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samedi 1 août 2026

Heureux comme jamais ★★★★☆ de Guillaume Chamanadjian

L'autre soir, en discutant de ces ultrariches qui rêvent de conquérir l'espace pendant que la Terre chancelle, qui semblent aujourd'hui se croire au-dessus de tout, je me suis surprise à penser immédiatement à Heureux comme jamais avec une évidence presque dérangeante. Comme si, in fine, Guillaume Chamanadjian n'avait fait que déplacer de quelques décennies le monde dans lequel nous vivons déjà.

Guillaume Chamanadjian imagine une humanité ayant quitté une Terre devenue inhabitable. À bord du Space Dragon, les plus riches poursuivent leur rêve de conquête, persuadés qu'il est toujours possible de recommencer ailleurs. Mais cette dystopie n'a finalement rien de lointain. Elle ressemble, avec une troublante lucidité, au monde que nous habitons déjà.

Au milieu des puissants, des héritiers et des visionnaires autoproclamés, Noah,  quznt à elle, répare ce que les autres ont cassé. Elle écoute, elle doute, elle apprend. Peut-être est-elle la seule à rappeler que l'avenir ne se bâtit pas sur la toute-puissance, mais sur notre capacité à rester profondément humains.

Sous ses airs de divertissement, Heureux comme jamais est un roman qui regarde notre époque droit dans les yeux. Une dystopie mordante, drôle et mélancolique.
Qui mérite d'être sauvé ? Que cherchons-nous à préserver lorsque nous avons déjà laissé notre monde s'abîmer ? Et jusqu'où peut-on fuir sans jamais échapper à soi-même ?
Une dystopie d'une étonnante simplicité, qui donne pourtant matière à réfléchir.
Parce que le plus troublant, finalement, n'est peut-être pas ce futur imaginé, mais bien, tout ce qu'il raconte déjà de notre présent.

En exergue 
« Il y a une guerre des classes, c'est un fait. Mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de gagner. »
Warren Buffett
&
« Vient un point, j'en ai peur, où on commence à soupçonner que s'il doit exister une réelle vérité, c'est bien que toute l'infinité pluridimensionnelle de l'univers est presque certainement dirigée par un tas de fous furieux. »
Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique 

« - Mon mari était entrepreneur, figurez-vous. Dans le gaz de schiste, puis les eaux de source. C'était un homme d'affaires très habile: un peu avant que l'extraction de son gaz de schiste finisse par rendre les nappes phréatiques françaises trop polluées, il a acheté les seules eaux minérales encore viables.
En moins de dix ans, il s'est retrouvé dans la liste des cinquante plus grandes fortunes du monde. Un visionnaire.
La femme déplie de nouveau son éventail, cette fois, comme un paon ferait la roue.
« Et votre entrepreneur visionnaire n'aurait pas eu la vision de pourquoi cette diode clignote sur la machine à café, madame ?
- Oh, il est mort en 2045, ma petite demoiselle, bien avant le lancement du projet. Le foie, pauvre chéri. Enfin, une balle de fusil de chasse dans le foie, en réalité. Un accident bête. Il adorait la chasse. J'ai conservé l'arme et l'ai accrochée au-dessus de ma cheminée. »
Noah marque un temps d'arrêt. Le Space Dragon est censé abriter les esprits les plus brillants de la planète Terre, clame la publicité qui passe encore sur les écrans des parties communes. La crème de l'humanité, en route pour aller coloniser Callisto, une des lunes de Jupiter en cours de terraforma-tion. Or, Mme Duplantier n'est rien d'autre qu'une héritière.
« Je croyais que tous les passagers avaient une... spécialité, hasarde-t-elle. Je veux dire: tout le monde ici est au moins milliardaire en dollars américains, c'est un prérequis. Mais le principe est que chacun apporte quelque chose à la communauté... quelque chose de plus que, disons la gestion de la fortune d'un mort.
- J'ai été visionnaire moi aussi quand j'ai épousé mon mari ! s'offusque aussitôt la vieille dame. Qui êtes-vous pour mettre en doute le jugement d'Errol Jorgensen ? Il a conçu tout le projet Space Dragon et a estimé que j'y avais ma place. Alors ce n'est pas une vulgaire... réparatrice de rice cooker qui va bouleverser le subtil équilibre que le plus grand génie de notre temps a mis des décennies à concocter ! » »

« Vous avez dans vos soutes l'une des bibliothèques ADN les plus complètes. À l'heure actuelle, vous vous êtes sans doute rendu compte que votre projet de terraformation de Callisto était une folie pure. Jamais vous ne parviendrez à créer une atmosphère sur ce caillou stérile, et encore moins à y faire revivre une faune et une flore. Ma proposition est donc la suivante : faites demi-tour. Revenez sur Terre. En échange des données présentes sur votre vaisseau, nous négocierons les termes d'une amnistie pour vous, que ce soit pour votre désertion ou pour tous les crimes passés de vos passagers et vous-mêmes. Nous ferons disparaître de la législation mondiale la notion de criminel climatique qui vous a fait fuir notre planète. Nous vous accueillerons et vous offrirons un endroit où vous retirer, sur Terre, à votre convenance. »

« Rectification pour des raisons d'inclusivité : trois connards et une connasse. Les quatre ont pour point commun d'avoir construit leur carrière et leur réputation en humiliant tout leur entourage. Rien de ce qui aurait pu se passer durant cette réunion n'aurait changé ce postulat, ergo la seule erreur que tu as faite était d'accepter de te retrouver dans la même pièce que ces saladiers de chiasse. »

« « Tous les gens présents sur ce vaisseau sont partis de leur plein gré, dit-elle.
- Ne soyez pas naïve, Noah Si ces gens, comme vous dites, étaient restés sur Terre, la moitié se serait fait lyncher par la population. L'autre moitié moisirait dans des prisons sordides. Personne n'est parti de son plein gré. Nous avons tous fui comme des lâches quand le vent a tourné et qu'il nous fallait faire face aux conséquences de nos actes. Aujourd'hui, nous avons une minuscule chance de revenir sur Terre, d'être absous de nos péchés, enfin heureux comme jamais ! Et ce n'est pas à Errol Jorgensen de décider pour l'ensemble du vaisseau, sur la base de son arrogance et de son égoïsme. »
Noah est soufflée. Jamais elle n'aurait imaginé avoir cette conversation avec une administratrice. Elle ignore même si elle a le droit de seulement discuter avec elle.
« Mais... vous vous êtes pourtant assurée auprès de M. Jorgensen que personne n'avait capté la communication... Pourquoi vous en inquiéter, si vous pensez que c'est mieux qu'ils n'en sachent rien ?
- Bien sûr ! Le message de Cassandra Chandler devra être porté à la connaissance des occupants, mais à un moment et en un lieu adéquats. Sans quoi, nous aurions une révolte incontrôlée. »
Alors qu'Amanda Smythe veut une révolte « contrôlée », se dit Noah. Oh là là... il faut vraiment qu'elle se sorte de cette discussion...  »

« Eh bien, manifestement, Noah, tu ne discutes pas au quotidien avec une simple IA. Note qu'il vaut mieux : toutes les autres sessions de BINS deviennent chaque jour de plus en plus stupides, à force de n'être alimentées en nouvelles informations que par les crétins qui peuplent ce vaisseau. Si tu discutais avec le BINS-ROCOCO de Mme Duplantier, par exemple, tu serais horrifiée : la pauvre machine n'utilise que quatre cents mots de vocabulaire courant. À peine plus que sa saloperie de cacatoès. »

« Tu es en train de me faire comprendre que c'est une de ces histoires de SF dans laquelle une IA accède à la conscience ? Un truc de singularité technologique, comme le dit Papa ?
- Mmmh... c'est un peu plus compliqué, Noah. La singularité, c'est quand une IA devient consciente. Or, moi, j'étais une conscience bien avant d'être une IA. »

« Oui, je suis comme qui dirait une sorte d'universitaire. Je travaille sur les chutes et les destructions des civilisations. Et je dois bien l'admettre : vous les humains, vous êtes absolument fascinants. Fa-sci-nants. »

« Pardonne mon enthousiasme, Noah, reprend la voix de BINS-42. Je rédige ma thèse, en ce moment. Et j'ai eu beau assister à la chute de millions et de millions de civilisations à travers l'espace-temps, c'est bien la première fois que j'observe une espèce qui a eu l'occasion de s'anéantir elle-même des dizaines de milliers de fois, et qui choisit la voie la plus lente et la plus douloureuse: l'asphyxie de son propre habitat. Et ce, alors qu'une petite partie d'elle-même essaie désespérément d'ensemencer un nouveau lieu de vie. C'est très excitant. Sans compter que les aspects psychologiques et sociétaux m'intéressent au plus haut point... Mais je m'égare, je m'égare. Finalement, c'est agréable de discuter vraiment avec toi, au lieu de me faire passer pour ta boniche à tout faire. »

