lundi 19 janvier 2026

Des loups ordinaires ★★★☆☆ de Seth Kantner

« Nous riions, non pas car nous étions méchants, mais parce que le rire faisait partie de la tradition, que nous y étions bons, et que, ce soir, nous nous souvenions encore comment faire. »
Ouvrir ce livre c'est partir à la découverte d'un territoire naturel sauvage, d'un milieu extrême, de faire face aux hurlements des loups, au silence de l'Arctique, de voir défiler devant nous un paysage glacé et sensiblement décrit, qui agit comme un personnage à part entière. 
"Des loups ordinaires" est une histoire de quête intérieure, qui explore l'identité, l'appartenance culturelle et sociale. Cutuk Hawcly est tiraillé entre deux mondes : celui de son héritage ancestral inuit et celui de la société "blanche" moderne. Un personnage complexe et imparfait qui ne se laisse pas appréhender si aisément et qui donne à réfléchir. Comment survivre à soi-même et à ses propres attentes ? Une immersion sensorielle garantie ! Certaines scènes impriment durablement la mémoire. Pourtant, ce n'est pas un livre qui vous offrira la plus grande distraction, je vous le déconseille si c'est ce que vous cherchez en premier lieu d'ailleurs. Ce livre n'est pas de tout repos, il dérange, questionne, en particulier notre rapport contemporain à la nature. On est loin des fantasmes de retour au sauvage. En lisant Seth Kantner, on réalise tout ce que nous avons cessé de comprendre de la nature. Et ça ce n'est pas anodin...
« - Eh bien, je suis content que tu sois rentré. Et qu'Iris soit rentrée. En fin de compte, qu'est-ce que tu as aimé, en bas ? 
- Aller au cinéma, c'était marrant. Parfois au restaurant, et commander un sandwich BLT. 
Il eut l'air perplexe un instant, puis leva les sourcils - oui. 
« Mince, plein de choses sont difficiles à détester. Les petits paquets d'amandes sucrées-salées. C'est trop bon! Les machines à laver. Les lampes efficaces. Les sièges incroyablement confortables qui ne font pas mal au dos. Pas comme s'asseoir sur des bûches. »
Abe regardait ses pouces et écoutait avec un sourire vague; je me demandais s'il attendait que je me taise.
« C'est marrant. » J'entendis ma voix accélérer. « La vie là-bas, c'est... comme si tu t'épuisais avant qu'elle ne s'épuise. On dirait que les gens créent des fauteuils incroyables et puis... et puis, je sais pas. Ils s'asseyent dedans pour payer leurs factures ? Ils font des chaussures belles et chères, mais qui prennent l'eau. Les scientifiques qui sait ce qu'ils sont en train d'inventer, ou sur quel pauvre animal ils vont mettre le grappin pour ne pas avoir à sortir et à l'étudier vraiment. Les gens pensent à peine aux animaux. Ils débattent de l'avortement, mais ils s'énervent si tu ne "coupes" pas tes chiens. »
Je touchai la neige du pied. « Abe, tout est bizarre. Dans leurs prêches, les prédicateurs parlent du désastre... et t'as intérêt de donner de l'argent pour une réservation au paradis. Cet endroit est pourri, et tu peux juste t'en aller ? C'est comme ça que les Étrangers se comportent à Takunak. T'as de la peine pour Jésus. C'était vraiment un type bien, et plein de trucs mauvais sont faits avec son nom collé dessus. Ils parlent des rues en or au paradis. Pour quoi faire ? Le faire fondre ? Les gens volent autour du monde et crament du fuel pour apercevoir des moineaux rares. Ils descendent en hélicoptère à ski des montagnes plus hautes que les Dog Die, et s'inquiètent de savoir si la couleur de leurs bottes va bien avec celle de leur surpantalon. Quand j'imagine les humains comme un seul énorme troupeau ? Je vois l'hiver qui arrive et eux qui courent dans tous les sens en pensant au sexe ou en perdant leurs clés. » »

