Affichage des articles dont le libellé est Premier roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Premier roman. Afficher tous les articles

jeudi 24 septembre 2026

Le coup du lapin ★★★★☆ de Stéphanie Blake

LIBERTÉ - FILIATION - DÉSIR
Une femme libre. C'est ainsi que Tess aimerait se définir. Et, au premier regard, oui, difficile de lui donner tort.
Elle quitte, recommence, change de pays, d'homme, de vie. Elle travaille, crée, devient autrice et connaît le succès avec Simon, son petit lapin devenu célèbre. C'est son premier roman pour adultes, elle qui écrit d'habitude pour les enfants, et on sent qu'il y a vraiment quelque chose qui se libère dans ce passage-là, et c'est un honneur d'en être témoin.
« Toute ma vie, j'ai voulu être libre. »
Elle refuse les cases et avance, parfois en faisant tout voler en éclats.
Mais est-on vraiment libre simplement parce qu'on a réussi à partir ?
C'est une question que je me suis déjà posée, à plusieurs reprises parce que des départs, j'en ai connus et c'est une question qui me reste en tête en refermant Le Coup du lapin. Petit aparté... il est fort ce titre, n'est-ce pas ? Il résonne de plusieurs façons au fil du roman et prend peu à peu d'autres sens. Je ne vous en dirai pas plus... ce serait bien dommage de vous souffler le coup 😉
J'en reviens à la question... Tess a beau se libérer des hommes, elle reproduit parfois les mêmes schémas. Elle se sépare de Charles et se retrouve à nouveau à s'effacer dans son couple avec Samuel. Elle regarde sa mère, qui a voulu s'émanciper mais continue de reproduire certains rôles ancestraux, et comprend qu'elle n'est finalement pas si différente d'elle.
« Ma mère m'a passé le relais sans s'en rendre compte. »
Il est vrai que la transmission se fait parfois à notre insu.
Il n'est pas rare chez nous, que nous évoquions avec nos enfants cette filiation. Que nous parlions sur ce que l'on reçoit, ce que l'on reproduit. Je pense aussi à ce que l'on tente de réparer. Faith, d'ailleurs, la fille de Tess la pousse à se demander ce qu'elle veut réellement lui transmettre. Peut-être avant tout, le désir. Celui qui permet de se choisir, de se mettre en mouvement.
« Il est où mon désir ? Qu'est-ce que je veux ? »
La question paraît simple. Elle ne l'est probablement pas tant que ça.
Et l'écriture devient justement pour Tess un espace où elle peut chercher ses réponses. Simon est son Frankenstein, son golem, celui qui lui permet de dire, de transgresser, d'être libre autrement.
« SIMON, C'EST MON FRANKENSTEIN, mon golem. Je l'ai créé pour qu'il prenne la parole et, grâce à lui, je transgresse absolument tout. »
La fiction lui offre une place que la vie ne lui laisse pas toujours.
La forme du roman épouse cette existence en pagaille : on passe d'un souvenir à l'autre, du je au il, des Cévennes à l'Iowa, sans prévenir. Ça m'a perdue par moments, je l'avoue, mais je crois que c'est aussi ce qui raconte le mieux cette vie faite de ruptures et de recommencements.
J'ai souri souvent, aussi, même dans les pages les plus dures. Comme dans ce passage où Tess compare les mères américaines, qui se précipitent au moindre conflit entre enfants, aux mères françaises, qui regardent de loin en fumant leur cigarette. C'est drôle, c'est mordant, et ça dit beaucoup de son regard sur ses deux pays.
Stéphanie Blake ne cherche pas à rendre Tess exemplaire. Elle la laisse contradictoire, excessive, faillible. Terriblement humaine.
J'aime cette idée que se libérer, ce n'est pas seulement partir. C'est aussi regarder les murs qu'on continue de porter en soi, même une fois dehors.
Et se demander, encore et encore, ce que l'on désire vraiment.
Parce qu'une vie libre n'est peut-être pas une vie sans attaches, sans erreurs ni détours.
Peut-être simplement une vie que l'on choisit.

« Je dois surveiller Maman, nous sommes chez Fleming qui n'est pas là, maintenant Georges lui fait du bien alors qu'il a l'air de lui faire du mal, G.I. Joe a disparu et Papa aussi. Un jour, un prince va me délivrer de la méchante reine, j'en suis sûre. »

« Il faut se mettre dans la tête d'une femme née en 1947, dans une ferme de l'Iowa. Ma mère a arrêté ses études parce que toutes ses préoccupations étaient liées à l'amour qui dévorait son temps et son énergie.
À la ferme où elle a grandi, il y avait des petites fleurs que Grandma appelait les « Four O'clock », parce qu'à quatre heures, elles se fermaient pour la nuit. On dit « belles-de-nuit » en français, mais Maman n'en a jamais vu ailleurs que dans son enfance.
Maman avait gagné un prix littéraire à l'école primaire, dans la classe de Mrs Wallace, pour un poème sur Dieu. Lorsqu'il pleuvait sur la terre, c'était parce que Dieu se lavait les cheveux. Et la neige c'était ses pellicules.
En réalité, Maman craignait Dieu. Grandma disait que Dieu voyait tout. Alors, Maman se déshabillait sous les couvertures pour qu'il ne la voie pas toute nue. Ses frères regardaient les pages des dessous féminins dans le catalogue par correspondance Sears et sans doute que Dieu regardait aussi. »

« Maman a arrêté de croire en Dieu pour toujours la fois où son oncle l'a coincée dans la grange. Il était quatre heures passées, les petites fleurs venaient de se refermer pour entrer dans la nuit. »

« TOUTE MA VIE, J'AI VOULU ÊTRE LIBRE. J'ai long-
temps pensé que tout aurait été plus facile si j'étais née garçon. Mais aujourd'hui je réalise que c'est faux, rien ni personne ne m'a empêchée de devenir une femme libre. C'est en racontant des histoires que j'ai réussi à m'inventer et à me libérer. « Histoire », du grec historia: enquête, compte rendu, histoire.
Je pense que l'histoire, la vraie, n'existe pas. On brode toujours lorsqu'on raconte une histoire et c'est exacte-ment ce que je vais faire ici. »

« J'ai rangé mon chagrin dans la poche de mon manteau pendant que Maman embrassait Gary. Je le hais. »

« Juste après notre départ, il sent quelque chose se bri-ser dans sa poitrine. Une rupture physique à l'intérieur de lui. Par la fenêtre, il aperçoit des petits nuages boursouflés. Il se tient debout dans sa cuisine. Il est immobile. Il regarde tous les objets familiers autour de lui: la bouilloire en chrome, le grille-pain, le téléphone mural vert pistache, le formica vert et blanc qui recouvre le comptoir. La pièce est inondée de soleil. Plus jamais il n'aura ses enfants dans cette cuisine. Sa maison, sa vie, vides. Il voudrait s'enfuir mais il n'a nulle part où aller.
Il revoit le visage de Cindy, sa première petite amie, morte dans un accident de voiture quinze minutes après l'avoir quitté. Il se souvient du vent et du ciel ce jour-là. Il lui est difficile de séparer ce qui est réellement arrivé de ce qui lui semble être arrivé. Il n'essaie pas... Mais il se rappelle qu'il nous a regardés partir sans nous retenir. Il se rappelle avoir pensé : enfin libre ! Et maintenant, le vertige de la liberté s'empare de lui. Libre pour quoi ? Pour qui ? Son cœur se pince alors qu'il pense à la main de Junior dans la sienne. Il n'arrive déjà plus à voir le visage de ses enfants distinctement. Il trempe des biscuits Oreo dans un verre de lait et se souvient de Jane Fonda dans Barbarella.
Il regarde le baseball à la télévision. Après tout, il n'y peut rien si sa femme a quitté le continent avec ses deux enfants. Ce n'est pas de sa faute.
Il dévore toute l'actualité française dans le New York Times. Paris, quel bordel. Il y a eu des attentats à Orly, une prise d'otages à l'ambassade d'Iran. Jacques Mesrine, l'ennemi public numéro un, s'évade de la prison de la Santé et Roman Polanski, accusé d'abus sexuel sur mineure, quitte les États-Unis pour la France. Michel Foucault défend l'idée que les pédophiles sont incarcérés à tort. L'ayatollah Khomeini trouve aussi refuge en France. L'ancien commissaire aux questions juives, Darquier, nie la réalité des chambres à gaz : « À Auschwitz, on n'a gazé que des poux. » Et ses pauvres enfants dans ce pays de tarés ! Et sa femme qui change de mec comme de chemise. Salope, salope, salope ! Quitter l'Amérique pour ce pays de merde. Elle reviendra lui demander pardon à genoux. »

« J'ai été arrachée à mon père. Je l'aimais terriblement. C'est là, je crois, que le froid a poussé en moi. »

« Un jour, dans les Cévennes, ma mère et moi avons aperçu un cerf dont les bois étaient prisonniers des ronces, il était coincé. « C'est ce que j'éprouve, je suis comme cet animal », m'a-t-elle dit alors.
Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, j'étais trop jeune, aujourd'hui je réalise qu'elle se sentait prise au piège mais qu'elle ne l'était pas.
Toutes mes vies me donnent un sentiment brouillon de dispersion. Comme si j'avais raté celle que j'aurais dû avoir, cette vie simple avec un seul homme, une seule famille normale. Comme s'il ne devait y en avoir qu'une. Comme s'il suffisait de la vouloir pour l'avoir. J'ai eu une existence bordélique mais, au fond, n'est-ce pas cela qui est normal ? La multitude, se réadapter sans cesse à la personne qu'on devient et se séparer de la personne qu'on aime si l'on n'arrive pas à évoluer ensemble ? 
N'est-ce pas l'essence de la vie que d'être en mouvement ? D'où vient alors ce sentiment de désordre que je ressens, et cette culpabilité de ne pas y arriver ? »

