mardi 27 janvier 2026

Ici tombent les filles ★★★★☆ de Stephene Gillieux

Lecture dévorée, presque haletante. Ici tombent les filles déploie une dystopie âpre où la nature blessée fait écho à des relations humaines gangrenées. 
« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »
Les malédictions, qu’elles soient familiales, sociales ou idéologiques, imprègnent chaque page. 
« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »
Certaines scènes ne se lisent pas, elles s’encaissent. Les moments de séquestration m’ont profondément marquée : un sentiment d’enfermement qui déborde du texte et continue après la dernière page. Ici tombent les filles est de ces romans qui ne cherchent pas à choquer, mais qui atteignent juste, là où ça fait mal. Face à elles, l’innocence des enfants apparaît d’autant plus fragile, heurtée de plein fouet par la monstruosité d’un père endoctriné. Un roman qui dérange, secoue, et oblige à regarder en face ce qui se transmet quand tout vacille.
En exergue : « Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. »
André Gide, Les Nouvelles Nourritures 

« Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »

« Le corps massif à côté de lui creuse le matelas. Finn note cela. Et l'épaisseur des cals sur ses mains. Les muscles qui tendent le tee-shirt. La couleur de cuivre de sa peau. Le galbe carré de la mâchoire qui se déboîte légèrement quand il parle, s'ouvre en faisant saillir les tendons du cou, se referme sur une ligne asymétrique. Le père puise dans le bois de sa parole, débite des mots, les uns après les autres. Ce ne sont que d'inoffensifs copeaux, tente de se convaincre Finn. Ils filent par la bouche du père, glissent sur le pin du plancher, se mêlent à sa poussière blonde et familière. Rien qui puisse blesser. Finn veut prendre Pilha à témoin. Il se lève, tourne la statuette vers le lit. Le père ne s'interrompt pas. Mais maintenant ils sont deux à regarder les mots tomber en sciure. »

« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »

« Ses anciens élèves, devenus adultes, et parfois parents, sont venus aussi. Elle se souvient de tous, les voit toujours avec leur visage d'hier, entend leur voix qui se cherche en déchiffrant leurs premiers mots, ce miracle de la lecture qu'on s'offre à soi-même, auquel elle a assisté pour chacun d'eux. »

« Finn n'a jamais connu ses grands-parents. Il est né sur la Butte alors que le père et la mère s'étaient déjà coupés du monde. Il ignore s'ils sont toujours en vie. Le père a déclaré s'être fâché avec eux car ses parents auraient choisi de quitter la montagne et d'habiter en ville, ils auraient cherché à échapper au protocole. Le protocole prescrit l'asservissement des filles et inclut la décollation, ce mot de sang pour dire la décapitation. Il a été institué par l'arrière-grand-père Luis afin de soutenir les fils et les pères de la famille dans l'exécution de leur funeste mission. L'aïeul Luis est quasiment un dieu aux yeux du père, sa parole a valeur de prophétie, sa vie sur la Butte est érigée en modèle. Pour Finn, il est le plus fou de tous. Il lui semble parfois que c'est Luis que craint le père, et non la sorcière elle-même. Luis n'a jamais quitté la Butte. Comme ses ancêtres avant lui, il a domestiqué la montagne, fait paître des moutons, planté du blé puis de la vigne. Comme ses ancêtres avant lui, il a obéi à la sorcière en sacrifiant les filles. Finn se le répète sans le comprendre vraiment. Pourtant, il sait ce qui est arrivé à Pihla. Elle est tombée dans le gouffre qu'ils appellent le chantoir, où siffleraient les esprits des filles de la lignée. »

« La mère ne porte ni plâtre ni attelle. La fracture est intérieure, Finn le sait. En lui aussi, la dislocation est imminente.

Il suffirait d'un mouvement infime pour que l'équilibre se rompe et que son être entier parte en morceaux. Il devine que c'est ce qui est arrivé à la mère. Sans bruit, à partir d'une fêlure profonde, le trou s'est agrandi dans son âme, et sans bruit, elle s'est vidée de sa substance. »

« Le père se tient devant elle, sa silhouette trapue, la hache L sur le flanc, poings, gorge et mâchoire serrés, tel qu'il l'a soumise maintes fois. En haut de la trappe, devant les murs de la salle avant de la frapper, au-dessus de l'anneau qui l'attache au mur. Mais cette fois, Dag restera debout, il ne l'atteindra pas. D'abord, il y a cette brèche dans le sol par laquelle vient de tomber son fusil, cette fissure de la roche qu'il faudrait franchir pour se rejoindre. Mais surtout, elle lit l'effroi dans ses yeux. Le père a peur d'elle. Alors Dag se redresse encore, ose le dévisager, sonde la haine, la rage, et puis le désespoir, une tristesse si aride qu'elle ne connaîtra jamais la consolation du chagrin. La souffrance de la forêt décimée, la confusion des éléments, le déracinement, la solitude et l'abandon. Dans le regard du père, il y a toute cette matière dont est faite la Butte, dont Dag est constituée aussi. Elle se reconnaît. »

Quatrième de couverture

Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles, y endurent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le père envisage un avenir.

Car viendra le temps où il faudra conduire chacune des filles en haut de la montagne. Ainsi en a décidé la malédiction qui pèse sur la lignée. Ainsi en a décidé le père. Il faudra sacrifier au rituel. Parce que ce qui coule entre les cuisses des filles ne permet pas le doute. Lorsque Pilha, l'aînée, est atteinte de la mystérieuse maladie du sang, elle est escortée jusqu'au Mont. Et Pilha ne revient pas.

Dag l'a compris, elle sera la prochaine. Alors, c'est décidé : son sang ne coulera pas. Dans la forêt dont elle a fait son royaume, la tension monte. Et de découvertes macabres en révélations, la jeune fille trouvera le courage de s'arracher à la funeste destinée familiale.

STEPHENE GILLIEUX est psychologue clinicienne auprès d'enfants, d'adolescents et de leurs familles. Ici tombent les filles est son premier roman, un conte impitoyable sur la famille, servi par une langue envoûtante.

Éditions Phébus, janvier 2026
254 pages

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