Affichage des articles dont le libellé est Quidam éditeur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Quidam éditeur. Afficher tous les articles

mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages 

mercredi 24 juin 2026

Taqawan ★★★★☆ d'Éric Plamondon

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Cette phrase de la quatrième de couverture donne immédiatement le ton de Taqawan.

Je ne connaissais rien ou presque des événements survenus en 1981 dans la réserve mi'gmaq de Restigouche. Éric Plamondon s'appuie sur cette page méconnue de l'histoire québécoise pour construire un récit aussi instructif que percutant.

Sous couvert d'un fait divers sordide et révoltant, il nous entraîne dans une multitude de sujets. Le saumon, la Gaspésie, les peuples autochtones, le colonialisme, le racisme, le poids des mots, la notion de territoire ou encore la transmission. Même Céline Dion trouve sa place dans ce récit singulier.
J'ai été frappée par la richesse de ces courts chapitres qui, les uns après les autres, éclairent un pan de l'Histoire et révèlent les mécanismes d'une domination installée depuis des siècles. L'auteur montre comment un peuple a été dépossédé de ses terres, de ses ressources et parfois même de son identité, tout en continuant à résister.
J'ai également été sensible aux passages consacrés au rapport des Mi'gmaq à la nature. Leur vision du monde, fondée sur l'équilibre et le respect du vivant, entre en résonance avec les réflexions que le roman porte sur l'avidité humaine et ses conséquences.

Dense sans être difficile d'accès, Taqawan est un livre qui interpelle autant qu'il instruit. Une lecture qui invite à regarder autrement une histoire trop souvent racontée du seul point de vue des vainqueurs.
Et qui donne vraiment tout son sens à cette phrase citée en tout début de chronique.


« « Un Indien ne s'agenouille devant personne. » Alors les forces de l'ordre redoublent de coups, s'enragent et deviennent vicieuses. Quand les chiens sont lâchés, quand on donne le feu vert à des sbires armés en leur expliquant qu'ils ont tous les droits face à des individus désobéissants, condamnables, délinquants, quand on fait entrer ces idées dans la tête de quelqu'un, on doit toujours s'attendre au pire.
L'humanité se retire peu à peu. Dans le feu de l'action, la raison s'éteint. Il faut savoir répondre aux ordres sans penser. Dans les contrats d'engagement de certaines unités spéciales, des clauses obligent le signataire à éliminer les membres de sa propre famille si on lui en donne l'ordre. Des hommes tueront leurs propres enfants si on les leur désigne d'un coup de menton.
Alors quand on lâche une bande de gars de Québec dans une réserve, ça finit avec des côtes cassées et des épaules luxées - au mieux. »

« Ce n'était qu'un rêve
Ce n'était qu'un rêve
Mais si beau qu'il était vrai
Comme un jour qui se lève

C'est ainsi que Céline Dion a fait irruption dans le Québec des années quatre-vingt. C'est sa mère qui a écrit les paroles de la chanson, des mots si poignants, une poésie si troublante, débordante de harpes, d'hirondelles et de gentils papillons ! Trois ans plus tard, le 10 septembre 1984, Céline a seize ans et chante "Une colombe est partie en voyage" devant le pape Jean-Paul II au Stade olympique de Montréal. Ce sera la consécration. Mais le 19 juin 1981, pendant que des milliers de Québécois regardent Céline à la télé pour la première fois, des centaines d'Amérindiens fortifient les barricades autour de la réserve de Restigouche en prévision d'une seconde descente.
Ce n'est pas qu'un rêve. »

« Le père crie le nom de sa fille et le gardien répond : «Dégage, t'as rien à faire icitte. » Le gardien est armé. Le père dit qu'il cherche sa fille et le gardien lui tire une balle de .22 dans le genou droit à vingt mètres de distance. La balle traverse la rotule. Le fémur est brisé. C'est pour ça qu'il a une jambe de bois. C'est pour ça qu'il boite depuis dix ans. Il traîne dans son corps l'imbécillité d'un homme qu'on avait armé pour la défense d'un bâtiment en démolition, une école en train de disparaître. On a détruit l'école parce qu'on n'a pas réussi à faire cohabiter les enfants mi'gmaq et les enfants québécois. Ils étaient pourtant tous gaspésiens. »

