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samedi 18 avril 2026

Prélude à la goutte d'eau ★★★☆☆ de Rémi David

« Il est temps que l’écologie prenne le pas sur l’économie. »
Je referme ce livre avec une impression tenace. Pas vraiment une émotion, plutôt une lucidité qui dérange.
Je pensais lire une dystopie. Mais ce futur-là ne projette rien, il prolonge. L’eau qui manque, les corps qui fuient, les tensions qui s’installent, c'est déjà là, sous nos yeux.
Dolomont m’a dérangée. Parce qu’il n’a rien d’exceptionnel. On a déjà croisé ce genre de silhouette. Il incarne ce pouvoir qui sait, qui voit, et qui choisit malgré tout de préserver ses intérêts. À travers lui affleurent l’indécence, le mépris, le vivant sacrifié, l’argent érigé en priorité, les compromis qui deviennent système, les silences qui arrangent.
« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié. »
L’histoire suit son fil, parfois vacille, manque de crédibilité. Mais ce n’est pas l’essentiel.
Ce qui reste, c’est une colère sourde. Une impression d’inertie collective face à l’évidence. Comme si le monde se fissurait, brûlait et que ceux qui tiennent les allumettes continuaient de parler croissance.
« Et Monsieur Dolomont, en proposant ses solutions courtermistes, ne fait qu'aggraver nos problèmes à moyen et long terme, ne les résout en rien. Lui qui aime les poèmes ferait bien de méditer ce mot de Victor Hugo : "C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas." »
Une histoire de vengeance, portée par une écriture efficace et captivante. Si certains ressorts du scénario peinent parfois à convaincre, le fond, lui, interpelle profondément et pousse à la réflexion.
Et cette question en creux, combien de temps encore avant que cela cesse d’être une fiction ?

« Après l'été, c'était encore l'été.
Début octobre, dans la savane parisienne comme dans tout l'Hexagone, la canicule continuait de s'étirer, à la manière d'un grand fauve.
La végétalisation des voies, des murs et des toits, le remplacement du bitume sombre par des revêtements clairs, les brumisateurs installés dans les rues, les pataugeoires dans les parcs, les fontaines sur les places, les bancs rafraîchissants à propulsion d'air froid, les buses d'asper-sion intégrées aux trottoirs... rien n'y faisait. Partout, on transpirait. »

« J'ai toujours aimé les glaces, depuis que je suis gamin. Alors une de cette taille... Mais bon, quand même : les ours polaires ? Vous les privez de leur territoire ? Non, je ne les prive de rien. Un ours, j'adore les ours, ça vit où ? Ça vit sur la banquise. Sur de l'eau salée. Ils ne vivent pas plus sur les icebergs que vous, que moi, que les chats, que personne. C'est de l'eau douce, un iceberg ! Et il s'en forme des tas, plus de seize mille par an. Quasiment ce qu'on consomme, sur la planète, en eau, en une année. Et c'est de l'eau douce qu'on perd, de l'eau qui fond, de l'eau qu'on gaspille, qui part en mer quand la France manque, que le Maroc manque, que le monde entier manque d'eau. Alors plutôt que de pleurer, plutôt que de se plaindre, autant se relever les manches et la récupérer, cette eau. Vous ne trouvez pas ? C'est ce qu'on s'est dit, en tout cas, à la Dolco. Qu'il s'agissait de montrer l'exemple, plutôt que de donner des leçons. Et nous avons monté ce projet qui n'est ni plus ni moins qu'un grand déménagement : on ne fait que déplacer de l'eau, changer l'endroit où cet iceberg va fondre, pour le faire fondre au Maroc plutôt qu'en plein milieu de la mer, et pour récupérer son eau plutôt que de la gâcher. Et ce déménagement il est non polluant, ce qui n'est pas le cas, comme vous le savez, des usines de dessalement d'eau, qui empoisonnent la mer, avec un tas de rejets de saumure.
Le journaliste américain, un grand échalas aux moustaches cirées, au nez en lame de couteau, un peu plus jeune que les autres, saisit la balle au bond pour questionner plus avant Dolomont sur son empreinte carbone.
- Est-ce que vous n'allez pas trop vite ? N'aurait-il pas fallu, avant de mener le projet, faire une étude d'impact ? Est-ce qu'en raison de votre enthousiasme, vous ne brûlez pas les étapes ?
- Mais "si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit" ? 
Il laissa planer un silence, avant de poursuivre : 
- Ce sont les mots d'un poète. Un Turc et communiste, figurez-vous, Nâzim Hikmet, que j'aime beaucoup. Je vous le cite parce que je crois qu'il y aura toujours bien plus de vérité dans les mots d'un poète que dans une étude d'impact. "La terre se nourrit d'eau et de poèmes. Mais depuis des années, nous ne lui donnons que des chiffres". Ça c'est Christian Bobin, un autre grand auteur, que j'aime à méditer.
Pour ne pas se défausser cela dit de la question, après sa parenthèse lyrique, il martela trois mots : la dérive assistée. L'iceberg pouvait se laisser porter par les courants marins comme par d'immenses tapis roulants, ce qui réduisait d'autant la consommation de fioul du bateau.
Et la voile, régulièrement déployée, abaissait encore le coût énergétique de trente pour cent.
Lui demandait-on s'il ne serait pas plus éco-responsable, tout de même, d'exploiter la glace sur place, directement au pôle, plutôt que de la tracter jusqu'au Maroc, il argumentait : il n'existait en Arctique aucune source d'énergie disponible. Qui plus est, un seul bateau avait permis de convoyer l'iceberg depuis le pôle jusqu'à Cherbourg. À supposer qu'on eût décortiqué la glace directement dans le Grand Nord, il eût fallu pour transporter la même quantité d'eau cinquante bateaux-citernes de grande capacité: l'impact aurait été autrement plus élevé sur les écosystèmes et les milieux marins. »

