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samedi 19 mars 2022

La maison des voix ★★★★☆ de Donato Carrisi

Étourdissant thriller psychologique. 
Dévoré tellement il est captivant. 
Il a été un peu long pour moi à démarrer, le temps que le scénario se mette en place, mais honnêtement une broutille. J'ai vite été embarquée au point d'avoir été vraiment frustrée quand il a fallu que je lâche par moment ce livre ;-) J' avais entendu parlé de l'imagination de Donato Carrisi ; je ne saurais vous dire si elle en est à son apogée, car première rencontre pour moi avec l'auteur, mais là, je dois dire que je suis bluffée !
Pas trop envie de parler de l'histoire pour ne pas spoiler. Juste ajouter que l'aspect psychologique est très présent et c'est ce qui m'a plu. De même que les thèmes profondément humains (famille, identité...)
Donato Carrisi joue dans La maison des voix avec son lecteur, et les séances d'hypnose auxquelles on assiste entre une patiente tout droit débarquée d'Australie (dont la version adulte m'a toutefois un peu agacée, mais une broutille encore une fois) et son thérapeute en proie aux doutes, nous dévoilent par fragments un passé insoupçonnable. 
Quand le passé vient flirter avec le présent, la vérité éclate par petits bouts jusqu'au dénouement final qui m'a scotchée ! 
Génial !
Des livres de l'auteur à me conseiller ?

« - La question est de savoir si on peut vraiment choisir d'oublier quelque chose. C'est comme si la psyché établissait automatiquement que pour survivre au traumatisme, il faut le nier de toutes ses forces : elle nous cache ce lourd fardeau pour nous permettre d'aller de l'avant. »

« - Je comprends que ça puisse être frustrant, mais ne pensez pas que je ne vous croie pas : au contraire, je suis ici pour vous aider à vous souvenir et à vérifier si ce souvenir est réel ou non. 
 - Il l'est, répondit-elle gentiment.
 - Je vais vous expliquer quelque chose. Il est prouvé que les enfants n'ont pas de mémoire avant trois ans [...]. À partir de là, ils ne se souviennent pas automatiquement : ils apprennent à le faire. Or, dans ce travail d'apprentissage, réalité et imagination s'entraident et, inévitablement, se mélangent ... Pour cette raison, on ne peut pas se permettre d'exclure le doute. »

« Le monde dans les pages d'un livre est à la fois fascinant et menaçant, comme un tigre en cage. On en admire la beauté, la grâce, la puissance... mais on sait que si on tend le bras entre les barreaux pour le caresser, il n'hésitera pas à nous l'arracher. »

« - Pour revenir à votre histoire, demandez à qui vous voulez : chaque adulte se souvient d'un événement inexplicable dans son enfance, affirma-t-elle, avec certitude. Mais en tant qu'adultes, on relègue ces épisodes au rang de fruits de notre imagination, parce que quand ils sont arrivés on était trop petits pour les rationaliser. 
[...]
- Et si les enfants possédaient un talent spécial pour voir les choses impossibles ? Si, dans les toutes premières années de notre vie, on avait la capacité de regarder au-delà de la réalité, d'interagir avec des mondes invisibles, et qu'on perdait cette capacité en devenant adultes ? 
Le psychologue laissa échapper un petit rire nerveux, mais c'était pour sauver les apparences : en réalité, ces paroles l'inquiétèrent. 
Hanna Hall tendit sa main froide pour lui serrer le bras, puis parla d'une voix qui lui glaça le coeur : 
- Quand Ado venait me voir la nuit, dans la maison des voix, il se cachait toujours sous mon lit ... Mais ce n'est pas lui qui m'a appelée par mon prénom cette fois-là... Ce sont les étrangers, déclara-t-elle avant de conclure : Règle numéro deux : les étrangers sont le danger. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

« Ma mère disait toujours que, quand on a pas de famille, on ne connait pas la vraie peur, poursuivit la femme pour lui laisser entendre qu'elle avait compris qui posait sur la photo. »

« Le psychologue observe, disait toujours monsieur B. De même que le documentariste n'intervient pas pour sauver le bébé gazelle des griffes du lion, le thérapeute n'interfère pas avec la psyché du patient. »

« Pour un enfant, la famille est l'endroit le plus sûr au monde, ou alors le plus dangereux : les psychologues pour enfants le savent bien. C'est juste qu'un enfant ne fait pas la différence. »

« L'identité d'un individu se forme dans les premières années de sa vie. Le prénom non seulement en fait partie, mais encore il en constitue la clé de voûte. Il devient l'aimant autour duquel se rassemblent toutes les particularités qui définissent qui nous sommes et qui nous rendent uniques. L'aspect, les signes distinctifs, les goûts, le caractère, les qualités et les défauts. L'identité est fondamentale pour définir la personnalité. La transformation de la première risque de faire basculer la seconde vers quelque chose de dangereusement indéfini. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

Quatrième de couverture

« UN TOUR DE FORCE PSYCHOLOGIQUE 
AUSSI INVENTIF QUE CAPTIVANT » 
Corriere della Serra

Florence, de nos jours. Pietro Gerber est un psychiatre 
pour enfants, spécialiste de l’hypnose. Il arrive ainsi à extraire 
la vérité de jeunes patients tourmentés.

Un jour, une consœur australienne lui demande de poursuivre 
la thérapie de sa patiente qui vient d’arriver en Italie.
Seul hic, c’est une adulte. Elle s’appelle Hanna 
Hall et elle est persuadée d’avoir tué son frère pendant son enfance.

Intrigué, Gerber accepte mais c’est alors qu’une spirale infernale 
va s’enclencher : chaque séance d’hypnose révèle plus encore 
le terrible passé d’Hanna, mais aussi qu’elle en sait beaucoup 
trop sur la vie de Gerber. Et si Hanna Hall était venue
le délivrer de ses propres démons ?

