Elle est une femme qui a été invisibilisée, réduite à une absence.
Entre les lignes, une voix oubliée retrouve son souffle.
Une lecture qui n'est pas seulement intellectuelle, mais profondément humaine, elle fissure le silence et redonne un nom à celle que l'on a voulu réduire au néant.
Il y a des histoires, même enfouies, qui méritent d'être racontées. Adèle Yon a mené son enquête et par la puissance de ses mots, le fantôme de son aïeule devient une présence bien vivante, insistante, inoubliable.
Ce n'est pas un témoignage direct, c'est une restitution, une tentative de ressusciter une présence effacée.
C'est un livre qui s'infiltre, qui m'a habitée ; elle murmure ce que le silence a trop longtemps tu. Certains passages sont bouleversants, non pas par une dramatisation facile, mais par la vérité de l'horreur silencieuse qu'ils dévoilent, et ils vont rester longtemps dans ma mémoire, après la dernière page..
Une lecture dérangeante, une lecture nécessaire.
« Quoi qu'il en soit, ce qui ne peut manquer de sauter aux yeux en découvrant les différents articles et cas de lobotomie est l'élément suivant : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l'opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie ne peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie. »
« Je voulais l'approfondir, non comme une question, mais comme une blessure. »
Roland Barthes, La Chambre claire
« Il est aisé de penser, maintenant qu'un homme est mort, mais pourtant si juste, que cette histoire ne pouvait mener qu'à ce point précis, qu'il fallait qu'un corps d'un bond soit jeté en chute libre pour remplacer un autre corps, emporté par des hommes en blanc un autre matin de janvier soixante-dix ans plus tôt. Mais n'est-ce pas précisément là que cette histoire peut commencer ?
Jean-Louis est mort, et les membres de ma famille se sont mis à parler.
Moi, je les enregistre. »
« Voir un psy peut être très dange-reux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu'à eux-mêmes, finissent par s'inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s'inven-taient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d'inceste, par exemple, alors que c'était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi? Parce qu'elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l'oublie.
Silence.
Mais en fait, qu'est-ce qu'elle avait ta mère? Je demande.
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n'a jamais été vraiment diagnostiquée.
Silence.
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène. »
« Ensuite, dit mon oncle, je collais les tirages dans un album. Ça faisait quelque chose de vraiment bizarre.
Tu l'as encore, cet album ? Je demande. Je me rends compte que je n'ai aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Betsy.
Non, je crois que je l'ai brûlé. Mais peut-être pas. Il faudrait que je regarde... Mais je pense quand même que je l'ai brûlé. Ou mis à la benne. Ça me dit quelque chose. De retomber dessus un jour, d'être surpris en le voyant, de trouver ça bizarre et de le flanquer à la poubelle pour
ne pas me poser davantage de questions. Bizarre ? Pourquoi ? Je demande.
Ça faisait quand même quelque chose de vraiment spécial. Toutes ces photographies de Betsy, seulement de Betsy, alignés dans un album de vacances...
Pendant combien de temps as-tu pris ces photographies? Je demande.
Mon oncle dit: Je ne sais pas. Pas mal de temps. Cinq ans ? Dix ans ? De mes dix à mes vingt ans peut-être. Je me souviens qu'au fur et à mesure des photos, elle changeait. Le temps passait. Elle perdait ses dents. Elle perdait ses cheveux. Et ses cavités de chaque côté du crâne devenaient de plus en plus visibles. Mais pour elle c'était comme si le temps s'était arrêté. Elle n'avait pas conscience de vieillir. Elle continuait à se comporter comme une jeune fille.
Dix ans. En réalité, dix étés. Car mon oncle la voyait sur-tout l'été, dans la propriété de vacances familiale à quelques kilomètres de La Trinité. Dix étés. Et lui, est-ce que son regard sur elle changeait ? Est-ce que de la curiosité, il est passé à la pitié, puis à l'empathie ? Est-ce qu'à force de la photographier, de la regarder vivre, il a appris à l'aimer ?
Qui a aimé Betsy ?
