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lundi 5 avril 2021

Les Lettres d'Esther ★★★★☆ de Cécile Pivot

Prendre le temps...d'écrire. 
Prendre le temps de dire. 
Prendre le temps d'attendre que la lettre voyage, que la réponse se forme, et qu'elle voyage à son tour. 
Prendre le temps. 
Il est où ce temps où nous prenions le temps ? Où nous étions patients ?

Merci Cécile Pivot pour ce moment suspendu, cette intrusion dans ces tranches de vie qui attendent, qui souffrent, qui pleurent, qui ne savent pas quoi faire du chagrin, qui peinent, qui étreignent, qui aiment ... et qui nous parlent. 
Le deuil qui éloigne, la dépression qui délite l'amour, qui fait peur, l'argent que l'on amasse et qui nous fait oublier l'essentiel, vivre et aimer, le temps qui passe et que l'on ne rattrape plus mais qui se savoure encore malgré tout, malgré la solitude.

J'ai aimé ces pages, ces échanges, qui m'ont mis les larmes à l'oeil, qui m'ont rappelé le temps d'avant, qui raccrochent à la vie, ordinaire, celle baignée d'amour, celle qui nous capte, nous émeut. Celle à saisir pleinement. 

Yves Granonio de la Librairie du Château de Brie-Comte-Robert a une nouvelle fois frappé fort. Un conseil lecture qui date certes, mais qui a fait mouche ! Merci Yves !

« « Contre quoi vous défendez-vous ? »  [...] J'aime cette question, parce que je suis convaincue que nous nous défendons tous contre quelque chose. Et aussi parce qu'elle laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu'il est. »

« Nous ne nous écrivons plus de lettres. Nous considérons qu'elles nous font perdre du temps et nous privent de l'image et du son. Pourtant, je savais mieux que quiconque, pour avoir correspondu avec mon père pendant vingt-deux ans, que l'on ne dit pas les mêmes choses à l'écrit et à l'oral. Nous usons d'autres mots et expressions, soignons notre style. Nos pensées empruntent des chemins différents, plus difficiles d'accès, plus tortueux, plus imprévisibles. Plus exaltants, aussi. Nous nous livrons, nous exposons, prenons des risques. Écrire une lettre, la poster, attendre une réponse en retour donne une autre valeur aux jours, un poids plus conséquent, me semble-t-il, au message dans l'enveloppe. Il prend son temps et trace sa route. »

« Dans un mail, nous parons au plus pressé, ne nous préoccupons pas de style. Notre graphie dit aussi des choses de nous. Tout comme notre papier à lettres. Ce que je préfère dans la correspondance écrite, c'est l'idée que le temps prend son temps. Que la lettre voyage jusqu'à l'autre. Et les questions que nous posons à son sujet. Quand la lira-t-il ? Quand nous répondra-t-il ? Est-ce une belle lettre ? L'ai-je convaincu ? Ai-je employé les mots qu'il faut ? [...] « Éloge de la patience et de la lenteur » »
« Tous autant que nous sommes, nous bâtissons notre vie d'adulte sur notre enfance. Elle est plus ou moins solide, stable, fiable, mais dit beaucoup de nos peurs, de nos incapacités, de nos enthousiasmes et du feu qui nous anime. »

« Pourquoi avons-nous peur de nous retrouver face à nous-mêmes ? Nous refusons d'être confrontés au vide, à l'inaction, aux questions sans réponse. Nous devons coûte que coûte avoir un projet. »

« C'est peut-être à cause de mon « passé épistolaire » que j'ai du mal avec les mails, les textos ou les réseaux sociaux. Sur Instagram, où l'on partage photos et vidéos, pas besoin de phrases, ou si peu, pour exposer son ego. Décors de rêve, visages souriants, corps bronzés, chats pitres, plats appétissants ... Au mieux, on ajoute une légende, histoire de faire rire. Cette surenchère dans le bonheur dégoulinant et factice, ce narcissisme assumé, revendiqué, me heurtent. WhatsApp ne vaut pas mieux. On ne peut plus assister à un dîner, à une fête, partir en week-end ou en voyage sans créer un groupe, sans se tenir collectivement informés de nos moindres faits et gestes, avec photos et commentaires à l'appui, affligeants la plupart du temps. Que signifie cette impossibilité de se contenter du moment présent et de le laisser partir ? Pourquoi ne sait-on plus apprécier les choses et les événements pour ce qu'ils sont ? Notre jardin est en friche. »