AVEC LA MAISON DES VOIX, DONATO CARRISI 
RENOUVELLE LE THRILLER PSYCHOLOGIQUE 
ET NOUS LAISSE SANS VOIX.

Éditions Calmann Lévy, novembre 2020
299 pages
Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

mercredi 17 mars 2021

Loin-Confins ★★★★★ de Marie-Sabine Roger

Bercée, émerveillée, captivée, hypnotisée, envoûtée, par les mots de son papa, Tanah, jusqu'à ses neuf ans, « les soirs de balcon »« les yeux écarquillés sur l'infini stellaire, larmoyants déjà dans l'air vif » embarque pour un beau voyage dans l'Archipel des songes
« Et ses mots sont bien plus que des mots, ils recréent les senteurs, chantent les clapotis, et exaltent la brise. »
Elle est princesse, son père est Roi. L'imagination de son père est débordante, elle est si vraie dans l'esprit de Tanah. Il brode, il extrapole. Et tant pis si l'archipel extraordinaire de Loin-Confins ou l'océan Frénétique ne se trouvent pas sur une carte, si la lave de Grand'Montagne Chaude ne coule pas en apparence sur notre Terre, tant pis si une même histoire a plusieurs versions...qu'importe, les yeux de son père pétille de vie, d'amour ; ils sont un doux refuge pour Tanah. 
« Elle devient réceptacle, calice, s'apprête à recueillir et garder à jamais ce trésor : l'exacte vérité. »

La poésie de Marie-Sabine Roger est un baume qu'elle passe sur un ordinaire  bien terne, pour en adoucir les angles et le transformer en pays des merveilles. 

La réalité est ce qu'elle est, il y a une face cachée derrière ces belles histoires, derrière ce conte enfantin dans lequel Tanah s'épanouit, enfant : il y a la douce folie d'un homme, dévastatrice

Il y a l'amour aussi. Celui d'une femme pour son mari, un amour sincère qui lui évitera de s'enfuir. « Il en faut du courage, et de la dignité, pour enluminer d'or la tristesse et les drames. » Celui  fou d'une fille pour son papa, son héros et vice versa. Celui d'une mère pour sa fille, peu perceptible celui-ci. Pour préserver peut-être le cocon, épargner, soustraire son enfant de l'inévitable. Espérer peut-être qu'il n'y aura pas de rechute.

Je reviens d'un beau voyage, empli d'émotions, de beautés, de rêves, de magie, de tumultes aussi, un peu de vraie vie. De ces tumultes, de ces fragilités qui nous font grandir.  Merci Marie-Sabine Roger.
« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien. »

« Un poète doit laisser des traces de son passage,
non des preuves.
Seules les traces font rêver. » (en exergue) René Char - La parole en archipel

Incipit
« La princesse est enfant. Elle est assise, sage. L'air froid pique ses yeux mais c'est sans importance, elle est pelotonnée contre le Roi son père, Agapito Ier, Souverain de Loin-Confins et des contrées annexes, Patelin, Pétrassel, Macapète et Mouk-Mouk, Empereur honoraire d'Ergastule et Mitard. 
Il n'y a pas, pour elle, de torture plus douce que ce vent glacial qui se lève parfois à l'angle du balcon. C'est le prix à payer, le temps de la leçon. Tant pis si le nez coule.
La petite princesse se prénomme Tanah. Elle apprend. Un jour peut-être -même si c'est peu probable - à son tour, elle sera Reine.
Pour l'instant, la princesse Tanah renifle, elle a la chair de poule, elle se colle un peu plus près de son père, qui n'a jamais froid, lui. Qui est fort.
Qui est Roi.
Elle n'entend pas, elle n'écoute pas, la voix agacée de sa mère qui les rappelle à l'ordre, il faut rentrer, il se fait tard.
[...]
Son père parle, et parle de sa voix chaude et lente, quelquefois ponctuée d'émotion contenue, frémissements légers, doux friselis de vagues qui berceraient ses mots, qui les feraient vibrer plus large.
C'est cela dont elle se souvient, la voix profonde de son père, ses cheveux grisonnants, ses épaules un peu maigres drapées dans son manteau de pourpre, le teint pâle, l'oeil gris, rêveur et doux, posé sur l'horizon ou perdu au hasard dans les semis d'étoiles, les mains fines, soignées, ardentes, expressives. Des mains comme des pinceaux, des ciseaux de sculpteur, des mains de dentellière appliquées aux fuseaux, et toute cette majesté qui émane de lui cependant qu'il décrit la vie de l'Archipel à sa fille Tanah et qu'il tisse pour elle, pour elle seule au monde, le fil dur et soyeux des généalogies. »

« Tanah grandit ainsi, petite fille seule mal partagée entre une mère ancrée dans le réel au point de ne voir dans les histoires pour enfants qu'un ramassis de mensonges stupides, et qui méprise au plus haut point tout ce qu'elle appelle  «  des imaginations », et un père divagant comme d'autres respirent.
Aujourd'hui encore, même en sachant à quel point son père a vécu séquestré en lui-même, et le prix exorbitant que lui auront coûté tous ses décampements, elle ne peut s'empêcher de penser que des deux, c'était sa mère la plus captive. Les pieds soudés au sol. Bétonnés dans le concret, le vrai, le quantifiable, les vérités sans poésie. »

« Pour le reste, tous autant qu'ils sont, ils ressemblent plutôt à leur auguste père, mêmes cheveux fins et rebelles, incoiffables, mêmes visages longs, cyphose, bras ballants et genoux hyperlaxes. Ils sont plutôt vilains, d'une même laideur. Laids comme le sont ces fins de race dont on voit les portraits dans les livres d'Histoire, lorsque la génétique trahit ouvertement les alliances consanguines et distribue à l'aveuglette prognathismes, hémophilies, troubles mentaux et autres royales miséricordes. »