Le lendemain de Noël, lorsque mon oncle, sur le point de partir, nous dit au revoir, il me glisse: Ma mère n'a pas le droit de tout garder pour elle. On a le droit de savoir. Si tu trouves des choses, on sera tous soulagés de les apprendre. On veut tous savoir. L'histoire de Betsy, elle n'appartient pas qu'à ma mère, elle appartient à toute la famille.
Elle nous appartient à tous. »
« MOI - Je trouve qu'il y a plus de choses qui t'émeuvent que ce que tu dis.
LA FILLE AÎNÉE - C'est évident. Je ne sais pas. Peut-être que je n'ai pas envie de souffrir. C'est probablement une protection. Et ne crois pas que je pleure, j'ai une poussière dans l'œil. »
« Le 1er février, je compose le numéro de l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, désormais Établisse-ment Public de Santé Mentale Georges Daumézon. On transfère mon appel au bureau de la direction. A mon interlocutrice, je demande timidement si chercher le dossier médical de mon arrière-grand-mère, qui y est entrée autour de 1950, tient de l'absurdité. Très aimable, elle me répond que non, qu'elle reçoit souvent des demandes portant sur des périodes plus anciennes, que la mienne n'a rien d'étonnant. D'une voix à peine audible, elle ajoute que les informations que je cherche sont même peut-être un peu trop récentes, pas assez enfouies, pas assez oubliées pour qu'on accepte de me les communiquer. Il me faut remplir un formulaire de demande d'ac-cès au dossier médical dans lequel, en tant qu'ayant droit d'une patiente décédée, il m'est possible de choisir entre trois motivations et trois seulement :
Connaître les causes de la mort du défunt
Défendre la mémoire du défunt, précisez le motif
Faire valoir un de vos droits, précisez lequel
Aucune case : Autre motif. Mais ce que je veux savoir n'appartient à aucune de ces trois cases. Ce que je veux savoir, moi, c'est si mon arrière-grand-mère était schizophrène comme on le dit. Ce que je veux savoir, moi, c'est s'il y a un risque, pour moi et toute ma descendance jusqu'au siècle des siècles. On coche quelle case, pour ça ? Je m'interroge quelques minutes sur la fable que je pourrais inventer pour l'une ou l'autre des raisons proposées celle de la mémoire du défunt me faisant tout particulièrement de l'œil avant de décider de ne cocher aucune des trois cases et de rédiger un mail pour exposer ma motivation : je dois impérativement accéder au dossier de mon arrière-grand-mère afin de m'assurer que le diagnostic de schizophrénie a un jour été posé et que la maladie mentale représente effectivement un risque pour sa descendance. Entendre pour moi. Je joins le certificat de décès de Betsy que ma grand-mère a accepté de me communiquer, ainsi qu'une copie de ma pièce d'identité et de mon livret de famille. L'assistante de direction m'indique avoir transmis ma demande au médecin responsable de la confidentialité et au juriste de l'hôpital.
Un mois plus tard, le secrétariat de l'EPSM Georges Daumézon m'informe par retour de mail que le dossier de Betsy n'a pas été retrouvé.
Le courrier contient néanmoins une pièce jointe.
Il s'agit de la fiche d'admission nominative de Betsy à Fleury-les-Aubrais sur laquelle: Se trouve confirmé le dia-gnostic de schizophrénie, espérant que cette information, quoique succincte, vous sera utile. »
« Nous, les filles de la famille. Les sœurs. Les cousines. À vingt-cinq ans, on a toutes posé des questions sur Betsy. Cet âge-là, c'est une période où l'on se construit. On a besoin de comprendre d'où l'on vient. D'une filiation. Et je n'ai pas fait exception à la règle. »
« C'est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d'un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c'est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu'elle a vu, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle n'a pas oublié. »
« Il dit : Je ne dis pas que l'attitude d'André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. »
« MOI - Tu ne trouves pas que c'est quand même bien de pouvoir parler de....