« Après une jeunesse passée à militer contre la cruauté envers les animaux, maître Cherkaoui s'était spécialisée dans les questions écologiques. La protection de la nature et le bien-être animal constituaient pour elle les deux facettes d'un même combat : celui mené contre l'anthropocentrisme. Une conception datée, erronée et dangereuse à ses yeux en ce qu'elle légitimait des attitudes comme le productivisme agricole irraisonné, le pillage des réserves ou les tortures animales. Le droit ? Elle le voyait comme un outil puissant pour repositionner l'humain à sa place : ni en dehors ni au-dessus de la nature et du vivant. Parmi. »

« L'affaire du L213B, comme on l'appelait, avait tout pour plaire aux médias: un iceberg immobilisé, saisi par la justice, ce n'était pas commun, et L'Axolotl pour le défendre, c'était David contre Goliath. Un petit cabinet versus une multinationale, une femme contre un homme, le droit à la justice contre la liberté d'entreprendre et la nature contre la vanité humaine.
Que faire ? Tout le monde posait la même question, sans savoir y répondre. Ramener la glace au pôle ? C'était impensable, dangereux. La laisser fondre? Se perdre ? Ce serait absurde, dans le contexte. Se l'approprier pour la France ? Une déclaration de guerre, d'autant que le Maroc, qui s'était jusqu'alors tenu discret, montrait des signes d'impatience autant que d'agacement.
Je laisse la justice faire son travail, répondait le président français, quand on l'interrogeait.
Le monde entier scrutait l'Hexagone, l'iceberg jouant le rôle d'un immense compte à rebours, un sablier de glace. Mais la question posée aux juges n'était pas des plus simples à résoudre et revenait ni plus ni moins à se demander: à qui appartient la nature ? »

« Sous la chaleur écrasante de l'été, dans le débat public, Meryem apportait un souffle nouveau qui résonnait en de multiples échos, à la façon d'un carillon de bambou animé par le vent. Dans les parcs, les cafés, les bureaux, les jardins, sur les places, aux repas de famille... partout on se mit à discuter, à se disputer sur la question du droit de plaider pour les autres qu'humains. C'était inattendu, presque surréaliste, mais incontestable et grisant pour l'avocate tout comme pour Samira, qui vivait l'aventure avec elle. Elles avaient réussi la deuxième étape de leur pari : après l'arrestation de Dolomont, mobiliser l'opinion, imposer leur sujet dans le débat public. Dolomont, sa personne, son inculpation, son agitation pour les faire taire c'était l'écume, répétait Meryem. Revendiquer le droit pour les êtres naturels à être reconnus comme des personnes ayant des droits, une dignité, c'était la vague. Une vague venue de loin, formée de mille gouttes d'eau: les combats de toute une génération de militantes et militants écologistes, fatiguée de ce vieux monde et de ses dichotomies obsolètes, qui continuaient à survivre et même à gouverner.
Le procès de l'iceberg, pour Meryem, était celui d'une vie, et l'enjeu du verdict allait au-delà de l'iceberg lui-même, de son cas particulier. Il était tous les êtres naturels, les lacs et les rivières, les glaciers, les abeilles, les arbres et les dauphins... exigeant de la justice qu'elle se positionnât, les reconnût, les entendît. »

« La demande explosa, l'offre se raréfia ; le marché imposa ses règles. On fit s'affronter les villes contre les campagnes les petits contre les gros, les agriculteurs contre les défenseurs de la nature. Les pluies d'hiver bientôt ne furent plus suffisantes pour reconstituer les réserves, le soleil fit tressaillir la Bourse. On avait besoin d'eau pour arroser les champs ; il fallait en acheter sur les marchés, mais elle coûtait plus cher que le gain dégagé à vendre ses récoltes. Elle devint la nouvelle récolte, précipitant les faillites. »

« Dès leurs débuts, il sut qu'embrasser Samira c'était embrasser aussi ses combats. Non pas se les approprier - Antoine n'éprouvait de convictions fortes sur rien, ni d'énergie pour mener aucune lutte - mais littéralement les embrasser, les tenir dans ses bras, en tenant Samira dans les siens. Ils étaient indissociables d'elle, ils faisaient partie d'elle. Souvent, d'ailleurs, Antoine craignait qu'elle ne le quittât pour quelqu'un de plus militant, de plus charismatique, de plus engagé, de plus cultivé, que sa flemme ne finît par éteindre la flamme. Car il avait souvent la flemme. Il se sentait découragé d'avance. L'ennemi semblait trop fort, les lobbys, les puissants, les intérêts financiers, les capitaines d'industrie... On ne pouvait pas changer le monde, il ferait toujours les riches plus riches, les pauvres plus pauvres et de la planète une poubelle. C'était, à la rigueur, l'unique conviction d'Antoine, ce qui ne l'empêchait en rien d'admirer Samira pour sa combativité, sa détermination, pour ce que lui n'était pas. »

« Et Monsieur Dolomont, en proposant ses solutions courtermistes, ne fait qu'aggraver nos problèmes à moyen et long terme, ne les résout en rien. Lui qui aime les poèmes ferait bien de méditer ce mot de Victor Hugo : "C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas." »

« J'entends ici ou là que le procès à venir est celui de la nature qui plaide contre l'humain. C'est faux : s'il s'avère historique, ce procès le sera précisément parce que, et pour la première fois, c'est celui de la nature qui plaide avec l'humain, et contre l'inhumain. »

« Il est temps que l'écologie prenne le pas sur l'écononie. »

« Dolomont incarnait tout ce qu'elle exécrait, ce contre quoi elle se battait. Le saccage de la nature, la fortune indécente, l'opportunisme éhonté, le mépris de classe, la compromission avec le pouvoir, alors quand son père... C'était comme si, en s'entêtant à prendre la défense d'un tel homme, même à en faire l'éloge, il s'en prenait à elle personnellement et qu'il lui crachait au visage. Pour dire, signifier à son fils, à mots couverts, alors qu'il ne la connaissait pas, ou à peine, que déjà il la réprouvait. »