« La vie à six a démarré, ses deux fils et les deux miens, les quatre Dalton. Et là, Samuel attendait que je m'occupe de nos quatre garçons pendant qu'il écrivait des scénarios pour la télévision. C'était ça, le truc bizarre, je m'étais libérée de Charles et, à nouveau, tel un bon petit soldat, je filais doux, j'annihilais mes désirs. 
Les fils de Samuel étaient plus petits, il me fallait tout recommencer: les couches, leur donner la purée et le doudou... Ce qui m'a sauvée, c'est une phrase de Samuel qui a percuté mon cerveau : « Ce n'est pas la peine de continuer à écrire tes petites histoires pour enfants, je vais gagner plus d'argent que toi, alors tu t'occupes des petits et je me charge du reste. »
Je tenais une raison de lutter, de ne pas me laisser marcher dessus. Pas question !
Mais spontanément, je prenais le pli. M'occuper de la maison le nid comme si tout ce qui concernait le foyer et les enfants devait naturellement me revenir.
À la naissance de Faith, j'étais aussi heureuse qu'il est possible de l'être. Mère pour la troisième fois, j'essayais de consacrer autant d'énergie à ma vie de famille qu'à mon travail. Mes livres ont commencé à se vendre. J'avais trouvé ma patte et mon style. Je me suis mise à sillonner la France, puis le monde avec mon personnage, ce petit lapin qui s'appelle Simon. »

« - Bien, on va s'arrêter là pour aujourd'hui.
En sortant de son cabinet, je me précipite dans une hystérie d'achats, j'entre dans une parfumerie, je veux un nouveau parfum qui sente autre chose que moi, je rêve du parfum du sac à main de Grandma. Je veux une robe, deux robes, trois robes. Cette frénésie ne peut combler le vide, ni réparer le sentiment d'avoir été humiliée par Samuel. À n'en plus douter, mon couple est devenu un maelström, celui décrit par Homère dans L'Odyssée, lorsque Ulysse, afin de rejoindre Ithaque, doit choisir entre naviguer près du monstre Scylla ou affronter le tourbillon Charybde. Samuel me rabaisse, me dénigre. J'ai réussi, je lui fais de l'ombre, je le renvoie à ses propres échecs. Il me charge, me leste et essaie de me garder au fond de l'eau.
Parler à ma place, expliquer mon métier ridicule aux autres, affirmer haut et fort que Tess Wright, c'est aussi lui, Samuel Ginsberg. Vendre mes dessins en cachette. Je me suis détachée de mon corps qui suit son chemin, sans moi. J'ai l'impression d'être la sculpture Les Inséparables de Gloria Friedmann, ce corps de femme transformé en arbre avec des squelettes en guise de branchages. Tire-toi avant qu'il ne retisse sa toile et te cloue sur place, emmène les enfants avec toi, fais vite ! »

« Les hommes comme Samuel ont toujours une bonne raison pour frapper une femme. »

« Ses amis m'ont encore téléphoné :
- Le pauvre Samuel, il est au plus mal, tu ne peux pas lui faire ça, il ne gagne pas d'argent, laisse-le tranquille. Ça ne sert à rien, tout ça pour quoi ? Avec tout ce que tu gagnes.
Un juge a tranché. Samuel a été condamné à payer une somme symbolique tous les mois pour contribuer à l'éducation de sa fille.
Je suis devenue une mère et un père pour mes trois enfants et ce n'est pas par choix. »

« SIMON, C'EST MON FRANKENSTEIN, mon golem. Je l'ai créé pour qu'il prenne la parole et, grâce à lui, je transgresse absolument tout. Dans cette schizophrénie, je suis libre. J'ai créé cet espace fictionnel car, dans la vraie vie, ce n'est pas toujours facile. J'ai grandi dans une famille où les femmes doivent se bagarrer pour se faire entendre, on ne cesse de leur couper la parole. Personne ne comprend pourquoi ça génère une telle frustration de se faire couper la chique. Ce n'est pourtant pas compliqué si on y réfléchit deux minutes. Tout d'abord, l'intensité de la réaction dépend de l'âge de la femme. Si, par exemple, on prend une femme de cinquante ans, eh bien, ça fait quarante ans qu'on lui coupe la chique. C'est mathématique. Ma mère, avant de nous quitter, en était à sa soixantième année de coupechique. J'espère que, là où elle est, elle peut enfin dire ce qu'elle pense. Quant à moi, je me dis que, si j'étais née dans un corps d'homme, je ne serais pas dans le même état aujourd'hui. »

« En touillant la soupe sur la cuisinière, chez elle dans les Cévennes, ma mère bataille pour participer à la conversation qui anime la maisonnée. En général, en hurlant pour qu'on l'entende, mais comme il faut qu'elle retourne touiller - personne n'a le droit de touiller à sa place-, le résultat est que personne ne l'écoute.
Joseph et ma mère, sans même s'en rendre compte, ont reproduit tous les actes ancestraux des hommes et des femmes. L'homme au feu et la femme aux fourneaux. Pourtant, lorsque ma mère était mariée à mon père, quand elle faisait les lits, les courses, quand elle préparait les sandwichs au beurre de cacahuète pour Junior et moi et que le soir elle se couchait à côté de mon père, elle s'est bien évidemment posé la question : « Est-ce là tout ? » Elle a fini par se libérer de mon père, en prenant son indépendance financière et en changeant de continent, mais avec Joseph, elle a continué à sacrifier ses aspirations alors que, pour moi, l'unique façon de se connaître est de se réaliser dans un travail personnel et créatif, quel qu'il soit. Ma mère m'a passé le relais sans s'en rendre compte - je suis là pour dire et pour faire mais il ne faut pas trop que je la ramène. Elle a choisi le schéma archaïque : moi, Jane ; toi, Tarzan. »

« Les femmes qui renoncent à se réaliser personnellement finissent toujours par le reprocher aux autres. »

« Ce matin, en rangeant dans un carton les livres que je lui lisais lorsqu'elle était petite, j'ouvre The Runaway Bunny de Margaret Wise Brown. Un petit lapin dit à sa mère qu'il va s'enfuir en devenant un poisson dans une rivière, un rocher sur une montagne, un crocus caché dans un jardin, un oiseau, un bateau à voile, un acrobate de cirque et, pour finir, un petit garçon. Jusqu'à ce que, résigné, il décide de rester le petit lapin de sa maman. Maman lapin apparaît comme une pêcheuse, une alpiniste, une jardinière, un arbre, un nuage, un trapèze et, pour finir, la mère du petit garçon. Le petit lapin n'arrivait pas à s'enfuir. J'en ai eu des frissons. C'est l'histoire d'une mère toute-puissante qui ne laissera jamais son enfant la quitter. Je n'avais jamais perçu le livre préféré de mes enfants sous cet angle freudien. J'ai commencé à me sentir mal. La mère toute-puissante. Est-ce que j'étais cette maman lapin ? Je crois que c'est autre chose qui me foutait la trouille. C'était de perdre Faith. De perdre son amour. Pendant la deuxième moitié de ma vie, il flotta entre ma mère et moi un très long silence et nous n'avons jamais réussi à nous retrouver. Perdues à tout jamais. Allait-il en être de même avec Faith ? Est-ce que je suis parvenue à lui transmettre que le plus important c'est le désir ? Que c'est notre feu le plus précieux, qu'il ouvre toutes les portes. Qu'il suffit de se poser ces questions toutes simples : Il est où mon désir ? Qu'est-ce que je veux ?
J'ai toujours pensé que je vivrais le départ de Faith comme une libération. Parce que c'est ma dernière. Mais je ne suis pas du tout préparée, c'est très dur. Je regarde défiler les publicités pour la rentrée scolaire dans le métro, vêtements d'automne, crayons, gommes, stylos, protège-cahiers, feutres et ardoises Velleda, cahiers au format spécial que personne n'arrive à trouver. Ma mère est morte du coup du lapin, mon père a perdu la boule, et Faith quitte la maison. Bing bang boum.
Que vais-je faire de mon baby-blues sans bébé ? »

« Moi aussi, je me sentais prise au piège. Mais lequel ? Ma colère commençait à se transformer en autre chose.
En adoptant l'écriture inclusive, mon fils tentait de déplacer le regard, d'inverser la pyramide, avec les femmes en bas et les hommes en haut. Je me plaignais sans cesse de la domination masculine mais je n'avais pour autant jamais remis la structuration de la société en question. Dans le fond, j'adhérais à l'idée de la domination. Je voulais être dans la maison des hommes. Je voulais être le vainqueur en haut de la pyramide. Et j'y suis arrivée, j'ai rattrapé les hommes, je suis de la win et j'enfonce tout sur mon passage. Possédant le pouvoir économique et sexuel, je domine. Je suis patriarcat, je suis capital, je suis cette femme avec des couilles dessinée par Quentin. Paul avait raison. Il faut un changement fondamental des structures patriarcales. Le piège se desserre. Je cours rejoindre Yohji. »

« Yohji est toujours excité par la pluie et tout ce qui touche à la terre en général. Je lève les yeux vers la petite église du xr siècle située au milieu de la fonda-tion Artigas, le mas-atelier où le père de Yohji, Joan Gardy Artigas et son grand-père Josep (Pepito) Llorens Artigas travaillaient avec Joan Miró. Le vieux mas, dont les craquelures et les lézardes sur la façade extérieure dessinent un jeu sinueux de lignes sous le cadran solaire. Le poulailler, les jarres posées sur le rebord du mur, les terres agricoles de l'autre côté de la colline, l'arrosoir, les sculptures en forme de biche, d'escargot, de lapin, le vase en grès. C'est la réplique exacte du tableau La Ferme de Miró. Ou peut-être est-ce tout simplement la réplique de la Catalogne. Je remets bien en place ma casquette, geste que j'ai vu mon père faire des milliers de fois. Je n'avais pas encore remarqué qu'il y avait des traces de sueur à l'intérieur. Dégoûtée, je la balance devant mon atelier. Le lendemain, alors que je sculptais en plein cagnard, je l'ai replacée sur ma tête et j'ai senti des vapeurs méphitiques de pisse de chat. À mon tour, je dois marquer mon territoire. D'un pas décidé, je vais la laver à la machine. C'est ma casquette, à présent, mon amulette. Miró avait emporté dans sa valise de l'herbe du Mont-roig pour terminer de peindre La Ferme à Paris. Une sorte de talisman. Et moi, j'ai rapporté la casquette de mon père dans ma valise. Vais-je me mettre pieds nus et la piétiner comme Miró l'avait fait avec l'herbe de sa maison d'enfance, pour en extraire les souvenirs et ne rien oublier ? »