« Dans une de ses lettres, il écrivait que débarrasser la chambre de son frère mort avait été une épreuve plus douloureuse encore que l'enterrement. C'était une vie qui disparaissait en quelques heures, qu'on enfouissait dans des cartons, qu'on refermait avec du gros scotch. Je comprenais mieux ce qu'il avait ressenti, cette fulgurance qu'on oublie vite, sauf à se flinguer : l'insignifiance de nos vies. Et la vanité de l'homme, qui croit qu'elles ont de l'importance. »

Quatrième de couverture

"Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux."

En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des coeurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.


Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017) et Lire ! (Flammarion, 2018). Battements de coeur est son premier roman (Calmann-Lévy, 2019) a été 

lundi 15 mars 2021

Bellevue ★★★★☆ de Claire Berest

Il y a ce moment où rien ne va plus. Plus rien n'a de sens. Plus rien ni personne ne compte. On s'est perdu soi-même de vue et il ne reste plus que « la force d'être absente ».
Seule l'idée ancrée et indétrônable que le lâcher prise, dans ce qu'il a de plus puissant, de plus destructeur, est la solution. 
Tout foutre en l'air. 
S'enivrer pour s'alléger. S'oublier. Se dissoudre. 
Le déclencheur ? Un mal-être sous-jacent, une crise d'angoisse démentielle, incontrôlable. « [Un] rideau noir, déchiré par endroits... »

Claire Berest nous rend témoin d'une descente aux enfers, de deux nuits où tout bascule pour Alma, à l'aube de ses trente ans ; deux nuits pendant lesquelles la folie s'invite. 
Elle le fait admirablement bien. Elle l'écrit merveilleusement bien. Le sujet est lourd. Il ne plaira pas à tous. Ne parlera pas à tous. 
« On peut couper le souffle, couper court, un brouillard au couteau, les ponts, la chique, le sifflet, les cheveux en quatre, à travers champs, l'herbe sous le pied. Mais on ne coupe pas le cœur, on le brise. »
Je voulais lire "Rien n'est noir" de Claire Berest. Mais avant cette première rencontre avec l'auteure, pleine de promesse et débordante de couleurs, j'ai voulu lire autre chose de l'auteure. Je suis tombée sur des pages sombres parlant de dépression, sur des pages lumineuses évoquant le milieu littéraire, sur une écriture fougueuse et franchement captivante. J'ai aimé le tout. 
« La traditionnelle lucidité des dépressifs, souvent décrite comme un désinvestissement radical à l'égard des préoccupations humaines, se manifeste en tout premier lieu par un manque d'intérêt pour les questions effectivement peu intéressantes. Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu'un dépressif patriote paraît franchement inconcevable. » Les particules élémentaires, Michel Houellebecq (exergue)

Incipit
«  Se faire sauter, pour une femme, concrétise l'idée du sexe d'une manière curieusement passive. Se faire sauter, pour une femme, induit une prise en charge du plaisir de l'autre, cette incontournable envie chez l'homme de jouir. Encore et encore. Un train dans un tunnel qui se dirige sans alternative possible vers la sortie. Un besoin de se soulager, de jeter quelque chose hors de soi. Sont-elles si douloureuses ces réserves de sperme entassées pour qu'accompagne systématiquement leur expulsion et leur perte un cri superstitieux de ravissement . Je sens précisément que je n’assiste pas qu'à une satisfaction, mais bien plus que j'assiste à un soulagement. Les femmes, assistantes de ces chutes répétitives, aides-soignantes rodées, sans vergogne. 
L'orgasme de la femme vient plus tard, ce n'est pas de suite une affaire d’État. Non, l'affaire c'est qu'il bande, et qu'il éjacule enfin, à un moment donné. Et cela tranquillise. Je suis de ce genre de femmes que tranquillise la petite mort de l'autre. La petite mort de l'homme, qu'il soit de passage ou qu'il soit envisageable de l'aimer. »