« Pourquoi ? L'une des mères explique qu'ils sont venus voler les filets. Une autre répond que le gouvernement veut leur interdire de pêcher le saumon. Une troisième dit que ça a toujours été comme ça mais qu'on va s'en sortir, ils ne l'emporteront pas au paradis. Une quatrième prie la bonne sainte Anne. »

« Pendant le Moyen Âge, on défend aux meuniers et autres maîtres de moulins de bloquer entièrement une rivière. Il est obligatoire de laisser un espace de montaison pour le saumon. Celui qui ne respecte pas cette règle est passible d'emprisonnement. Et ainsi de suite, sur chaque rivière, de chaque pays, jusqu'au Nouveau Monde, quand l'homme blanc et la femme blanche font la rencontre d'un peuple qui n'a jamais eu besoin de réfréner son avidité par des lois. Depuis des millénaires, la sagesse de l'évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l'année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n'y en aura plus. »

« On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s'y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l'ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

« Les Vikings avaient peut-être réussi à y passer quelques mois froids, mais les premiers Français venus construire des maisons à Port-Royal, à Tadoussac et à Québec, seraient tous morts sans l'aide des sauvages. Océane sait cela. Son peuple a sauvé les Blancs puis les Blancs les ont peu à peu décimés. Sans réussir à les exterminer. Les réserves ont remplacé les guerres. Même contenus dans de ridicules portions de terre, ils ont survécu. Même si leur territoire, leur lieu de vie est passé de milliers de kilomètres carrés à une mince bande de quarante kilomètres carrés, ils sont toujours là. »

« GESPEG

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l'Atlantique leur a barré la route, quand l'avancée est devenue impossible, ils se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d'ailleurs allaient s'emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

« SAUVAGES

Des Indiens, ce sont des Indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde. Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens. Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. Celui qu'on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu'on traite de sauvages durant quatre siècles ? »

« LE BISON DU NORD-OUEST

Dans l'Ouest des États-Unis, au milieu du dix-neu-vième siècle, pendant qu'Herman Melville écrit Moby Dick, des hommes à cheval, armés de longs fusils, abattent les troupeaux de bisons. Pour certains, il s'agissait d'une stratégie d'élimination des Indiens. De nombreux peuples millénaires de ces contrées ayant basé leur existence sur la symbiose avec le bison, l'exterminer suffisait à faire disparaître ceux qui en vivaient. Un siècle plus tard, l'histoire de ces milliers de carcasses pourrissant au milieu des plaines du Wyoming ou du Dakota souligne la cruauté des colonisateurs. On parle désormais d'un génocide par tuerie interposée.
Dans l'Ouest, l'homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l'Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coup de barrages, de nasses et de filets jusqu'à l'épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés. »

« TOBOGGAN

En langue mi'gmaq, le mot toboggan signifie «luge». En français, le dictionnaire définit le mot micmacs ainsi : « Arrangements secrets et compliqués afin de parvenir à ses fins ; manigances, menées obscures et embrouillées dans un but intéressé. » Le terme micmac viendrait de la locution verbale du moyen néerlandais muyte maken qui signifie «faire une émeute». Cela n'a rien à voir avec le nom du peuple qui vit dans le Nord-Est de l'Amérique depuis des millénaires. Pourtant, quand les Mi'gmaq de Restigouche se révoltent en juin 1981, leur nom indien rallie l'idée de révolte de la définition française, comme si l'homonymie faisait du toboggan entre la Hollande et l'Amérique. »