« Au square, les mères américaines se jettent sur leurs gosses au moindre conflit sans les laisser régler les choses entre eux. Alors que les Françaises discutent entre elles, fument des clopes en observant de loin et n'intervenant que si les gosses s'arrachent les cheveux. Les Américains ne savent pas vivre ensemble, il n'y a pas de terrasses de cafés, ils ne prennent pas le temps de déjeuner, il n'y a pas de sociabilités informelles. Chacun dans son propre couloir, bataillant pour tout: l'école, le boulot, les prêts pour l'université, acheter à crédit, spirale sans fin où, finalement, ils n'ont même plus le temps d'apprécier la vie, c'est déprimant. Les enfants américains sont livrés à leurs désirs et fonctionnent à coups de snacks, de nuggets et de glaces. Un repas familial dure environ dix minutes, chacun dans son coin, sur un bout de table ou de canapé, devant un écran. En France, le repas est considéré comme le moment de la journée où la famille est ensemble. C'est le bordel, les mômes sont chiants, ils râlent, on les oblige à terminer leur assiette et, s'ils déso-béissent, ils sont punis et envoyés dans leurs chambres. Les portes claquent, tout le monde crie, c'est l'hystérie générale. Mais les enfants finissent par sortir de leurs chambres et reviennent à table pour manger parce qu'ils crèvent la dalle. Les enfants américains n'ont jamais faim. Le monde des enfants est complètement séparé de celui des adultes. Dès qu'un enfant fait quelque chose, que ce soit génial ou médiocre, on lui balance des « Good job ! », des « Oh ! Wow ! ». En France, on casse l'enfant : « Ce n'est pas terrible, ton dessin, mon chéri ! Recommence! Tu peux mieux faire ! ». En France, on se pose au café, on n'est d'accord sur rien, on râle, on se révolte : « C'est dingue, le président veut faire ça... On va descendre dans la rue et tout faire péter. » En Amérique, on papote au grand supermarché entre les cinquante variétés de jus de pomme. On pousse un Caddie rempli à ras bord comme si la troisième guerre mondiale allait éclater, on sourit, on est parfaitement gentils, tout va bien mais on a un flingue dans son sac.

Je me suis endormie sous les applaudissements du public (français) de mon talk-show imaginaire. Et je n'ai plus abordé ce genre de sujets avec Stephen. Il en avait sans doute autant à dire sur la France. Après tout, s'il préférait continuer à boire son café à l'arrière-goût de vieille chaussette plutôt que de se risquer à prendre un jet de pistolet à eau à Barcelone, tant pis pour lui. »

« Quand la ferme de mes grands-parents a été rasée, je me souviens d'être allée voir Grandma dans son condominium à Atlantic avec ma mère. À la mort de Grandpa, elle avait vendu la propriété et un petit village de condominiums avait été construit sur nos terres. Grandma avait réservé son lot à l'emplacement exact de l'ancienne maison, face au grand chêne sous lequel j'épluchais les épis de maïs avec Grandpa. La vue, les arbres et les champs étaient les mêmes. La terre était sa terre, elle y plantait toutes sortes de fleurs. Je me demandais quel effet ça faisait à ma mère, qui avait grandi là, de ne plus voir la maison, la grange et le silo à maïs. Mais elle semblait absolument ravie et je n'avais jamais compris pourquoi. Peut-être parce qu'elle avait toujours voulu y mettre le feu ?

Chez ma grand-mère, maman et moi avions passé la nuit dans le canapé-lit du salon. J'avais eu le sen-timent étrange de dormir à côté de moi-même, nos corps couchés dans la même position, l'une miroir de l'autre. Je crois qu'elle m'aimait, mais comme une partie d'elle-même. Elle ne me considérait pas comme une personne à part entière, détachée d'elle, non, j'étais elle.

Elle avait une emprise sur moi, je ne supportais pas de la décevoir ni de la confronter.

Elle était toujours pressée, débordée, ne déléguait jamais. Elle contrôlait tout. Les menus, les directions en voiture, ce qu'il fallait choisir au restaurant. Je vois ses mains, les attaches fines de ses poignets et je l'entends soupirer d'exaspération, j'entends aussi son rire franc, des bribes de phrases, des souvenirs me reviennent comme cette fois où, adolescente, elle m'avait accom-pagnée à un rendez-vous médical. Nous étions face à face dans le métro bondé, j'avais commencé à lui parler, mais, agacée, elle avait sorti un livre de son sac et m'avait dit d'un ton sec :
-Chut, je termine mon livre.
Je m'étais tue, et elle avait éclaté de rire. Elle était folle et sage, bordélique et rangée. Elle était la vie.
Je l'ai toujours attendue, au sens propre comme au figuré. Je me suis enroulée sur ma frustration ; un fossé nous séparait.
Cette fois, je l'imagine en baleine gigantesque et moi, minuscule, Pinocchio flottant dans son esto-mac, cherchant désespérément la sortie, avalée par elle. Après toutes ces années, j'étais encore en train d'essayer de recueillir son approbation. Elle sous un drap dans une chambre froide aux pompes funèbres et moi dans sa cuisine.
Et maintenant, que vais-je faire sans elle ? »

« - Vous êtes une femme de combat, Tess, ne vous trompez pas de combat, arrêtez de diriger votre fusil contre vous-même.
J'étais capable de me battre avec les mots mais j'étais incapable de me battre physiquement. Je m'identifiais pourtant à Bruce Lee, à Jackie Chan et à Uma Thurman lorsqu'ils prenaient leur revanche à coups de poing, de pied, de tête, de flingue et d'arme blanche. J'aimais les vrais carnages. J'aurais adoré danser une petite gigue et tap tap tap tap, dérouiller. Hop, décocher une droite, éviter un uppercut et clouer mon adversaire au tapis. J'aurais aimé être capable d'infliger une punition physique en représailles à mon père, pour me faire justice. C'est à partir de là, je crois, que mes anticorps ont commencé à détruire ma thyroïde. Ce qui en soi était absurde car, au lieu de me venger, je donnais raison à mon père : je ne vaux rien, je me déprécie, je m'autodétruis. »

Quatrième de couverture

Qui n'a jamais galéré en amour ? Qui n'a jamais culpabilisé parce qu'elle n'était pas une mère parfaite ? Qui n'a jamais trouvé ses parents insupportables ?... Levez le doigt!

Tess a eu une vie en pagaille, mais au fond n'est-ce pas cela qui est normal ? Une existence faite de ruptures, de bifurcations et pourtant débordante d'amour, de rires et de larmes. Stephanie Blake raconte une héroïne éprise de passion et de liberté. Un concentré d'humour mordant et d'impertinence, sous une plume virtuose.

Stephanie Blake est autrice de livres pour enfants, son œuvre est traduite dans plus de vingt pays. Son personnage, Simon le lapin, a touché des millions de cœurs à travers le monde. Le Coup du lapin est son premier roman en littérature adulte.

Éditions La tribu,  mai 2025
236 pages 

lundi 11 mai 2026

London 53 ★★★★★ de Sophie Prat

London 53 est un livre qui s'imprime sur la peau.
Il est une lecture délicate et profonde, une caresse mélancolique, un frisson silencieux qui remonte jusqu’au bout des doigts.
Un roman d'une infinie douceur, traversé par la question des traces que l’on laisse, ou non.
Josiane est esthéticienne. Elle lime, polit, vernit, lisse. Elle tente de maintenir le désordre du monde à distance. Sa vie est réglée comme les présentoirs de son institut. Rien ne dépasse. Rien ne doit froisser. Jusqu'au jour où elle découvre qu’elle est adermatoglyphe.
À partir de là, la vie de Josiane vacille quelque peu.

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

Quelle splendeur dans l'écriture de Sophie Prat. Chaque phrase semble déposée avec une précision d'orfèvre.
La peau devient paysage. Les falaises gardent la mémoire des êtres. Les couleurs racontent les villes. Les ongles vernis deviennent des éclats de vie. Même les silences ont une texture.

J'ai été bouleversée par Josiane.
Par cette femme discrète, effacée presque, qui voudrait traverser l'existence sans déranger personne. Par cette manière qu'a le roman de parler des blessures invisibles, de la dignité des êtres, des failles que l'on cache sous le vernis.

Un livre empreint d'une belle humanité. Dans les gestes vers ceux qui ont fui, ceux qui cherchent encore leur place dans le monde, ceux qu'on oublie, qu'on ne veut pas voir.
Dans les corps abîmés.
Dans les peaux qui portent plus de mémoire que les mots.

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

Ce roman est une mue. Une lente fissure dans une vie peut-être trop lisse. Une réflexion magnifique sur l'identité, la mémoire, les cicatrices, les paysages qui nous façonnent et les êtres qui nous marquent au fer doux.

« La mémoire est une peau. »

J'avais rencontré Sophie Prat au Festival du Livre de Paris et j'avais aimé la délicatesse de nos échanges. Je suis aujourd’hui profondément heureuse d’avoir découvert ses mots.
Et heureuse aussi de découvrir les éditions Quartier Libre, une maison indépendante qui semble déjà promettre de très belles pépites littéraires.

London 53 est un premier roman d'une grande beauté.

Une lecture à ne pas bouder, vraiment !!