« C'est un de ces oisillons disgracieux qui se changent un jour en oiseaux magnifiques et tracent dans le ciel, d'un frémissement d'aile, l'histoire de leur vie au gré des courants d'air. »
« Tanah ne parle pas avec sa mère, elles ont très tôt égaré leurs modes d'emploi respectifs. Leurs échanges se limitent au prosaïque, au quotidien. Plus tard, Tanah ne se souviendra pas avoir eu avec elle de conversations personnelles. Usée par sept enfants, parasites bruyants qui lui volent son oxygène, largement aidés en cela par un mari qui les vaut tous, à lui seul, sa mère est assaillie comme une citadelle. Privée de loisirs, de plaisirs, elle s'en tient de façon maniaque et sourde aux devoirs supposés de sa charge - nourrir, laver le linge, faire le ménage à fond une fois par semaine. Elle n'est ni aimante, ni hostile ni indifférente, elle n'est tout simplement pas là.  »

« Et ses mots sont bien plus que des mots, ils recréent les senteurs, chantent les clapotis, et exaltent la brise. »

« Parfois on perd ce à quoi on tenait. On nous le vole, ou on l'abîme. Mais personne ne peut en voler, ni en abîmer le souvenir.
C'est la seule chose qui compte. La seule chose à retenir. »

« La lumière se tamise, tout se teinte de bleu, de pourpre, de violet. Le soleil immergé se noie hâtivement, orange éblouissante dans un bol de café. Les dernières lueurs sont toujours les plus belles, elles ont le goût des regrets, des jours trop tôt passés, en allés, disparus. »

« Le monde de son père est un château de cartes, si personne n'y touche, il peut tenir mille ans. Un souffle, et il s'effondre. »

« Elle conservera à jamais un souvenir grave, doux et ravi de ces moments partagés. Peu importe que son regard ait changé par la suite, la faute à la vraie vie, cette réalité qui encrasse nos rêves, les transforme en vieil imagier aux pages déchirées, aux coins souillés de traces, piquetés de moisi.
Quelles que soient les trahisons, les déceptions, elle fera tout pour garder en elle, vivace, la saveur des enchantements. 
Qu'importe si son père, aujourd'hui, n'a plus grand-chose à voir avec son père d'hier, si cet homme qu'elle croyait connaître n'a jamais vraiment existé, mais seulement son apparence. Qu'importe si, aux dires des autres, il n'était qu'un fantôme pathétique, une coquille vide, une aimable illusion, elle aura vécu ces moments, la magie aura existé. C'est son trésor de guerre, sa seule médaille en chocolat, durement gagnée au front de ce combat perdu qu'on appelle l'enfance. »

« Tanah adulte consolera plus tard son petit moi enfant. Elle lui expliquera que chaque nouveau bébé aura ôté du temps à ses parents, un temps si aisément consacré aux aînés, mais devenu si difficile à trouver par la suite, dans ce tourbillon perpétuel des familles nombreuses. Dans un foyer serein, posé, dans lequel chacun aurait eu, et son rôle, et sa place, il aurait été plus facile d'entretenir de beaux albums. Mais sa mère était submergée, et son père était englouti. »

« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien.
Son père lui a appris le rêve comme d'autres lui auraient enseigné la cuisine, la mécanique, la religion, une langue étrangère. Avec patience, et conviction. »

« Là où Tanah, enfant, ne sait voir que sagesse bornée, pragmatisme médiocre, et destin de bousier poussant jour après jour sa boulette de merde, Tanah adulte distinguera ce qu'il y a eu de grandeur, de douleur et de rêves brisés dans la vie de sa mère.
Elle percevra enfin ce mélange subtil de révolte et de sacrifices et surtout, oui, surtout, cet amour ambigu entre ses deux parents.
Elle sera rattrapée au tournant, alors, par le souvenir de sa mère au même âge, cette femme qui avait dû être tellement séduisante, et joyeuse, et frivole. Cette prima donna dédiée à l'amour et à l'adoration, que la vie aura plaquée au sol à dix-neuf ans, puis peu à peu enterrée sous les biberons, les couches, le Devoir, les contraintes, et la folie insondable de cet homme, son mari, qu'elle n'aura pas su déceler à temps.
Son mari, l'ogre doux qui lui aura cloqué sept enfants dans le tiroir, comme elle disait elle-même dans les jours de rancune, avant de la dévorer lentement tout entière, rêve après rêve, espoir après espoir, rire après rire. Jour après jour.
Cet homme enfant, irresponsable, qui lui aura tout volé par pièces et lambeaux, jusqu'à l'affection de sa fille.  »

« [...] aucun enfant d'une même fratrie n'est élevé de la même façon. Les parents vieillissent, gagnent en expérience ou s'enferrent dans leurs travers. Leurs conditions de vie évoluent ou régressent. Leur couple tient le cap, ou s'égare, se perd. Les familles se recomposent, se décomposent, dans des mouvements infimes de plaques tectoniques, ou des effondrements soudains de failles. »

« Et jusqu'où les sagas des pères influencent-elles les choix futurs de leurs enfants ? Sans Grand'Montagne Chaude, serait-elle devenue volcanologue ? »