« Selon lui, René Lévesque se foutait du saumon. Pourquoi se serait-il préoccupé des six tonnes annuelles pêchées dans le sud de la Gaspésie par les Indiens alors que les pêcheurs sportifs de l'Est du Canada en sortaient cent fois plus, huit cents tonnes l'an, de la Nouvelle-Écosse jusqu'à Terre-Neuve ? C'était encore pire au large des côtes. Les bateaux-usines capturaient trois mille tonnes de saumon par saison (et ça, c'était sans compter les centaines de tonnes d'autres poissons rejetés à la mer parce que trop petits ou pas assez rentables). Selon l'avocat en question, cette descente ordonnée par le ministre était un tir de semonce de Québec en direction d'Ottawa.
C'était une manière pour René Lévesque de mettre de la pression sur le gouvernement fédéral de Pierre-Elliot Trudeau. Les réserves indiennes du Canada relevant du gouvernement fédéral, s'y attaquer était une manière de remettre en cause le pouvoir central. Après l'échec du référendum québécois, Trudeau avait accé-léré les négociations pour modifier la constitution du pays et y adjoindre une charte des droits et libertés qui amoindrirait le pouvoir des provinces. On parlait du rapatriement de la Constitution, puisque le pays était une monarchie constitutionnelle toujours gérée par la couronne britannique. Donc Lévesque avait fait cette descente pour «faire chier Ottawa». Le conflit entre le Québec et le Canada s'invitait dans les affaires indiennes »

« COMME UN OS

Quand ils font griller la viande de castor sur le feu, les Mi'gmaq conservent précieusement les os de l'animal. Quand ils font cuire une outarde dans la braise, après avoir brûlé les plumes et rôti l'oiseau, ils en récoltent soigneusement le squelette. Quand ils mangent du poisson, les arêtes qui ne serviront pas d'ornements ou d'aiguilles sont minutieusement préservées. Si un chien s'empare d'un seul bout d'os, c'est un mauvais présage. Après le repas, les reliques des poissons sont rendues à la mer. Après le festin, les os du castor sont rejetés près des huttes de ses congénères. Après la mangeaille, les ailes, les cuisses, la tête, et la carcasse du grand oiseau sont remises dans la rivière ou dans le lac. C'est ainsi depuis des millénaires. Pour que les poissons reviennent, pour que les oiseaux réapparaissent, pour que les castors continuent de nourrir le peuple, comme l'orignal, le lièvre et l'ours, il faut redonner à la nature ce que la nature nous a donné. D'ailleurs, depuis que cette tradition n'est plus observée, il y a parfois dans le cours des choses comme un os. »

« TERRE NATALE

C'est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d'une communauté à un moment précis quelque part. Mais d'où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours : défendre son territoire, son identité, sa langue ? D'où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l'espèce humaine se batte et s'entretue au nom d'un lieu, d'une famille, d'une différence irréductible ? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

« J'ai peur. J'ai peur de retourner là-bas. C'est pas normal de vivre dans une réserve. »

« REVE D'ENFANT

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu'on leur avait pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. Des lois ont été votées pour qu'ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.
Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n'a pas marché. Ils n'ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L'homme blanc a voulu imposer à l'Indien en un siècle ce qu'il a mis des millénaires à développer et à intérioriser: agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon. Comment faire comprendre à un Indien la nécessité de tondre l'herbe autour de sa propriété pour que ce soit beau et propre ? Comment imposer cette idée à un cerveau sain si on n'a rien à vendre ? Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin ? On leur a donc accroché au cou l'offre et la demande, le profit, le marché. À Restigouche, le seul bien monnayable étant le saumon, alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir. Une variable d'ajustement. Le saumon, celui qu'il suffisait d'attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre. »

« Il ne faut jamais perdre de vue qu'à un pour cent près, nous sommes tous des chimpanzés. »

