, soixante-dix-neuf ans de fréquentation du genre humain m'ont convaincu : je pense aujourd'hui qu'être raisonnablement riche et juste un peu de mauvais poil ne serait pas un trop mauvais compromis. La libre pensée ? Je doute qu'une telle chose puisse jamais exister. »
Liberio Pensiero Stefani, 18 août

« PERFORMANCE AMÈRE

J'étais employé depuis trois ans à la Consumers Plastic Factory, où l'on m'avait affecté à la fabrication mécanisée de flamants roses en plastique (destinés à la décoration des parterres et des jardins). Un matin, à sept heures pile, au moment de m'installer comme d'habitude à mon poste de travail, des milliers de confettis se sont déversés sur ma tête, une musique de fanfare s'est mise à sortir d'un immense haut-parleur, et tous mes collègues d'usine se sont rassemblés bruyamment autour de moi, saturant l'air de leurs cris, de leurs chants et de leurs vivats. Ça n'était pourtant pas mon anniversaire. Que me valait cette soudaine et si joyeuse démonstration de joie ? Tout à coup, j'ai aperçu le patron se frayer un chemin parmi la foule des ouvriers et se diriger vers moi. Puis il s'est planté devant moi et a dit : « Francis, je te félicite. Hier, tu as fabriqué dans cette usine le six cent soixante-quatorze millième flamant rose. Je me suis renseigné: ça signifie qu'il y a désormais sur Terre plus de flamants en plastique que de flamants en chair et en os. » »
Francis Salgado, 16 septembre 

« J'accepte volontiers qu'on me juge sévèrement, et qu'on décrète (en s'appuyant sur quels critères, je me le demande) qu'aucune âme ne palpite en réalité au fond de moi. Mais on se trompe, et on démontre avec un tel a priori une grande méconnaissance de la nature humaine, en laquelle à vrai dire tout se mélange et rien n'est jamais tout à fait bien délimité : le beau et le laid, l'amour et la haine, le bien et le mal. »

« L'HÉROÏSME

Une série de revers, dus en partie au hasard, mais surtout à mon incurable propension à l'autodestruction, m'avait mené au fond du gouffre. Je vivais à présent dans la rue, dépourvu de tout, obtenant tant bien que mal en les mendiant les quelques dollars nécessaires à mon unique repas quotidien (et aux deux litres de mauvais vin qui achevaient chaque jour de me démolir le foie). Les nuits d'hiver étaient les plus dures. Dormir à même le ciment des trottoirs, emmitouflé de multiples couches de vêtements sales, usés à la corde et malodorants n'est pas seulement atrocement inconfortable : c'est l'une des expériences humaines les plus humiliantes qui soient. Ne vous attendez pas à une description plus détaillée de ma misérable vie d'alors, et des pauvres moyens que, bien maladroitement, je prenais pour y échapper. Le vol, la prostitution, la tricherie sous toutes ses formes n'ont jamais brillé au firmament des héros. Et pourtant: je m'en suis sorti, j'ai mis derrière moi ces années d'enfer. Et laissez-moi vous dire une chose: c'est héroïque. »
Olivier Kirouac-Marquis, 6 août 

« Certains de mes jours, c'est vrai, sont désormais assourdissants de silence. Mais la vérité, comme souvent, est plus complexe, et moins effrayante qu'on le dit. La solitude du dernier âge n'est assurément pas la meilleure chose qui puisse vous arriver. Seulement, je découvre qu'à maints égards, être très vieille n'est pas la catastrophe dont on m'avait parlé. Pourquoi les gens ont-ils si peur de vieillir ? Vous vous sentez plus mature, vous saisissez mentalement beaucoup de choses autrefois inatteignables. Vous êtes moins agitée, plus à l'affût de la grande énigme de la Vie. Ce matin, par exemple, en contemplant les fleurs délicates de l'amélanchier, j'ai eu le réflexe de prendre le téléphone pour appeler Laura. Ça n'a duré que l'espace d'une seconde, mais c'était comme si, durant ce bref intervalle de temps, mon amie était encore mystérieusement vivante. Avant ça, je ne savais pas que nos morts, en réalité, continuent de vieillir avec nous. Oui, pourquoi craindre la grande vieillesse ? Vous échangeriez tout ça, cette nouvelle compréhension du monde, ce calme devant l'inconnu, cette impression sourde de vous approcher de quelque chose d'incommensurable, vous échangeriez tout ça pour une peau plus douce, une allure plus rapide, une force physique encore intacte ? Pas moi. »