LE FILS AÎNÉ - Non ! Ce n'est absolument pas nécessaire. C'est une illusion ça. C'est de la fausse psychologie d'il y a cinquante ans. C'est de la mémoire fabriquée votre père vous a violée et on continue. Ça n'en finit pas. Je suis totalement opposé à mettre fin à ce silence. Totalement opposé. Chez tous mes frères et sœurs, je pense qu'il y a forcément une espèce de trauma - ça se dit en français, trauma ? de cette famille qui n'est pas tout à fait normale, et qu'il y a donc une capacité d'oubli qui est tout à fait exceptionnelle. Le silence est là pour quelque chose. D'ailleurs, moi, j'ou-blie systématiquement tout. Je dois faire des efforts pour me souvenir. Je n'oublie pas la science. Je n'oublie pas les choses que j'ai lues. Mais sinon la vie de tous les jours, les éléments affectifs, je les oublie. Et c'est une très bonne chose. La psychologie est un domaine qui est plein d'âneries. Remarquablement plein d'âneries.
Comme tous les gens un peu cultivés, j'ai u sur Freud bien évidemment, qui, si tu veux mon avis, est un désastre complet. Il a fait du mal au monde d'une manière incroyable cet homme. Il n'a dit que des conneries. Il y a un niveau de connerie chez Freud qui est difficile à imaginer. Quand tu regardes la chose de près, c'est hallucinant. Toutes les théories de Freud sur l'enfant, sur le moi, c'est n'importe quoi. Il n'y a pas d'évidence clinique, il n'y a rien. Il a inventé des choses. C'est extraordinaire. Je te garantis que les pauvres freudiens qui existaient encore il y a quelques années, ils se sont trouvés dans une mauvaise situation. C'est de la folie. »
« Cette séparation m'amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s'exprime-t-on mieux par écrit. On en sommes-nous ? Il m'est difficile de donner une réponse très exacte car j'ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d'abord, et c'est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d'état, vous à la maison, moi successivement à l'X et à l'École d'Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l'éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison: il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l'une ne cède généra-lement à l'autre. Et je crois que c'est la raison pour laquelle l'Église demande à la femme d'obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.
Il se fait tard, Betsy chérie, et je n'ai plus le temps de vous livrer d'autres réflexions. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
André »
« Mon mari en voudrait cinq, me dit ma cousine. Moi, je ne sais pas. Je les fais le plus vite possible, j'ai peur de ne pas avoir le courage de recommencer si je m'arrête. »
« Remonter un peu la lignée maternelle.
Je travaille mon génogramme pour
désamorcer les traumas.
Je pense qu'il y a quelque chose qui se joue
à travers la féminité.
Ça te parle ? »
« [...] je ressens qu'il y a quelque chose de très fort qui s'est passé au niveau de son corps. Je ne sais pas s'il y a eu des agressions ? Je ressens qu'il y a eu une espèce d'intolérance à la temporalité de son corps. Des moments de non-consentement ? L'hystérie, c'est la maladie de l'utérus, ça a été transformé après mais au départ c'est ça. Il y a quelque chose d'utérin, dans sa maladie, dans la façon qu'elle a d'être femme, dans la façon qu'elle a d'être mère, dans la façon dont ses enfants ont été conçus. Je ne sais pas comment dire. J'ai la sensation d'une transition forcée de fille à femme. D'un passage forcé. Si j'avais une patiente comme ça, c'est ça que je travaillerais. Ce passage forcé à l'âge adulte. Tu ne sais pas quand elle a eu ses règles ? Tu ne sais rien de ça ?
Je ne sais rien de ça.
Et toi, tu les as eues tôt ? me demande ma cousine.
Oui, très tôt.