« Elle saura enfin pourquoi, depuis qu'elle est petite, elle a toujours préféré le mot folie qui déplaît tellement aux psychiatres, à tous leurs termes précis et médicaux.
Non, son père ne se trouve nulle part dans ces noms compliqués, mythomane, schizophrène, bipolaire, délirant, maniaco-dépressif, border line, mégalomane ou autre.
Il ne se cache ni dans les névroses, ni dans les psychoses, ni dans aucun de ces termes arides, dans aucun de ces diagnostics, aucune de ces pathologies.
Son père est un ballon léger, rempli d'hélium. Il vit tranquillement dans sa cabane en feuilles, les feuilles luxuriantes des grands macapetus ou des bruns flotaleaux. 
Elle aime cette idée, cette image, d'un père un peu « perché », fluctuant et fragile, sensible aux courants d'air. »

« Elle se dira qu'il n'y a pas de fatalité et que, dans toute sa famille, il n'y a eu et n'y aura qu'un seul Agapito. Un seul Empereur légitime. Et elle décidera, pour toujours, de respecter tendrement la folie de son père, cet Ulysse voué à célébrer Ithaque. »
« Son père est trop fragile, à présent. Il faut garder la chambre. Le moindre courant d'air le tuerait. Le soleil est trop chaude et le vent est trop froid.
L'espace se réduit quand le temps s'amenuise.
Parler est un effort, et vivre est un fardeau. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps de cela, bien avant d’être la femme libre qu’elle est devenue, Tanah se souvient avoir été l’enfant d’un roi, la fille du souverain déchu et exilé d’un éblouissant archipel, Loin-Confins, dans les immensités bleues de l’océan Frénétique. Et comme tous ceux qui ont une île en eux, elle est capable de refaire le voyage vers l’année de ses neuf ans, lorsque tout bascula, et d’y retrouver son père. Il lui a transmis les semences du rêve mais c’est auprès de lui qu’elle a aussi appris la force destructrice des songes. 
Dans ce beau et grave roman qui joue amoureusement avec les mots et les géographies, Marie-Sabine Roger revient à ce combat perdu qu’on nomme l’enfance et nous raconte l’attachement sans bornes d’une petite fille pour un père qui n’était pas comme les autres.

Les romans de Marie-Sabine Roger ont remporté de nombreux prix et conquis un large public, tant en France qu'à l'étranger. Deux d'entre eux ont été adaptés au cinéma par Jean Becker, La Tête en friche et Bon rétablissement

Éditions du Rouergue la brune, août 2020
200 pages

lundi 15 mars 2021

Bellevue ★★★★☆ de Claire Berest

Il y a ce moment où rien ne va plus. Plus rien n'a de sens. Plus rien ni personne ne compte. On s'est perdu soi-même de vue et il ne reste plus que « la force d'être absente ».
Seule l'idée ancrée et indétrônable que le lâcher prise, dans ce qu'il a de plus puissant, de plus destructeur, est la solution. 
Tout foutre en l'air. 
S'enivrer pour s'alléger. S'oublier. Se dissoudre. 
Le déclencheur ? Un mal-être sous-jacent, une crise d'angoisse démentielle, incontrôlable. « [Un] rideau noir, déchiré par endroits... »

Claire Berest nous rend témoin d'une descente aux enfers, de deux nuits où tout bascule pour Alma, à l'aube de ses trente ans ; deux nuits pendant lesquelles la folie s'invite. 
Elle le fait admirablement bien. Elle l'écrit merveilleusement bien. Le sujet est lourd. Il ne plaira pas à tous. Ne parlera pas à tous. 
« On peut couper le souffle, couper court, un brouillard au couteau, les ponts, la chique, le sifflet, les cheveux en quatre, à travers champs, l'herbe sous le pied. Mais on ne coupe pas le cœur, on le brise. »
Je voulais lire "Rien n'est noir" de Claire Berest. Mais avant cette première rencontre avec l'auteure, pleine de promesse et débordante de couleurs, j'ai voulu lire autre chose de l'auteure. Je suis tombée sur des pages sombres parlant de dépression, sur des pages lumineuses évoquant le milieu littéraire, sur une écriture fougueuse et franchement captivante. J'ai aimé le tout. 
« La traditionnelle lucidité des dépressifs, souvent décrite comme un désinvestissement radical à l'égard des préoccupations humaines, se manifeste en tout premier lieu par un manque d'intérêt pour les questions effectivement peu intéressantes. Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu'un dépressif patriote paraît franchement inconcevable. » Les particules élémentaires, Michel Houellebecq (exergue)

Incipit
«  Se faire sauter, pour une femme, concrétise l'idée du sexe d'une manière curieusement passive. Se faire sauter, pour une femme, induit une prise en charge du plaisir de l'autre, cette incontournable envie chez l'homme de jouir. Encore et encore. Un train dans un tunnel qui se dirige sans alternative possible vers la sortie. Un besoin de se soulager, de jeter quelque chose hors de soi. Sont-elles si douloureuses ces réserves de sperme entassées pour qu'accompagne systématiquement leur expulsion et leur perte un cri superstitieux de ravissement . Je sens précisément que je n’assiste pas qu'à une satisfaction, mais bien plus que j'assiste à un soulagement. Les femmes, assistantes de ces chutes répétitives, aides-soignantes rodées, sans vergogne. 
L'orgasme de la femme vient plus tard, ce n'est pas de suite une affaire d’État. Non, l'affaire c'est qu'il bande, et qu'il éjacule enfin, à un moment donné. Et cela tranquillise. Je suis de ce genre de femmes que tranquillise la petite mort de l'autre. La petite mort de l'homme, qu'il soit de passage ou qu'il soit envisageable de l'aimer. »