« Dolomont, c'était une trompette: dans son monde n'existaient que les pistons. Les relations, les retours d'ascenseur, les intérêts, les rapports de force, les échanges de bons procédés, les services, gracieusetés. Avec la certitude que tout homme, toute femme, toute conviction était monnayable, qu'acheter résolvait tout. C'était un être en somme d'ambition, de pouvoir et d'argent, ses trois prises sur le monde, qui lui permettaient tout. Sauf qu'avec le juge Aguilar, en charge du procès, il était face à un mur impossible à escalader, ni à contourner, ni à salir, ni à détruire. Un mur sans aucune prise qui avait pu, dans sa carrière, prononcer des verdicts en faveur aussi bien des plus que des moins, des forts que des faibles, de la nature que de l'humain. Un juge comme un mirage qui se dessinerait dans la chaleur du désert, dont on ne parvenait pas à cerner les contours. »

« Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas là qu'elle me manque ; c'est parce qu'elle me manque qu'elle est là. »

« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié. »

« Le prélude de La goutte d'eau pour le juge Diakité, mélomane et musicien amateur accompli, était une occasion de se confier à sa fille. Jamais il n'eût osé, ou su, sans en passer par la musique, se livrer sur ses sentiments, ses peurs ou son amour pour elle. Dire "je t'aime", pour le juge, relevait de l'obscénité. Mais parler de Chopin, d'une œuvre, d'une création, était à sa portée.
Il aimait jouer pour Samira, adolescente, le morceau au piano et le lui commenter, tout en sous-entendus. L'aspect lumineux, innocent de la première partie, en ré bémol majeur : l'enfance. Puis les menaces et les dangers, dans la seconde, qui gagnaient du terrain, entraient dans la maison. Et ce tocsin qu'on entendait, fortissimo, en do dièse mineur, sonnant pour annoncer une disparition, inévitable, ou une mort, peut-être, qui arriverait bientôt et qui serait brutale.
Samira était pleine d'admiration pour son père. Et dans le même temps se demandait souvent si elle avait un père. Il était le courage, il était la finesse, la beauté de l'âme humaine, et l'intelligence même. Mais était-il un père ? Il travaillait sans cesse quand il était à la maison, ne quittant son bureau, où on avait interdiction d'aller, que pour l'heure des repas. Il s'accordait cinq jours de congés chaque année, pour passer quelque temps, comme il disait, avec sa femme et son enfant. Cinq jours où il était presque toujours malade. Samira était fière, et pas peu fière, d'être sa fille ; il l'impressionnait. Dans le même temps, des marques de tendresse quelquefois lui manquaient.
Cela dit, quand il s'asseyait au piano, dans leur salon, le juge trouvait un peu, par la musique, à formuler son affection. Par un regard, par une façon de changer sa voix, pour parler à sa fille, ou de pencher la tête vers elle. Assise à sa droite, sur la même banquette, Samira observait ses mains - élégantes, élancées - agiles sur le clavier, en l'écoutant vanter la joie, dans la dernière partie du pré-lude. Elle revenait, elle gagnait, débarrassée des ombres, de la tristesse, de la mélancolie. La beauté de la vie.
- Et cette note obsessionnelle, cette goutte d'eau, qui tombe, qui tombe, qui tombe, qui traverse le morceau, qui tient bon, quoi qu'il arrive autour. Cette note à la main gauche, au milieu des accords, qui se détache du reste, qui survit et pourquoi? Parce qu'elle s'est adaptée au contexte nouveau, et que de la bémol, sans qu'on s'en aperçoive, elle est devenue sol dièse, sa note enharmonique. Tout en restant la même, elle a changé son nom. »

« Il venait de s'engager dans le labyrinthe tissé de mensonges et sans aucune issue qu'allait devenir sa vie. Il ne pouvait plus reculer. »

« - Je crois que l'eau est trop précieuse pour ne pas avoir de prix. Autrement, on n'en perçoit pas la valeur, on la gaspille, la déprécie.
Même à des chiens, pensait Aya en l'écoutant, debout dans la fournaise, les dents serrées, le visage tendu, le regard assassin, même à des chiens on donne de l'eau.
Sa haine était une vague furieuse mais impuissante qui venait se briser sur Dolomont. »

« En nouvelle Adèle H, fille de Victor Hugo parcourant Halifax, au Canada, sur les traces du lieutenant Pinson, son amour de Jersey, dans l'espoir de l'y croiser, Antoine arpentait tous les quartiers de la ville. Des populaires aux plus huppés, il alpaguait les gens dans la rue, dans les supermarchés, sur les places, les squares, au restaurant, dans les cafés, dans les bibliothèques, les parcs, les parkings des cités, dans les moyens de transport, dans les quartiers d'affaires, les lieux résidentiels, les galeries d'art, les points de deal, les lieux de culte, à la sortie des théâtres... Sans la moindre méthode, à part tout essayer. »

« Pour Samira c'était un indéniable aveu. Et malgré tout ce n'était en aucun cas une preuve ; elle ne pourrait jamais la porter devant un juge. Jamais innocenter, et ce fut un calvaire que de se l'avouer, celle qui fut condamnée en lieu et place de Dolomont, et qui dans cette histoire resterait le visage monstrueux, repoussant, de l'inhumanité. »

« Parce qu'en faisant [...] un métier invisible, on voit toutes sortes de choses. »

« On ignorait souvent que ces activités, menées par des sociétés filles, étaient dans le giron de la même holding.
Cela jurait quelque peu avec l'image de lui-même que Dolomont s'évertuait à imposer dans les esprits : celle d'un philanthrope. »

« Samira, la gorge déchirée, ne sut répondre, rien dire. En raccrochant, elle repensait avec rage à la page d'accueil du site de På djupet, où elle était allée cent fois avant de les contacter, qui mettait en avant la belle citation d'Albert Londres, grand reporter français, à l'aube du vingtième siècle : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie en mettant dans la balance son crédit, son honneur, sa vie. » Amberg savait la force de tout ce qu'elle révélait, et pourtant, le sachant, il choisissait de ne pas publier son enquête pour préserver ses intérêts. Comment avait-elle pu se montrer si crédule ? Plus que leur décision, c'était sa naïveté avant tout qui la rendait furieuse. Encore une fois, elle avait voulu faire jouer David contre Goliath, à nouveau elle s'était laissé berner par cette fable ridicule. Il n'y avait pas de combat possible. Non pas que Goliath fût plus fort, mais parce que David était Goliath. »