« Les loups tournèrent, leurs griffes s'agrippaient à la neige dure. Je visai à mains nues à présent, et le métal brûlait mes doigts. Sous la luminescence verte du ciel la meute de loups se dispersa vers le nord, de l'autre côté du lac. Les animaux que j'avais voulu tuer se mêlèrent et s'effacèrent. Ce loup combien de kilomètres avait-il parcourus sous cette lumière verte et vaporeuse, et depuis combien d'années ? Il avait eu froid, il avait eu faim pendant les tempêtes, il avait été trempé par la pluie d'été; il arpentait ce territoire que j'appelais le mien. Il connaissait chaque montagne, chaque sentier le long de chaque butte, bien mieux que je ne les connaîtrai jamais. Et moi, le loup, je le connaissais seulement mort. Je ne voulais pas être un Étranger. Pas ici aussi. Pourquoi n'avais-je jamais pensé de près à ça - qu'un animal possédait infiniment plus de savoirs que moi ? »

« La lune derrière le territoire, étroit, et rien à chasser. Vers le sud la meute dispersée avance dans le noir, seul ou à deux, vers la prise. La tension dans la meute, un membre manque à l'appel, des grondements rapides. Un loup passe la truffe à travers une rangée de saules. De pâles lueurs bleues ondulent là-haut. Il débouche sur un lac. Trois gros louveteaux suivent sa trace. Souvent ils s'arrêtent, se donnent des coups de museaux et flairent des tunnels de souris. Sur le lac désormais, leur regard perçant fixé sur une danse orangée, trouée dans la nuit, et l'odeur de la fumée, du sang, des humains et des chiens. Les loups l'entourent. Un renard passe promptement. Les louveteaux le pourchassent dans l'obscurité.
La meute s'immobilise avant les lueurs du feu. Elle hume la peur moite de l'humain et les os carbonisés. Elle entend la respiration rapide. Et puis le gros loup sent quelque chose d'autre, un parfum qui le ramène à sa jeunesse et à la perte de sa mère. Ce parfum le fait frémir. Un moment, et il éloigne la meute du danger de cette proie. La leur aussi porte maintenant l'odeur des humains. Partir, loin dans les montagnes. »

« Sur une serviette en papier, j'écrivis quelques mots. Abe, il fait chaud dans un avion. Une belle femme, grande, les cheveux bruns, veut que je mange. Alaska Airlines veut que je boive leur café. Je m'arrêtai, me demandant ce qu'Abe avait passé toute sa vie à nous apprendre. Peut-être Ne courez pas après l'argent, c'est être pauvre que vivre comme cela. Ne tuez pas les animaux pour la gloire, cela ferait de vous la pire des brutes. Mais qu'y avait-il de l'autre côté ? Que voulait-il que nous fassions ? Un instant plus tard, je devins plus magnanime. Soyez heureux - c'était cela qu'il avait essayé de nous enseigner. Mais les gens n'étaient-ils pas supposés être les meilleurs à ce qu'on leur avait appris, à ce qu'ils mettaient en pratique? Au village, les gamins étaient bons au basket et à jeter des pierres pour dégommer les hirondelles sur les câbles téléphoniques. D'une manière ou d'une autre, mon entraînement avait uniquement consisté à vouloir être heureux. »

« La toundra miroite, vaste et blanche, sous le soleil de mai. Le parfum de caribou dérive dans l'air, provocateur, murmure d'un troupeau qui se hâte vers le nord, de petits et de femelles gravides de viande, après trois semaines maigres depuis la dernière prise. Au nord, les montagnes dentellent le ciel. Les derniers arbres avant la limite forestière de l'Arctique arborent leurs pentes, et plus haut les rochers tachetés et la neige s'étirent contre le bleu. »

« Adorateurs d'autochtones. Une religion de marque. C'est comme dire qu'on va aller vivre dans une cabane, mais rester dans le rayon d'un supermarché. »

« Une partie de moi se sentait libre, à la maison, de retour sur le territoire, à manger des os à patiq et des baies; l'autre était flétrie de trop de café de cowboy et du choc des cultures. Ma peau semblait fine, et je ne voulais pas qu'il voie, au travers, les creux et le doute. »

« Quand tu es jeune, les collines sont faciles à gravir, dit Abe. L'avantage de vieillir, c'est qu'elles ne paraissent plus aussi hautes. »