« Thomas en avait été soufflé la première fois qu'il l'avait lue et cela l'avait laissé pantelant et circonspect. Louis Poirier / Gracq n'était même pas dans la posture de l'épate-bourgeois. Il n'était ni dandy, ni philosophe, ni agitateur. Son travail ne s'inscrivait simplement pas dans la course aux honneurs et encore moins dans la mondanité. "Cela ne me serait pas agréable" : tout était dit. Son agrément était ailleurs. Dans cette manie du terme exact ? De l'ironie camouflée ? De fouiller le coeur des hommes dans la peinture d'une nature inquiète, agitée ?
Quelque jours après la publication de sa lettre l'académie Goncourt décernait son prix au "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq. 
Et ce , dès le premier tour du scrutin.
Colette et Raymond Queneau, entre autres, avaient voté pour lui. Pendant ce temps à Quimper, Louis Poirier / Julien Gracq animait un cercle d'échecs et une section syndicale de la CGT.  »

« Il y a le réfectoire, il y a les chambres, il y a le couloir, il y a la terrasse sur laquelle les gens fument. Tout le monde fume, méthodiquement. On m'a laissé le livre que j'avais dans mon sac en arrivant ici. Mais c'est où ici ? Je fais la queue quatre fois dans la journée pour prendre des médicaments, et cela me rassure. L'ennui n'existe pas, parce qu'il n'y a plus de temps. »

« Ici, les gens n'ont plus d'âge. Nous marchons comme des zombies, comme si nos pieds étaient chaussés d'ouate. Je souris béatement à tous ces visages que je croise. De temps en temps une dispute éclate. L'un d'entre nous qui pète les plombs. Alors on augmente la dose de ses médicaments, et la ronde reprend. C'est la dans des canards. »

« M'étant retrouvée avec ce verre à la main, cette flûte à champagne, j'avais agi par automatisme, comme si je n'étais plus dorénavant aux commandes de mes actes. Qu'est-ce qui a changé ? Je suis une femme de trente ans, j'ai peur d'avoir l'air vieille dans une boîte de nuit, j'ai peur de ne pas accéder à la reconnaissance, j'ai peur de ne pas avoir fait le tour du monde, j'ai peur de ne pas avoir d'enfants, j'ai peur de mon corps, j'ai peur de la trahison, j'ai peur d'être jalouse, j'ai peur d'être indifférente, j'ai peur du regard de mes amis, j'ai peur d'être violée, j'ai peur que les hommes se disent : « Elle est une femme de trente ans. » »

« L'automutilation permettrait à l'individu de contrôler sa propre douleur, en contraste avec celle qu'il avait subie auparavant dans sa vie et sur laquelle il n'avait aucun contrôle. »
« C'est donc cela, la trentaine. Une fêlure sans éclair, un empoisonnement discret, un meurtre sans préméditation? Je m'aperçois que certains mecs d'un soir sont plus jeunes que moi, à présent. Le sexe est plus disponible, l'amour devient fuyant. »

« Je crois maintenant que nous nous aimions en miroir, nous n'avions pas effacé nos prétentions individuelles au profit de notre amour. L'abandon de soi, celui qui transfigure, je ne l'ai pas trouvé avec lui. »

« Dire que l'on va bien en toutes circonstances, ce n'est pas de l'hypocrisie, ce serait plutôt de la pudeur. »