NOTE
Dans les années 1970, le prince saoudien Mohammed Al-Faisal créa la société Iceberg Transport International. Elle avait pour mandat d'étudier la faisabilité d'un remorquage d'iceberg de l'Antarctique jusqu'au port de Jeddah. L'idée depuis refait surface régulièrement. Elle m'a inspiré la première partie du livre. Pour ce qui a trait au statut de la glace en droit international, j'ai tiré profit du travail de la juriste Fabienne Quilleré-Majzoub, notamment L'eau dans tous ses états juridiques (Éditions Pedone, 2017), «À qui appartiennent les icebergs » in Revue québécoise de droit international (volume 20, numéro 1, 2007) et « Glaces polaires et icebergs : quid juris gentium ? » in Annuaire français de droit international (CNRS Éditions, volume 52, 2006).
Je me suis nourri aussi, pour l'écriture du procès, dans la première partie, de textes relevant de la théorie dite des droits de la nature. Parmi eux Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? (Christopher Stone, Éditions Le Passager Clandestin, 2017 pour l'édition française), Le contrat naturel (Michel Serres, Éditions François Bourin, 1990), Un nouveau droit pour la terre (Valérie Cabanes, Éditions du Seuil, 2016), Petit manuel des droits de la nature (Édi-tions Wild Legal, 2022), Le fleuve qui voulait écrire (mise en récit Camille de Toledo, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021).
La ligne narrative liée au programme gramme "Un rein pour une nouvelle vie", dans la deuxième partie du livre, me vient du site parodique tunisien LerPesse, qui en 2018 publiait un article intitulé « Campus France: les étudiants africains invités à déposer un rein en caution au début de leur cursus universitaire ». Le canular, largement diffusé, fut souvent pris pour une information authentique et sérieuse, comme le rappelle l'anthropologue Julien Bondaz dans une analyse de 2019 pour le site universitaire The Conversation : « Un rein contre des études en France : les enseignements d'une rumeur africaine ».

Quatrième de couverture

Au milieu du XXIe siècle, alors que les canicules à répétition redessinent le paysage mondial, Erik Dolomont a bâti sa fortune sur l'exploitation de la crise climatique. Il profite d'un vide juridique et s'approprie un iceberg qu'il fait charrier depuis le pôle jusqu'au Maroc pour en revendre l'eau douce au prix fort.

Samira, une jeune juriste spécialisée dans la défense de la nature, cherche la faille pour s'opposer à lui. Ses raisons de lui faire obstacle sont idéologiques sans doute. À moins qu'il ne s'agisse d'une vengeance personnelle ?

De la Guinée à la Suède en passant par le Maroc et la France, de 2040 à 2060, ce thriller écologique haletant nous entraîne dans un monde terriblement proche du nôtre. À travers la trajectoire de Samira, il nous invite à réfléchir aux grandes questions de notre temps.

Éditions Gallimard, décembre 2025
318 pages 

jeudi 22 janvier 2026

Nous sommes faits d'orage ★★★★★ de Maria Charrel

Quel livre sublime ! Une histoire qui nous traverse par frémissements, avec beaucoup de douceur.
« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »
Un roman qui résonne encore comme une sorte de grondement discret même après plusieurs semaines. 
J'ai aimé le contact avec la nature, j'ai aimé être surprise, j'ai aimé les personnages et leur orage intérieur, j'ai aimé l'écriture précise et poétique, j'ai aimé les silences, j'ai aimé l'entremêlement des époques, la manière qu'a l'autrice de nous dire l'intime, la transmission et les tensions intérieures, de mêler politique, nature, enchantement et sorcellerie. L'intrigue est fichtrement bien ficelée et je comprends tellement les retours très positifs que j'ai lus sur ce livre. Merci à celles et ceux qui l'ont mis, remis, re-remis sur ma route ! Un seul conseil : laissez vous emporter par ce récit, ne recherchez pas la vraisemblance, lâchez prise et savourez ce petit bijou ;-)
« Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Qui n'a jamais voyagé avec les loups
Ne sait pas ce qu'est la liberté
Ni la chemise des étoiles. »
Ali Podrimja 

« Le village sans nom s'accroche au flanc du dernier plateau accessible avant les hauts monts, si éloigné de tout que le reste du monde a oublié son existence. La vingtaine de maisons éparpillées sur la sommière sont coupées de la vallée par une périlleuse crête, le passage des morts. La rumeur raconte qu'une malédiction fauche la vie à ceux qui osent jeter un regard vers le ravin. À l'entrée du passage, un roc se dresse, droit comme un menhir. Les nuits de pleine lune lui taillent une silhouette presque humaine. Ceux qui vivent là l'ont baptisé le rocher des peines. Lorsque l'un d'eux décède, ils se recueillent à ses pieds pour y verser leurs larmes.
Les gens du village cultivent des croyances singulières et subsistent grâce à leurs petites exploitations. Tous font preuve du caractère particulier des hauteurs : solitaire, méfiant et drôle, car seul l'humour, doublé d'un certain sens de la tragédie, permet de tenir sur ces sommets où le travail assomme les corps de l'aube au crépuscule. La plupart aiment avec ferveur ce quotidien rude. Le plateau ne leur offre pas seulement la beauté indécente des hauteurs. Ici, ils n'ont de compte à rendre à personne. Dans leurs modestes jardins, ils cultivent une indépendance de corps et d'esprit farouche.
Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l'ombre.
Certains entament des études dans les grandes villes. D'autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret; la mémoire des vendettas ancrée dans leur chair. Leur âme est trempée à l'outrenoir, cette matière née de l'ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s'abat. »