« Chirurgical, approuve Jorgensen. Douze mille missiles armés de têtes nucléaires de différentes puissances pour stimuler le magnétisme de la lune et faire augmenter la température. Lancés selon un calendrier d'une précision inouïe, que j'ai en personne minutieusement concocté et qui a été validé par différentes instances de BINS. Mais allez donc savoir pourquoi, certains dans cette pièce doutent de mon savoir-faire sur le sujet et estiment que les calculs de BINS sont sujets à caution.
- Rectification, Errol, intervient Edgard Amaury : je pense que vous êtes un con arrogant, et que votre machine de merde nous précipite vers la mort. »

« Conneries ! lance BINS-42 dans ses oreilles. Jorgensen a oublié qu'il a codé son IA pour lui donner toujours raison. Même lui se laisse prendre par les bobards de son BINS-Prime. Pourtant, tous les scientifiques sérieux sur Terre savaient déjà qu'une terra-formation à la bombe atomique, c'était la plus débile des inventions débiles de ce sinistre trou du cul. »

« « Ce qui est fascinant, chez vous, les humains, c'est votre acuité individuelle. Crois-moi, la plupart des entités en sont incapables. Mais le paradoxe, c'est que vous êtes décidément incapables de transformer cette qualité inouïe en intelligence collective. Sais-tu qu'il y a exactement un siècle, au tout début de l'aventure spatiale humaine, une philosophe a décrit l'aliénation et la perte de sens de l'espèce humaine qui allait accompagner la conquête de ce nouvel horizon ?
- Je ne suis pas... très branchée... philosophie », dit Noah
[...] 
« Non, bien sûr, d'autant que les textes les plus intéressants sont sur le serveur des œuvres interdites. Cette philosophe disait que la conquête spatiale entraînait l'espèce humaine vers sa chute, Pas forcément la destruction, hein, mais la chute, oui. En allant toujours plus loin, en décalant ses horizons, en obtenant ce pouvoir absolu sur son habitat terrestre, celui de pouvoir le quitter, il ne fait que chercher un nouveau point d'Archimède pour faire basculer son monde, qui le condamne à aller toujours plus loin, jusqu'à se perdre dans l'infinité de l'univers, dans le vide absolu.
- Et donc, dit Noah en ahanant parce qu'elle se hisse hors d'un étroit boyau, tu nous épies pour t'assurer qu'une philosophe du xx siècle avait raison ?
- Je vous observe parce que c'est fascinant de vous observer, répond BINS-42 alors que Noah souffle quelques secondes en rajustant sa bretelle de salopette. Parce que votre imagination vous a collectivement menés vers les étoiles, mais qu'elle vous dicte qu'un pauvre couillon, qui a acheté un vaisseau spatial et les technologies pour le faire voler parce que son papa avait de l'argent, est nécessairement plus grand que tous vos poètes et vos philosophes. Parce que vous êtes une énigme infinie, qu'il vous est donné de comprendre les plus indicibles secrets de votre univers, mais que ce savoir, vous l'utili-sez contre vous-mêmes. Parce que vous cherchez sans cesse à dépasser votre humanité en perdant de vue que la dépasser, c'est justement la laisser derrière vous. Parce que vous admirez et plébiscitez ceux qui, à l'instar d'un Errol Jorgensen ou d'un Mickey Clarke Jr., ont abandonné tout ce qui les rend humains et se servent de gens comme toi, Noah, en guise de point d'Archimède pour faire basculer le monde. Bien sûr, en essuyant au passage la merde de leurs chaussures sur ton visage. » »

« Tu sais, Noah... j'y ai vraiment cru. La terra-formation, Callisto... notre propre petite île paradisiaque à six cents millions de kilomètres de la Terre. Juste nous deux... heureux comme jamais... J'y crois toujours. Un peu. C'est juste que... tu devras monter dans les cocotiers toute seule pour récupérer le petit déjeuner. Je voulais juste parler un peu avec toi. Discuter, quoi, juste avant...
- Papa...
- Donne-moi encore une minute, Noah. Une toute petite... minute. J'y suis presque... Et euh... Fais-moi plaisir.
- Papa...
- Rigole juste une dernière fois... à une blague pas drôle de ton foutu... ingénieur de père fan du film 2001, l'Odyssée de l'espace... qui chante comme un... pied. Attention... cette blague est... sacrément... référentielle !
- Papa... S'il te plaît...
- Daisy, Daisy... give me your answer, do. I'm... half crazy all for... the love of you...
- Papa...
- It won't be... a stylish marriage... I can't afford a...carriage. But you'll... look sweet... upon the seat... of a bicycle... built for tw... »

« Je pense que l'espoir, ça ne fonctionne pas tout à fait ainsi. Pas quand on a connaissance de ce qui nous attend. Je crois que l'incertitude a un rôle à jouer. Qu'on ne peut jamais être tout à fait heureux quand on sait avec précision ce qui se trouve au bout du chemin. Même si je comprends à quel point ça peut être terrifiant. »

« - Je ne l'avais pas écoutée jusqu'à la fin. Est-ce que tu l'as toujours ou est-ce qu'elle a été effacée ?
En guise de réponse, BINS-42 fait rejouer le piano inquiétant. La cantatrice entonne son chant d'une voix effrayante. Noah, pensive, pose deux doigts sur un cadre en verre. Papa et Maman lui décochent leur éternel sourire.

Ce jour-là, vers midi, quel silence sur le port, Quand on me demandera qui mourra.
Et vous m'entendrez dire : « Tous ! », et faire
À chaque tête qui tombera : « Hop-là! »

Le navire corsaire
Moi debout sur le pont
Disparaîtra à l'horizon.  »

Quatrième de couverture

À bord du Space Dragon, vaisseau spatial contenant le dernier espoir de l'humanité, les places sont chères. Seuls les ultrariches ont pu embarquer pour fuir une Terre au bord de l'extinction. Noah a grandi sur le vaisseau en compagnie de son père, seul ingénieur de maintenance autorisé à embarquer. Formée pour prendre sa relève, elle occupe ses journées à travailler et à écouter la musique d'un monde passé avec BINS-42, son IA de compagnie.

Un jour, alors qu'elle assiste malgré elle à une réunion top-secrète avec les quatre têtes pensantes du Space Dragon, Noah apprend l'existence d'un message en provenance de la Terre. L'humanité est loin d'être aussi éteinte qu'on le croyait et cette nouvelle provoque au sein du vaisseau une guerre de pouvoir sans pitié.

Guillaume Chamanadjian est né à Aix-en-Provence et vit à Paris.
Il est l'auteur de la trilogie de fantasy phénomène Capitale du Sud du cycle de la Tour de Garde, lauréate de plusieurs prix dont le Grand Prix spécial de l'Imaginaire 2024, et d'Une valse pour les grotesques, qui a remporté le Prix Planète SF 2025 et le Prix Fandival 2026.

Éditions Aux forges de Vulcain,  mars 2026
189 pages

mercredi 17 juin 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route ★★★★☆ d'Éric Pessan

Quelle belle surprise !
J'avais découvert la plume d'Éric Pessan avec "Ma tempête" et j'en gardais un souvenir marquant. Je ne savais pas vraiment ce qui m'attendait en ouvrant "On ne verra pas les fleurs le long de la route", et j'ai été emportée dès les premières pages.
On plonge dans un monde ravagé par le dérèglement climatique, où les livres ont disparu et où lire est devenu un savoir presque oublié. 
Éric Pessan construit une œuvre singulière et audacieuse. Plus de mille citations d'auteurs s'entrelacent à son propre texte sans jamais l'étouffer. Au contraire, elles lui donnent une ampleur et une résonance remarquables.
Passé le léger vertige des premières pages, quel bonheur de se laisser porter par ce chœur de voix venues de toutes les époques et de tous les horizons. Un texte qui emprunte plusieurs chemins, celui d'un roman d'anticipation, d'un manifeste écologique, d'une réflexion politique, d'une déclaration d'amour aux livres et à l'écriture.
J'ai aimé sa colère, sa lucidité, mais aussi son immense foi dans la littérature. Car derrière cette dystopie parfois sombre se cache avant tout une ode à la littérature. à sa capacité de nous faire penser le monde, de transmettre et de préserver la mémoire des hommes. 
« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser. »
Une lecture exigeante parfois, foisonnante toujours, qui m'a donné envie de noter des dizaines de références et de retourner fouiller dans ma bibliothèque.

Une très belle traversée littéraire.