« -Ton Georges est mort depuis plus de trois ans, Josie. Tu as cinquante-sept ans. La vie c'est comme du vernis, ça finit par partir. Tu mettras un mot sur la vitrine. Et puis nos poils attendront bien ! »

« En quelques années, son amour des coloris, des résines, des pigments et des nacres a fini par former chez elle la légende d'une cartographie secrète où les grandes villes du monde se décryptent par couleurs. En appliquant le Jaipur 302 sur les ongles d'une cliente, c'est l'orange vibrant des saris indiens, le flamboiement des guirlandes hindoues de marigolds que Josiane étale. Tout un monde à portée de doigts. »

« Georges s'était dit que Josiane devait avoir le cœur comme la craie bleue que l'on trouvait sous la Manche, fracturé par endroits. »

« Sans détour, elle avait demandé à Josiane si Josie était son vrai prénom, car elle trouvait ça joli. Le prénom Françoise, elle le jugeait «chiant». Elle n'avait pas laissé à Josiane le temps de répondre. Elle avait poursuivi sur le fait qu'elle l'invitait à la tutoyer ou la vouvoyer, parce qu'elle n'aimait pas s'entendre dire « on va », « on va passer au maillot, on va se tourner sur le ventre». Ça lui rappelait sa mère qui venait de mourir en maison de retraite et à qui les infirmières répétaient : « On va aller aux toilettes. On va prendre ses petites pilules. On va être gentille maintenant». Vraiment, elle n'aimait pas. C'était de l'empathie linguis-tique à deux sous, de la tournure pour faire comme si « on » se souciait. Fadaises. En maison de retraite, le personnel pourrait bien lui dire : « On va mourir tranquillement, Mme Baudard», elle n'en mourrait pas moins seule. Alors « On va passer au maillot, on va s'occuper des aisselles », pour elle, c'était un peu pareil. Ce serait toujours à elle que ça ferait mal. Elle ne disait pas cela parce qu'elle pensait que les esthéticiennes étaient des tortionnaires, non, elle disait juste qu'elle n'aimait pas ce tic de langage qui se donnait l'air de prendre une part de sa douleur.
Ne sachant que faire d'une telle tirade, Josiane avait simplement répondu qu'elle ne se prénommait pas Josie, mais Josiane. Françoise avait rebondi en déclarant qu'elle trouvait ça excitant, comme une identité double en quelque sorte. Josie au boulot. Josiane aux fourneaux. En tout cas, elle, il ne fallait pas l'appeler « madame », ni « Mme Baudard », mais simplement Françoise. »

« Le passé de Josiane est à l'image de la boutique de ses parents quincailliers, il est rangé. Josiane n'y revient donc jamais. Comme ses présentoirs et le reste de sa vie, elle a ordonné ses souvenirs. Rien ne dépasse, tout est à sa place. Cette absence d'empreintes, c'est une rayure sur un miroir, un article de magasin dans le mauvais rayonnage. Cela explique probablement pourquoi elle pense à ses parents, là, effondrée sur son canapé. À moins que ce ne soit à cause de la doublure de sa jupe qu'elle sent à l'arrière de sa cuisse gauche et qui va lui cisailler la peau si elle ne la remet pas correctement. Il y a un faux pli quelque part. »

« Ils l'avaient éduquée avec une affectueuse exigence, mais sans épanchement de ten-dresse et surtout selon une règle simple : ne pas déranger. Ni les choses, ni les gens. Ni le médecin, ni le linge. « Tout vient à point à qui tient ménage » ou « Charité bien ordonnée commence par soi-même » répétaient-ils à Josiane. Le jour de leur enterrement, elle s'était rendu compte qu'elle ne leur avait jamais dit « Je t'aime ». Eux non plus. Il ne fallait pas non plus incommoder les cœurs; ceux des Louyot semblaient vissés par un invisible tour de cruciforme. »

« Elle est adermatoglyphe. Oui, c'est un mot bien compliqué pour exprimer l'absence, le rien. Elle, à qui justement il n'arrive jamais rien et à qui cela convient très bien. Elle qui pense toujours que son destin est de ne pas en avoir. Elle qui veut une vie de linoléum, homogène, sans joints apparents, comme un sol d'hôpital. Elle qui tâche de passer inaperçue pour ne pas chiffonner quoi que ce soit, qui que ce soit. Elle, la femme sans trace, et voilà le hasard qui vient tout froisser, tout, sauf la pulpe de ses doigts. Cas exceptionnel, rareté. Un gène diffère. Dans le ventre de sa mère, elle aurait dû avoir au bout des doigts des tourbillons, des arches, des spirales. Elle est née lisse comme une vitre. Sans creux ni bosses. Pas de plis papillaires. Pas de minuties. »

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

« Derrière sa vitre, elle se sent invisible, invisible et plate. Plus plate que le sol des océans dont Georges lui parlait tant. Oui, il y avait aussi des montagnes au fond de la mer et, dans les plus grands abîmes océanographiques, là encore on trouvait du relief. On pouvait tout cartographier. Tout. Tout, sauf elle.
Derrière sa vitre, elle se sent sous la peau du monde, coincée sous la surface. »

« Quand elle parvient à leur niveau, elle ne voit que ça : des bouts de gens, des bouts de vie, des hommes déchirés. Elle s'étonne de ne pouvoir identifier clairement nulle couleur. La file est un pan de tissu délavé. Ah si, ça y est, cela lui fait penser aux wassingues grises bouclées avec leur liseré rouge qu'elle utilise pour nettoyer le sol de l'institut et qui, après usage, n'ont plus de couleur si ce n'est celle de la crasse. On a beau les passer à la machine, les fins liserés rouges disparaissent toujours, avalés, disloqués par la masse grisâtre devenue à peine chinée. Elle s'en veut de cette image de serpillière qui lui vient à l'esprit, pourtant, quand elle observe ces hommes, elle ne peut s'en empêcher : leurs visages sont flétris, leurs regards déteints. Avec son man-teau rouge, elle fait tache. »

« Il a dû pleuvoir ici [...], le paysage est de gouache, frais et neuf. Dans le Boulonnais, au grain le plus violent succède toujours une éclaircie éblouissante. La lumière semble toucher la terre pour la première fois, faisant éclater le vert des prairies, le blanc de chaux des phares et des villages au loin. »

« Il conduisait toujours quand ils venaient se promener ensemble entre les caps Gris-Nez et Blanc-Nez. Georges adorait cette départementale. Il ne cessait de répéter que les falaises étaient du temps rendu visible. Que l'on puisse rouler ou marcher sur l'ancien rivage de l'ère quaternaire sans le savoir lui était insupportable, alors à chaque fois il racontait à Josiane l'histoire de cette roche calcaire du Crétacé, des ammonites, marcassites et autres fossiles que les gens foulaient sans le savoir. Josiane l'écoutait, trouvait ça beau. Les nuages dessinaient leurs ombres sur les prés. »

« À la dixième semaine de la vie intra-utérine, c'est comme si la vie nous marquait de façon définitive. Une géographie intime nous est offerte pour toute notre existence. Seule notre croissance la modifie, mais toujours de façon homothétique, avec les mêmes proportions, les mêmes particularités, le même dessin. »

« On ne peut pas faire taire la peau, la peau refuse. La peau lutte. Elle ne capitule jamais. La vie n'a aucune prise sur les empreintes des hommes, mais les empreintes, elles, se remémorent toujours à eux, à cette part immuable qu'ils possèdent. Les empreintes sont notre pays, un paysage que l'on porte en soi et dont jamais on ne se défait. Mais alors, quel est le sien ? »

« Son petit quotidien lustré, le banal orchestré, la vie passée au vernis, la vie passée au tamis pour que rien ne dépasse, que rien ne se froisse, qu'aucun pli à l'âme ne se fasse. Voilà ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, ce qu'elle doit protéger. Son ordinaire est ce qui la contient, ce qui lui convient, qui la rend invisible. L'absence d'empreintes est la preuve ultime qu'elle n'est personne et c'est très bien. »

« London 53. [...] :
- C'est le rouge de la garde de la reine d'Angleterre, la couleur de l'amour royal. Et puis, avec mon tunnel, j'ai un peu rapproché Londres de toi.
Les sentiments de Georges se terraient toujours derrière les tunneliers, les mètres cubes et les tractopelles. À chaque fois, ça faisait monter la mer dans les yeux de Josiane. »

« Elle trouve ça beau d'être la témoin muette de ces trois âges de la peau, de découvrir des ressemblances d'un épiderme à l'autre une carnation, un grain de beauté, des taches de rousseur. La peau a son caractère et, comme certains traits de personnalité, cela se transmet. Sous ses mains, Josiane aime sentir le tissu qui relie ces femmes entre elles, l'enveloppe fragile de leur monde qui tient ensemble leurs blessures et leurs naissances. »

« Le premier, je l'ai fait à Londres. C'est la marguerite. Il lui manque un pétale. Voyez ? dit-elle en montrant son omoplate. Le pétale « Je t'aime » qui manque, eh bien il est pour ma mère. Elle est morte. Quand j'ai expliqué ça à mon père, il a pleuré. Depuis, il me laisse faire. La pivoine, c'est différent. Je voulais me rappeler la première fois que je suis tombée amoureuse. Mon cœur, il était gros comme une pivoine, lourd et léger. Mon cœur il allait exploser, il ne faisait pas boum, il faisait bloom. Vous savez bloom, ça veut dire éclore en anglais. Eh bien moi, en quelque sorte, j'étais en train d'éclore. Vous voyez ? »

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

« Sans doute des êtres nous marquent-ils plus que d'autres, parce que sans le savoir ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. Voilà où Josiane en est : celle qu'elle a été, celle qui a aimé, rôde encore sous sa propre peau. Et celle qu'elle a été n'a attendu qu'une brèche dans sa mémoire, à l'affût d'un vol de goéland, d'un souffle d'argile, d'un bloom de pivoine, pour se faufiler, faire craquer la peau, le vernis et enfin, enfin déclencher sa mue. »

« Mille deux cents fois, on change d'épidermes dans une vie, mille deux cents fois, on part en lambeaux. Savoir danser sur ses copeaux, c'est peut-être cela apprendre à vivre. Devenir falaise, devenir plis, accepter d'être sans cesse ce qui vient et se retire, un paysage en devenir et dont on ne se défait jamais. La peau est une île. Il n'y a pas de peau sans blessures. Il n'y a pas de vie sans brisures. Il n'y a pas d'humus sans esquilles, ni fragments, ni plissures. La mémoire est une peau, une peau de cicatrices, de boursouflures. Dans ses replis, les souvenirs mènent leur existence, pareils aux oiseaux marins solitaires nichés dans les ourlets des falaises. Et il n'est pas permis aux falaises d'oublier, car elles tiennent sur ce qui a été. Le présent s'enroule sur le passé. Comme la peau de l'arbre sur le tronc. Et il n'est pas permis à l'arbre d'oublier. On ne peut pas être en exil de soi ni de sa peau. Ce soir, il est temps de s'écorcher, de s'écorcer, de danser sur soi, sur ses falaises et ses récifs. Ce soir, il est temps de se faire la peau. »

« Elle lui racontera aussi comment la jeune femme a planté ses yeux dans les siens, comment elle, Josiane, n'a pas pu s'en détacher, comment elle a senti quelque chose se graver en elle, profond et loin, comment elle s'est laissé dévisager, comment elle a accepté l'empreinte. Josiane sait désormais qu'il y a des images, des instants, des regards qui vous perforent l'âme, comme des inclusions dans la roche. Ils vont se nicher sous notre peau, se façonnent tels des diamants pour, un beau jour, se réveiller, remonter violemment à la surface comme la kimberlite. Oui, cela même qu'on a à peine perçu peut percer en nous, déplaçant tout, faisant vaciller les coœurs et s'écrouler les falaises. Ainsi va la peau des hommes, ainsi va aussi la peau du monde. »

« Toute la vie durant, nous portons sur nos mains, dans les plis, les replis et les crêtes papillaires notre singularité biométrique, mais rien de nos caresses, de nos blessures, ni des traces de ceux que nous avons aimés, de ceux que nous avons touchés, de ceux qui nous ont touchés. Que disent nos empreintes de ce que nous avons vécu ? Rien. Alors, comment peut-on décider du destin de femmes et d'hommes à partir d'empreintes sans mémoire ? »

Quatrième de couverture

2009, Audruicq, près de Calais.