« - Eh bien, je suis content que tu sois rentré. Et qu'Iris soit rentrée. En fin de compte, qu'est-ce que tu as aimé, en bas ? 
- Aller au cinéma, c'était marrant. Parfois au restaurant, et commander un sandwich BLT. 
Il eut l'air perplexe un instant, puis leva les sourcils - oui. 
« Mince, plein de choses sont difficiles à détester. Les petits paquets d'amandes sucrées-salées. C'est trop bon! Les machines à laver. Les lampes efficaces. Les sièges incroyablement confortables qui ne font pas mal au dos. Pas comme s'asseoir sur des bûches. »
Abe regardait ses pouces et écoutait avec un sourire vague; je me demandais s'il attendait que je me taise.
« C'est marrant. » J'entendis ma voix accélérer. « La vie là-bas, c'est... comme si tu t'épuisais avant qu'elle ne s'épuise. On dirait que les gens créent des fauteuils incroyables et puis... et puis, je sais pas. Ils s'asseyent dedans pour payer leurs factures ? Ils font des chaussures belles et chères, mais qui prennent l'eau. Les scientifiques qui sait ce qu'ils sont en train d'inventer, ou sur quel pauvre animal ils vont mettre le grappin pour ne pas avoir à sortir et à l'étudier vraiment. Les gens pensent à peine aux animaux. Ils débattent de l'avortement, mais ils s'énervent si tu ne "coupes" pas tes chiens. »
Je touchai la neige du pied. « Abe, tout est bizarre. Dans leurs prêches, les prédicateurs parlent du désastre... et t'as intérêt de donner de l'argent pour une réservation au paradis. Cet endroit est pourri, et tu peux juste t'en aller ? C'est comme ça que les Étrangers se comportent à Takunak. T'as de la peine pour Jésus. C'était vraiment un type bien, et plein de trucs mauvais sont faits avec son nom collé dessus. Ils parlent des rues en or au paradis. Pour quoi faire ? Le faire fondre ? Les gens volent autour du monde et crament du fuel pour apercevoir des moineaux rares. Ils descendent en hélicoptère à ski des montagnes plus hautes que les Dog Die, et s'inquiètent de savoir si la couleur de leurs bottes va bien avec celle de leur surpantalon. Quand j'imagine les humains comme un seul énorme troupeau ? Je vois l'hiver qui arrive et eux qui courent dans tous les sens en pensant au sexe ou en perdant leurs clés. » »

« Loin à l'est, les aurores boréales fouettaient et faisaient signes, traits vaporeux verts et roses. Rex aboya, et puis les chiens hurlèrent ; bas dans la distance un loup répondit aux chiens. Plus près, un autre loup hurla, et encore un autre. Quand tous furent silencieux de nouveau, je hurlai à mon tour. Personne autour pour se moquer ; je laissai l'envie se déverser aussi parfaitement que possible. Les cris flottèrent au-dessus des arbres - les loups se rapprochaient. Les poils se hérissèrent sur ma peau. Le calibre 30-30 de Janet était dans son fourreau sur le traîneau. J'étais content de n'avoir pas vidé le poisson et de laisser cette odeur alléchante s'échapper dans l'air. J'attrapai le tuuq. Allaient-ils me dévorer ? Me chier à travers le territoire ? De la merde blanche, dans des endroits battus par le vent, là où les animaux connaissaient des chemins secrets et des parfums, des murmures venus de la terre. J'eus un bref rictus ; dans une version hollywoodienne de ma vie, mon nom indien pourrait être "Merde Blanche". »

« Abe avait laissé du sel, des croquis, des bobines raidies de babiches faites maison pendues à un clou, des conserves de tabac remplies de pointes tordues, des bouts de charbon, des allumettes. Sur les planches déformées au-dessus du plan de travail de la cuisine, du poivre, un sachet en plastique de ciboulette séchée, un demi-centimètre de sauce Worcestershire dans une bouteille brune. Sur le sol la bouteille de vanille, vide, le bouchon balancé par des intrus assoiffés. Abe - optimiste et curieux - aimait laisser des morceaux de souvenirs flotter derrière lui. Il disait souvent que c'était pour cette raison que les Eskimos répandaient des déchets à travers le pays pour les souvenirs, pour ne pas se sentir seuls. Vous ne pouviez pas comprendre, ajoutait-il, avant d'avoir été perdus pendant des jours sans apercevoir le moindre signe d'un humain; alors, voir des déchets pouvait être fichtrement bien. »