« Le magazine féminin, la chick lit, la comédie romantique sont des sommes de clichés, qui proposent aux femmes des lieux sécurisés où se vautrer en toute quiétude. Peut-être qu'un des points d'achoppement est que ces différents supports (films, livres, presse) ont assimilé et accepté comme leur fonds de commerce la persistance de ces clichés. Leur urgence. Ils ont intégré leur pertinence, une fois pour toutes. Pas un seul numéro de magazine féminin ne fera l'impasse ne serait-ce qu'une fois sur l'article de nouveaux conseils pour mincir. Par là, ils proposent la variation du même, les balises renouvelées. Ils nourrissent la bête. Ont-ils tort ? Sous couvert de cas particuliers et d'infime originalité dans le traitement, ils continuent de bâtir sur des fondements qui n'ont jamais changé d'un iota. Les angoisses des femmes, leurs fantasmes, leurs obsessions. Réajustant selon la tranche d'âge et les tendances. Le terme de cliché a une connotation négative. C'est peut-être dommage. Intéressons-nous à ses synonymes : banalité, poncif, image, lieu commun, topique, expression, formule, généralité, fadaise, stéréotype, truisme. Comme un cliché peut-il être fadaise, étant convenu qu'il exprime bon an mal an une norme ? On demandera à n'importe quel jeune artiste (photographe, peintre, vidéaste, écrivain...à d'éviter le cliché, qui est un écueil incontournable du débutant. Laissant alors aux autres supports ( grand public de divertissement) le soin de le prendre en charge. Mais le cliché signifie aussi photographie. C'est une capture de l'instant. Un instantané. A l'exact opposé du sens du cliché, comme motif ou lieu commun. Ce qui les relierait serait l'idée de vérité, de réalisme : un instantané est la capture du réel. Le cliché dit le réel.µJe me suis coupé le gras pour produire du réel. Pour rendre la nausée visible, concrète. Pour concentrer dans un symbole violent ce qui ne se voit pas, ni ne s'exprime intelligemment. 
Pour pouvoir dire, à moi-même et aux autres : «  Regardez, j'ai mal. » »
« Alma avait ses maniaqueries, ses tendances paranoïaques, des périodes d'insomnie, mais elle était si énergique et finalement candide. C'est ce qui l'avait séduit chez elle, cette naïve espièglerie à se réjouir des imprévus, comme si la vie, après tout, pouvait être une fête charmante entre deux drames. »

« Je ne peux pas perdre le fil de mon ivresse, s'il m'échappe je serai obligée de me réveiller à mon angoisse, parce qu'en la laissant me dominer, je peux encore jouir en elle et pas juste souffrir sans motif. »

« Ils sont là pour ça, pour m’asséner encore et encore les jalons de la vie qui passe sans moi, chaque proposition est une gifle, car il ne me reste la force que de dire peut-être puis de manquer chacun des rendez-vous.

Il me reste la force d'être absente. »

Quatrième couverture

Alma se réveille à quatre heures du matin. Dans un hôpital psychiatrique.
Deux jours plus tôt, elle fêtait ses trente ans. Écrivain prometteur, Alma est une jeune Parisienne ambitieuse qui vit avec Paul depuis plusieurs années ; tout lui sourit. Et, d’un coup, tout bascule. Son angoisse va l’emporter dans une errance aussi violente qu’incontrôlable et la soumettre à d’imprévisibles pulsions destructrices.
Que s’est-il passé pendant ces quarante-huit heures ?

Éditions Stock, janvier 2016
195 pages

vendredi 5 mars 2021

Yoga ★★★★☆ de Emmanuel Carrère

Un autoportrait bouleversant que nous livre Emmanuel Carrère. Il se peint dans ses livres, toujours, mais là, je dois dire que j'ai été surprise. Il m'a semblé que le regard qu'il pose sur lui-même dans ce livre est beaucoup plus cash que d'habitude.  
« La littérature, enfin la littérature que je pratique : c’est le lieu où l’on ne ment pas. »
L'écriture est toujours aussi belle, et j'ai savouré "Yoga"

"Yoga" n'est pas un livre de développement personnel. 
Emmanuel Carrère avait envisagé d'écrire un « petit livre souriant et subtil sur le yoga qui pourrait être utile à plein de gens, car derrière ce que l’on peut prendre pour de la gymnastique se cache une exploration, et en principe, une transformation de la conscience ». Mais la vie l'a entraîné « dans des parages plus orageux ». L'attentat de Charlie, une dépression bipolaire et un passage à Sainte-Anne l'ont fait dévier de cette trajectoire apaisante. 