« Quels pièges, quelles possibilités avaient poussé Ester à quitter Tirana pour l'Islande, plutôt que l'Italie ou la Grèce, comme nombre d'émigrés albanais ? Elle ne l'a jamais expliqué à sa fille. Un matin d'hiver, de ceux où le soleil ladre ne se levait qu'à onze heures sur le fjord, elle s'était contentée de lui réciter un poème :

Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Tahir le regarde faire, le cœur empli d'une satisfaction tendre. Son cadet sait s'y prendre avec les animaux. Ses gestes sont doux et fermes. Il a la patience de ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre. Des hommes conscients que le troupeau a son monde propre, une langue qui leur échappe en partie. Il a le cœur bon, dénué des ombres qui enveloppent celui de son aîné, Durim. »

« Le vent nous enseigne beaucoup de choses.
Il siffle dans les roches, la végétation ou les habitations, il sculpte des reliefs sonores qui parviennent à nos oreilles.
Il rend concret à nos sens des réalités se situant parfois à des dizaines de kilomètres, et plus encore : il donne la parole à la terre. 
Sarah oublie un instant son auditoire, emportée par la passion de son métier. Elle désigne les crêtes au loin et poursuit, comme elle le fait devant les étudiants à qui elle donne parfois cours :
- Les courants d'air s'engouffrent dans les grottes et rebondissent dans les fissures, la bise frappe les troncs d'arbres, les bourrasques se fracassent sur les vagues de l'océan, le souffle du matin chahute le sable des dunes : tout cela génère des lamentations presque humaines, des cris d'animaux ou des chuintements lugubres qui alimentent les légendes. Comme celui que nous venons d'entendre.
Niko éclate de rire à son tour :
- Et moi qui espérais vous filer la frousse, avec mes histoires de sorcières ! »

« Il redoutait de vivre alors qu'il était déjà à demi mort. Mais la montagne l'avait guéri. Au fil des mois, elle avait ôté l'angoisse de son corps, comme on aspire le venin d'une blessure. La quiétude s'était installée en lui. Peu à peu, il se concentra sur l'essentiel : ne rien attendre, ne plus espérer, vivre avec le minimum. Ne dépendre de personne, rompre tout lien : la peur, alors, n'aurait plus aucune prise sur lui. Seul le calme subsisterait. S'occuper des moutons du village en échange de quelques ressources. Limiter les interactions avec les autres hommes, autant que possible. Marcher seul, n'obéir à personne, manger peu voilà qui suffisait à son bonheur. »

« - J'ai longtemps été en colère, moi aussi. Ça m'a presque tué. Je suis revenu ici et peu à peu, j'ai appris que cette émotion est inutile. Elle rend égoïste. Elle te contrôle et si tu n'y prends pas garde, elle te détruit. Ce qui est perdu est perdu, la vengeance est vaine. Nous pouvons seulement traverser la douleur pour découvrir ce qu'il y a de l'autre côté.
- Ah, vraiment ? Je crois au contraire que la vengeance est nécessaire. C'est ce que le Kanun exige si on laisse courir les coupables, ils s'en prendront à d'autres.
- Tu ne parles pas de vengeance, mais de justice. Le Kanun est dévoyé depuis longtemps, par ici. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé, mais je suis certain d'une chose : on peut combattre avec bien d'autres armes que la colère.
- Lesquelles ? La poésie, peut-être ? Les jolies phrases que vous peignez sur les slogans de pierre ne changent rien. C'est aussi pathétique que les graffitis de gamins dans les toilettes !
Dritan la toise avec dureté :
- Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ignores que les poèmes peuvent tuer. »

« La terre et le ciel tonnent d'une multitude de bruits ; ils mugissent, explosent, vrombissent, lancent des éclats de verre, résonnent de détonations pareilles à des coups de feu. Qu'est-ce qui produit un tel boucan ? Sarah est une scientifique. Elle émet des hypothèses. Le son est une vibration mécanique qui se propage sous forme d'ondes et passe d'un milieu à l'autre, du ciel à la terre, de l'eau à la berge. Il est protéiforme, change d'apparence selon les arbres, roches, immeubles, ponts ou lacs qu'il rencontre, sculptant des mélodies douces ou des chuintements affreux. Le son est joueur, il se déguise, se mêle à d'autres et se dissimule pour mieux rejaillir. Il trompe les oreilles et effraie ceux qui ne comprennent pas ses tours. Sarah sait tout cela mieux que personne, et pourtant, recroquevillée dans la bicoque, elle est terrifiée par le vacarme au-dehors. »

« Tandis qu'elle écoute l'iso-polyphonie des bergers, Dritan lui apparaît sous un jour différent. Il n'est pas aussi seul qu'il le prétend. Il fait partie de ce réseau d'hommes courageux, qui défient la dictature en continuant de vivre comme ils l'ont toujours fait, avec leurs bêtes. Des fous. Des résistants. La beauté de leurs chants entremêlés éveille en elle une émotion inédite. La superposition des tons l'enveloppe. 
Les voix fragiles sont portées par les plus puissantes, l'énergie circule entre les hommes. Elora ferme les yeux et des feux d'artifice explosent derrière ses paupières, un festival de caracoles et de voltes colorées. Toute la splendeur mystérieuse de la montagne est là, concentrée dans la mélopée de ces bergers. Ils disent la beauté et la tristesse. La joie et la solitude.»