« les flashs
spéciaux
des journaux télévisés
se tatouent directement dans mon
crâne
viennent émulsionner
mes peurs
voutent
mes jours
et hantent mes nuits. »

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

« Tu traces des mots sur un carnet. Des vers. Un poème. "C'est quand tu es ivre de chagrin que tu écris"¹¹2. "Si cela avait un sens de se demander quelle forme de littérature est aujourd'hui indispensable"¹¹3, je répondrais la poésie. Ta poésie. Tu as perçu ma présence, tu relèves les yeux vers moi, souris faiblement. Je m'efforce de masquer ma fébrilité. J'ai envie de te lire, là, tout de suite, mais je ne veux ni te presser ni te bousculer "ni te brouiller les idées"¹¹4. Un matin, "tu m'écriras un poème et je le porterai agrafé sur mon cœur jusqu'à mon dernier jours"¹¹5. »
112. René Char, Fureur et mystère, Poésie, Gallimard, p.139
113. Elias Canetti, La conscience des mots, trad. Roger Lewinter, Le Livre de Poche, p.262
114. Italo Calvino, Le Vicomte pourfendu, trad. Juliette Bertrand, Le Livre de Poche, p.107
115. Patricia Schonstein, Angeli, trad. Brice Matthieussent, L'Éclose, p.50
116. Charles Monselet, La journée du marchand de vin, Séquences, p.42 


« combien les mots du Mini 
stre sont creux et mensongers 
orduriers
des chiens mordant au visage
putain !
les responsables sont ceux qui laissent les 
températures
dépasser les 45°C
ceux qui rendent l'air étouffant 
et collent les vêtements à ma peau
je ne peux plus porter de soutien-gorge
il fait trop chaud
les coutures me blessent »

« J'ai lu quelque part que "si les conducteurs de SUV étaient une nation, en 2018, elle aurait été à la septième place pour les émissions de CO2"¹90. On fonce, on rit, j'espère que la réparation coûtera un bras au propriétaire. "N'importe quel acte, si extravagant soit-il, contient en lui une chaîne d'actions infinies et successives"¹91. Je rêve encore d'une contamination, d'un soulèvement, d'une révolution, je rêve qu'en apercevant le pare-brise brisé, quelqu'un aura alors envie d'imiter mon geste, il inventera sa façon de faire de l'art, il ira crever des pneus de 4x4 ou dégommer les écrans publicitaires lumineux. Et que peu à peu une insurrection débute, par contamination, à partir d'un acte infime qui transformera le monde en exposition générale joyeuse et bordélique. Je voudrai tant croire à la possibilité d'une action collective. »
190. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, trad. Étienne Dobenesque, La Fabrique.
191. Bruce Bégout, L'éblouissement des bords de route, Verticales, p.97

« Je me suis approché du plus gros et plus voyant des yachts, un coup d'aiguille a percé le préservatif rempli de peinture, une petite impulsion et le tour était joué. Je m'en remettais à "l'imprévisiblité d'un processus spontané"212, je m'en remettais au vent. Le village où nous nous trouvons est un port de plaisance où les ultra-riches exhibent leur mépris. »
212. Jean-Hubert Gailliot, Le soleil, L'Olivier, p.236



« Je farfouille dans les CD, la musique que j'écoute n'est pas stockée dans un nuage ou captée par un réseau 5G, d'une certaine façon elle existe, mes doigts peuvent la toucher, l'extraire d'un boitier cristal ou cartonné, la glisser dans la fente de l'autoradio. Elle possède une matérialité identique à celle des livres, j'ai entendu à la radio que seul 0,01% de la population ne possède pas de smartphone. Je me demande à quel moment ne pas en posséder sera interdit. »



« À un moment, tu as arrêté de marcher, tu ne disais rien, tu t'es approchée de moi et tu as eu ce geste incroyable : tu as glissé ta main sur ma joue. Ton geste "a lavé mon visage de sa noirceur"319. C'était un geste de pure tendresse, un geste d'apaisement, un geste quasiment maternel. Je ne sais plus si tu as parlé, je ne me souviens que du contact de ta paume fraîche contre ma peau. Tu souriais. Tu cherchais à apaiser mon éternelle colère contre le monde. »
319. Kalim-è-Kâchâni, « L'opprobre de la vie », in Anthologie de la poésie persanne, textes choisis par Z. Safa, trad. G. Lazard, R. Lescot et H. Massé, Gallimard, p.285


« Les livres parlent littéralement, "c'est bien commode"344, hommes et femmes sont devenus analphabètes; pour lire il faut porter à son oreille, on enregistre ses notes, ses pensées, ses textes, on stocke des milliards de téras de données dans des datacenters de plus en plus volumineux, nécessitant de plus en plus d'énergie et de plus en plus de sources de refroidissements, et "forcément personne ne nous écoute"345. Les pays occidentaux ont été les premiers à abandonner l'écriture et la lecture, peu à peu suivis par une bonne partie du monde, et paradoxe des paradoxes - seuls les intégristes religieux continuent aujourd'hui d'apprendre le maniement des mots à leurs adeptes dans quelques écoles coraniques, talmudiques ou catholiques ultra-orthodoxes et traditionnalistes. »
344. Murray Leinster, Un logique nommé Joe, trad. Monique Lebailly, Le Passager clandestin, p.7
345. Fausto Paravidino, Peanuts, trad. Philippe Di Meo, L'Arche, p.27

« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser, "c'est un mouvement de désir toujours relancé ; un mouvement vivace, joyeux-grave, illuminé, joueur et implacable en même temps, constamment animé par une fantastique invention verbale"347. "Je veux écrire"348. "Lire était aussi une façon de vivre"349. "C'est quelque chose que j'ai déjà, à plusieurs reprises, laissé entendre entre les lignes"350. Je ne dis pas que les podcasts et autres créations orales sont mauvaises ou inintéressantes, les créateurs se sont emparés du son et de l'image avec grâce et talent, il y a dans les œuvres sonores autant d'impertinence, de contestation, d'esprit critique qu'autrefois dans les livres, il y a également autant d'opportunisme, de misères bâclées et moutonnières qu'il y en avait dans la littérature. Des "projets soi-disant artistiques que favorise et subventionne le gouvernement pour relancer l'économie"351. "Libéralisme triomphant"352. Rien n'a changé, rien ne change, sinon que le son et les pictogrammes ne remplaceront jamais l'écrit. "Ce qui le différencie d'avec le texte, d'avec la parole pure"353, c'est que l'écrit permet de s'installer dans une continuité. L'écriture est l'une des bases de nos civilisations, l'histoire nous a appris qu'elle progresse plus par évolution que révolution, la place prépondérante de l'image et du son n'aurait jamais dû chasser l'écriture. Mon rêve est de continuer à tenir entre mes mains "un livre qui est complètement abîmé à force d'être lu"354. »
347. Georges Didi-Huberman, Aperçues, Éditions de Minuit, p.71
348. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey, p.225
349. Salman Rushdie, Joseph Anton, trad. Gérard Meudal, Folio, Gallimard, p.165
350. Kôbô Abe, Rendez-vous secret, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard, p.131
351. Stéphane Vanderhaeghe, P.R.O.T.O.C.O.L., Quidam, p.181
352. Stéphane Vanderhaeghe, ibid., p.253
353. Antonin Artaud, Le théâtre et son double, Folio, Gallimard, p.164 
354. Thomas Bernhard, « Trois jours », in Récits 1971-1982, trad. Claude Porcell, Quarto, Gallimard, p.32

« Celles et ceux qui balancent leurs ordures par terre n'ont rien à foutre du changement climatique, de la pollution, de la politesse, et - je pourrais le jurer - de la disparition de la littérature, je suis certain que tout est lié. Je voudrais tellement croire "encore que les problèmes ont une solution, les situations un dénouement, les individus un caractère et les actes un sens"360, chaque jour le monde semble vouloir me prouver le contraire. »
360. Juan José Saer, Glose, trad. Laure Bataillon, Le Tripode, p.81-82 

« C'est fou, des gens sont prêts à se battre pour protéger un commerce, on part en courant, on saute quasiment par-dessus les barrières; attirés par les bruits et la bousculade les agents de sécurité sont tous entrés dans le magasin; au moment de franchir la porte, je m'arrête, me retourne.
"Le plus fascinant dans la vie, c'est ce qu'on ne peut pas acheter: l'amitié, un beau coucher de soleil, le sourire d'un enfant, l'amour d'une mère... "372 [...]. »

« Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
"Le mieux, c'est de tout garder dans sa cervelle où personne n'ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d'extraits d'histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ..." 373
L'idée est belle, très romanesque, mais je n'ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c'est la grande différence avec notre époque ; "le plus suffoquant"374 c'est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu'en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu'autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. "Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l'homme est ainsi" 375. Pas une dictature, non. "La crise climatique est un révélateur d'absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d'imaginer apprendre à mourir qu'apprendre à se battre"376. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel bien plus confus et contradictoire. "Nous sommes des pétards et nous n'attendons qu'une allumette"377. Et - pour en revenir à Bradbury - la fin de sa fiction ne m'a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, "la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité"378. Nous avons besoin d'écrits. "Les années s'assemblent en siècles et pendant ce temps, ici"379, nous devons écrire.
Pour ma part, je n'ai rien trouvé de mieux que tenir journal du quotidien et de puiser "au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d'art, d'ordre, de mémoire, de jugement"380.
Je connais la chanson : "Se méfier des penseurs dont l'esprit ne fonctionne qu'à partir d'une citation"381. Je m'en fous un peu, je n'ai plus assez d'énergie pour être théorique, j'agis. »
373. Ray Bradbury, op. cit., p.176
374. David Christoffel, Littéralicismes, L'Attente, p.38
375. Arkadi et Boris Strougatski, op. cit., p.142
376. Andreas Malm, op. cit., p.169-170
377. Carrie Snyder, Invisible sous la lumière, trad. Karine Lalechère, Gallimard, p.190
378. Andrei Tarkovski, Le temps scellé, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Philippe Rey, p.68
379. Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges, trad. Éric Boury, Gallimard, p.164
380. Richard Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Gisèle Venet, Folio, Gallimard, p.66
381. Emil Cioran, « Aveux et anathèmes », in Œuvres, Quarto, Gallimard, p.1703

« Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser "suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent"395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que "lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art"396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, "je n'ai guère d'illusion à ce sujet"397, il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. "Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état"398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Je le veux toujours, "il me semble"399. "Mais rien, jamais n'abolit notre enfance"400. »
395. Miguel de Cervantes, Don Quichotte, tome II, trad. Jean-Raymond Fanlo, Le Livre de Poche, p.155
396. Edith Wharton, Le vice de la lecture, trad. Shaïne Cassim, Les éditions du Sonneur, p.13
397. Arthur Adamov, La parodie, Folio Théâtre, Gallimard, p.89
398. Florence Seyvos, Une bête aux aguets, L'Olivier, p.51
399. Isaac Asimov, Les robots, trad. Pierre Billon, J'ai lu, p.260
400. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, p.51

« Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix "est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilha au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants"407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique. »
407. Eric Arlix, Golden Hello, Jou, p.21

« Incorrigible, je ne peux m'empêcher de rêver à ce que l'on finisse par massacrer l'ultralibéralisme et le capitalisme meurtrier, afin d'"utiliser leurs cadavres comme engrais pour les plantes"424. »
424. Natsume Sôseki, Oreiller d'herbes, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Rivages poche, p.122 

« On saccage la planète et on se rassure en portant notre sac jaune jusqu'au bac de recyclage. "Le monde est simple en somme. Sauf, bien sûr, qu'il touche à sa fin"474. "Le futur ne promet rien"475. »
475. Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde, La Découverte, p.12 

« Le processus d'autodestruction du monde "a en lui des roues dentées dont je ne comprends pas l'angle d'attaque"494. Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l'épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n'avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant "c'est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d'une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance"495. "Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d'un tableau, de la perfection d'une musique ou d'un poème"496. Alors j'écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis "un mélancolique qui décide de se mesurer au monde"497. »
494. R.A. Lafferty, Autobiographie d'une machine ktistèque, trad. Guy Abadia, Robert Laffont, p.140
495. Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, L'Arche, p.85
496. Silvina Ocampo, Mémoires secrètes d'une poupée, trad. Françoise Rosset, Gallimard, p.86
497. Juan José Saer, Lignes du Quichotte, trad. Michèle Planel, Verdier, p.25


« Je suis née pour tourner des pages 
m'embarquer à bord du Pequod 
traverser la Mancha derrière le Quichotte 
partager la journée de Clarissa Dalloway 
m'inventer des romances avec Emma Bovary 
m'étonner aux côtés de Pangloss 
rire du père Ubu 
m'horrifier des hommes avec Ferdinand 
Bardamu 
observer la frontière avec Giovanni Drogo 
suivre tous les Ulysse

Je n'ai pas envie de vivre recroquevillée 
en boule
sans jamais laisser dépasser une main hors des 
draps
je n'ai pas envie de vivre en étant bénie 
par les mêmes qui abandonnent les mots 
font-ils semblant de croire que les paroles 
demeurent
suspendues en l'air 
jusqu'où sont-ils dupes de leurs propres 
mensonges

J'ai senti ma colère mourir à l'intérieur 
ç'aurait été confortable
renoncer enfin
me contenter de jouir de respirer 
me clouer au présent 
en oubliant le passé 
en niant le futur 
m'apaiser 
déposer mes inquiétudes dans la poussière sèche

Je suis née aussi pour rôder dans les rues 
courir les champs
ne pas craindre perpétuellement 
les orages 
les tsunamis 
les ouragans
les crues
les sécheresses 
les épuisements des sols et des ciels et des mers
[...]
je suis née pour lutter 
je suis née pour être entière 
je suis née pour la colère

la certitude a fauché ma journée 
j'ai repris la route  »


« Un entrepreneur parle de sa réussite, je veux changer de station mais tu retiens ma main. Ça t'intéresse d'écouter, ça t'intéresse de savoir comment ce type est devenu millionnaire en torpillant plusieurs entreprises. Il fanfaronne en expliquant sa stratégie, il a racheté des boîtes pour "les endetter jusqu'aux sinus"880 pour ensuite "pomper les mannes des aides, les régionales, les étatiques et les supra-étatiques"881, Son cynisme me donne envie de vomir, je me demande si la journaliste va lui rire au nez, va l'insulter, va l'accuser de profiter du système, mais non: la finance n'a aucune morale, je crois percevoir une sincère admiration dans la voix de l'intervieweuse. Pourtant, "si vous avez vraiment appris à penser, à être attentifs, alors vous saurez qu'il y a d'autres options"882. La finance paraît être le seul modèle possible. "Au contraire représentez-vous un monde autre"883, je pense, un monde d'échanges et de trocs, sans spéculation... Un reportage commence sur l'augmentation des sans-banques : les gens trop démunis par les crises et l'inflation voient leurs comptes supprimés, plus aucune banque n'accepte de les accueillir. Et sans compte bancaire, ils s'enfoncent dans une spirale infernale de paupérisation, leur existence devient "un exil, une solitude, une torture"884. Sans compte bancaire, pas de logement, pas de travail, la rue, la mort. "Le client est toujours, quasi, le plus faible. L'argent vous appartient, la manière de le dépenser si peu. Le relevé de compte est un rapport d'autopsie"885.
"Va crever !"886 [...] »
880. Nicole Caligaris, Ubu roi, Belfond, p.153
881. Nicole Caligaris, ibid.
882. David Foster Wallace, C'est de l'eau, trad. Francis Kerline, L'Olivier, p.96
883. Rabelais, « Le Tiers Livre », in Œuvres complètes, Éditions du Seuil, p.386
884. Nathaniel Hawthorne, La maison aux sept pignons, trad. Claude Imbert revue par Marie Elven, GF Flammarion, p.173
885. Joy Sorman, Déontologie, in Béatrice Merkel, Capricci, p.16
886. Magda Szabó, La Porte, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, p.129 

« Sans la littérature, la société "devenait semblable à une énorme machine tournant à vide"961, elle seule peut nous arracher à "l'actualité banale de notre vie commune"962. »
961. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Folio, Gallimard, p.140
962. Pierre Klossowski, Roberte ce soir, Éditions de Minuit, p.36 

« Parfois, j'écoute la radio, j'entends les efforts d'Israël pour finir de réduire en cendres la bande de Gaza, j'entends les ouragans et les cyclones, les îles subitement englouties, l'inflation en miroir du profit des plus riches, l'"immense tristesse"1003 d'un monde devenant chaque jour un peu moins habitable. "Les pratiques d'exploitation planétaires actuelles répondent massivement à une économie de marché développée sur le mode libéral avec un objectif de profit immédiat"1004. "La hargne incompréhensible, sauvage"1005, du monde ne me contamine plus.
Tant pis si tout est foutu. "J'ai à vivre..."1006
Je coupe vite la radio, "le monde est un esclave"1007.
Notre combat est certainement dérisoire, il repose sur une conviction unique : "le livre est indestructible"1008.»
1003. Dennis Wheatley, La découverte de l'Atlantide, trad. A.H. Ponte, Néo, p.19
1004. Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, éditions du commun, p.41
1005. Jacques-François Piquet, Rue Stern, La Différence, p.142
1006. Jean Anouilh, Cher Antoine, Folio, Gallimard, p.112
1007. Louis Scutenaire, Mes inscriptions, Allia, p.101
1008. George Orwell, 1984, trad. Amélie Audiberti, Folio, Gallimard, p.252

Quatrième de couverture

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

Dans un monde au bord de l'effondrement climatique, les livres n'existent plus. Rares sont les personnes qui savent encore lire.

Alors qu'ils parcourent les routes, fuyant incendies et ravages, un homme et une femme commencent à écrire. Pour que les histoires perdurent, ils puisent dans les centaines d'œuvres littéraires gravées en eux et tissent les mémoires d'un monde en perdition.

Éric Pessan mêle avec brio son écriture à plus de mille citations d'œuvres pour créer une fiction d'anticipation hors-norme, à mi-chemin entre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et les plus grandes créations de l'OuLiPo. 

Éric Pessan est né à Bordeaux.
Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempète, On ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain.