« Thomas en avait été soufflé la première fois qu'il l'avait lue et cela l'avait laissé pantelant et circonspect. Louis Poirier / Gracq n'était même pas dans la posture de l'épate-bourgeois. Il n'était ni dandy, ni philosophe, ni agitateur. Son travail ne s'inscrivait simplement pas dans la course aux honneurs et encore moins dans la mondanité. "Cela ne me serait pas agréable" : tout était dit. Son agrément était ailleurs. Dans cette manie du terme exact ? De l'ironie camouflée ? De fouiller le coeur des hommes dans la peinture d'une nature inquiète, agitée ?
Quelque jours après la publication de sa lettre l'académie Goncourt décernait son prix au "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq. 
Et ce , dès le premier tour du scrutin.
Colette et Raymond Queneau, entre autres, avaient voté pour lui. Pendant ce temps à Quimper, Louis Poirier / Julien Gracq animait un cercle d'échecs et une section syndicale de la CGT.  »

« Il y a le réfectoire, il y a les chambres, il y a le couloir, il y a la terrasse sur laquelle les gens fument. Tout le monde fume, méthodiquement. On m'a laissé le livre que j'avais dans mon sac en arrivant ici. Mais c'est où ici ? Je fais la queue quatre fois dans la journée pour prendre des médicaments, et cela me rassure. L'ennui n'existe pas, parce qu'il n'y a plus de temps. »

« Ici, les gens n'ont plus d'âge. Nous marchons comme des zombies, comme si nos pieds étaient chaussés d'ouate. Je souris béatement à tous ces visages que je croise. De temps en temps une dispute éclate. L'un d'entre nous qui pète les plombs. Alors on augmente la dose de ses médicaments, et la ronde reprend. C'est la dans des canards. »

« M'étant retrouvée avec ce verre à la main, cette flûte à champagne, j'avais agi par automatisme, comme si je n'étais plus dorénavant aux commandes de mes actes. Qu'est-ce qui a changé ? Je suis une femme de trente ans, j'ai peur d'avoir l'air vieille dans une boîte de nuit, j'ai peur de ne pas accéder à la reconnaissance, j'ai peur de ne pas avoir fait le tour du monde, j'ai peur de ne pas avoir d'enfants, j'ai peur de mon corps, j'ai peur de la trahison, j'ai peur d'être jalouse, j'ai peur d'être indifférente, j'ai peur du regard de mes amis, j'ai peur d'être violée, j'ai peur que les hommes se disent : « Elle est une femme de trente ans. » »

« L'automutilation permettrait à l'individu de contrôler sa propre douleur, en contraste avec celle qu'il avait subie auparavant dans sa vie et sur laquelle il n'avait aucun contrôle. »
« C'est donc cela, la trentaine. Une fêlure sans éclair, un empoisonnement discret, un meurtre sans préméditation? Je m'aperçois que certains mecs d'un soir sont plus jeunes que moi, à présent. Le sexe est plus disponible, l'amour devient fuyant. »

« Je crois maintenant que nous nous aimions en miroir, nous n'avions pas effacé nos prétentions individuelles au profit de notre amour. L'abandon de soi, celui qui transfigure, je ne l'ai pas trouvé avec lui. »

« Dire que l'on va bien en toutes circonstances, ce n'est pas de l'hypocrisie, ce serait plutôt de la pudeur. »

« Le magazine féminin, la chick lit, la comédie romantique sont des sommes de clichés, qui proposent aux femmes des lieux sécurisés où se vautrer en toute quiétude. Peut-être qu'un des points d'achoppement est que ces différents supports (films, livres, presse) ont assimilé et accepté comme leur fonds de commerce la persistance de ces clichés. Leur urgence. Ils ont intégré leur pertinence, une fois pour toutes. Pas un seul numéro de magazine féminin ne fera l'impasse ne serait-ce qu'une fois sur l'article de nouveaux conseils pour mincir. Par là, ils proposent la variation du même, les balises renouvelées. Ils nourrissent la bête. Ont-ils tort ? Sous couvert de cas particuliers et d'infime originalité dans le traitement, ils continuent de bâtir sur des fondements qui n'ont jamais changé d'un iota. Les angoisses des femmes, leurs fantasmes, leurs obsessions. Réajustant selon la tranche d'âge et les tendances. Le terme de cliché a une connotation négative. C'est peut-être dommage. Intéressons-nous à ses synonymes : banalité, poncif, image, lieu commun, topique, expression, formule, généralité, fadaise, stéréotype, truisme. Comme un cliché peut-il être fadaise, étant convenu qu'il exprime bon an mal an une norme ? On demandera à n'importe quel jeune artiste (photographe, peintre, vidéaste, écrivain...à d'éviter le cliché, qui est un écueil incontournable du débutant. Laissant alors aux autres supports ( grand public de divertissement) le soin de le prendre en charge. Mais le cliché signifie aussi photographie. C'est une capture de l'instant. Un instantané. A l'exact opposé du sens du cliché, comme motif ou lieu commun. Ce qui les relierait serait l'idée de vérité, de réalisme : un instantané est la capture du réel. Le cliché dit le réel.µJe me suis coupé le gras pour produire du réel. Pour rendre la nausée visible, concrète. Pour concentrer dans un symbole violent ce qui ne se voit pas, ni ne s'exprime intelligemment. 
Pour pouvoir dire, à moi-même et aux autres : «  Regardez, j'ai mal. » »
« Alma avait ses maniaqueries, ses tendances paranoïaques, des périodes d'insomnie, mais elle était si énergique et finalement candide. C'est ce qui l'avait séduit chez elle, cette naïve espièglerie à se réjouir des imprévus, comme si la vie, après tout, pouvait être une fête charmante entre deux drames. »

« Je ne peux pas perdre le fil de mon ivresse, s'il m'échappe je serai obligée de me réveiller à mon angoisse, parce qu'en la laissant me dominer, je peux encore jouir en elle et pas juste souffrir sans motif. »

« Ils sont là pour ça, pour m’asséner encore et encore les jalons de la vie qui passe sans moi, chaque proposition est une gifle, car il ne me reste la force que de dire peut-être puis de manquer chacun des rendez-vous.