« La nuit des Longs Couteaux aurait lieu cinq mois plus tard, le 4 novembre, neuf provinces du Canada et le gouvernement fédéral de Trudeau ayant décidé du rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec. Cette entente, qui allait renouveler la Constitution canadienne en 1982, fut un coup dur porté aux nationalistes québécois mais, en revanche, une victoire pour les autochtones, qui se voyaient reconnaître leurs droits ancestraux et leur statut de peuples distincts.
Comme le dirait plus tard Lucien Lessard, le ministre responsable de la guerre du saumon et des raids à Restigouche : « Pour être un peuple, il faut avoir sa langue, sa culture et sa terre... » »

Quatrième de couverture

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s'emparer des filets des Indiens mig'maq. Émeutes, répression et crise d'ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l'immensité d'un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source...
Histoire de luttes et de pêche, d'amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d'un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Éric Plamondon est né à Québec en 1969 et vit dans la région de Bordeaux depuis une vingtaine d'années. Il est l'auteur de la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S.

Éditions Quidam Éditeur,  janvier 2018
208 pages
Prix France-Québec 2018 / Prix des chroniqueurs 2018 -Toulouse Polars du Sud / Honneur 2018 de la Cause littéraire / Prix Lire à La Suze 2019 / Prix 2019-2020 des lycéens et apprentis Région PACA / Grand Prix du livre audio Polar Plume de paon 2021 

mardi 20 octobre 2020

Le Répondeur ★★★★★♥ de Luc Blanvillain

Un régal !
Un imitateur, « particulièrement doué pour les voix méconnues, oubliées, les premiers ministres de la quatrième république, les chanteuses rive gauche, les animateurs de l'ORTF. Il pratiquait l'imitation de niche. », et dont la carrière a du mal à décoller, est recruté par un éminent romancier français,  Mr Chozène, "goncourisé" de surcroît, pour être son répondeur, le temps pour lui de se consacrer pleinement à l'écriture de son prochain roman. 
Baptiste, le Répondeur, a la charge de gérer les appels provenant du téléphone portable de Mr Chozène. Avec l'aide d'une bible mentionnant les choses à savoir sur telle ou telle personne, Baptiste devient son ombre, incarne la vie de ce romancier qu'il a du mal à appeler par son prénom et finit par prendre forcément quelques libertés...qui le conduisent ainsi que le lecteur à des situations inattendues, souvent drôles, un peu tragiques parfois. 
Pas évident de jouer la comédie surtout quand ses propres sentiments rentrent en jeu, pas évident de ne pas être tenter de vouloir interférer pour le meilleur, mais peut-être pour le pire aussi...Un jeu de dupes réjouissant. 
On rit et on réfléchit avec Luc Blanvillain et son répondeur. L'auteur nous interpelle sur la communication à l'heure de "la puissance pérorante du rhizome numérique", sur l'amour à porter de caresses que l'on ne voit pourtant pas, sur le pouvoir des mots...
Un scénario improbable, une plume érudite, exquise, une histoire déjantée et un moment de lecture mémorable !
Franchement, la plume est un délice et un roman caméléon qui fait sourire ! À ne pas bouder. Assurément !

«  En vérité, tout, je vous assure, peut, absolument, répondre à tout : c'est le grand kaléidoscope des mots humains. Étant donnés la couleur et le ton d'un sujet dans l'esprit, n'importe quel vocable peut toujours s'y adapter en un sens quelconque, dans l'éternel à peu près de l'existence et des conversations humaines. - Il est tant de mots vagues, suggestifs, d'une élasticité intellectuelle si étrange ! et dont le charme et la profondeur dépendent, simplement, de ce à quoi ils répondent ! »
En exergue Villiers de l'Isle-Adam, L’Ève future