« La poésie n'est pas une affaire de sensiblerie. Elle peut détruire des vies et en sauver : ça, peu de monde est capable de le supporter. »

« « Il a plu en moi une pluie d'été qui n'a pu rafraîchir ma tristesse. » Tu entends ça ? La poésie dit ce que seul le cœur peut comprendre. Elle porte l'écho des vies d'autrefois. Certains mots se cachent à l'intérieur d'eux-mêmes: ils se méritent. D'autres sont de petits cœurs fragiles palpitant entre nos mains. Surtout : nul besoin d'être un grand sachant bardé de diplômes, il suffit d'être au monde pour les recevoir. 
Il déclame à nouveau : « Seul sur la terre, je suis le vagabond révolté. »
Elora n'a jamais réfléchi au pouvoir des mots. Pourtant, ils ont toujours eu une place à part dans sa vie. Sa mère a bercé son enfance des légendes d'ici. Son père lui a appris cette langue d'ailleurs, le français. Ubu, ubu, ubu.
- La poésie est mon acte de résistance, conclut Dritan. Sans elle, j'aurais rendu les armes depuis longtemps. »

« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »

« La température remonte, de nouveau estivale. L'oiseau se pose à ses pieds, vocalise gaiement. Elle lève les yeux. Tendresse de l'azur, frémissement de la brise sur sa peau. Bruissement doux de l'étendue d'eau derrière elle. Une sensation inédite l'enveloppe. Ses sens sont aux aguets, comme si son corps entier se résumait à eux. Comme si son organisme se dissolvait pour se fondre dans l'environnement, rejoindre un grand tout face auquel elle n'est rien.
L'espace d'un instant, Elora n'existe plus. Elle est l'herbe encore verte, la frondaison des arbres déjà parés de leur robe d'automne, les épines des sapins indifférents aux saisons. Elle est la terre, le ciel, le vent. Rien d'autre n'a d'importance. Le passé n'est plus, l'avenir ne compte pas; la colère qui empoisonnait encore son sang la veille s'évapore. Alors, Elora comprend elle n'est pas seulement une fille de la montagne. Elle est la montagne, c'est-à-dire l'une de ses nombreuses manifestations incarnées, au même titre que les loups, les lichens et les aigles royaux. Ici, elle ne sera jamais seule. Elle se tiendra loin des hommes mais elle n'aura rien à craindre d'eux. La montagne la protégera. En échange, elle devra ne jamais la quitter. Lui témoigner respect et vénération. Quels que soient les sacrifices que cela exige.
L'aria de l'oiseau à ses pieds redouble d'intensité, comme s'il approuvait ses pérégrinations intérieures. »

« Cette nuit-là, pelotonnée dans le lit de la minuscule chambre où elles logeaient, la jeune fille se dit que sa mère ressemblait à une aurore boréale. C'était une apparition dans le silence. Il convenait d'apprécier sa présence et se laisser bercer par son chant discret sans chercher à savoir d'où elle venait, ni tenter de percer ses secrets. Mais elle ne pourrait jamais vraiment s'y résoudre. »

« Ces derniers jours, j'ai beaucoup réfléchi à ce qu'est la liberté, dit-elle enfin. Ce qu'elle signifie. Comment elle se vit au quotidien. J'ai trouvé la réponse en vivant auprès de toi ces derniers mois, Dritan. La liberté se résume à un mot: choisir. Nous pouvons choisir d'en vouloir à la terre entière, de nous terrer dans le désespoir pour verser des larmes acides chaque jour sur la vie qui nous a été dérobée. Mais nous pouvons aussi choisir de refermer le livre des tristesses une bonne fois pour toutes. D'écrire de nouvelles pages, de recommencer. Ne jamais oublier, non, mais ne pas subir le passé comme une victime. Ce choix, c'est le plus grand et l'unique pouvoir dont nous disposons. Je veux être puissante, moi aussi, comme toi. »

« Trois fois par semaine, le cri des alarmes antiaériennes déchire le ciel de Tirana, afin de préparer la population à une éventuelle attaque. Des réserves de nourriture sont entassées dans les abris souterrains, pour parer au pire. Des hommes dénoncent leurs camarades parce qu'ils ne travaillent pas assez à l'usine. Des femmes dénoncent leurs voisines parce qu'elles bavardent trop. Tout le monde dénonce tout le monde pour une raison ou une autre. La jalousie, la méchanceté et le délire politique s'entremêlent. Moucharder est devenu le grand exutoire de la frustration collective. »

« Au village nous pensions tout savoir des autres, mais la plupart du temps nous ne savions rien. La vérité restait enfermée dans nos foyers. »

« Les animaux savent. Ils pressentent les catastrophes. Ils perçoivent les grondements de la terre avant les hommes et les variations infimes des nuages. Ils comprennent les humeurs du ciel et fuient avant qu'il ne déchaîne sa fureur sur le monde d'en bas. Ils entendent les voix.
D'un souffle, les mésanges et les merles prennent leur envol pour s'éloigner de la forêt. Un loup hurle sur les hauts monts pour prévenir sa meute. Les chiens d'Altin répondent à leur cri, ils retroussent leurs babines et montrent les dents. L'instinct millénaire remonte en eux : ils ont été loups autrefois. Les brebis bêlent pour appeler leurs petits, les béliers grattent nerveusement la terre. Altin les observe, inquiet. Le troupeau se masse autour de lui dans le pâturage. Il fait corps, le berger n'a jamais vu cela : les animaux se rassemblent pour le protéger. »

« Ils mourront, ils naîtront. D'autres viendront au village sans nom, d'autres en partiront.

Le soleil brûlera nos vallons et asséchera nos sources.

Longtemps encore, nous soufflerons nos secrets à ceux qui savent nous entendre, mais il est déjà trop tard. Nos gardiens s'éteignent peu à peu. Bientôt, ils ne seront plus. Nous nous dresserons alors vers le ciel dans un dernier élan de grâce, puis nous nous tairons à jamais. »

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Les poèmes en exergue des quatre premières parties sont ceux d'auteurs de langue albanaise. Ils sont publiés en intégralité dans le recueil Poésies albanaises, traduction de Vasil Çapeqi, adaptation de François Chenot (Le Taillis Pré). Le poème de la Russe Marina Tsvetaïeva est extrait du Poème de la montagne - Le Poème de la fin, traduit et présenté par Ève Malleret (L'Âge d'homme).