Il me reste la force d'être absente. »

Quatrième couverture

Alma se réveille à quatre heures du matin. Dans un hôpital psychiatrique.
Deux jours plus tôt, elle fêtait ses trente ans. Écrivain prometteur, Alma est une jeune Parisienne ambitieuse qui vit avec Paul depuis plusieurs années ; tout lui sourit. Et, d’un coup, tout bascule. Son angoisse va l’emporter dans une errance aussi violente qu’incontrôlable et la soumettre à d’imprévisibles pulsions destructrices.
Que s’est-il passé pendant ces quarante-huit heures ?

Éditions Stock, janvier 2016
195 pages

mercredi 17 février 2021

Elle voulait vivre dans un tableau ★★★★★ de Chagall de Gaëlle Fonlupt

À l'instar des personnages de Chagall qui flottent dans les airs, Louiza a perdu pied. La perte de repère ne s'est pas faite d'un seul coup, il y a eu une fêlure dans l'enfance, une faille plus tard, un cataclysme ensuite, et un autre encore. Et le « brouillard du dehors est rentré dans sa tête. » Une carapace fragilisée. Livrée aux loups. 

D'emblée une lecture qui m'a attrapée, a capturé mon esprit. 
Parce que les mots choisis, parce que la poésie, parce que la destinée de Lou qui nous saute au visage. L'envie de savoir comment Louiza est devenue Lou, une errante funambule. Pourquoi l'enfermement ? L'emprisonnement ?

Gaëlle Fonlupt nous ouvre les portes d'un hôpital psychiatrique
La vie de ses occupants - qu'une subtilité dans le comportement a relégués entre ces murs silencieux - y est réglée comme une horloge, une mécanique protocolaire qui a englouti toute compassion et humanité. Et une scène qui meurtrit. D'une violence inouïe. Insoutenable. La pénurie en personnel, la gestion des moyens matériels et humains ficelés, réduits à la notion de rentabilité ne permet plus les soins institutionnels. « Pas le temps. Prends tes médicaments. Mange. Pas le temps pour un café. Pas de feuille à te donner pour dessiner ou pour écrire. Pas le temps. [...] Ici l'humanité a été avalée par les horloges. Ça rendrait fou n'importe qui. » Bienvenue au royaume de l'absurde, là où « la vie n'est ni belle ni moche, elle n'est juste pas là », là où la "camisole chimique" fait son retour alors qu'on la pensait bannie.
« Il y a des choses que l'on ne peut sacrifier sur l'autel de la rentabilité. La santé en fait partie. En attendant, les soignants courent toujours entre deux patients, comme le lapin blanc après le temps...»
« C'est vrai, l'argent corrompt, la civilisation de masse pourrit, l'homme détruit tant qu'il peut se servir au passage... le monde sera une fosse remplie de charognes que les hommes continueront à le piller, à remuer la fange pour le voler dans sa tombe .... »
Au fil des pages, les sauts dans le temps nous permettent de faire la connaissance de Nils, d'arpenter les rues d'Hanoï, telle que j'ai eu la chance de la connaître il y a une vingtaine d'années, de faire des sauts en Bretagne et à Paris. Et de faire la connaissance de Louiza. 

Des pages sombres. Dures. Des touches de couleur et d'amour aussi. La lumière passe. La bienveillance aussi, incarnée par Guilhem, protecteur. La petite étoile de Lou. Il a trouvé la brèche.

Louiza immortalisait les instants, les visages, les expressions. Lou en est le reflet troublé. 

Sur un banc, à l'ombre d'un banian, je me suis posée et j'ai eu envie d'y rester... 
« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleurs, légère, émerveillée, habitée par tout ce qu’exhale la terre. »
Une plume exceptionnelle. Un moment de lecture très fort, empli d'émotions.

Merci Gaëlle Fonlupt pour ce bijou littéraire, poétique et onirique. Une lecture qui secoue, qui éclaire, qui réveille notre empathie. 
« Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre la colorier avec nos couleurs d'amour et d'espoir. » Marc Chagall

« À tous ceux qui, malgré le manque de moyens, malgré les risques et les échecs, malgré la pression d'un monde obsédé par le minutage et la rentabilité, continuent de se battre contre l'épuisement, la maladie, l'indifférence et trouvent encore la force de donner de leur temps à ceux qui souffrent. Le temps d'un regard, d'une écoute attentive, d'un geste, d'un mot, d'une main qui se pose. 
À mon père »

« D'effleurements en enlacements, nous suivons la joie innocente de nous retrouver, explorant les confins d'une sensualité nue, nous poussant à la lisière d'un désir défendu, cherchant dans les décombres de notre union passée, les résidus d'une jouissance peau à peau. »

« Ça fait peur les fous. Ils ont des miroirs dans les yeux et personne ne veut se voir dans ces miroirs-là. Alors on les a parqués loin, le plus loin possible des gens bien, ceux qui se regardent encore dans le miroir de leur salle de bains en souriant ou en comptant leurs rides. Entre la ville et eux se dresse le rempart gris de l'hôpital. L'hôpital pour les gens normaux, pour ceux qu'on soigne. L'autre hôpital, celui des fous, on l'a poussé sur les contreforts de la montagne, au milieu des près, à la lisère de cette forêt de sapins noirs. Officiellement c'est pour que les fous soient au calme et respirent l'air pur. En fait, on les a livrés aux loups. »

« Nous sommes à l'aube des années 2000, Hanoï est une ville alanguie sur les villes du Fleuve Rouge qui n'a pas encore été éventrée par les gratte-ciel. Elle bourdonne de mobylettes mais les voitures y sont rares. Le taxi se fraye un passage au milieu des nuées de deux-roues, frôle les échoppes ambulantes qui dégorgent sur la chaussée, puis longe le lac de l’Épée et sa pagode enveloppée de brume avant de se diriger au sud-ouest d'Hoan Kiêm.  »