INCIPIT
«  Baptiste soupira. Il avait encore massacré François Hollande.
C'était toujours pareil. Il n'était pourtant pas dur à faire, Hollande. Chez lui, dans l'intimité, Baptiste y parvenait parfaitement. Il suffisait de se figurer un fauteuil de cuir épais, des ongles sur les accoudoirs, et c'était parti. Il avait tenté d'expliquer plusieurs fois sa méthode, à ses parents d'abord, puis à d'autres artistes. Les plus polis faisaient semblant de comprendre mais apparemment, il était totalement atypique. Aucun autre imitateur n'avait besoin de se concentrer sur des images mentales pour s'approprier des voix. Ils s'entraînaient plutôt à la façon des chanteurs, parlaient tessiture et tonalité, travaillaient au casque. Lui, il écoutait la personne jusqu'à ce qu'une représentation figurative ou abstraite se forme dans son esprit et s'y fixe. Pour Balladur, une oseraie sous la lune, pour Françoise Hardy deux hélicoptères, une mare pâle pour Zidane et ainsi de suite. Après quoi, il reproduisait le phrasé, les intonations avec un réalisme étonnant. Peut-être, avait un jour suggéré un médecin, une forme d'imaginaire sonore synesthésique. »

« Baptiste savait, en bon imitateur, que les paroles sont essentiellement constituées de silences. Ceux de Chozène étaient très beaux, offrant aux mots un écrin velouté. »

«  À peine sorti de l'adolescence, il possédait une conscience aiguë de la finitude et de l'urgence. Il savait que des vies entières pouvaient se dérouler sans événement. Celle de ses grands-parents, qui habitaient dans une petite ville de Cher, était rythmée par la télé, le jardin, l'ouverture et surtout la fermeture des volets électriques, à heures fixes, été comme hiver. Le ronronnement des volets électriques lui avait déclenché très tôt des crises d'angoisse, quand, par malheur, on l'envoyait passer quelques jours chez eux, pour les vacances. Vivre à Paris, pour lui, signifiait fuir le vide, laisser loin derrière lui le cauchemar des périphéries, des dimanches passés à errer avec quelques potes sans relief dans les rues désertes des zones pavillonnaires. »

«  - Monsieur Chozène, je relisais encore, le bel entretien que vous avez accordé au Monde des Livres.    Voix chaude et profonde, avec des notes de caramel, ton nostalgique teinté d'humour complice, connivence balayant la mesquinerie des détails, des processus, des enchaînements fortuits d'événements contingents pour caresser l'essentiel, à savoir que cet homme, Gabriel Husson, était votre ami, devait l'être, le serait, qu'il vous comprenait mieux que tous les autres, que si, d'aventure, l'occasion vous était fournie de visionner en sa compagnie votre film préféré , vous réprimeriez ensemble la même larme bouleversée devant votre scène fétiche, celle qui vous a révélé, à vingt ans, la nature profonde et mystérieuse de l'Art. Que la vie ne vous ait pas encore fourni l'occasion de vivre ce moment relevait de l'injustice ontologique. »

« Il s'agissait d'amour. Certes, Baptiste n'avait jamais bien compris la casuistique qui distinguait le sentiment amoureux de l'attirance érotique ou de la complicité sensuelle. Pour lui, l'amour, c'était du bloc, du vrac, de l'authentique. »

«  Baptiste songea que, sous une fausse identité, il venait de courtiser une femme inconnue en rêvant d'une autre.
Le modèle, peut-être, de toutes les histoires d'amour. »

« - Et, comme d'habitude, tu ne me diras rien. Ou plutôt si, tu laisseras transsuder quelques informations sibyllines qui m'aiguiseront l'appétit jusqu'à la parution. »

«  Tandis que Gus s'adonnait avec une évidente volupté aux délices urticants de la coprolalie, Baptiste s'efforça de réfléchir calmement. Il possédait une expérience assez modeste de l'irréversible. Il se rendit compte que, jusqu'alors, il s'était arrangé pour n'accomplir que des actes résiliables, se ménageant toujours une issue de secours. Peut-être même fallait-il discerner, dans cette anticipation systématique du repli, l'origine de sa vocation d'imitateur. Contrefaire la voix d'autrui revenait à ne jamais agir en son nom propre. »