Seuls quelques vers ont été écrits pour ce roman : « Je partirai à l'extrémité du monde / Sur la terre de glace et de feu / Là où les longues nuits d'étoiles / Sèment des poussières d'espoir. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa mère, Sarah se voit remettre pour tout héritage les clés d'une bicoque aux confins du monde, et une consigne : Trouve Elora. Direction l'Albanie, où elle découvre un village oublié, niché au cœur d'une montagne sauvage. Mais sur place, les locaux sont formels : Elora est morte il y a bien longtemps.
Trois décennies plus tôt, alors que le régime despotique d'Enver Hoxha étend son joug jusque dans les campagnes, Elora et son ami Agon se font une promesse : tant qu'ils seront ensemble, tout ira bien. Mais alors que l'adolescente n'aspire qu'à mener une vie sans entraves, sa mère la gronde; et si les hommes, eux, sont libres, ils ont également l'obligation d'appliquer la vengeance du sang. Elora enrage - à quoi bon être la fille de feu, comme on l'appelle au village, si c'est pour vivre prisonnière ?
Sur son chemin vers la liberté, la jeune fille pourra compter sur l'aide d'un berger collectionneur de poèmes. Ses choix détermineront la vie d'une lignée de femmes, dont Sarah.

Marie Charrel entremêle les destins de cœurs indomptés, marqués par la tragédie, la puissance de la nature et le pouvoir des mots.

Marie Charrel est journaliste et autrice. Son dernier roman, Les Mangeurs de nuit (L'Observatoire, 2023), a été lauréat des prix France Bleu, Page des Libraires, Ouest France-Étonnants Voyageurs et Cazes-Brasserie Lipp. 

Éditions Les Léonides,  mai 2025
397 pages 

mercredi 19 février 2025

Nord sentinelle ★★★★★ de Jérôme Ferrari

L'auteur de "À son image", - lecture adoré également-, évoque, sur fond de tourisme de masse - au passage tellement bien illustré par la couverture - la bêtise, la médiocrité humaine et la décadence totale de notre monde d'aujourd'hui. L'argent, le faste, la puissance, le pouvoir, les opportunités attirent et font courir les hommes bien souvent à leur perte. 
L'écriture de l'auteur, belle, riche et complexe à la fois, est pleine de digressions, de réflexions, de longues phrases savoureuses qui delicieusement nous embarquent - lecture d'une traite à privilégier, il serait dommage de se perdre dans ces si belles ondulations.  
Corrosif et léger à la fois, intelligent, c'est de la grande littérature !

« Ils parlent fort, ils sont laids - car rien ne rend plus manifeste la laideur humaine que la chaude lumière d'été -, ils sont pathologiquement désinhibés, comme si le simple fait d'être en vacances produisait chez eux les effets d'une lésion cérébrale, ils sont grossiers, ils se prennent constamment en photo les uns les autres, ils s'adonnent aux moments les plus inopportuns à la pratique impardonnable du selfie, pratique aggravée de surcroît par l'utilisation d'une grotesque perche télescopique sur laquelle il faudrait les empaler avant d'exposer leurs dépouilles à la vue de tous aux qua­tre points cardinaux, en guise d’avertissement solennel adressé à leurs congénères, ils sont innombrables et invincibles et à l’heure où je les vois déambuler dans les ruelles de la haute ville ou pren­dre le chemin du port, je sais bien que leurs armées victorieuses ont envahi le reste du monde, ils avancent en colonnes compactes dans les rues de Dubrovnik, ils se pressent sur la place du Duomo, à Milan, à Sienne et à Florence, autour de la tholos de Delphes, dans le sanctuaire d’Athéna, alors que les dieux anciens et nouveaux, désormais impuissants, n’ont plus rien à leur opposer qu’un éternel silence, ils pique-niquent dans les pinèdes, pissent dans l’Adriatique, dans les ondes pures des lacs et des torrents, au bord des routes et contre les colonnes des temples, ils se pren­nent en photo, encore et toujours, dans les allées du Pergamon à Berlin, devant la blonde Vénus surgie des eaux, ils montent en riant niaisement sur des plots de ciment, à dix mètres les uns des au­­tres, faisant mine tous en même temps de tenir la grande pyramide du bout des doigts, dans la cour du Louvre, ou de soutenir la tour de Pise, suscitant le long de leur chemin triomphal l’apparition d’entités conceptuelles aberrantes – hospitalité tarifée, vision aveugle, repos frénétique ou individualisme grégaire – oh, com­me ils sont loin, les verts paradis du sens et de la vérité ! »
Un titre qui doit son nom à l'île de "North Sentinel", l'une des îles Andaman dans le golfe du Bengale, considérée comme l'une des dernières tribus de la planète totalement coupée du monde moderne. Les sentinelles défendent cette île et n'hésitent pas accueillir les intrus par des flèches et des lances. La solution peut-être pour se préserver de bien des maux, comme la corruption.
« Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités. »
Premier volet d'une trilogie, je me réjouis déjà de découvrir la suite. 
« [...] il est triste de penser que rien ne nous changera jamais, oui, c'est une triste vérité, bien qu'elle soit triviale [...].»

« Le chef fanatique et son peuple barbare menaçaient de mort l'infidèle qui s'aventurait dans leurs murs un sorcier noir ayant, raconte-t-on, vu dans les premiers pas des Francs le déclin et la chute. » 
RICHARD F. BURTON, Premiers pas en Afrique de l'Est.