« LA MUSIQUE

N'avez-vous pas ce sentiment, parfois, que le présent n'existe pas ? Que chaque instant de votre existence est en train soit de glisser vers le passé, soit de s'envoler vers l'avenir? J'aurai tenté de bien des manières de lutter contre cette impression vertigineuse. L'absorption dans la musique demeure encore à présent pour moi le moyen le plus sûr d'y parvenir. Pourquoi sommes-nous émus en écoutant une suite de notes ? Personne ne le comprend. J'en arrive à me dire que ce langage mystérieux est peut-être la forme que prend le présent pour se rendre enfin perceptible à la sensibilité humaine. La vieillesse et la maladie me forceront d'ici quelques mois à quitter cette vie que j'ai voulue honorable sinon aux yeux de mes semblables, du moins dans le regard de Dieu. Quand je me présenterai devant lui et qu'il me demandera comment j'ai occupé mon séjour sur la Terre, je répondrai que j'ai essayé de mon mieux de capturer cet esprit presque insaisissable dissimulé dans l'intervalle séparant le passé et l'avenir, et qui, je le crois, est le siège de toute musique. »
Jean Cordier, 23 février 

« « Quand tu sauras bien trouver les mots qu'il faut, et nommer ce qui t'entoure, ce qui te hante, te submerge ou t'émerveille, me répétait-elle, alors le monde se mettra à exister vraiment. » Ce que ça pouvait bien signifier, je me le suis demandé toute ma vie. Mais je commence à mesurer, à présent que je puis mettre mon expérience en perspective, toute la clairvoyance des paroles de maman. Les mots sont le corps du temps. Sans eux, nous flotterions dans une espèce de néant qui n'est peut-être pas la mort, mais son antichambre. »

« La littérature n'est pas une affaire de vérité. La vérité elle-même, d'ailleurs, n'est jamais littéraire. Je vais dire les choses simplement, et sans doute bêtement : la réussite d'un livre repose sur le choix des mots, et sur leur agencement dans la phrase. Pour un écrivain, il s'agit toujours de mentir avec discernement, rythme et euphonie. Allez directement au but, et allez-y en frappant un tambour et en scandant des slogans. Écrivez comme si vous chantiez un hymne national. Mais voici mon conseil le plus précieux : les trois quarts du temps, taisez-vous. Laissez les mots décider. »

« « Ne te détourne pas si vite des idées qui ne te conviennent plus. Ce sont souvent les petites veilleuses qui restent allumées quand la flamme aveuglante de nos préjugés est soufflée par le vent. » Par-delà les épaisses obscurités de la mort, maman me rappelait donc à l'ordre. »

« LE MONDE EST BIZARRE

Pour calmer mes anxiétés, ou du moins pour m'en détourner, mon psychiatre m'a suggéré un jour de commencer une collection (cartes postales, vieilles monnaies, sous-bock de bière, etc.) et d'y consacrer le maximum d'attention. J'ai joué un moment avec l'idée d'amasser des boîtes de sardines, ou des cuillères touristiques. Puis, un soir, j'ai entendu à la radio un éleveur de volailles friand de statistiques affirmer que les poulets ne pouvaient voler plus de treize secondes à la fois. Ça m'a donné l'envie de me mettre à consigner dans de petits calepins le maximum d'informations de ce genre. C'était entendu: j'allais constituer une collection de faits méconnus. Le saviez-vous ? À l'âge de pierre, toute la population de l'Europe aurait pu tenir sur le pont d'un de nos bateaux de croisière modernes. Au Kentucky, la loi oblige chaque citoyen à prendre au moins un bain par année. Au cours de sa vie, un être humain fait environ cent mille rêves. Vous êtes âgé de soixante ans ? Vous avez donc consacré à ce jour cinq années de votre vie à vous brosser les dents. J'empile chez moi des dizaines de cale-pins débordant d'observations comme celles-là. À la longue, quelque chose d'apaisant émerge de cette espèce d'encyclopédie : le sentiment d'être né et de vivre dans un monde plus bizarre et plus incompréhensible encore que moi-même. »
Charles Handfield, 28 mars 

« SPIKE

Un jour, en retournant un peu plus profondément que d'habitude la terre de mon potager, j'ai découvert les ossements d'un chien de grande race. Son inhumation était ancienne : à peu près rien d'autre ne subsistait du corps que ces restes déjà à demi fossilisés. Ce qui avait été une médaille de zinc reposait toutefois à la base du cou. On avait tenu, manifestement, à ce que l'animal emporte avec lui son identité, peut-être à l'intention de ceux qui allaient l'accueillir dans l'éternité. Spike (c'était son nom) avait par ailleurs conservé la position dans laquelle l'avaient disposé ses maîtres, perpétuant dans le sommeil de la mort l'attitude méditative de ceux qui, le front penché, prient humblement leur dieu. Les mains barbouillées de terre, je songeais à ceux qui, agenouillés comme moi devant ce trou, avaient pour la dernière fois caressé ce front, prononcé ce nom naguère synonyme de courses, de jeux et d'amour. Chaque détail de cette pauvre tombe trahissait une peine secrète, absolument dénuée de faste et d'éclat. Et je me disais qu'à certaines époques de la vie, les plus favorables de nos prières restaient encore nos larmes discrètes. »
Pierre-Olivier Champagne, 4 novembre 