Josiane, esthéticienne, mène une vie aussi lisse que la peau qu'elle promet à ses clientes. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse... Si administrativement tout se complique, c'est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu'elle n'a jamais cessé d'être.

Dans un roman tendre et alerte, Sophie Prat interroge nos identités, les paysages qui nous façonnent, les empreintes invisibles qui nous relient aux autres.

Née en 1975, Sophie Prat a étudié l'histoire médiévale. Conceptrice-rédactrice free-lance, elle se forme actuellement à la biographie hospitalière. London 53 est son premier roman.

Éditions Quartier Libre,  janvier 2026
176 pages
Sélection Prix Hors-Concours 2026

samedi 31 janvier 2026

Quatre jours sans ma mère ★★★☆☆ de Ramsès Kefi

Quatre jours sans ma mère met en scène les dégâts du mensonge au sein de la cellule familiale, mais sans jamais forcer le trait. 

Ramsès Kefi choisit une écriture sobre, parfois presque retenue, qui laisse au lecteur le soin de mesurer l’ampleur du malaise. Cette économie de mots peut frustrer autant qu’elle touche : elle suggère plus qu’elle n’analyse, et laisse certaines zones d’ombre volontairement irrésolues. 

Le roman interroge ainsi la responsabilité des adultes et la transmission des silences, mais reste à distance de tout jugement moral, au risque parfois de lisser la violence émotionnelle de ce qui est en jeu.
« Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C'est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous. »

mardi 27 janvier 2026

Ici tombent les filles ★★★★☆ de Stephene Gillieux

Lecture dévorée, presque haletante. Ici tombent les filles déploie une dystopie âpre où la nature blessée fait écho à des relations humaines gangrenées. 
« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »
Les malédictions, qu’elles soient familiales, sociales ou idéologiques, imprègnent chaque page. 
« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »
Certaines scènes ne se lisent pas, elles s’encaissent. Les moments de séquestration m’ont profondément marquée : un sentiment d’enfermement qui déborde du texte et continue après la dernière page. Ici tombent les filles est de ces romans qui ne cherchent pas à choquer, mais qui atteignent juste, là où ça fait mal. Face à elles, l’innocence des enfants apparaît d’autant plus fragile, heurtée de plein fouet par la monstruosité d’un père endoctriné. Un roman qui dérange, secoue, et oblige à regarder en face ce qui se transmet quand tout vacille.
En exergue : « Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. »
André Gide, Les Nouvelles Nourritures 

« Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »

« Le corps massif à côté de lui creuse le matelas. Finn note cela. Et l'épaisseur des cals sur ses mains. Les muscles qui tendent le tee-shirt. La couleur de cuivre de sa peau. Le galbe carré de la mâchoire qui se déboîte légèrement quand il parle, s'ouvre en faisant saillir les tendons du cou, se referme sur une ligne asymétrique. Le père puise dans le bois de sa parole, débite des mots, les uns après les autres. Ce ne sont que d'inoffensifs copeaux, tente de se convaincre Finn. Ils filent par la bouche du père, glissent sur le pin du plancher, se mêlent à sa poussière blonde et familière. Rien qui puisse blesser. Finn veut prendre Pilha à témoin. Il se lève, tourne la statuette vers le lit. Le père ne s'interrompt pas. Mais maintenant ils sont deux à regarder les mots tomber en sciure. »

« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »

« Ses anciens élèves, devenus adultes, et parfois parents, sont venus aussi. Elle se souvient de tous, les voit toujours avec leur visage d'hier, entend leur voix qui se cherche en déchiffrant leurs premiers mots, ce miracle de la lecture qu'on s'offre à soi-même, auquel elle a assisté pour chacun d'eux. »

« Finn n'a jamais connu ses grands-parents. Il est né sur la Butte alors que le père et la mère s'étaient déjà coupés du monde. Il ignore s'ils sont toujours en vie. Le père a déclaré s'être fâché avec eux car ses parents auraient choisi de quitter la montagne et d'habiter en ville, ils auraient cherché à échapper au protocole. Le protocole prescrit l'asservissement des filles et inclut la décollation, ce mot de sang pour dire la décapitation. Il a été institué par l'arrière-grand-père Luis afin de soutenir les fils et les pères de la famille dans l'exécution de leur funeste mission. L'aïeul Luis est quasiment un dieu aux yeux du père, sa parole a valeur de prophétie, sa vie sur la Butte est érigée en modèle. Pour Finn, il est le plus fou de tous. Il lui semble parfois que c'est Luis que craint le père, et non la sorcière elle-même. Luis n'a jamais quitté la Butte. Comme ses ancêtres avant lui, il a domestiqué la montagne, fait paître des moutons, planté du blé puis de la vigne. Comme ses ancêtres avant lui, il a obéi à la sorcière en sacrifiant les filles. Finn se le répète sans le comprendre vraiment. Pourtant, il sait ce qui est arrivé à Pihla. Elle est tombée dans le gouffre qu'ils appellent le chantoir, où siffleraient les esprits des filles de la lignée. »

« La mère ne porte ni plâtre ni attelle. La fracture est intérieure, Finn le sait. En lui aussi, la dislocation est imminente.

Il suffirait d'un mouvement infime pour que l'équilibre se rompe et que son être entier parte en morceaux. Il devine que c'est ce qui est arrivé à la mère. Sans bruit, à partir d'une fêlure profonde, le trou s'est agrandi dans son âme, et sans bruit, elle s'est vidée de sa substance. »

« Le père se tient devant elle, sa silhouette trapue, la hache L sur le flanc, poings, gorge et mâchoire serrés, tel qu'il l'a soumise maintes fois. En haut de la trappe, devant les murs de la salle avant de la frapper, au-dessus de l'anneau qui l'attache au mur. Mais cette fois, Dag restera debout, il ne l'atteindra pas. D'abord, il y a cette brèche dans le sol par laquelle vient de tomber son fusil, cette fissure de la roche qu'il faudrait franchir pour se rejoindre. Mais surtout, elle lit l'effroi dans ses yeux. Le père a peur d'elle. Alors Dag se redresse encore, ose le dévisager, sonde la haine, la rage, et puis le désespoir, une tristesse si aride qu'elle ne connaîtra jamais la consolation du chagrin. La souffrance de la forêt décimée, la confusion des éléments, le déracinement, la solitude et l'abandon. Dans le regard du père, il y a toute cette matière dont est faite la Butte, dont Dag est constituée aussi. Elle se reconnaît. »

Quatrième de couverture

Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles, y endurent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le père envisage un avenir.

Car viendra le temps où il faudra conduire chacune des filles en haut de la montagne. Ainsi en a décidé la malédiction qui pèse sur la lignée. Ainsi en a décidé le père. Il faudra sacrifier au rituel. Parce que ce qui coule entre les cuisses des filles ne permet pas le doute. Lorsque Pilha, l'aînée, est atteinte de la mystérieuse maladie du sang, elle est escortée jusqu'au Mont. Et Pilha ne revient pas.

Dag l'a compris, elle sera la prochaine. Alors, c'est décidé : son sang ne coulera pas. Dans la forêt dont elle a fait son royaume, la tension monte. Et de découvertes macabres en révélations, la jeune fille trouvera le courage de s'arracher à la funeste destinée familiale.

STEPHENE GILLIEUX est psychologue clinicienne auprès d'enfants, d'adolescents et de leurs familles. Ici tombent les filles est son premier roman, un conte impitoyable sur la famille, servi par une langue envoûtante.

Éditions Phébus, janvier 2026
254 pages

mardi 25 novembre 2025

Nourrices ★★★★★♥ de Séverine Cressan

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

Elle est belle la plume de Séverine Cressan. Charnelle. Immersive. Sensorielle. Poétique. Profondément Humaine.
Rien que ça ! Mais vous le savez déjà tant les critiques lues sur la toile sont unanimes ;-) 
Une ode à la vie et une lecture coup de cœur !

« La plupart des hommes craignent la vérité, croient qu'elle va les empêcher de vivre. Au contraire, c'est le mensonge et le secret qui tuent. »

« C'est nuit de tempête.

Le vent s'est levé au crépuscule dans une brise légère. Il a dispersé les feuilles mortes, les faisant voltiger en une danse désordonnée, un ballet désarticulé. L'herbe des champs ondulait sous sa caresse énergique. Après avoir louvoyé de bruissements en gémissements, la tempête s'est déchaînée aux premières heures de la nuit. Les bourrasques ont fait ployer les branches des arbres les plus robustes comme une main invisible qui aurait voulu en éprouver la solidité. Les rafales se sont succédé, déversant dans leur sillon des trombes d'eau qui semblaient vouloir noyer le sol de leur afflux. Les êtres vivants ont fait silence et l'on n'entendait plus que le vent mugissant, les craquements des bois bousculés, le martèlement de la pluie. Tous se sont calfeutrés à l'abri des assauts impétueux de la tempête, soumis à une peur confuse et immémoriale. Mais l'air tourbillonnant s'est engouffré dans les maisonnées et dans les têtes, rendant fous les hommes et les bêtes. »

« Agrippée au montant du lit, elle accompagne la poussée d'un cri terrible, inouï, qui recouvre le vacarme de la tempête et lui semble venu d'une part inconnue d'elle: cri d'effroi devant la vie qui s'avance, souveraine, effarante; cri de puissance révélée, celle d'enfanter, de mettre au monde; cri de douleur causée par le cercle de feu, brûlure intense imprimée par le crâne de l'enfant qui franchit l'orifice de la vulve et menace de déchirer la peau trop fine, distendue au maximum. La tête du nouveau-né qui peinait à franchir le goulot du vagin glisse comme un anneau huilé qui aurait buté sur une jointure de phalange. Un éclair, suivi d'un roulement de tonnerre assourdissant, plonge la pièce dans une lumière aveuglante. Accroupie, la tête du bébé entre les jambes, Sylvaine ressemble à une chimère étrange, un être hybride à deux visages. »