« Il a la silhouette lourde de ceux qui se soulagent dans l'assiette du poids de leur responsabilité. »

« C'est lors d'un vernissage que je te rencontre pour la première fois. [...]Boucles cendrées, mains délicates, visage lisse et pâle, tu glisses dans l'assistance comme un Lohengrin sur son lac. Un Lohengrin mâtiné de Grèce antique dans le tracé des hanches et la forme de la cuisse. »

« Tu es sur beaucoup de clichés aux côtés de l'ambassadeur, du directeur de l'Alliance Française, du représentant du ministre vietnamien de la culture. Tu les écrases de ta hauteur. Arrive une photo de toi , seul, devant une toile, verre à la main, regard lointain. Une photo de trois-quarts, prise en légère contre-plongée. J'ai fait la mise au point sur ton visage, si bien que l'arrière-plan s'apparente à une brume épaisse habitée de silhouettes sombres. La légère surexposition te donne un teint de marbre et éclaircit le gris bleuté de tes yeux. Je t'ai statufié. »

« Papa aimait Chagall. Ces tableaux deviennent instantanément pour la jeune fille autant de portes sur un univers qu'elle tente de ranimer. Elle se laisse aspirer par une tornade mnésique, comme si elle retrouvait une part d'elle-même. L'errance nostalgique se fait couleur, le désespoir devient lumière. Les violonistes volants s'envolent , sans lien , sans attache, funambules célestes, en équilibre sur le fil de leur folie dansante. »

« [...] la vie n'était pas moche, elle était injuste et s'arrêtait avec l'arbitraire d'une roulette russe, alors il fallait tendre les bras encore plus fort et profiter de chaque instant sans en perdre une miette, moissonner le bonheur tant qu'il était temps, comme papa fauchait les blés plus tôt lorsque s'annonçait la grêle. L'ombre de l'absence qui s'était greffée en elle n'avait tué son besoin de lumière et elle retrouvait une joie immédiate à s'étendre sur un rocher chauffé au soleil en se laissant porter par la terre ; une extase désormais coupable qu'elle cachait aux convenances du monde. »

« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleurs, légère, émerveillée, habitée par tout ce qu’exhale la terre. »

« Quand tu épouses une Vietnamienne, tu épouses aussi sa famille... et si la fleur ne se fane pas, le nuage s'épaissit parfois sous le poids des traditions... »

« [...] ce qui me désole le plus, c'est pas qu'ils bouffent du chien, - ils en ont pris l'habitude quand ils n'avaient rien d'autre à se mettre sous la dent, idem pour les chats et les rats d'ailleurs - c'est que ce sont pour beaucoup des chiens domestiqués volés et qu'ils les battent avant de les zigouiller pour rendre la viande tendre soi-disant. »

« - Il est pas né le régime qui éradiquera le plus vieux métier du monde... Interdite ouais, mais tolérée. Tant que ça ne se voit pas, la police ferme les yeux en se servant sur la bête au passage. C'est qu'ils sont devenus pragmatiques depuis le Doi Moi. Ils font du capitalisme avec le jus de chatte. »

« Elle aimerait pouvoir faire un herbier de rêves, les cueillir encore tout vivants et les glisser entre deux pages pour pouvoir les regarder toute la journée. Mais ça se fane si vite, les rêves, c’est comme les coquelicots. On ne peut pas les cueillir sans les faire mourir instantanément. On ne peut pas. »

« On fabrique la folie avec du vide encerclé de murs aveugles. Impossible d'échapper au vide, il s'insinue par le nez, la bouche, les yeux, par tous les pores, il rampe, entre et remplit jusqu'à faire exploser les poumons de douleur. Chacun sa méthode pour remplir le néant : tracer des sillons de pas mécaniques, troquer clopes contre services, faire des confettis de papier peint, bouffer la mousse des fauteuils, se frapper la tête contre les murs pour faire sortir vide, collectionner les petites cuillères volées, chercher un objet tranchant pour s'entailler ou tailler une pipe au trépané du fond. »

« Elle a cette voix de laine chaude qui rassure Lou comme un pull de grand-mère. »

« Ils ouvrent la porte quand bon leur semble, mais jamais quand il le faut. Pas par méchanceté - elle le voit bien - juste par habitude. Ça va plus vite. Ils ouvrent la porte, comme ça, sans y penser, lui faisant sentir qu'elle n'est plus rien, une sous-humaine, en tout cas un truc qui n'a pas besoin d'intimité. Elle est devenue une étiquette, comme les autres. Chacun porte une étiquette ici : psychose infantile, autisme, burn-out, anorexie, décompensation post-traumatique, schizophrénie... Les médecins les leur ont collées sur le front en l'inscrivant dans leur dossier. Ils croient que les patients ne le savent pas, mais presque toutes les blouses blanches utilisent ces étiquettes pour parler d'eux. Même parfois quand ils ne sont qu'à quelques mètres, comme si ces maladies rendaient sourd. Ils parlent d'eux à la troisième personne quand ils sont sous leur nez. Lou a le sentiment d'être devenue transparente quand elle a passé les portes du service. Une masse. Quelque part entre l'enfant et le rat de laboratoire. Une chose qu'on surveille par la lucarne. »

« Et peut-être que le sens de la vie c'est de retrouver ce qu'on savait quand on était enfant, tu ne crois pas ? Cette évidence qu'on a oubliée parce que grandir c'est composer avec des choses compliquées ; cette évidence qu'on passe ensuite une vie entière à rechercher ? »