« Mon petit cousin Alexandre grandit lui aussi avec la certitude qu'on savait qui il était et je veux bien croire que ce fut pour lui tout à la fois une bénédiction et un fardeau, sans doute davantage un fardeau qu'une bénédiction. Peu d'efforts semblaient pourtant requis pour qu'il prenne toute sa place dans une lignée de branleurs; pour autant que je sache, les Romani s'étaient contentés pendant des siècles de profiter du labeur de la plèbe à laquelle ils louaient leurs terres et leurs maisons et ils n'eurent donc pas à lever le petit doigt pour subvenir à leurs besoins tant que dura la période bénie de la féodalité, c'est-à-dire, sur notre terre qu'ignoraient les majestueux courants de l'histoire et du progrès, à peu près jusqu'aux années trente du siècle dernier ce qui constitue une estimation d'une extrême prudence. Cet âge d'or ayant brutalement pris fin, ils furent contraints, non de condescendre au dés-honneur du travail, mais à tout le moins de se mon-trer plus actifs qu'ils l'avaient jamais été ; Pierre-Marie, un grand-oncle de Philippe, frère cadet de son grand-père Achille, se lança dans une brève carrière de bandit au cours de laquelle il rançonna et terrorisa toute la région avant qu'un coup de hache anonyme ne vînt le foudroyer au faîte de la gloire; Achille lui-même partit monter, entre Nice et Monaco, une louche affaire de machines à sous qu'il abandonna bientôt, raconte-t-on encore, pour se consacrer au proxénétisme en mettant sur le trottoir les jeunes filles que des familles naïves de la région lui envoyaient dans l'espoir qu'il leur trouvât une place de domestique ou de couturière, et il développa son réseau avec un tel succès qu'il dut demander à sa sœur Eugénie de le re-joindre pour le seconder en tenant, malgré son jeune âge, le rôle de mère maquerelle à moins, comme le soutiennent les plus médisants, qu'il n'en eût profité pour la faire tapiner elle aussi, ce qu'elle aurait accepté sans rechigner par solidarité familiale ou même, selon ma mère, réclamé avec enthousiasme parce que c'était sa vocation; quant à François, dont j'ai déjà parlé, il resta sur place pour se saouler avec détermination sans jamais faillir ni donner le moindre signe de lassitude. César, le père de Philippe, n'avait pas tant d'énergie à dépenser. Il se contenta de dépecer petit à petit le vaste domaine familial, vendant des terrains au gré de ses besoins de liquidités et il aurait certainement conduit les Romani à la ruine complète si le miracle du tourisme n'était pas venu lui offrir un salut bien peu mérité. Contre toute attente, alors que les personnes sensées avaient toujours fui en été le bord de mer caniculaire et malsain, une folie collective poussait désormais à s'amasser sur les plages des foules de plus en plus compactes d'abrutis extatiques qui venaient ici cultiver leurs futurs mélanomes en s'enduisant de monoï et de graisse à traire sous le soleil brûlant, se faire piquer par les moustiques et les guêpes insatiables, partager leurs miasmes et leurs mycoses dans la tiède infusion de la Méditerranée et qui, de surcroît, étaient prêts à payer pour le faire. Les Romani possédaient évidemment une bonne partie du littoral, et ces éten-dues stériles de roches et de sable dont personne n'aurait voulu quelques années plus tôt valaient maintenant une fortune. César n'entendait nullement s'embêter à les exploiter lui-même quand il lui suffisait de les louer pour obtenir l'argent dont il avait besoin en se donnant simplement la peine fort modeste de tendre sa main avide. Philippe était bien plus intelligent que son père, et d'une paresse moins radicale. Il fit rénover d'antiques bergeries qui menaçaient de s'écrouler et les transforma ainsi en bucoliques résidences de vacances, il fit construire une paillote sur la plage, il eut l'idée de génie de clôturer et de baptiser "parkings", payants, bien sûr, chacun de ses terrains disposant d'un accès à la mer, et il ouvrit dans la haute ville un magasin de souvenirs, un restaurant et un cabaret de chants et guitares dont, n'ayant tout de même pas l'intention de se tuer au travail, il délégua la gestion à des proches - le magasin à sa grand-tante Eugénie, le restaurant aux Benetti, et le cabaret à Django et Bethsabée. Telles étaient donc les figures masculines qui servirent de modèles à mon cousin Alexandre. »

« Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités. »

« Chaque possible porte en lui sa souillure - le chagrin souillé d'un lâche soulagement, le soulagement souillé d'un irrémédiable chagrin. »

« Depuis lors, comme je le découvre avec effroi, en plus de nos touristes habituels, nous devons subir, d'avril à octobre, le déferlement ininterrompu sur nos rivages, depuis les entrailles de bâtiments gigantesques crachant vers le ciel bleu leurs grasses fumées noires, de hordes de retraités libidineux qui parcourent la ville par petits groupes hostiles et vociférants, exposant à la vue de tous l'obscénité livide de leurs jambes variqueuses et leurs orteils dénudés. »

« Dans sa longue et épuisante fréquentation du crime, Séverine Boghossian n'a jamais cessé d'être sidérée face à la disproportion presque systématique entre les actes dont elle était le témoin et les raisons qui les avaient fait advenir, comme si la chute virevoltante d'une feuille d'automne creusait dans le sol un cratère, une disproportion si incommensurable que Séverine Boghossian a toujours eu le sentiment, en découvrant un mobile, non d'avoir obtenu une explication propre à satisfaire aux exigences de la raison mais, bien au contraire, d'être à nouveau plongée tout entière au cœur d'une énigme qui revenait la submerger et la faisait suffoquer et qu'elle ne résoudrait jamais. »

Quatrième de couverture

Pour une banale histoire de bouteille introduite illicitement dans son restaurant, le jeune Alexandre Romani poignarde Alban Genevey au milieu d'une foule de touristes massés sur un port corse. Alban, étudiant dont les parents possèdent une résidence secondaire sur l'île, connaît son agresseur depuis l'enfance.

Dès lors, le narrateur, intimement lié aux Romani, remonte comme on remonterait un fleuve et ses affluents - la ligne de vie des protagonistes et dessine les contours d'une dynastie de la bêtise et de la médiocrité.

Sur un fil tragicomique, dans une langue vibrante aux accents corrosifs, Jérôme Ferrari sonde la violence, saisit la douloureuse déception de n'être que soi-même et inaugure, avec la thématique du tourisme intensif, une réflexion nour-rie sur l'altérité. Sur ce qui, dès le premier pas posé sur le rivage, corrompt la terre et le cœur des hommes.

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. Son précédent roman, À son image, a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année.

Éditions Actes Sud,  août 2024
140 pages