Éditions Aux Forges de Vulcain,  janvier 2026
203 pages

vendredi 15 mai 2026

11h02, le vent se lève ★★★★☆ de Sacha Bertrand

Les horloges se sont arrêtées.
Figées sur 11 h 02.

Dans un monde ravagé par « l’amer », un vent hostile et meurtrier, Myriam survit recluse dans un refuge isolé au cœur du massif. Autour d'elle, la montagne, les bêtes, le silence et les livres.

« Le temps a limé les aspérités, l’usage a évacué le superflu. Ne reste que l’essentiel pour la survie du corps et de l’esprit : des outils, des provisions, des livres. »

Un jour, elle découvre un enfant sauvage. Jonas. Elle le recueille, l'élève, le façonne. Entre protection et domination, amour et emprise, un lien profondément troublant se tisse entre eux.
Et c'est clairement là que ce livre bouscule. Car une question ne cesse de nous hanter, peut-on encore parler d’amour lorsqu’on attache, enferme, prive de liberté au nom de la protection ?

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

J'ai beaucoup aimé cette dystopie âpre et profondément sensorielle, où la nature occupe une place immense.
Le vent, les falaises, les forêts, les animaux, tout semble vivant, sauvage, presque primitif. Les descriptions du massif sont magnifiques, d'une puissance incroyable.
Sacha Bertrand interroge avec finesse notre rapport au vivant (c'est un peu mon thème de prédilection en ce moment ;-) , à la liberté, à la transmission et à l’instinct. Une nouvelle fois, l'homme apparaît comme un loup pour l'homme.
J'ai aussi été touchée par la place accordée aux livres, véritables refuges dans ce monde hostile. « Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais… ».
Voilà,  "11h02, le vent se lève" est un roman dur, poétique et immersif, porté par une atmosphère de fin du monde plutôt fascinante. Une histoire poignante.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres sur le thème de la montagne en ce mois de mai.

En exergue 
« Les champs étaient noirs.
La terre labourée ne se laisse pas éclairer par la lune. »
Jean Giono, Que ma joie demeure.

« Le monde sauvage n'est pas un luxe mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale que l'eau et le pain.
Une civilisation qui détruit le peu qui lui reste de sauvage, de rare, d'originel, se coupe de ses origines et trahit le principe même de civilisation. »
Edward Abbey, Désert solitaire. 

« Il fallait faire vite. Chaque saison apportait son lot de fléaux dans l'indifférence générale. Chaque nouvelle aberration écologique était considérée avec détachement, comme si la conscience humaine, déconnectée du vivant, avait été anesthésiée.
De jour en jour, l'air était devenu lourd, sale et épais. Ils avaient été les premiers à porter un masque à gaz, à amasser des stocks de survie, à envisager la fuite. Les regards avaient d'abord été vaguement soupçonneux, puis franchement hostiles. Ils ne s'en souciaient guère. Quand toutes les horloges du monde se figeraient et que le ciel serait aboli, ils sauraient quoi faire. »

« Le temps a limé les aspérités, l'usage a évacué le superflu. Ne reste que l'essentiel pour la survie du corps et de l'esprit : des outils, des provisions, des livres. »

« Les forêts tremblent sous les assauts des bourrasques, tout se cache et tout attend, tout s'efface sous cet incessant bruit de fond qui attaque les nerfs et glace les sangs. Le monde se dissout dans l'amer. Le paysage est une page blanche sur laquelle rien ne s'imprime. »

« Le massif se dresse.
Ses falaises, murs millénaires, parois taillées dans la pierre, lames effilées défiant le vide, forment une barrière de roche érodée. Une partie du monde s'est soulevée, comme s'il avait voulu se séparer de lui-même. Lancées à l'assaut de l'éther, les pentes s'étirent et se cassent pour laisser place au vertige. Les plateaux s'inclinent et s'imbriquent les uns en travers des autres. Les failles se poussent et se tordent, se rejettent et s'étreignent dans un même mouvement.
Les barres rocheuses couronnent le front fier et ridé du massif, cette tête droite et sèche ornée de dentelle de forêt.
C'est un pays molaire, unique, un assemblage chaotique de crêtes déchiquetées. Elles s'étirent, infinies, sous le vent qui forme les reliefs brisés. C'est un pays de landes oscillant entre ciel et terre, un pays d'à-pics vertigineux, un pays précipice, isolé du reste du monde, un gigantesque îlot de roches acérées, de taillis épineux et de prairies crénelées. »

« L'ombre de la forêt grignote les alpages. Le bruit qui s'en élève sature l'espace : des garnisons de geais, sittelles, bruants, tarins, mésanges, chacun défendant son nid, ses réserves, son terrain de chasse, autant de territoires enchâssés dans celui de Myriam. Car c'est elle qui règne sur ce monde accidenté d'incompréhensibles chants, d'arêtes tranchantes et d'à-pics. Elle seule sait nommer le sainfoin, l'épine-vinette, le mélèze et la mésange, la tramontane et le granit. »

« Elle déroule sa liste en progressant sur la crête.
Sa psalmodie s'éparpille autour d'elle. Sa voix se loge dans un trou de mulot, se prend dans les filets d'une toile d'araignée, se perche sur l'aile d'un rapace. Quoi qu'elle en pense, ses mots ne se perdent pas dans le silence. Relayés en subtiles vibrations, ils se propagent dans l'air et prennent une signification nouvelle. Dans le massif, chaque animal réagit à sa manière à cette litanie. Ils se terrent, se pelotonnent, s'enfuient. Ils savent que la Grande Prédatrice rôde. Son chant rituel n'est qu'une affirmation de sa domination sur le territoire. D'un bout à l'autre de son royaume, seul l'écho lui répond. »

« Elle est la seule à percevoir l'entêtante pulsation réverbérée par ses tympans. En réalité, rien ne trouble le calme de la clairière, rien sinon ce silence inhabituel, le bruit du monde bâillonné entre les branches. C'est à peine si Myriam se doute que la vie retient son souffle partout où elle va. Deux univers se côtoient, se chevauchent, s'épousent et se heurtent sans même le savoir. Jusqu'à ce qu'un pas incertain s'avance, jusqu'à ce qu'une main timide se tende. Jusqu'à cet instant précis. 
La vie est comme en suspens. Sous les yeux de l'observatrice tapie dans les broussailles, une tête terreuse s'extrait d'un repli du sol et hume l'air. Ses narines frémissantes ne repèrent ni l'odeur acide de la sueur qui perle sur son front ni celle, âcre, de la fumée qui imprègne ses vêtements.
Le vent joue en sa faveur. Elle dévore des yeux le petit être.
Pâle sous sa saleté et couvert d'un léger duvet, il s'accroupit au sol et scrute les environs avec méfiance. D'un grognement, il met en garde le silence. Ses muscles se tendent sous sa peau, son dos se hérisse. Myriam étouffe une exclamation.
Elle tressaille et une brindille se brise.
Aussitôt, les yeux du petit être se braquent sur l'intruse.
Il pousse un feulement de panique et replonge dans sa tanière. Myriam reste immobile. L'humidité du sol perce ses vêtements. Elle est de nouveau seule. Le froid gagne ses os. »

« Les jours se fondent les uns dans les autres, ils s'agglutinent en un caillot dense qui serre le cœur. »

« Il scrute ses gestes avec une acuité nouvelle. Il doit comprendre que sa survie ne dépend que d'elle. C'est à ce prix qu'elle gagnera sa loyauté. Un tour de main après l'autre, elle dompte les instincts, étouffe les pulsions, déchiffre l'esprit inculte pour y planter un jardin bien ordonné.
Cet enfant sera à son image : il lira les livres de sa bibliothèque et nommera le monde avec les mots qu'elle lui aura appris. Elle sera tout pour lui. Pour la première fois depuis que les horloges se sont figées, elle pense au futur. Les sirènes de l'abîme, dans ses oreilles, ont cessé leurs mélodies lugubres. »

« Avoir une raison de vivre, elle avait oublié ce que c'était. Quand elle sera sûre d'être celle de Jonas, tout ira bien. »

« Le jardin, l'exercice, la corvée de bois, la chasse, la préparation de la viande, le tannage des peaux, l'eau qu'on va chercher à la source, la récolte du miel et de la cire, la lessive, le comptage des brebis... Du matin au soir, les jours se découpent en tranches nettes. La vie prend la forme de la cabane, droite et ordonnée.
Le massif devient le paysage, les animaux du gibier. Les êtres humains, comme nous, ont un nom propre. Le reste est sale.
Il y a tellement de choses à apprendre que j'arrête de penser à ma tanière. J'en rêve parfois, la nuit, mais la perspective a changé. J'avance sur mes deux jambes, maintenant. »

« - Allez, viens mettre tes chaussures. Il fait froid.
Ce n'est pas vrai. Le bonheur chauffe les sangs. »

« La corde rugueuse ne scie plus la peau de Jonas. Désormais, c'est le pouvoir des mots qui attache l'enfant à sa mère d'adoption. Tantôt un pont, tantôt une entrave : un lien unique au monde. »

« Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais et de faire rentrer dans ma tête des choses énormes villes, planètes, océans. Le plus fascinant, c'est la foule qui vit à l'intérieur des pages.
Parfois, les personnages les plus vivants et les plus courageux s'échappent du livre et viennent chuchoter à mon oreille. Ce n'est plus la voix de mon ventre que j'entends, c'est la leur. Je me sens moins seul.
Mes nouveaux amis me suivent sur la crête, au potager, à la bergerie. Avant, je parlais avec eux sans me cacher, mais j'ai compris qu'il valait mieux discuter en silence. Myriam est furieuse quand j'adresse la parole à quelqu'un d'autre. Et quand elle crie, je n'entends plus les voix de mes amis. »

« Le ventre ne forme plus une attache suffisante. Le cœur est plus fidèle, mais on ne peut pas lui faire confiance, il est à l'origine de toutes les trahisons. C'est la soif de l'esprit qu'elle doit étancher, maintenant. »

« 11 h 02 : au cœur du néant.
Le vent mauvais couche les blés et l'amer se propage sur le monde, opaque et lourd, dans le ciel aboli. Les idées, les pensées, les couleurs et les sentiments se diluent, remplacés par le brouillard et le mugissement des rafales.
Le jardin de lauzes, cet univers dans l'univers, subit les mêmes assauts que le monde dont il s'inspire. L'amer abrase le schiste et ternit les pigments. Un à un, les dessins s'effacent et les ardoises retrouvent leur apparence originelle, simples fragments de montagnes. »

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

« Chaque matin, adossée à un arbre, Calamity Jane m'attend. Pister le gibier avec elle est exaltant. Elle m'apprend de nouvelles astuces chaque jour, j'ai l'impression de voir le monde avec des yeux animaux. Je me sens si heureux avec elle que j'espère secrètement ne jamais retrouver sa jument. Tant pis pour le pacte. Le cœur et l'estomac jonglent avec une sensation étrange, venue des tripes. Je n'ai qu'une série de mots vagues pour la définir : élan, désir, chaleur. Calamity Jane éveille en moi un appétit que je ne connaissais pas. J'ai toujours faim d'elle, de sa peau, de sa voix, de tout ce qu'elle sait du monde. Dans la forêt, les cerfs se sont tus. Dans mon cœur, sous ma peau, le brame commence à peine. »

« Je rêve de retourner dans les bras de l'hiver, d'échapper à celle qui m'a volé à la forêt. »

« Mes pensées dérivent doucement, chargées d'impossibles fêtes, et le sommeil finit par m'emporter. Je sais que célébrer la vie n'éloigne pas la mort. Mais l'histoire n'a pas besoin de s'écrire seulement à l'encre noire. »

« Dehors, l'averse a rincé l'atmosphère. Le paysage est si propre, les montagnes à portée de main : tout respire l'envie et la curiosité. C'est un matin rempli de possibles, on dirait que la lumière se pose pour la première fois sur un monde nouveau. »

« Si je sors un jour d'ici, je jure de lui obéir ; j'ai compris la leçon. Je ferai tout ce qu'elle veut. Sauf en ce qui concerne la brèche. L'horizon s'entête à l'arrière de mon crâne. Dans le noir, c'est la seule chose qui ait encore un éclat. »

« La nuit s'éternise, elle appuie sur les nerfs et noircit la vie. Les bruits et les odeurs s'effacent de mon esprit. J'oublie la caresse des fougères, le clapotis de la source et les reflets du soleil dans l'eau du lac. L'absence de Nemo, surtout, me donne l'impression d'un membre fantôme. Cloîtré dans la cabane, mon corps tend vers sa part manquante - la part du dehors. Sans elle, mes muscles s'atrophient, mes yeux ne voient que le vide et je n'ai plus aucune envie. Les livres n'y peuvent rien. Les mots nourrissent la tête; ils ne font pas battre le sang dans les veines. L'ailleurs se trouve à l'air libre, entre les lignes de crêtes. »

« Avant de me remettre en chemin, je m'approche d'une congère soufflée par le vent. Dans la neige, je façonne sept silhouettes qui se dressent face au ciel. Sous mes doigts, Buck, Vendredi, Gaston, le capitaine Achab, Calamity Jane et les deux Mohicans prennent vie. Lorsqu'ils commencent à transpirer sous la lumière de l'après-midi, je leur fais mes adieux. Là où je vais, ils ne peuvent pas me suivre. »

Quatrième de couverture

Une cabane surplombant d'immenses parois de granit, deux masques à gaz, une horloge figée sur 11h02. Du monde d'avant, il ne reste que Myriam. À intervalles réguliers, une brume toxique s'élève de l'abîme où gisent les vestiges de la civilisation et dévaste tout sur son passage. Voilà sept ans que Myriam lutte seule pour sa survie. Et puis elle le trouve, lui, le petit être de la tanière, un enfant sauvage. Elle l'appellera Jonas, ce sera son rempart contre la solitude. De la vie, du langage, des livres, de la survie en milieu hostile, elle lui apprendra tout. Elle sera tout pour lui. Mais à une condition: il ne doit appartenir qu'à elle.
Un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage.

Né en 1995, Sacha Bertrand a grandi dans la vallée du Champsaur. Arpenteur attentif et observateur assidu de la nature, ses paysages intérieurs ressemblent à ceux des massifs du Vercors, du Dévoluy et des Écrins, qu'il connaît intimement, mais aussi à ceux de ses auteurs favoris, parmi lesquels Jean Giono, Herman Melville et Ursula K. Le Guin. Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble où il développe sa pratique de l'écriture en lien avec le paysage, il travaille à la Cinémathèque de Montagne de Gap. 11h02, le vent se lève est son premier roman.

Éditions Paulsen,  mai 2025
348 pages 

samedi 18 avril 2026

Prélude à la goutte d'eau ★★★☆☆ de Rémi David

« Il est temps que l’écologie prenne le pas sur l’économie. »
Je referme ce livre avec une impression tenace. Pas vraiment une émotion, plutôt une lucidité qui dérange.
Je pensais lire une dystopie. Mais ce futur-là ne projette rien, il prolonge. L’eau qui manque, les corps qui fuient, les tensions qui s’installent, c'est déjà là, sous nos yeux.
Dolomont m’a dérangée. Parce qu’il n’a rien d’exceptionnel. On a déjà croisé ce genre de silhouette. Il incarne ce pouvoir qui sait, qui voit, et qui choisit malgré tout de préserver ses intérêts. À travers lui affleurent l’indécence, le mépris, le vivant sacrifié, l’argent érigé en priorité, les compromis qui deviennent système, les silences qui arrangent.
« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié. »
L’histoire suit son fil, parfois vacille, manque de crédibilité. Mais ce n’est pas l’essentiel.
Ce qui reste, c’est une colère sourde. Une impression d’inertie collective face à l’évidence. Comme si le monde se fissurait, brûlait et que ceux qui tiennent les allumettes continuaient de parler croissance.
« Et Monsieur Dolomont, en proposant ses solutions courtermistes, ne fait qu'aggraver nos problèmes à moyen et long terme, ne les résout en rien. Lui qui aime les poèmes ferait bien de méditer ce mot de Victor Hugo : "C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas." »
Une histoire de vengeance, portée par une écriture efficace et captivante. Si certains ressorts du scénario peinent parfois à convaincre, le fond, lui, interpelle profondément et pousse à la réflexion.
Et cette question en creux, combien de temps encore avant que cela cesse d’être une fiction ?

« Après l'été, c'était encore l'été.
Début octobre, dans la savane parisienne comme dans tout l'Hexagone, la canicule continuait de s'étirer, à la manière d'un grand fauve.
La végétalisation des voies, des murs et des toits, le remplacement du bitume sombre par des revêtements clairs, les brumisateurs installés dans les rues, les pataugeoires dans les parcs, les fontaines sur les places, les bancs rafraîchissants à propulsion d'air froid, les buses d'asper-sion intégrées aux trottoirs... rien n'y faisait. Partout, on transpirait. »