« UNE VIE SIMPLE

Regardez mon corps : ce teint hâlé, ces yeux bridés et comme plissés sous l'effet de la plus pure lumière du jour, ces cheveux plus noirs que le jais, cette physionomie à la fois trapue et allègre, typique des peuples du plateau himalayen. Pas de doute possible, je suis Tibétain. Avant de quitter mon pays pour venir ici, j'ai été moine bouddhiste dans un monastère presque entièrement coupé de la civilisation. Mes camarades et moi cultivions un potager, nous élevions quelques chèvres et un petit troupeau de moutons, et fabriquions nous-mêmes tout le nécessaire à notre existence : nourriture, boissons, vêtements, outils. Une bonne partie de notre temps était consacrée à la prière. J'ai vécu ainsi durant quinze fabuleuses années. Ensuite divers événements de nature politique m'ont forcé à l'exil, et voilà, je suis arrivé dans votre beau pays. En un sens, j'ai poursuivi ici ma vie monastique. Je continue de prier et de me contenter de peu de chose. Oh, j'ai bien essayé de vivre autrement, par exemple en achetant beaucoup d'objets, en me conformant à certains impératifs de la vie économique qui règle le monde. Mais je ne suis pas parvenu au degré de bonheur que je recherchais. Ce qu'il y a, c'est que je suis heureux avec rien. Je suis heureux dans la vie que j'ai reçue.
Ne ressentez-vous pas, certains jours comme celui-ci, que la vie, la vie véritable, n'est pas faite d'événements marquants, mais de moments infiniment simples ? »

« Il nous faut, autour de nous, la présence d'êtres aimés. Séparés d'eux, nous peuplons le vide de fantômes. »

« PAPILLONS

Il n'y a pas si longtemps, j'ai mis au monde un enfant qui n'a vécu que quelques jours. La petite chambre qui avait été aménagée pour lui est restée silencieuse. Mon mari et moi venions chaque jour y effleurer rêveusement l'un ou l'autre objet, observer un moment les figures colorées du mobile suspendu au-dessus du berceau, poser nos mains un peu tremblantes sur la douce couverture de laine. Oh, mais nous ne cherchions pas, comme vous le supposez peut-être, à ressasser masochistement notre chagrin. Comment dire ? Nous nous efforcions plutôt d'en déplacer les bornes, nous tâchions de voir si une forme de lumière pouvait encore se dissimuler derrière cette ombre épaisse. Il me semble, à la longue, que nous y sommes parvenus. Seulement, nos cœurs désormais sont pareils à ces papillons qui voltigent dans un rai de soleil mais dont on ne peut toucher les ailes sans qu'elles s'effritent sous les doigts. »
Madeline Sauveur, 18 décembre 

« LE TEMPS

Ma vie s'est déroulée pendant un certain temps sans histoires, puis quelque chose que je ne saurais expliquer est arrivé et j'ai été éjecté de l'enfance. Vers l'âge de douze ans, je suis devenu non pas vieux mais tout à coup très éloigné de la naissance. Je suis allé trouver ma mère et lui ai demandé quelle était cette porte qui se refermait en moi. « C'est le temps, m'a-t-elle affirmé avec une sorte de mélancolie très douce dans la voix. À partir de maintenant, ce qui n'était dans ta vie qu'une succession d'événements sans poids réel va se charger de songes, s'alourdir d'engagements, s'épaissir d'ambitions puis s'orienter vers l'avenir afin de te former petit à petit un destin. » Aujourd'hui, lorsque je me retourne, je ne distingue plus de ma naissance qu'un minuscule et lointain point lumineux, qui sans doute s'éteindra au moment de mon entrée dans la mort. À moins, à l'inverse, que ce feu ne reprenne de la vigueur et que le temps, à partir de là, ne poursuive sous une forme différente et d'une façon ou d'une autre sa marche en avant. Oh, n'allez pas vous imaginer que je suis habité par la foi des croyants, qui s'attendent dans l'autre monde à une rencontre. Seulement, j'ai peine à croire que cette vie, que tout ce temps si patiemment aménagé en destin s'achèvera dans une impasse. En tout cas je n'ai pas peur. »
Mario Petitclerc, 8 février 

Quatrième de couverture

J'étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu'un inconnu est venu s'asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m'a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme rêveur: c'était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s'éloigner, que des milliers d'anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d'être racontées. L'idée m'est alors venue de provoquer les choses en ce sens. Pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m'installer sur ce même banc. Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, je lui demandais s'il avait une histoire de ce genre à me raconter. Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d'un temps commencé à affluer. C'est comme ça qu'est né ce livre, qui est une espèce d'anthologie de l'improbable. Car il faut bien, un jour ou l'autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n'entre pas tout à fait dans le trou rond de la réalité.

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis plus de vingt-cinq ans, Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l'auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l'aube (Prix des libraires 2007). Trois ans sur un banc est son vingt-cinquième ouvrage.

Éditions Québec Amérique,  février 2025
295 pages