"Yoga" à l'instar de la vie, n'est pas un long fleuve tranquille, et même si l'on débute assis sur un zafu dans un cadre certes strict voire austère pour de longues séances de méditation Vipassana, la méditation sera de courte durée. Et le retour aux choses concrètes de la vie en est d'autant plus vertigineux. La vie est multiple, elle est joie, passion, rencontre, elle est aussi deuil, chute, tunnel aussi... et "Yoga" est la lumière au bout de ce tunnel.
« Il est vital, dans les ténèbres, de se rappeler qu'on a aussi vécu dans la lumière et que la lumière n'est pas moins vraie que les ténèbres. Et je suis certain que cela peut être un bon livre, un livre nécessaire, celui qui ferait tenir ensemble ces deux pôles : une longue aspiration à l'unité, à la lumière, à l'empathie, et la puissante attraction opposée de la division, de l'enfermement en soi, du désespoir. »
Emmanuel Carrère parle du yoga, de la méditation, il parle des réfugiés, du terrorisme, il parle de feu son éditeur, de ses livres, il parle de lui, il parle de la vie, et son récit m'a parlé.  

« Si tu fais advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu n'auras pas fait advenir te tuera. » Évangile apocryphe de Thomas

« « Venez, voyez », dit le Christ aux gens qui ont entendu à son sujet toutes sortes de rumeurs contradictoires, et cela me semble être toujours la meilleure politique : venir voir, avec le moins de préjugés possible ou en ayant, au moins, conscience de ces préjugés. »

« Je bénis le hasard du voisinage qui m'a fait atterrir au dojo de la Montagne, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, plutôt que dans un de ces groupes new age qui commençaient à se multiplier, où on vous incitait à ouvrir vos chakras en brûlant des bâtonnets d'encens. »

« Il faut avoir ouvert le bassin, ouvert la poitrine, ouvert les épaules, avoir aligné les bandhas, aligné les chakras, maîtrisé toutes les techniques de pranayama, et alors seulement cette grande chose mystérieuse et transformatrice qu'est la méditation vient d'elle-même. Tout ce qu'on a fait avant ne visait qu'à la rendre possible. Quelqu'un qui se présente dans une école de yoga Iyengar en demandant naïvement si en plus des postures on va faire un peu de méditation, on le regarde avec indulgence mais tout de même comme un demeuré. On lui explique gentiment que ce que les gurus à la mode et les livres de développement personnel appellent méditer ou rien, c'est du pareil au même : si on n'a pas fait le long travail préparatoire, on peut passer des milliers d'heures sur un zafu à se concentrer sur sa respiration ou sur l'espace entre ses sourcils, on pourrait aussi bien faire la sieste. »

« Nous buvions beaucoup, au temps des étés à l'Arcouest, et les amis qui venaient buvaient pas mal aussi. Moins toutefois que Jean-François Revel, que nous croisions au Codec de Paimpol, poussant son caddie exclusivement rempli de bouteilles de pinard, lui-même apoplectique, sans cou, renfrogné, et avec ça capable encore d'écrire des livres éblouissants d'intelligence acerbe et de lucidité. Je n'en connais pas de meilleur sur Proust, pas de vues plus justes, ni plus orwelliennes, sur le totalitarisme et l'obscénité des intellectuels de gauche, et j'aime que le même homme ait cultivé, comme Simon Leys dont il partageait l'indépendance d'esprit, de si diverses curiosités. Je ne me doutais pas que sa merveilleuse anthologie de la poésie française, trente ans plus tard, me sauverait pratiquement la vie. »