« Le temps s'échappe, liquide, entre nos mains tandis que nous entrelaçons nos enfances. »

« [...] l'envie de prolonger cet instant hors du temps. Le banian, de ses doigts immenses et souples, caresse l'herbe bleue autour de nous, les feuilles murmurent le langage de la nuit. Nous plongeons dans le silence d'où s'élève le chant du lac qui, d'une rive à l'autre, nous berce de son ressac jusqu'à ce que le ciel pâlisse, découvrant une brume cotonneuse posée sur le miroir de l'eau. Le temple Ngoc Son semble flotter, irréel, suspendu à la nuit qui s'en va. »

« Malgré les cernes, ta jeunesse saute aux yeux ce matin. Tu n'as pas eu le temps de cacher ton expression juvénile sous le masque engoncé des convenances administratives. »

« Tu flottes en moi avec cette légèreté insistante des obsessions naissantes.  »

« Profites-en avant que tout cela ne disparaisse... parce que ça ne se voit pas comme ça, mais ça va disparaître. Des routes se tracent, l'asphalte remplace les pistes, charriant des grappes de touristes en quête d'authenticité qui vienne quelques jours se frotter à la rigueur d'une vie loin de tout, perchée dans les nuages ... pour se rendre compte en moins d'une semaine que leur sens du confort a eu raison de leur nostalgie de l'état de nature. Ils repartent tous avec les mêmes clichés et les mêmes mots à la bouche. « C'était une expérience ! Quelle beauté tous ces peuples des montagnes si différents, avec ces belles traditions et leurs costumes si colorés ! Ils vivent simplement. Se contentent de ce qu'ils ont. Ils ont tout compris ! »  Juste avant d'ajouter qu'ils avaient bien du courage et de redescendre dans un des hôtels de luxe de Hanoï où ils pourront enfin prendre un bain moussant en regardant les photos qu'ils ont prises pour témoigner de leur passage dépaysant en pays Hmong... »

« - C'est ça que j'aime : ne plus penser...juste ressentir... Ici j'ai l'impression de m'abreuver de l'essence du monde ou quelque chose qui y ressemble, tu vois...c'est tellement magique, cet état, que je voudrais le capturer dans une photo, une photo comme un ancrage de plénitude pour les jours de mauvais temps...
-  La photo antidépresseur, c'est un vrai concept ! »

« Les pensées s'abattent avec l'absurde gravité que leur donne la nuit. L'amour est un lac et il a ton visage. Ça m'est tombé dessus comme ça. Ni une révélation, ni un coup de foudre. Juste une évidence, de l'ordre de l'inexorable, comme les avalanches sous le soleil d'hiver, comme la crue des rivières. Pas de papillons dans le ventre, pas de pied léger, juste cette alternance de vide et de plénitude, d'ombre et de lumière régie par ta présence, le seul battement de tes paupières. Certains corps projettent une ombre, toi tu dictes l'ordre des choses. Tu dissous le chaos de mon monde. »
« Nous nageons dans le bleu.
Un bleu enfantin, irréel, éclatant.
Ce bleu avec lequel Chagall a peint les amants.
Un bleu à faire voler les poissons et rougir la lune.
Nos corps se confondent, se liquéfient,
se coulent l'un dans l'autre.
En moi, tu fais céder les digues.
Je me livre, sans voiles et m'emplis de toi
avec l'avidité d'une terre d'été. »
 

« On qualifie de folie cette sagesse des clairvoyants qui voient la vérité crue d'un néant existentiel. Comment exiger de ces fous plus de force, plus de sagesse que d'un Cicéron ou d'un Sénèque qui admettaient la nécessité thérapeutique de la diversion de l'âme ?
Pour les empêcher de résoudre cette angoisse existentielle par un inévitable « passage à l'acte », on dégaine antidépresseurs, anxiolytiques, psychotropes et autres camisoles chimiques. 
Les médicaments anéantissent les montagnes russes et la valse des émotions : plus de gouffres obscurs ni de sommets exaltés, plus de gloire céleste ni de ténèbres benthiques, plus d'escarpements, plus de vagues, juste la morne plaine de l'ennui, de l'engourdissement silencieux, de l'hébétude d'une vie étouffée dans une ouate incolore. En supprimant l'envie de mourir, ils éradiquent aussi le désir de vivre. »

« Camus avait raison : « il faut imaginer Sisyphe heureux. » »

« Il y a des pages qu'on ne peut tourner qu'en les arrachant. »

Quatrième de couverture

Lou est hospitalisée en psychiatrie. Elle ne sait ni pourquoi ni comment elle est arrivée dans ce « lieu où l’humanité a été avalée par les horloges ». Louiza a tout quitté pour se consacrer à la photographie. Au Vietnam elle rencontre Nils, un jeune homme ambitionnant de devenir diplomate. Tout les sépare et pourtant cette rencontre marque le début d’une histoire qui, du Vietnam à Paris en passant par la Bretagne et Malte, les conduira au cœur d’une nuit qui fera basculer leurs vies. Cinq années séparent Lou et Louiza. Cinq années que la mémoire de Lou a effacées et que le lecteur va redécouvrir avec elle. 
Avec les tableaux de Chagall en toile de fond, se dessine un parcours initiatique et poétique dans un univers à fleur de peau où les émotions se mélangent au gré des révélations. Une réflexion sur l’altérité, la normalité, l’enfermement, la résilience et la frontière entre passion amoureuse et folie.

Gaëlle Fonlupt est née en 1980 à Albertville. Elle a successivement travaillé dans l'humanitaire et à l'hôpital. Elle est aujourd'hui magistrate. Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall est son premier roman.  

Les éditions d'Avallon, décembre 2020
307 pages
Finaliste du concours Les Talents de demain 2020