« J'ai toujours aimé les glaces, depuis que je suis gamin. Alors une de cette taille... Mais bon, quand même : les ours polaires ? Vous les privez de leur territoire ? Non, je ne les prive de rien. Un ours, j'adore les ours, ça vit où ? Ça vit sur la banquise. Sur de l'eau salée. Ils ne vivent pas plus sur les icebergs que vous, que moi, que les chats, que personne. C'est de l'eau douce, un iceberg ! Et il s'en forme des tas, plus de seize mille par an. Quasiment ce qu'on consomme, sur la planète, en eau, en une année. Et c'est de l'eau douce qu'on perd, de l'eau qui fond, de l'eau qu'on gaspille, qui part en mer quand la France manque, que le Maroc manque, que le monde entier manque d'eau. Alors plutôt que de pleurer, plutôt que de se plaindre, autant se relever les manches et la récupérer, cette eau. Vous ne trouvez pas ? C'est ce qu'on s'est dit, en tout cas, à la Dolco. Qu'il s'agissait de montrer l'exemple, plutôt que de donner des leçons. Et nous avons monté ce projet qui n'est ni plus ni moins qu'un grand déménagement : on ne fait que déplacer de l'eau, changer l'endroit où cet iceberg va fondre, pour le faire fondre au Maroc plutôt qu'en plein milieu de la mer, et pour récupérer son eau plutôt que de la gâcher. Et ce déménagement il est non polluant, ce qui n'est pas le cas, comme vous le savez, des usines de dessalement d'eau, qui empoisonnent la mer, avec un tas de rejets de saumure.
Le journaliste américain, un grand échalas aux moustaches cirées, au nez en lame de couteau, un peu plus jeune que les autres, saisit la balle au bond pour questionner plus avant Dolomont sur son empreinte carbone.
- Est-ce que vous n'allez pas trop vite ? N'aurait-il pas fallu, avant de mener le projet, faire une étude d'impact ? Est-ce qu'en raison de votre enthousiasme, vous ne brûlez pas les étapes ?
- Mais "si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit" ? 
Il laissa planer un silence, avant de poursuivre : 
- Ce sont les mots d'un poète. Un Turc et communiste, figurez-vous, Nâzim Hikmet, que j'aime beaucoup. Je vous le cite parce que je crois qu'il y aura toujours bien plus de vérité dans les mots d'un poète que dans une étude d'impact. "La terre se nourrit d'eau et de poèmes. Mais depuis des années, nous ne lui donnons que des chiffres". Ça c'est Christian Bobin, un autre grand auteur, que j'aime à méditer.
Pour ne pas se défausser cela dit de la question, après sa parenthèse lyrique, il martela trois mots : la dérive assistée. L'iceberg pouvait se laisser porter par les courants marins comme par d'immenses tapis roulants, ce qui réduisait d'autant la consommation de fioul du bateau.
Et la voile, régulièrement déployée, abaissait encore le coût énergétique de trente pour cent.
Lui demandait-on s'il ne serait pas plus éco-responsable, tout de même, d'exploiter la glace sur place, directement au pôle, plutôt que de la tracter jusqu'au Maroc, il argumentait : il n'existait en Arctique aucune source d'énergie disponible. Qui plus est, un seul bateau avait permis de convoyer l'iceberg depuis le pôle jusqu'à Cherbourg. À supposer qu'on eût décortiqué la glace directement dans le Grand Nord, il eût fallu pour transporter la même quantité d'eau cinquante bateaux-citernes de grande capacité: l'impact aurait été autrement plus élevé sur les écosystèmes et les milieux marins. »

« Après une jeunesse passée à militer contre la cruauté envers les animaux, maître Cherkaoui s'était spécialisée dans les questions écologiques. La protection de la nature et le bien-être animal constituaient pour elle les deux facettes d'un même combat : celui mené contre l'anthropocentrisme. Une conception datée, erronée et dangereuse à ses yeux en ce qu'elle légitimait des attitudes comme le productivisme agricole irraisonné, le pillage des réserves ou les tortures animales. Le droit ? Elle le voyait comme un outil puissant pour repositionner l'humain à sa place : ni en dehors ni au-dessus de la nature et du vivant. Parmi. »

« L'affaire du L213B, comme on l'appelait, avait tout pour plaire aux médias: un iceberg immobilisé, saisi par la justice, ce n'était pas commun, et L'Axolotl pour le défendre, c'était David contre Goliath. Un petit cabinet versus une multinationale, une femme contre un homme, le droit à la justice contre la liberté d'entreprendre et la nature contre la vanité humaine.
Que faire ? Tout le monde posait la même question, sans savoir y répondre. Ramener la glace au pôle ? C'était impensable, dangereux. La laisser fondre? Se perdre ? Ce serait absurde, dans le contexte. Se l'approprier pour la France ? Une déclaration de guerre, d'autant que le Maroc, qui s'était jusqu'alors tenu discret, montrait des signes d'impatience autant que d'agacement.
Je laisse la justice faire son travail, répondait le président français, quand on l'interrogeait.
Le monde entier scrutait l'Hexagone, l'iceberg jouant le rôle d'un immense compte à rebours, un sablier de glace. Mais la question posée aux juges n'était pas des plus simples à résoudre et revenait ni plus ni moins à se demander: à qui appartient la nature ? »

« Sous la chaleur écrasante de l'été, dans le débat public, Meryem apportait un souffle nouveau qui résonnait en de multiples échos, à la façon d'un carillon de bambou animé par le vent. Dans les parcs, les cafés, les bureaux, les jardins, sur les places, aux repas de famille... partout on se mit à discuter, à se disputer sur la question du droit de plaider pour les autres qu'humains. C'était inattendu, presque surréaliste, mais incontestable et grisant pour l'avocate tout comme pour Samira, qui vivait l'aventure avec elle. Elles avaient réussi la deuxième étape de leur pari : après l'arrestation de Dolomont, mobiliser l'opinion, imposer leur sujet dans le débat public. Dolomont, sa personne, son inculpation, son agitation pour les faire taire c'était l'écume, répétait Meryem. Revendiquer le droit pour les êtres naturels à être reconnus comme des personnes ayant des droits, une dignité, c'était la vague. Une vague venue de loin, formée de mille gouttes d'eau: les combats de toute une génération de militantes et militants écologistes, fatiguée de ce vieux monde et de ses dichotomies obsolètes, qui continuaient à survivre et même à gouverner.
Le procès de l'iceberg, pour Meryem, était celui d'une vie, et l'enjeu du verdict allait au-delà de l'iceberg lui-même, de son cas particulier. Il était tous les êtres naturels, les lacs et les rivières, les glaciers, les abeilles, les arbres et les dauphins... exigeant de la justice qu'elle se positionnât, les reconnût, les entendît. »

« La demande explosa, l'offre se raréfia ; le marché imposa ses règles. On fit s'affronter les villes contre les campagnes les petits contre les gros, les agriculteurs contre les défenseurs de la nature. Les pluies d'hiver bientôt ne furent plus suffisantes pour reconstituer les réserves, le soleil fit tressaillir la Bourse. On avait besoin d'eau pour arroser les champs ; il fallait en acheter sur les marchés, mais elle coûtait plus cher que le gain dégagé à vendre ses récoltes. Elle devint la nouvelle récolte, précipitant les faillites. »

« Dès leurs débuts, il sut qu'embrasser Samira c'était embrasser aussi ses combats. Non pas se les approprier - Antoine n'éprouvait de convictions fortes sur rien, ni d'énergie pour mener aucune lutte - mais littéralement les embrasser, les tenir dans ses bras, en tenant Samira dans les siens. Ils étaient indissociables d'elle, ils faisaient partie d'elle. Souvent, d'ailleurs, Antoine craignait qu'elle ne le quittât pour quelqu'un de plus militant, de plus charismatique, de plus engagé, de plus cultivé, que sa flemme ne finît par éteindre la flamme. Car il avait souvent la flemme. Il se sentait découragé d'avance. L'ennemi semblait trop fort, les lobbys, les puissants, les intérêts financiers, les capitaines d'industrie... On ne pouvait pas changer le monde, il ferait toujours les riches plus riches, les pauvres plus pauvres et de la planète une poubelle. C'était, à la rigueur, l'unique conviction d'Antoine, ce qui ne l'empêchait en rien d'admirer Samira pour sa combativité, sa détermination, pour ce que lui n'était pas. »

« Et Monsieur Dolomont, en proposant ses solutions courtermistes, ne fait qu'aggraver nos problèmes à moyen et long terme, ne les résout en rien. Lui qui aime les poèmes ferait bien de méditer ce mot de Victor Hugo : "C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas." »

« J'entends ici ou là que le procès à venir est celui de la nature qui plaide contre l'humain. C'est faux : s'il s'avère historique, ce procès le sera précisément parce que, et pour la première fois, c'est celui de la nature qui plaide avec l'humain, et contre l'inhumain. »

« Il est temps que l'écologie prenne le pas sur l'écononie. »

« Dolomont incarnait tout ce qu'elle exécrait, ce contre quoi elle se battait. Le saccage de la nature, la fortune indécente, l'opportunisme éhonté, le mépris de classe, la compromission avec le pouvoir, alors quand son père... C'était comme si, en s'entêtant à prendre la défense d'un tel homme, même à en faire l'éloge, il s'en prenait à elle personnellement et qu'il lui crachait au visage. Pour dire, signifier à son fils, à mots couverts, alors qu'il ne la connaissait pas, ou à peine, que déjà il la réprouvait. »