« La neige s'étendait au loin, énorme et ondoyante, les congères écumantes des vagues dures et blanches. Les montagnes s'appuyaient contre le dos du ciel. Les engelures lançaient mon nez, mes joues, mon front, et l'eau s'étirait et gelait le long de mes paupières. Les loups régnaient sur des vallées entières dans ces montagnes, comme prévu. Enlevez le métal, pensai-je, et les humains sont à peine différents des animaux, abstraction faite de toute l'obsession sur les odeurs et les poils corporels ; remplacez la graisse dorsale et les os cachés par les plans d'épargne-retraite, les proies rapides par les fast-foods. Les loups étaient intelligents. Ils s'occupaient de leurs petits. Parfois ils manquaient d'endroit où s'enfuir, commettaient des erreurs, et mouraient.»

« L'homme balaya la salle des yeux, perplexe, puis remua des papiers, et se retira au cœur d'une forêt de mots trop hauts et d'anglais de comptable. La réunion suivit la piste des murmures et des petits cris. Sur les chaises en métal, nous rigolions de la manière dont l'homme avait prononcé le nom eskimo de Joe Smith. Nous avions entendu « ma bite ». Nous riions, non pas car nous étions méchants, mais parce que le rire faisait partie de la tradition, que nous y étions bons, et que, ce soir, nous nous souvenions encore comment faire. »

« - Elle ne voudrait pas vivre Là-Bas. Et moi, je sais vraiment pas si je voudrais vivre Ici. » Le canapé était confortable, et je fermai les yeux. « Je crois que je comprends ce que les gars ressentent. La vraie chasse, c'est fini. Regarde, je porte des bottes Sorel. Les pièges, ça paraît bidon ; les choses coûtent tellement cher, et les fourrures valent si peu. Une carrière de Blanc, avec une assurance ? Et une retraite ? Quelque chose manque en moi - c'est comme être né loup et choisir la vie d'un chien. »
Iris posa sa tasse sur le sol en contreplaqué abîmé. Il faisait froid, des têtes de clous givraient près de la porte. Elle glissa les pieds dans des chaussons en peau de phoque à perles, et surveilla la tourte aux myrtilles dans le four. « Eh bien. J'ai une petite carrière de fille blanche - il y a des problèmes, mais c'est la vie. Ça me plaît, ici. Je suis avec des enfants, j'essaye de changer les choses, j'ai un ordinateur et un téléphone. Si je voulais, je pourrais prendre un avion pour Fairbanks. Je peux monter voir Abe en traîneau. Tant de caribous sont passés à l'automne, ils pouvaient à peine laisser la piste d'atterrissage ouverte. Des ours... » Elle coupa la tourte vivement. « Tu sais, quand les gens disent que Takunak et la nature sauvage sont au milieu de nulle part ? Moi, je pense qu'elles sont au milieu de tout. »

Quatrième de couverture

« Certains livres rares ont ce pouvoir de vous toucher jusqu'à l'os et de rendre plus vaste un monde que vous croyez connaître. Des loups ordinaires est un de ces livres éblouissants : étranger comme un rêve, âpre et beau comme la vie. »
Barbara Kingsolver

Né et élevé en Arctique, Cutuk Hawcly a appris les règles de la chasse, de la pêche et du troc auprès du peuple inupiak. Seuls blancs à des kilomètres à la ronde, sa famille et lui vivent dans un igloo au beau milieu de la toundra, avec pour voisins les loups et les caribous. Après avoir été scolarisé en famille, il quitte le foyer pour étudier à l'université et découvre la vie urbaine, parfois plus hostile que la nature sauvage.

Roman d'apprentissage et de nature, largement inspiré par la vie de son auteur, Des loups ordinaires est une plongée unique dans un monde en voie de disparition. Avec puissance et poésie, Seth Kantner nous fait entendre les chants du loup, le hurlement meurtrier du blizzard et la rengaine entêtante de ceux qui veulent survivre à l'inhabitable.

Seth Kantner est né et a grandi dans la nature sauvage du nord de l'Alaska. Il a travaillé comme trappeur, pêcheur, jardinier, mécano, constructeur d'igloo, photographe et professeur. Livre culte traduit pour la première fois en France, Des loups ordinaires est son premier roman.

Éditions Buchet.Chastel,  janvier 2025
490 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Pouzargues

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