« Méditer bourré, c'est absurde, je suis d'accord, mais je me persuadais alors que j'observais mon ivresse. Car l'intérêt de la méditation - ce pourrait être une seconde définition -, c'est de susciter en soi une espèce de témoin qui espionne le tourbillon de vos pensées sans se laisser emporter par elles. Vous n'êtes que chaos, confusion, marmelade de souvenirs et de peurs et de fantômes et de vaines anticipations, mais quelqu'un de plus calme, à l'intérieur de vous, veille et fait son rapport. Évidemment, l'alcool et les drogues font de cet agent secret un agent double, pas fiable du tout. Pourtant je continuais, j'ai toujours plus ou moins continué et si je m'obstine à écrire ce livre, ma version à moi de ces livres de développement personnel qui marchent si bien en librairie, c'est pour rappeler ce que disent rarement les livres de développement personnel : que les pratiquants d'arts martiaux, les adeptes du zen, du yoga, de la méditation, de ces grandes choses lumineuses et bienfaisantes que j'ai toute ma vie courtisées, ne sont pas forcément des sages ni des gens calmes, apaisés et sereins, mais quelquefois, mais souvent, des gens comme moi pathétiquement névrosés, et que ça n'empêche pas, et qu'il faut, selon la forte phrase de Lénine, « travailler avec le matériel existant », et que même s'il ne vous conduit nulle part on a raison malgré tout de s'obstiner sur le chemin. »

« La santé psychique, selon Freud, c'est d'être capable d'aimer et de travailler, et depuis bientôt dix ans j'en étais à ma grande surprise devenu capable. »

« Freud a une seconde définition de la santé psychique, aussi éclatante que la première : c'est qu'on n'offre plus de prise au malheur névrotique, seulement au malheur ordinaire. Le malheur névrotique, c'est celui qu'on se fabrique soi-même, sous une forme affreusement répétitive, le malheur ordinaire que vous réserve la vie sous des formes aussi diverses qu'imprévisibles. Vous avez un cancer, ou, pire encore, un de vos enfants a un cancer, vous perdez votre travail et tombez dans la misère : malheur ordinaire. Pour ma part, j'ai été très épargné par le malheur ordinaire : pas de grand deuil encore, pas de problème de santé ni d'argent, des enfants qui font leur chemin, et j'ai le rare privilège de faire un métier que j'aime. Pour ce qui est du malheur névrotique, par contre, je ne crains personne.  »

« La visée de l'art n'est pas la décharge momentanée d'une sécrétion d'adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d'une vie entière, d'un état de quiétude et d'émerveillement. » Glenn Gould

« [...] c'est cela, la révolution, une des révolutions de la méditation. Au lieu de considérer avec animosité des pensées dont on n'est pas trop fier, au lieu de chercher à les éradiquer, on se contente de les observer sans en faire un drame. Parce qu'elles existent, parce qu'elles sont là. Ni vraies ni fausses, ni bonnes ni mauvaises : de micro-événements psychiques, des bulles à la surface de la conscience. Si on les envisage ainsi, sans même qu'on s'en rendre compte elles perdent de leur empire et de leur nocivité. Ne pas les juger, ses propres pensées, pas plus que son prochain. Les prendre pour ce qu'elles sont, les voir comme elles sont. Oui, c'est une troisième, et peut-être la plus juste, définition de la méditation : voir ses pensées comme elles sont. Voir les choses comme elles sont. »

« Il a 300 articulations, le corps. La circulation sanguine mobilise 96 000 km d'artères, de veines et de vaisseaux sanguins. Il y a 16 000 km de nerfs. La surface des poumons, dépliée, est celle d'un terrain de foot. Le yoga, petit à petit vise à faire connaissance avec tout cela. À le remplir de conscience, d'énergie, de conscience de l'énergie. On ne s'en doute pas quand on va s'inscrire à un cours pour la première fois. On en attend d'être en meilleure santé, et plus calme. On en attend de gagner un peu de profondeur stratégique [...] Face aux agressions de l'extérieur, chacun a plus ou moins de capacité de repli, plus ou moins de profondeur stratégique. Meilleure santé, calme, profondeur stratégique, on obtiendra tout cela en faisan du yoga, mais ces bienfaits ne sont que retombées, avantages collatéraux. Sans forcément le savoir, et même si on s'en tient comme moi à des chemins faciles, dans la montagne à vaches, on est en route vers autre chose. »