Je les ai eues très tôt aussi, poursuit-elle. Ma mère aussi. Notre grand-mère aussi. Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de l'ordre de la lignée de femmes, qui est tellement violentée qu'il n'est pas anodin d'être femme dans cette famille. »
« L'oubli est là pour quelque chose. La temporalité du silence, du secret, est majeure. »
« Je crois que quand on s'approche de trop près des histoires - un peu le même problème en psychanalyse - déterre des choses qui n'étaient pas forcément importantes mais qui prennent soudain des dimensions fondamentales, comme si tout s'y était joué. »
« Comme tu ne sais pas ce tu vas trouver des choses qui vont remplir un autre récit qui risque de se solidifier. Là où je trouve que c'est dangereux, c'est qu'il ne faut pas qu'il y ait un récit qui continue malgré nous. C'est là où il faut peut-être arrêter les lignées. Il ne faut pas que tes recherches deviennent de la masturbation. Au bout d'un moment, quand tu prends le pli d'être tout le temps en train de creuser, ou de réfléchir, ou de trouver des significations, tu finis par te les appliquer, à toi, à ta vie, à ton couple, et je crois que c'est comme ça que tu te casses la figure. Comme en thérapie : si le patient se met à chercher non-stop, s'il n'est pas capable de se mettre en pause, c'est le moment où il faut s'arrêter. Il faut le sortir de l'intellectualisation qui le coupe presque de tout ce qui peut être ressenti derrière. Le problème de l'intellectualisation, c'est qu'elle produit des récits. Et c'est un peu le syndrome de Blanche-Neige : il y a plein d'histoires, mais finalement, quid de la réalité ? quid des faits ? Il y a des lectures, il y a des liens, mais la réalité ? Je crois qu'on sait quand on arrive à la juste place, et quand on y arrive, on a justement tendance à moins vouloir réfléchir, à quitter les histoires pour être dans l'action, pour être dans le présent. »
« La presse à sensation, le pic à glace, la lobotomobile, participent de ce projet constant de Freeman de rendre la lobotomie, cognitivement, financièrement, affectivement, accessible et désirée du grand public. Il abandonne la blouse de médecin pour se constituer une persona proche du forain, dont le stand chirurgical s'ouvre sur les places des petites villes du pays comme celui d'un quelconque vendeur de glaces. Comme on se prête aux manipulations d'un magicien, les pères, les maris, les épouses, se présentent pour offrir le corps de leurs malades à l'expérimentation : les électrochocs réalisés avant l'opération en annuleront tout souvenir, le consentement du malade n'est pas requis, le tout ne dure même pas une heure... Allons-y ! On verra bien.
[...]il aura fallu, pour que la lobotomie devienne une pratique de masse, sortir le spectacle du cadre scientifique intimiste pour le jouer dans la rue. Quelques années après la réception glaciale des premiers résultats de Moniz, l'heure de la psychochirurgie sonne lorsque, d'une invention réservée à une communauté de tiers, elle devient un spectacle populaire, dérangeant, mal famé, séduisant, comme avant elle : la guillotine, la morgue, le cinéma.»
« ΜΟΙ - Ça voulait dire quoi pour toi, la lobotomie ?
CELLE QUI N'A PAS DE PEUR (UNE PETITE-FILLE) - C'est juste le fait qu'on lui a enlevé une partie du cerveau qui, soi-disant, ne fonctionnait pas. On pensait qu'en enlevant des morceaux ça allait... je ne sais pas... se régénérer... en mieux ? Que ça allait enlever la partie défaillante, un peu comme un cancer. »
« Au début, découper un quart de cochon me prend deux heures, peut-être davantage. Dans la cuisine surchauffée du restaurant de Marseille, saturée des gras fumants des pâtés en croûte que l'on cuit à la chaîne, la sueur dégouline le long de mes avant-bras et se mêle à l'humidité du porc qui rend sa dernière eau sous mes doigts. Je ne pense plus. La concentration est tout entière dans mes mains qui palpent et contournent sans que mes yeux n'aient bientôt plus à s'en mêler. La nuit, je découpe en rêve des carcasses par centaines et mes mains sans repos s'agitent sous les draps. Au matin, mes doigts sont gonflés, les courbatures les fouillent jusqu'au fond des os. Au bout de trois mois, le morceau ne me prend plus qu'une vingtaine de minutes. Je ferme les yeux. Mon couteau glisse dans les interstices. Mon oreille guette la mélodie bien connue de ce rituel : le chuintement entre le gras et la couenne, la lame qui crisse contre les os, les muscles qui se séparent comme un tissu qu'on déchire, le cartilage qui se brise, et enfin la viande sans squelette, divisée en des dizaines de petits morceaux roses.