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

« Le maître a posé des questions sur les tarifs et les commissions. Moi, ça me dégoûtait toutes ces histoires de sous et j'aurais préféré pas entendre. Les autres femmes soupiraient. L'argent, elles savaient bien qu'elles en verraient pas la couleur et que c'est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. On faisait mine de rester concentrées sur notre ouvrage. Moi, je pressais le beurre pour en faire sortir l'eau. D'autres reprisaient des vêtements ou cardaient la laine. Les hommes, eux, buvaient du cidre en se réjouissant à l'avance de cette aubaine qui leur coûterait rien. On disait mot, mais je suis sûre qu'on pensait toutes la même chose : qu'il faudrait peut-être nous demander notre avis, vu qu'on était quand même les premières concernées. »

« Sous l'édredon de plumes
Corps à corps étourdissant
Les pieds petits labourent le ventre mou
Les doigts minuscules chipotent le mamelon, le roulent, le pressent
La bouche avide aspire, se remplit, déglutit
Échange d'effluves, de liquides, de fluides
Flux ininterrompu
Comme le sang a coulé de l'un à l'autre, le lait afflue
Dyade serrée, exclusive
Impossible de s'immiscer entre
le bébé nacre qui tapisse la coquille mère »

« En marchant, elle ressasse les paroles et les gestes du meneur, s'en veut de ne pas s'être défendue. Elle aurait dû s'insurger, crier, se débattre, frapper. Ne pas se laisser faire, opposer sa volonté, sa force à celle de cet ivrogne lubrique. À mesure qu'elle se rapproche de la chaumière, sa colère, contre elle-même et cette vermine, monte, est reprise en écho par les hurlements d'Avel, de plus en plus sonores. »

« Et le cahier, j'ai demandé. C'est pour quoi? Je le donnerai à ton enfant. Car ton histoire, c'est aussi la sienne.
J'ai eu envie de déchirer toutes les pages que j'avais écrites. J'ai pleuré. La vieille m'a prise dans ses bras. Elle a chuchoté à mon oreille.
C'est le plus beau cadeau que tu puisses lui faire, le meilleur héritage que tu puisses lui laisser. Rares sont les humains qui osent se regarder tels qu'ils sont. Encore plus rares sont ceux qui osent se montrer aux autres dans leur vérité nue.
J'ai pensé qu'elle avait raison. Que si on avait le courage de regarder les choses en face, les filles seraient pas obligées de faire des choses pareilles. »

« Tu m'as demandé de t'écrire.
C'était ta dernière volonté. Tu avais tant maigri, visage émacié et chair dissoute, consumée jusqu'à la lie, que tu ressemblais à un moineau frêle, aussi léger qu'une fronde de fougère. Tu avais l'air perdue au milieu des oreillers que j'avais entassés sous ton dos. Assise sur le bord du lit, je caressais ta main calleuse. Tu m'as dit : Écris-moi. J'ai cru avoir mal compris. Ma gorge était nouée comme une corde tressée trop fermement et je n'ai pas pu parler. Tu as répété distinctement: Écris-moi. Ta main a serré fort la mienne. Ta poigne était celle d'un aigle. J'ai promis.
Tes yeux se sont fermés, tes doigts se sont relâchés. C'est moi qui ai serré ta main plus fort. J'aurais voulu te retenir. Te garder encore à mes côtés. Pour moi, tu étais sans âge, vieille depuis toujours, et cela aurait dû te permettre d'échapper à la Faucheuse. 
Mon chagrin, si lourd, n'a pas suffi pour t'arrimer au sol. On n'arrête pas les aigrettes de pissenlit emportées par le vent.
J'ai veillé ton corps mort toute la nuit. J'avais besoin d'égrener ces heures sombres, silencieuses, en ta seule compagnie. De même que tu pouvais voir sans lumière, j'ai pu te parler sans mots. Je t'ai dit l'amour et l'admiration, la gratitude et la reconnaissance envers la mère que tu as été pour moi. Si Mammig m'a nourrie de son lait et de sa tendresse, tu es celle qui m'as permis d'habiter le monde en m'apprenant l'écoute du vivant, l'attention infinie à ses tressaillements. »

« Qui peut vivre dans le monde sans savoir qui il est? Et d'où il vient? Personne. Les bêtes n'ont pas besoin de savoir cela, elles naissent, vivent et meurent sans questions car elles sont les enfants de la Terre. Les humains, c'est autre chose. Ils ont besoin de savoir sinon, ils passent leur vie à chercher le point d'ancrage qui leur fait défaut. Ce faisant, ils en oublient de vivre. »

Quatrième de couverture

Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son garçon à peine sevré, accueille chez elle une petite de la ville. Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné et, à ses côtés, un carnet qui raconte son histoire. Elle recueille ce nourrisson avec lequel elle tisse immédiatement un lien fusionnel. Quand la petite dont elle a la garde meurt, Sylvaine décide d'échanger les bébés. L'enfant mystérieuse se substitue à Gladie, l'enfant de la ville qui lui a été confiée...

Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraîne dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.

Éditions Dalva,  août 2025
267 pages 

vendredi 7 novembre 2025

L'Entroubli ★★★★★ de Thibault Daelman

Réminiscence de l'enfance.
Un livre empli des cris, des odeurs, des bruits, des lumières, des ombres, des pleurs, des sensations, des impressions, des fulgurances de l'enfance et de l'adolescence. 
« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. » 
L'auteur plonge dans son passé, le décortique usant de belles formules et d'un style singulier qui nous saisissent dès les premières pages.

À ne pas lâcher, car par bribes poétiques, par fragments empreints de douleur mais aussi de joie, Thibault Daelman raconte. Et nous rattrape aussi souvent.

Des passages lus, relus. Pour que les images et les émotions restent. 

Une belle proposition autobiographique, authentique, un témoignage incarné d'une jeunesse pauvre au sein d'une fratrie de cinq garçons avec une mère accumulatrice, brouillonne, fouillie, dévouée corps et âme à ses enfants, à l'esprit revendicateur, qui nous échappe aussi parfois dans ses excès, et un père alcoolique, en pointillés, catalogué absent, violent, inexistant et une réticence envers le père ainsi inoculée par la mère, à la fratrie,  par la force des choses. 

Un récit original, détonnant, marquant, frais, piquant sur la quête de soi dans la l'écriture, et sur l'urgence d'écrire pour ne pas oublier, pour se sauver aussi peut-être.

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« Enfant, notre mère avait fait d'instinct pour son frère jumeau handicapé mental contre cet identique et éternel renoncement ambiant des efforts qu'on aurait dit désespérés mais qui ne pouvaient être que d'espoir. Elle n'était vraiment humaine qu'à démentir en actes les limites extrêmes que l'humanité se croit. Même notre père bénéficierait plus tard de cette énergie qu'elle avait en dernier recours pour autrui sur le bord du gouffre. Elle ne laissait personne au mépris de l'espèce.  À bras-le-corps, elle l'endiguait. »

« Maman. Une voix, une diction, une chaleur.

Un corps géant, plus entier qu'un monde.

Et, à portée de peau, une peau, un infini de peau à saisir, sentir, contempler.

Là, des plis connus de bras, de cou, et soi à même - bercé de fait, consolé d'une tristesse ou de rien, mais consolé, respirant où ça respire, où ça bat.

S'y blottir c'est se rejoindre. »

« Le chaos n'est que rétrospectif. Chacun s'y plaisait soit par exotisme, soit par habitude de pire. Nul besoin d'adhérer. On se diluait. »

« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. »

« MA MÈRE EST PAROLE. Parler lui est physiologique.
Depuis la première heure du jour, elle parle. Quand elle est seule, elle l'est à haute voix. Lisant, elle susurre. Sinon, elle parle ses gestes, elle parle ce qu'elle fait, ce qu'elle a à faire et, entre-temps, parfois, elle parle ce qu'elle pense. De la détresse, du reproche, du suicide se calent ainsi entre une remarque sur la lessive et une pensée pour le four et, demain, ne pas oublier de passer à la pharmacie. Elle est mieux que l'ancienne, la pharmacie, mais trop chère, c'est comme tout... Et ça continue. Sa parole partout la précède, la suit. Jusque dans le sommeil. La nuit, le jour, en dépit. Variant de ton selon l'humeur, s'embrasant, s'apaisant, distraitement, intensément, continûment. Elle parle plus assidûment qu'elle respire. Sa voix est la plus grande part d'elle-même. »

« En vue de Noël, un bon mois à l'avance, la ville s'apprêtait. De même, s'amorçait chez nous, au relais de l'usuelle, une détresse spécifique. Comme ailleurs l'attente joyeuse, la détresse préparatoire était disproportionnellement plus longue que le moment effectif. Ce qui ne pouvait plus même être une joie était tout au plus un soulagement tardif étrangement agrémenté d'un arbre, d'un festin et de bougies. Émile, rituellement, pleurait pour le sapin et, au dernier moment, l'obtenait pour tous, au rabais. Notre mère sortait la boîte à guirlandes sous les insultes de César qui claquait la porte dans l'odeur de la bouffe à cuire. »

« Alors qu'il l'insultait, elle ouvrit son manteau qu'elle jeta derrière elle, le poussa tout au fond du lieu sur le rebord de la baignoire où pour ne pas tomber il fut contraint de s'asseoir. Elle se mit à déboutonner son pantalon et à tirer d'un même coup son gilet et sa chemise. À peine fut-il nu dans la baignoire qu'au saisissement de la pomme de douche, elle aspergea d'un jet puissant son visage crispé.

- C'est froid, salope!

Essoufflé, se protégeant et l'écartant de l'avant-bras, il la fit reculer d'un pas dont elle revint tout de suite plus déterminée que jamais, munie d'un bidon d'eau de Javel pure qu'elle lui déversa sur le crâne. Se débattant à l'aveugle, il hurla d'en avoir plein les yeux, plein la bouche, haletant, crachant, grimaçant de douleur et de panique comme d'une douche d'acide.

Aux yeux de notre mère, Olivier n'avait pas de problème. Il était le problème.

De même, il n'était pas sale. Il était la saleté.