« Dolomont, c'était une trompette: dans son monde n'existaient que les pistons. Les relations, les retours d'ascenseur, les intérêts, les rapports de force, les échanges de bons procédés, les services, gracieusetés. Avec la certitude que tout homme, toute femme, toute conviction était monnayable, qu'acheter résolvait tout. C'était un être en somme d'ambition, de pouvoir et d'argent, ses trois prises sur le monde, qui lui permettaient tout. Sauf qu'avec le juge Aguilar, en charge du procès, il était face à un mur impossible à escalader, ni à contourner, ni à salir, ni à détruire. Un mur sans aucune prise qui avait pu, dans sa carrière, prononcer des verdicts en faveur aussi bien des plus que des moins, des forts que des faibles, de la nature que de l'humain. Un juge comme un mirage qui se dessinerait dans la chaleur du désert, dont on ne parvenait pas à cerner les contours. »

« Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas là qu'elle me manque ; c'est parce qu'elle me manque qu'elle est là. »

« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié. »

« Le prélude de La goutte d'eau pour le juge Diakité, mélomane et musicien amateur accompli, était une occasion de se confier à sa fille. Jamais il n'eût osé, ou su, sans en passer par la musique, se livrer sur ses sentiments, ses peurs ou son amour pour elle. Dire "je t'aime", pour le juge, relevait de l'obscénité. Mais parler de Chopin, d'une œuvre, d'une création, était à sa portée.
Il aimait jouer pour Samira, adolescente, le morceau au piano et le lui commenter, tout en sous-entendus. L'aspect lumineux, innocent de la première partie, en ré bémol majeur : l'enfance. Puis les menaces et les dangers, dans la seconde, qui gagnaient du terrain, entraient dans la maison. Et ce tocsin qu'on entendait, fortissimo, en do dièse mineur, sonnant pour annoncer une disparition, inévitable, ou une mort, peut-être, qui arriverait bientôt et qui serait brutale.
Samira était pleine d'admiration pour son père. Et dans le même temps se demandait souvent si elle avait un père. Il était le courage, il était la finesse, la beauté de l'âme humaine, et l'intelligence même. Mais était-il un père ? Il travaillait sans cesse quand il était à la maison, ne quittant son bureau, où on avait interdiction d'aller, que pour l'heure des repas. Il s'accordait cinq jours de congés chaque année, pour passer quelque temps, comme il disait, avec sa femme et son enfant. Cinq jours où il était presque toujours malade. Samira était fière, et pas peu fière, d'être sa fille ; il l'impressionnait. Dans le même temps, des marques de tendresse quelquefois lui manquaient.
Cela dit, quand il s'asseyait au piano, dans leur salon, le juge trouvait un peu, par la musique, à formuler son affection. Par un regard, par une façon de changer sa voix, pour parler à sa fille, ou de pencher la tête vers elle. Assise à sa droite, sur la même banquette, Samira observait ses mains - élégantes, élancées - agiles sur le clavier, en l'écoutant vanter la joie, dans la dernière partie du pré-lude. Elle revenait, elle gagnait, débarrassée des ombres, de la tristesse, de la mélancolie. La beauté de la vie.
- Et cette note obsessionnelle, cette goutte d'eau, qui tombe, qui tombe, qui tombe, qui traverse le morceau, qui tient bon, quoi qu'il arrive autour. Cette note à la main gauche, au milieu des accords, qui se détache du reste, qui survit et pourquoi? Parce qu'elle s'est adaptée au contexte nouveau, et que de la bémol, sans qu'on s'en aperçoive, elle est devenue sol dièse, sa note enharmonique. Tout en restant la même, elle a changé son nom. »

« Il venait de s'engager dans le labyrinthe tissé de mensonges et sans aucune issue qu'allait devenir sa vie. Il ne pouvait plus reculer. »

« - Je crois que l'eau est trop précieuse pour ne pas avoir de prix. Autrement, on n'en perçoit pas la valeur, on la gaspille, la déprécie.
Même à des chiens, pensait Aya en l'écoutant, debout dans la fournaise, les dents serrées, le visage tendu, le regard assassin, même à des chiens on donne de l'eau.
Sa haine était une vague furieuse mais impuissante qui venait se briser sur Dolomont. »

« En nouvelle Adèle H, fille de Victor Hugo parcourant Halifax, au Canada, sur les traces du lieutenant Pinson, son amour de Jersey, dans l'espoir de l'y croiser, Antoine arpentait tous les quartiers de la ville. Des populaires aux plus huppés, il alpaguait les gens dans la rue, dans les supermarchés, sur les places, les squares, au restaurant, dans les cafés, dans les bibliothèques, les parcs, les parkings des cités, dans les moyens de transport, dans les quartiers d'affaires, les lieux résidentiels, les galeries d'art, les points de deal, les lieux de culte, à la sortie des théâtres... Sans la moindre méthode, à part tout essayer. »

« Pour Samira c'était un indéniable aveu. Et malgré tout ce n'était en aucun cas une preuve ; elle ne pourrait jamais la porter devant un juge. Jamais innocenter, et ce fut un calvaire que de se l'avouer, celle qui fut condamnée en lieu et place de Dolomont, et qui dans cette histoire resterait le visage monstrueux, repoussant, de l'inhumanité. »

« Parce qu'en faisant [...] un métier invisible, on voit toutes sortes de choses. »

« On ignorait souvent que ces activités, menées par des sociétés filles, étaient dans le giron de la même holding.
Cela jurait quelque peu avec l'image de lui-même que Dolomont s'évertuait à imposer dans les esprits : celle d'un philanthrope. »

« Samira, la gorge déchirée, ne sut répondre, rien dire. En raccrochant, elle repensait avec rage à la page d'accueil du site de På djupet, où elle était allée cent fois avant de les contacter, qui mettait en avant la belle citation d'Albert Londres, grand reporter français, à l'aube du vingtième siècle : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie en mettant dans la balance son crédit, son honneur, sa vie. » Amberg savait la force de tout ce qu'elle révélait, et pourtant, le sachant, il choisissait de ne pas publier son enquête pour préserver ses intérêts. Comment avait-elle pu se montrer si crédule ? Plus que leur décision, c'était sa naïveté avant tout qui la rendait furieuse. Encore une fois, elle avait voulu faire jouer David contre Goliath, à nouveau elle s'était laissé berner par cette fable ridicule. Il n'y avait pas de combat possible. Non pas que Goliath fût plus fort, mais parce que David était Goliath. »

NOTE
Dans les années 1970, le prince saoudien Mohammed Al-Faisal créa la société Iceberg Transport International. Elle avait pour mandat d'étudier la faisabilité d'un remorquage d'iceberg de l'Antarctique jusqu'au port de Jeddah. L'idée depuis refait surface régulièrement. Elle m'a inspiré la première partie du livre. Pour ce qui a trait au statut de la glace en droit international, j'ai tiré profit du travail de la juriste Fabienne Quilleré-Majzoub, notamment L'eau dans tous ses états juridiques (Éditions Pedone, 2017), «À qui appartiennent les icebergs » in Revue québécoise de droit international (volume 20, numéro 1, 2007) et « Glaces polaires et icebergs : quid juris gentium ? » in Annuaire français de droit international (CNRS Éditions, volume 52, 2006).
Je me suis nourri aussi, pour l'écriture du procès, dans la première partie, de textes relevant de la théorie dite des droits de la nature. Parmi eux Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? (Christopher Stone, Éditions Le Passager Clandestin, 2017 pour l'édition française), Le contrat naturel (Michel Serres, Éditions François Bourin, 1990), Un nouveau droit pour la terre (Valérie Cabanes, Éditions du Seuil, 2016), Petit manuel des droits de la nature (Édi-tions Wild Legal, 2022), Le fleuve qui voulait écrire (mise en récit Camille de Toledo, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021).
La ligne narrative liée au programme gramme "Un rein pour une nouvelle vie", dans la deuxième partie du livre, me vient du site parodique tunisien LerPesse, qui en 2018 publiait un article intitulé « Campus France: les étudiants africains invités à déposer un rein en caution au début de leur cursus universitaire ». Le canular, largement diffusé, fut souvent pris pour une information authentique et sérieuse, comme le rappelle l'anthropologue Julien Bondaz dans une analyse de 2019 pour le site universitaire The Conversation : « Un rein contre des études en France : les enseignements d'une rumeur africaine ».

Quatrième de couverture

Au milieu du XXIe siècle, alors que les canicules à répétition redessinent le paysage mondial, Erik Dolomont a bâti sa fortune sur l'exploitation de la crise climatique. Il profite d'un vide juridique et s'approprie un iceberg qu'il fait charrier depuis le pôle jusqu'au Maroc pour en revendre l'eau douce au prix fort.

Samira, une jeune juriste spécialisée dans la défense de la nature, cherche la faille pour s'opposer à lui. Ses raisons de lui faire obstacle sont idéologiques sans doute. À moins qu'il ne s'agisse d'une vengeance personnelle ?

De la Guinée à la Suède en passant par le Maroc et la France, de 2040 à 2060, ce thriller écologique haletant nous entraîne dans un monde terriblement proche du nôtre. À travers la trajectoire de Samira, il nous invite à réfléchir aux grandes questions de notre temps.

Éditions Gallimard, décembre 2025
318 pages