«  Elsa lui fit le portrait d'un homme - elle chercha longtemps le mot sans cesser de frotter sa feuille - exaspéré. Fâché en permanence, contrarié par le mouvement même du monde, par l'insouciance de ses habitants, tracassé par on ne savait exactement quel scandale, ou plutôt si, par l'égoïsme foncier des humains, par leur petitesse, leur insouciance métaphysique, leur incurie, leur incorrection, leur incroyable vanité. La vie n'était vivable qu'à la condition de la détester, toute manifestation de joie, tout oubli provisoire de notre néant avait le don de le mettre hors de lui, inaugurait une longue période de bouderie dont on n'était jamais certain d'être vraiment sorti, les rancoeurs s'accumulaient, les contrariétés, rappelées au détour de remarques fielleuses qui formaient, à force, une interminable chronique de l'irrémissible. »

« C'est un portrait à charge d'où il ressort que je suis un individu grincheux, terriblement égoïste, vaniteux et alcoolique. Entre autres. Un massacre à la tronçonneuse sous les dehors d'une attaque à fleurets mouchetés. »

« Baptiste avait souvent envisagé cette question de la célébrité.  À certains égards, il lui fallait même reconnaître qu'il l'avait désirée. Mais il n'avait jamais fait l'effort de se la représenter, de s'en figurer les implications. Né à la fin du XXème siècle, il avait intégré l'idée qu'elle constituait un état sans contour net ni causes précises. Il y avait eu une époque, déjà terriblement lointaine, son enfance ou celle de ses parents, au cours de laquelle elle était perçue comme la récompense publique d'un mérite, d'un talent. Il y avait eu des scientifiques célèbres, des écrivains célèbres puis des acteurs, des chanteurs, des mannequins célèbres.
Ensuite, progressivement, étaient apparues les célébrités.
En inversant les causalités, la renommée s'était quintessenciée. On n'était plus célèbre parce qu'on avait tourné dans un film. On devenait acteur parce qu'on était célèbre. »

«  Il n'y avait, strictement, rien à ajouter. À la limite, qu'un auteur ait poussé aussi loin le désir d'isolement, qu'il ait eu recours à un procédé finalement si romanesque redorait le blason de la littérature. Cette histoire pouvait s'interpréter comme une allégorie, une fable édifiante opposant le monde muet du livre au bourdonnement des temps moderne.
C'était sans compter sans l'incroyable puissance pérorante du rhizome numérique, l'imagination des commentateurs et l'énergie des trolls. »

« Elle se considérait comme une de ces petites femmes d'âge normal, jolies, certes, mais qu'est-ce que ça veut dire, pas plus gentilles que ça, pas moins non plus, avec leurs souvenirs d'enfances, leur soif d'indépendance, leur résistance à l'injonction génésique, leur peur d'hypothéquer l'avenir en devenant mère, ou en ne le devenant pas, selon les jours. »

Quatrième couverture

Baptiste sait l’art subtil de l’imitation. Il contrefait à la perfection certaines voix, en restitue l’âme, ressuscite celles qui se sont tues. Mais voilà, cela ne paie guère. Maigrement appointé par un théâtre associatif, il gâche son talent pour un quarteron de spectateurs distraits. Jusqu’au jour où l’aborde un homme assoiffé de silence.

Pas n’importe quel homme. Pierre Chozène. 
Un romancier célèbre et discret, mais assiégé par les importuns, les solliciteurs, les mondains, les fâcheux. Chozène a besoin de calme et de temps pour achever son texte le plus ambitieux, le plus intime. Aussi propose-t-il à Baptiste de devenir sa voix au téléphone. Pour ce faire, il lui confie sa vie, se défausse enfin de ses misérables secrets, se libère du réel pour se perdre à loisir dans l’écriture.
C’est ainsi que Baptiste devient son répondeur. À leurs risques et périls.

Éditions Quidam éditeur, janvier 2020
253 pages  
Sélectionné pour le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs (non décerné)
Finaliste du Prix Orange du Livre 2020