« Quant à observer sa respiration sans que l'observation la change, ça n'est pas difficile, c'est impossible. C'est impossible mais on y tend. On est là pour ça. »

« Le yoga est une machine de guerre contre les vritti, c'est-à-dire les mouvements qui agitent le mental : clapot, houle, vagues, courants profonds, coups de vent ou bourrasques qui rident la surface de la conscience. Pensées parasites, incessant bavardage qui nous empêchent de voir les choses comme elles sont : vipassana. »

« Toute personne qui pratique un art martial comprend à un moment ou à un autre qu'il ne s'agit pas de réussir une performance mais de faire advenir quelque chose à l'intérieur de soi. D'éroder l'ego, l'avidité, l'esprit de conquête et de compétition, d'éduquer sa conscience pour lui donner accès à la réalité sans filtre, aux choses comme elles sont. Tout ce à quoi on s'applique avec sérieux et avec amour, du kung-fu à l'entretien des motocyclettes, peut être qualifié de yoga. »

« Le jour va vers le crépuscule, la nuit vers l'aube, yin est un yang en germe, yang un yin en devenir, et nous sommes pris dans les courants de cette incessante métamorphose. Il est vain de leur résister mais utile de les reconnaître et quelquefois possible de les anticiper. Ça aide à vivre d'avoir conscience que tout moment est un passage, que l'apogée annonce le déclin, et la défaite la victoire future. C'est utile quand la vie vous sourit de savoir qu'elle va vous passer à tabac et quand on tâtonne dans les ténèbres que la lumière va revenir. Ça donne de a prudence, ça donne de la confiance. Ça aide à relativiser ses états d'âme. Du moins ça devrait. »
«  Ma vie que je croyais si harmonieuse, si bien fortifiée, si propice à l'écriture d'un essai souriant et subtil sur le yoga, courait en réalité au désastre, et ce désastre n'est pas venu de circonstance extérieures, cancer, tsunami ou frères Kouachi qui sans crier gare donnent un coup de pied dans la porte et abattent tout le mon à la kalachnikov. Non, el est venu de moi. Il est venu de cette puissante tendance à l'autodestruction dont présomptueusement je me croyais guéri et qui s'est déchaînée comme jamais et qui m'a toujours chassé de mon enclos. »

« Si obsédé que soit Emmanuel Carrère par la perte, la violence et la folie, ses livres s'acheminent toujours vers une fin où surgit un espace de joie. Leur force est d'être écrits par quelqu'un qui sait ce que cette joie coûte. » extrait d'un article sur Emmanuel Carrère écrit par Wyatt Mason. 

« J'ai beaucoup répété qu'il faut respecter ses souffrances, ne pas les relativiser, que le malheur névrotique n'est pas moins cruel que le malheur ordinaire, mais quand même : rapporté à l'arrachement qu'on vécu et que vivent ces garçons de seize ou dix-sept ans, un type qui a tout, absolument tout pour être heureux et se débrouille pour saccager ce bonheur et celui des siens, c'est une obscénité que je me vois mal leur demander de comprendre et qui donne raison au point de vue de mes parents selon lequel, pendant la guerre, on n'avait pas tellement le loisir d'être névrosé. »
Page 336 du roman
Martha Argerich joue la Polonaise de Chopin,
et lui fait entrevoir le paradis l'espace de cinq secondes, 
de 5'30'' à 5'35''. 
« Par procuration, mais accès. On sait qu'il existe. »
« Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur. 
»
Louise Labé, Sonnets

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression.
La méditation et le terrorisme. 
L’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. 
Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant : elles vont ensemble.

Éditions P.O.L, août 2020
392 pages