Elle ne le lavait pas. Elle l'éradiquait. »

« L'école est pleine des enseignements qu'elle ne dispense pas. J'ai vu les gamins les plus populaires être les plus cruels, les plus vains. De même, les institutrices les plus plébiscitées humilier les rares enfants que la vie humiliait déjà et accroître du fait même de cette cruauté une popularité qui sous le rire général se savait un règne. »

« Il était, parmi ces jardiniers, un plus loquace avec qui elle pouvait, mieux encore que parler, converser. Homme enthousiaste, plutôt jeune, aussi bègue qu'affable. S'interrompant, le chemin se dilatait alors dans le soir tombant. Nous, courant autour d'eux, dans le parc, vaquant avidement à tout ce que l'enfance substitue à l'attente. Aventures infinies. »

« Je m'étonnai dans le noir qu'un sentiment si étranger à la tristesse empruntât vers mes yeux les mêmes voies silencieuses. Je ne repensais pas l'instant, je le vivais seulement plus réellement, à ne plus en douter. Quelque chose devait en larmes travailler à garder l'image dont naissent ces lignes ; comme ma main, contre moi, ce bout de papier. Je ne verrais plus jamais Olivier si serein, si debout. »

« NOTRE LOGEMENT SOCIAL était au nom d'Olivier.
Son statut de fonctionnaire nous en faisait bénéficier. N'étant pas mariée à lui, notre mère, en cas d'hospitalisation prolongée du locataire susnommé, ne pouvait prétendre conserver l'appartement. Bien que six, nous ne comptions pas dans l'équation. Outre son lexique, l'administration a son algèbre. Notre mère fut donc contrainte de « reprendre » Olivier. »

« Après chaque impact des trois pieds de sa canne métallique sur le parquet, son pas émettait un bref crissement de caoutchouc. Pour ce demi-corps trapu portant et traînant un corps entier, le moindre pas était un effort, un risque, une prouesse.

Marchant, il bravait. »

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« D'ÉPAIS CHEVEUX NOIRS tombent sur un manteau noir qui, plus qu'un vêtement, est une forme. Un petit cylindre large duquel ne dépassent ni mains ni pieds et sur lequel est posé un visage rond et blanc. Là, un nez immense sépare deux yeux infimes. Les lèvres pincées ne savent que sourire et susurrer. Voix et regard sont d'une douceur sans âge. La dame n'est vieille que probablement. Cette demoiselle - ainsi qu'elle se faisait appeler - ne mit dans nos bouches jamais rien d'allemand que les pâtisseries qu'elle nous apportait à l'occasion et, dans nos oreilles et devant nos yeux, qu'un seul et même vieux film de vampires dont, pure comme elle l'était, elle seule ignorait le pendant érotique. Hors des dégustations et des projections, l'allemand flottait à l'état de projet, d'évocation, puis se dissipait complètement. La bonté de notre hôte était une cécité à la faveur de laquelle elle croyait notre petit groupe sérieux et méritant, jusqu'à l'en féliciter. Or, nous n'étions appliqués qu'à discuter, en français. Mes trois camarades, toutes des filles plutôt calmes, se découvraient même par contraste, devant tant de permissivité et de candeur, des malices dont nous riions tous. Comme rien d'allusif ne lui parvenait, mademoiselle riait alors avec nous de bon cœur et, sans le savoir, d'elle-même. Elle ne se rappelait à son enseignement que par moments, puis l'oubliait aussitôt dans l'incessant flot de digressions dont notre petit comité, des heures durant, avait la ressource. Sans plus de programme ou de matière, le délitement de l'instruction jouissait ici d'une alcôve privilégiée. En marge du tumulte, le délitement est une paix. »

« ÇA VOUS PREND DE L'INTÉRIEUR et, de là, vous enlève à vous-même, vous déforme, vous empoisse. Avec cette impression qui vous serre la gorge d'avoir été jeté dans le monde, sans préavis, corps frêle grandissant, pris de toutes parts de confusion et de poils. La voix s'enroue au sortir. On se maudit comme on s'advient. Ahuri. Étranger. Autrement vivant.

Tandis que tout moi se prend à croître, je me courbe, mes épaules s'écroulent, la tête enfouie loin dedans. Malaise. Je ne cours plus, ne marche plus, mais piétine. Il y a de la détresse à venir, et autant à la traîne. La cervelle déborde de bouillir, pas de penser.

C'est tout ce sentiment que, de bon matin, je trimballe, barbouillé, traqué, farouche. Je redoute déjà l'autre. Les filles au centre. Mon silence en bégaie. Elles sont l'autre, par excellence. Terrifiantes.

De mon cerveau à l'entrejambe, toutes mes veines en exigent, d'elles. Appétit cruel pour l'inenvisageable dont, pris sur le fait, je détourne l'esprit comme les yeux, penaud, minable, inadéquat, avec en tête un encore infini de cette chair devinée qui se meut dans l'hypothèse et hérisse jusqu'à ma peau grasse, boutonneuse, humiliée d'envie.

La chair est la substance urgente du mirage dont je délire et me constitue. La chair, constamment, se veut, s'obsède, et meurtrit jusque dans les rêves, jusque sur le chemin. Les idées tentent vainement d'exister à l'occasion dans quelques recoins vacants du crâne. Ça croit viser l'existence mais ne va même pas jusqu'à la vie. Ça décrète, ça prétend, ça voudrait se venger d'être. Mais les certitudes sont des symptômes du doute. Les mots ne font que diversion et s'avortent quand voilà, au bout de la rue, la destination redoutée. Bientôt l'heure. Foule d'autres qui piaille. Leur matin en partage. Ils sont ma crainte. Ma crainte est nombreuse, bruyante, de mon âge, et s'agglutine à la porte du collège où, déjà, à contrecœur battant, je m'enferme avec tous.

Parmi eux, je voudrais reculer, n'avance qu'à défaut de disparaître. Dans l'enceinte de la cour, je longe les murs, m'y adosse. Indemne encore d'autrui qui m'ignore dans sa liesse, sa foulée, je me retranche tête basse dans les œillères de mes cheveux gras et ballants. Mes yeux se concentrent sur une portion de sol, à mes pieds. Je voudrais croire en ce goudron granuleux comme en une zone de lune apaisée, vide d'eux et de moi. »

« MAIS ÊTRE.

En mots comme en présence, comme vivant.

Sans cesse, obstinément.

J'ai, dans le crâne, du verbe au lieu des neurones.

Le verbe, sur tout, m'est un souffle.

Un souffle permanent que j'écris à l'occasion. Vertige absorbant dont je reviens farouche, cœur battant.

Lire, cependant, serait devoir mes mots à d'autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l'y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et - loyal - épouse ma méprise. »

« Ils nous raconteront toutes leurs désobéissances. Nous leur raconterons notre chaos. Émerveillement réciproque. Troc d'existences. »

« La gueule en surface, cherchant et trouvant l'air, battant l'eau de ses courtes pattes griffues et griffantes, l'animal ne démérite pas. S'il y a du rat dans ce chien, il y a de la loutre dans ce rat. »

« Rugueux, terreux, humides, brûlants... Tout se ressent et commence sous nos pieds nus. On vit entre ombre et lumière, herbe mouillée et herbe sèche, horizon et forêt. De l'air à l'eau - plus encore que de température - on change de pesanteur. On alterne. »

« Omnipotente, elle sait parler sans s'essouffler et œuvrer sans se désœuvrer. Le soin urgent qu'aux quatre coins de l'espace elle porte aux objets et aux êtres étant toujours suivi d'un flux de paroles, sa voix, plus encore qu'un règne, est une âme audible. Alors, quand, à l'occasion, la trépidation tourne à la frustration puis au fracas, tout tressaille. Une porte claque.

S'amorce une apnée dont on ne sortira que quand elle en sortira. L'ambiance, d'heure en heure, puis, parfois, de jour en jour, suffoque durablement.

Au repli de sa chambre, elle se froisse. Ces crises de chagrin secouent sa vie. Elle n'en guérit jamais, se retranche dans sa meurtrissure.

Quand enfin - diminuée comme elle ne l'est que triste, muette comme elle ne l'est que blessée, toute pétrie d'amertume - elle revient de son exil, elle ne veut toujours rien dire, et surtout rien entendre; mais le fait, peu à peu, parmi nous.

Ici n'est rien sans elle. Elle en est la plus ardente part de vie. Au gré de sa voix, de son sourire, tout se ravive. Ici reprend son cours. »

« La vie, tout autour de nous, agit sur certains vivants comme un acide. La corrosion nous apparaît chaque jour plus flagrante, plus fatale. Rien ni personne n'y peut s'opposer. Notre fougue, à grandes rasades d'alcool fort, a beau se prolonger d'ivresse, l'atroce colle à nos pas comme à nos âmes et rattrape nos deux êtres vacillants jusqu'après la pesanteur, jusqu'où l'espoir se dégueule. »

« - Eh, madame. Vous pensez quoi des gays?
- Les gays, ici, ça n'existe pas.
Avait-elle répondu à la surprise générale, précisant ensuite que le terme était aussi anglo-saxon que le concept, que ce terme était le titre d'une communauté et que la France sur le plan théorique du moins réfléchissait pas en termes de communautés mais de citoyenneté. L'orientation sexuelle ne relevant pas du politique mais du privé, il n'y avait pas matière à la considérer autrement que comme la liberté de chacun.

- Et vous pensez quoi du mariage gay ?
- Je suis pour ma part opposée à tout mariage civil. Mais ce n'est que mon opinion. Je vois là un empiétement administratif de l'État sur la vie privée des individus.

Cette pensée à la fois franche et nuancée, sans toujours provoquer l'adhésion, suscitait l'écoute ; ce qui en ces murs était la plus rare et tangible forme de respect, sentiment inspiré par la cohérence à la faveur de laquelle elle se tenait toujours, face à nous, debout et droite.

Cette prestance que certains s'occupaient à mettre à l'épreuve couvait une intégrité inquiète et exigeante ayant le souci permanent du doute et du détail. Peu après l'avoir entendue évoquer la laïcité et le voile, on l'avait vue ôter un à un les anges qui, dans l'entrée du lycée, pendaient trop paisiblement au sapin de Noël. »

« RANIA ET NOUR. Deux manières d'être. Nour bruyante, remuante, débordante. Rania, tout aussi vive mais en retrait, en subtilité, en malice. 
[...]
Sans toutefois être plus grande, la silhouette de Nour s'accroît par contraste avec celle de Rania. Nour est à la fois plus fine et plus voluptueuse. Si les deux peaux sont mates, celle de Nour est plus foncée. Sous une chevelure noire et suavement bouclée, un visage long aux traits fins avance toute l'épaisseur de lèvres rarement closes. Ces lèvres abondantes caressent et enduisent de brillance les dents puissantes qui font de chacun de ses sourires un événement. Les grands yeux noirs cillés de noirceur recèlent force et douceur. Ces deux grandes billes sombres vous fixent avec franchise et gravité. Elles sont le silence qui manque à sa parole.