résistance présentée par la substance blanche
sensation de mastic
la tranche de section du tissu blanc
laver la cavité au sérum
Je me demande quels sont les textures et les bruits de la lobotomie. Je me demande quel son fait le trépan lorsqu'il pénètre dans la boîte crânienne, quelle résistance le cerveau oppose au leucotome lorsque l'instrument sectionne les fibres séparant le lobe frontal du reste de l'organe. Je me demande si les mains du psychochirurgien souffrent à force de procédures, si elles exécutent seules leur petite danse à travers ses nuits. Je me demande si, comme je le fais face aux carcasses sans vie qui passent entre mes doigts, le psychochirurgien cesse de se représenter ceux qu'il soumet à son bistouri comme ayant un jour été des êtres vivants pour ne plus les identifier que comme une série d'instruments aux tonalités et au toucher variés sur lesquels interpréter son petit concert. Je me demande si, lorsqu'il accomplit ces gestes, le psychochirurgien a en tête l'usage auquel il les destine comme pour moi : pâté, pâté, pâté.
au moment où le dernier quadrant du deuxième côté est sectionné
brusque retour au calme
état confusionnel
état euphorique greffé sur un fond de confusion
état de choc
sueurs profuses
Je me demande si le psychochirurgien suait lorsqu'il a plongé le leucotome dans la substance blanche qui séparait le lobe frontal du thalamus de Betsy.
Je me demande si la lobotomie a une odeur. »
« La question qui se pose est alors la suivante: qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout de quel droit ? Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment. »
« Les archives de l'Académie de Médecine, rue Bonaparte à Paris conservent plusieurs photographies du Dr Marcel David. Ce temple de la rigueur et de l'austérité qui jouxte l'École des Beaux-Arts témoigne-t-il d'une intimité ancienne entre ces deux pratiques ? Sur la sonnette, six cases, quatre cases remplies (Secrétariat, Bibliothèque, Porte, Chef de service) et deux vides : Néant, Néant. Humour de médecin ?
Le visage d'un acteur des années 1930, gendarme véreux d'un Duvivier ou patron cruel d'un Renoir. Un nez épais, des petits yeux rentrés et une bouche aux bords tombants. Un corps aussi imposant que son visage ; massif, monstrueux. Un de Gaulle en pâte à modeler qui aurait un peu fondu. Et des mains de boucher. Bon, un personnage de cauchemar en quelque sorte. Que peut-il être d'autre pour moi, celui qui a mené la danse, manié le scalpel entre les cheveux de mon arrière-grand-mère ? »
« Si ça se transmet, c'est que ça vient du corps.
Or, ce discours a un avantage certain : il permet d'évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma, ou de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal. À ces troubles, seule une réponse clinique, c'est-à-dire chirurgicale ou médicamenteuse, peut être donnée. Ce discours permet d'innocenter : la famille, le milieu et la société qui les englobe l'une et l'autre. Il permet d'innocenter : le mari, sur lequel tout l'équilibre familial est bâti, et le père avant lui. Il les innocente aussi bien de la responsabilité de la maladie que de la décision de sa prise en charge barbare. Si ça vient du corps, il n'y a pas de coupables.
Mais je suis également forcée de constater que cette croyance en une cause organique de la maladie mentale au titre de laquelle Betsy a été amputée d'une partie de son cerveau est précisément ce qui a nourri chez moi, depuis l'enfance, la peur d'être folle. La peur que se soit logé en moi, comme il s'était logé en mon arrière-grand-mère, le gène baladeur responsable de tant de maux. »
« Tout le noir qui est en moi, je l'ai mis dans la terre. Il n'y a que la création qui peut nous faire survivre. Je vis dans la survie, et après tout beaucoup d'artistes le disent: ce n'est pas la pire des façons de vivre. Ce n'est pas la pire. C'est l'aventure. »
« Considérés sous un angle intime, les documents d'archives sont d'une cruauté inouïe. Des lacunes organisées. Des récits qui omettent de dire qu'ils en sont et se parent des habits de la vérité, à grand renfort de tampons et d'en-têtes. Voilà, j'ai voulu panser la plaie par l'enquête et je me suis trouvée doublement en colère, écrasée par leurs voix pleines de silence, écrasée par leurs archives pleines de silence. Que sommes-nous capables de mettre en place pour ne pas voir la souffrance? Pour qu'elle ne nous affecte pas ? Quels édifices, quelles institutions pour la tenir à distance ? J'ai cru retrouver Betsy par l'archive, par l'enquête, j'ai ouvert une béance dans laquelle tous leurs récits sont venus s'écrouler les uns après les autres.