Les deux filles, entourant le mien, de silence, le noient et, momentanément, m'en guérissent. Leur complicité m'englobe, m'embrasse, me ravive. C'est tout le problème. Entre elles, je tends presque à m'épanouir, me fige dans cette tension. Je retrouve la parole, le sourire, presque espoir. Mais la réjouissance a en moi un écho de malaise. Leur compagnie me console autant qu'elle me ronge. Je me frustre en secret.

Je les vois chaque jour se mouvoir dans la vie avec une fraîcheur gracieuse où il fait bon s'absorber. Pleines d'aplomb, de conversation, d'humour et de repartie, elles ont le présent léger et l'avenir facile.

Rania, qui est la meilleure de la classe, le sera Inch' Allah jusqu'à un diplôme de droit international. Les études, cependant, ne sont pas un moyen, mais seulement une hygiène momentanée. Car, ensuite - si elle ne s'est pas trouvé un mari d'ici là Rania arrêtera définitivement son parcours. Elle demandera à ses parents de lui présenter un homme à qui elle se mariera. 

Alors, elle se voilera avec bonheur et deviendra mère au foyer, puis grand-mère, arrière-grand-mère... Elle a beau en sourire, il n'y a là rien de fantaisiste. Sa projection est sûre, presque pragmatique. Tout son être s'y destine déjà. Le sourire est peut-être rêveur, mais d'une rêverie ferme qui tient de la certitude. Au décompte des années sur ses doigts, son enthousiasme, sans se languir, se nourrit déjà du futur qu'elle découpe en parts. Je m'étonne chaque fois de la netteté avec laquelle, souriante et sérieuse, elle se concocte une vie comme à la dînette. Mon étonnement, s'attendrissant, finit en respect.

Si la conviction de son amie inspire le même respect à Nour - respect auquel s'ajoute un peu d'admiration ses aspirations à elle diffèrent cependant radicalement. La religion - quoique présente - est chez elle plus diffuse. Par ailleurs, sa nature bourgeonnante et déjà effusive se prête mal aux planifications. Elle n'est qu'à l'instant, curiosité, énergie, trépidation. Ses gestes d'enfant dissipée meuvent un corps partout ferme, partout débordant. Une douceur rattrape la brusquerie au vol, la change en charme. Le jaillissement de son être se traduit dans ses yeux en ardeur. Une petite fille se consume dans l'imminence d'une femme. Je m'éblouis de cette flambée. »

« - Je suis contente de t'avoir rencontré...
Me confie Nour, d'ordinaire assez peu encline à la confession. Le contexte, lui aussi, est inhabituel. Nous sommes alors tous deux chez elle, dans la pénombre du tout petit salon du tout petit appartement où elle m'a convié. Sa mère n'est pas là et sa petite sœur dort à côté, me répète-t-elle plusieurs fois, me tendant encore des pâtisseries orientales et du thé à la menthe. Cet ample sourire que je lui connais prend au sein de cette pénombre exiguë et tiède une inclination inédite. Subjugué, paniqué, abject, je ne parle que des gâteaux que j'absorbe et dont on se lèche les doigts. L'éloge que je fais à la douceur du miel, aux débris de pistache et aux feuilletés enduits de fleur d'oranger atteint à dessein le sourire, puis les yeux auxquels je l'adresse secrètement. Cette ode dérisoire aura cependant, à la longue, raison de l'instant que j'ensevelirai sous mille autres thèmes. Je voudrais me taire mais ma bouche parlera pour moi. Bien que nous conversions sans déplaisir, cette coulée de mots, à terme, nous privera d'air et - pire de silence.

- Au revoir, mon ami.

Ce dernier mot que, par pudeur, nous ne nous étions jamais dit, laissera dans mon thorax un écho juste et douloureux. »

« Tous les rebords de fenêtre étaient abondamment fleuris. Cette flore du pourtour envahissait le salon. Là, le chaos lui-même fleurissait et, par endroits, donnait des fruits. Rien de comestible. Cet écosystème qui s'étendait du bactérien au végétal, de la mouche à la mite et du chat à nous - bien que plein de vie était invivable. L'angoisse y fermentait dans un mélange irrespirable de démission, de malaise, de sueur, de crasse, de poussière et de déjections. »

« Arthur avait pour la nonchalance le mépris que j'avais pour la réussite. Sans que cela fût personnel, cet entrechoquement de nos mépris nous opposait.

Du social, au passage, s'insinuait dans l'affaire. Arthur avait épousé à la faveur de son essor des idées politiques altruistes et progressistes. De belles idées, de celles qu'on peut se permettre. Il faut en effet ne plus tout à fait l'être pour se pencher sur le pauvre. Quant à moi, je n'avais pas d'idée. Seulement une gratitude pour tout ce qui de l'État abritait, nourrissait et soignait. J'avais toutefois décidé que ce n'était pas là l'œuvre des altruistes, dont le sentimentalisme me gênait, mais celui de quelques figures plus austères et moins contemporaines.

Ne résultaient de ces maigres visions qui se croyaient politiques qu'une opposition de plus, un prolongement de nos insultes, une occasion de parler. »

« L'ENFANCE PASSÉE, chacun de nous devenait le fantôme de l'enfant qu'il avait été et ne serait jamais plus. Notre mère aurait voulu qu'on la ramène au temps des bords de lèvres à essuyer, des égratignures à désinfecter, des cauchemars à tourner au ridicule.

Or, Edgar, qui avait longtemps été le plus dépendant d'entre nous, était, à l'adolescence, le plus radicalement différent. Notre mère ne l'avait aimé que servile, vulnérable, enfant. Elle ne l'aimait pas libre.

*

Un jour, en notre absence, notre mère remplaça par un lit à une place le lit superposé où Edgar et moi dormions depuis toujours. L'injonction était de partir d'ici ou de nous serrer. Notre mère ne s'explique pas. Elle ne répond jamais ni de ses mots ni de ses actes. Elle est en tort comme en paix, comme ailleurs. Et de là, comme de loin, elle aura raison de votre calme. Rien à faire. Le cri, peu à peu, vous prend de force, de l'intérieur. Et vous voilà contre votre gré, cœur serré et battant, gorge contrainte, yeux humides de rage, esprit et bouche déchirés d'arguments, de reproches et d'insultes sans effet. Du moins, sans effet sur elle, devenue muette, placide, innocente. Elle ne vous regarde toujours pas, même de si près, même à vous fixer. Alors que, poings et cœur serrés, tremblant, vous lui gueulez de tout vous-même à la face, elle plisse les yeux, d'un peu de vent absent. Elle n'entend pas. Chacun de nous - hormis Émile - passe souvent par là, y est poussé, acculé, cerné aux confins d'une colère sans destinataire qui immole et consume jusqu'à une voix méconnaissable, hurlant moins de fureur que de détresse, puis de sanglots.

La mère, elle, s'est bel et bien retirée sur place, volatilisée en présence, exemptée. Après avoir blessé en actes et en mots, elle blesse en silence, l'air de rien, tranquille, imperturbable. Sans les mains et sans peine, c'est par votre intermédiaire qu'elle vous égorge, qu'elle vous saigne. Elle vous fait passer comme une crise le goût de vouloir, dont elle vous vide. Elle vous dégoûte du respect qu'elle vous refuse.

Enfin, le calme vous prendra, peu à peu, comme, tout à l'heure, le cri. Mais sans raison. Alors, seulement, vous lui tournerez le dos, épuisé. Le cœur - lui - mettra encore des heures à se calmer et une vie à se meurtrir.

Vous aurez beau en faire mille fois l'expérience, la cruauté, intacte, vous frappera chaque fois à nouveau très fort comme par surprise, et ce, outre la jeunesse, aussi loin qu'on aime : à jamais.

Pour le moment, je laissai le lit à Edgar et couchai sur le parquet. Après tout, le malaise de cette vie n'avait plus à disposer d'un lit. Au sol, j'eus chaque nuit le sentiment concret de cette cohérence. Me retournant dans tous les sens, je m'accoutumai du corps à la situation. Je m'y flanquai. »

« TOUTES LES BRIQUES SE RESSEMBLENT, pourraient se confondre. Mais il y a, au fond de la cour, le troisième étage, débordant de fleurs, toutes fenêtres ouvertes, en toute saison. Il y a les fenêtres où l'on subit et, à l'angle, celle, précise, où l'on souffre. On pourrait rentrer à l'oreille. La cour, l'immeuble, l'étage crient. Et nous, on rentre au cri.

Se retourner, allongé, encore, pour rien, dans la nuit servile. Depuis l'autre chambre, la détresse ne s'interrompt qu'à reprendre son souffle, son cri. Long, puissant, déchiré. Mon cœur et ma tête travaillent en vain à omettre le présent, son bruit, sa voix. Mais le cœur, surtout, n'y peut rien. Il se comprime comme à entendre, chaque fois atteint comme muscle, sans délai. En fin de cri, la chair du cœur se relâche seule, jamais longtemps. D'heure en heure, il n'y a plus d'heure, plus de chambres, plus de couloir, rien entre, rien autour. Du muet et du cri. En sursauts, en pauses, en reprises. Ça se tait et ne se tait plus, alternativement. La récurrence a eu raison de la tristesse, de la colère, de l'immédiat. À la longue, mon cœur sursaute moins. Ma gorge s'est desserrée d'elle-même. Le peu qu'il reste de moi s'abstrait du harcèlement qui se prolonge. Ça gueule encore, à toute force. La nuit se distance. Pas le cri. »

Quatrième de couverture

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l'adversité et d'un père alcoolique, d'élever cinq garçons.

Chez l'un d'eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l'enfance, s'impose la nécessité d'écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle.

« Écrire, pour me réunir, me dissoudre, simultanément » : né en 1990 à Paris, Thibault Daelman est un écrivain de langue française. L'Entroubli est son premier roman.

Éditions Le Tripode,  août 2025
287 pages