Comprendre ne résout rien. Quand la nièce de Betsy m'a dit ces mots, j'ai cru que par comprendre elle enten-dait, comme on me l'a toujours appris, reconstituer une chaîne logique d'évènements expliquant le passage d'un point A à un point B. Aujourd'hui, je sais que par com-prendre, elle voulait dire: Accroître sa palette affective de l'expérience de l'autre. Acquérir la capacité soudaine et foudroyante de se mettre à sa place. L'histoire de Betsy m'a mise hors de moi. Intensément et intégralement hors de moi. La colère est arrivée doucement, quelques jours par mois, puis quelques jours par semaine, puis elle s'est installée. La colère est ce que nous avons en partage, nous, les descendants de Betsy, ce qu'elle avait, elle, avant, ce qu'on lui a pris et qui vomit en nous. Est-ce pour me mettre à sa place que je découpe des morceaux de viande dans des carcasses glacées ? Quand je cuisine est-ce que moi aussi, je comble le vide ? Si je crie de toute ma gorge, si je ne reconnais pas l'homme auprès duquel je me lève le matin, si je fuis: la maison, la famille, les enfants, est-ce que ça fait de moi une folle ? Si je suis trop, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Mais même entendu ainsi, c'est vrai, comprendre ne résout rien. Comprendre transforme la souffrance en colère, et la colère ne résout rien. Mais la colère a un pouvoir : elle éventre les paravents. Elle les fait tomber, elle les brise, elle déchire le tissu avec le bois dont ils sont faits. Est-ce qu'on meurt de ne plus croire aux histoires avec lesquelles on s'est construit ? Est-ce que Jean-Louis est mort d'être tombé sur la photographie d'identité qu'il gardait dans sa poche, et dont je ne doute plus, aujourd'hui, de laquelle il s'agissait (il y a quelques jours, j'ai retrouvé le même petit carré de papier dans la mienne, c'était la photographie de la chambre jaune, et pourtant c'est comme si je la voyais pour la première fois) ? Je veux bien croire que la peur tue, que la culpabilité tue, que le silence tue, mais je ne peux pas croire qu'on meure d'avoir regardé la souffrance en face. Moi, en tout cas, je ne suis pas morte. Et avant que la colère, la colère que nul ne m'a prise, ne se retire de ma plage intérieure, avant que la colère, ne laissant derrière elle qu'une vague nausée qui ne me brûlera plus que le fond de la gorge, ne déserte mes rochers, mes algues et mes galets et que ne demeurent sur le sable retourné et humide de ma conscience que quelques crabes inertes aux corps transparents que des mouettes affamées auront déjà évidés de leur bec, je me mettrai à écrire. Car, derrière les paravents, même s'il n'y a plus rien, même si le temps a tant passé qu'il ne reste que des cendres emportées par le vent ou par les flots dans le courant de la Seine, même si les souvenirs sont si anciens que seuls les paravents leur tenaient lieu de réalité, il y aura toujours quelque chose à inventer.
Après tout, la pensée a horreur du vide. »
Quatrième de couverture
Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C'est à peu près tout. Les enfants d'Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n'en parlent pas à leurs enfants qui n'en parlent pas à leurs petits-enfants. "C'était un nom qu'on ne prononçait pas. Maman, c'était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c'était un non-sujet."
Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l'enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l'essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l'hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du xx siècle, d'une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.
Éditions du Sous-sol, février 2025
393 pages
Prix Essai France Télévisions 2025
Prix du Barreau de Marseille 2025




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire