J'ai eu du mal à entrer dans Sicario bébé. L'écriture, très orale, m'a demandé un temps d'adaptation. Et puis, presque sans m'en rendre compte, je me suis laissée embarquer.
Blaise et Djen ont dix-sept ans, ils s'aiment, attendent un enfant et rêvent simplement d'une vie meilleure. Mais ils ne sont pas nés du bon côté des inégalités.
Quand l'avenir semble déjà bouché, quand l'argent devient la seule promesse d'un lendemain plus doux, jusqu'où est-on prêt à aller ?
J'ai beaucoup aimé la manière dont Fanny Taillandier regarde ses personnages. Elle ne les juge jamais. Elle leur laisse toute leur complexité, leur tendresse, leurs contradictions.
J'ai été particulièrement émue par Blaise. Ce grand adolescent qui lit de la poésie avant de s'endormir. « Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Derrière sa maladresse et son langage familier, il y a une infinie délicatesse.
Sous ses allures de thriller, Sicario bébé est avant tout un roman social profondément humain. Un roman qui parle d'amour, de déterminisme, de transmission, de choix... ou parfois d'absence de choix.
« Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
Une lecture qui m'a demandé un peu de patience au début, mais que je n'ai plus réussi à lâcher ensuite.
« "Ils jouaient gros", dit-il. Du fric, est-ce que c'est gros ? Si on le décide, c'est aussi gros que n'importe quoi. »
Jean GIONO, Les Grands Chemins, 1951
« Je leur ferai la guerre pour que tu te prélasses »
TIF, Hélas, 2025
« La nature chaque jour affirmait que le temps file à toute vitesse et que bientôt j'allais me retrouver papa sans un radis. La vie bonheur et terreur à la fois. »
« Pour en revenir à la grossesse, je n'en ai rien dit ; je le sentais pas. Chez moi de façon générale on peut faire plein de choses du moment qu'elles restent tues, et si elle parlait pas, je me disais que c'était pour une bonne raison. Elle peut être très dure, ma mère. J'avais pas envie de tenter le diable. Donc je restais sur le canapé à côté d'elle, comme si de rien n'était, et une fois que L'amour est dans le pré était fini, elle prenait son polar et elle allait se coucher. Et j'en faisais autant, seulement moi je préférais lire de la poésie; à la bibliothèque on a chacune notre rayon. Je choisis en fonction des titres. Là j'avais pris Travailler fatigue / La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. Ici, dans le noir, solitaire, mon corps est tranquille et se sent souverain. »
« Vous parlez de patience, que ça n'aurait été que provisoire le temps de finir la formation. Mais on n'est pas patient quand on a dix-sept ans. »
« Tout change et se transforme en ce monde, selon Sanoune, et tante Césaria n'a pas échappé à cette loi, la même qui fait que j'ai changé de responsable plusieurs fois ensuite. L'an dernier, d'ailleurs, la juge des affaires sociales a accepté mon émancipation, maintenant c'est moi le responsable de moi. Et bientôt responsable aussi d'un humain miniature, puisqu'une autre loi fait qu'une emmerde n'arrive jamais seule, et « responsable » est clairement un mot qui suggère l'emmerde. Il va falloir faire avec ; au moins, je n'ai plus de signatures à demander. »
« Tu devrais venir au centre logistique lundi prochain, on bloque le courrier, ça va faire du bruit, me dit-il, me coulant son regard par en dessous qui exige avec la douceur de la prière.
Mmm, lundi je peux pas, répondis-je en observant trois ou quatre enfants qui piaillaient sur l'aire de jeux, de l'autre côté de la rue, dans le petit parc.
Il continuait à me regarder, cette fois avec ce mélange d'ironie et de suspicion aimable que je connais bien.
« L'esclave qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort », cita-t-il d'un ton sentencieux.
Je suis pas un esclave, oh! rétorquai-je, un peu vexé.
Sanoune rigola.
Mais tu n'assumes pas ta révolte, je le vois bien.
Les enfants jouaient sur le toboggan, sautillant comme des moineaux autour d'une flaque en été lorsqu'il fait chaud ; pouvais-je dire à Sanoune, célibataire endurci encore tourné vers sa mère, que Djen et moi attendions un enfant ? Pouvais-je dire à Sanoune, chantre de l'émancipation salariale et du tiers-mondisme, que j'envisageais des gains tout à fait hors de la morale ? Pouvais-je assumer ma révolte ? Personnellement je voulais juste tourner la page de la hess une bonne fois pour toutes, pas de la révolte ou de la pitié. Oser lutter, savoir vaincre, OK : du moment que l'enfant jouerait sur le toboggan avec la même insouciance, j'étais partant pour me lever tôt. Seulement, pas pour aller me faire ramasser par les keufs à l'aube au milieu de colis Amazon pour avoir chanté trois slogans. Chacun ses victoires.
J'avais grandi, en fait, pensai-je. Ou alors, je me plantais complètement. »
« Petit à petit les bises devinrent des baisers, puis des patins, et on dériva vers l'amour physique. J'avais quelques craintes concernant le bébé ; elle m'assura que c'était sans problème, alors on fit vraiment l'amour. Elle était magnifique. Ses seins me procuraient une joie cosmique. Son visage quand elle fermait les yeux me foudroyait comme l'image de la perfection qui n'est pourtant pas de ce monde, mais l'amour est un autre monde. D'ailleurs c'est marrant, l'amour réel n'a pour ainsi dire rien en commun avec ce qu'on peut voir en cliquant sur les liens dédiés. Avec Djen c'est comme ça depuis la première fois, et notre première fois on l'a eue ensemble bien sûr. Pour tous les deux terra incognita comme dit la prof d'histoire; ensuite au fur et à mesure c'est devenu terra cognita mais terra secreta un endroit où on va tous les deux, qui n'est qu'à nous, dont on ne parle à personne, et c'est de cet endroit que vient le bébé. Ce n'est pas un endroit qui peut se décrire visuellement, ce que je peux dire c'est qu'il en émane une évidence accompagnée d'énormément de joie. »
« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »
« Ça se passa pas trop mal ; du moins ce fut mon sentiment le vendredi, à l'issue de la dernière épreuve, éducation morale et civique, où le collègue chauve de la prof d'histoire-géo m'interrogea sur le thème « la liberté, nos libertés, ma liberté ». La prof nous avait donné comme œuvre dans la liste La Liberté dévoilée, une photographie de Gérard Rancinan. On l'avait vue dans histoires au pluriel, un vendredi humide et froid de novembre. Gérard reprend la construction du tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, mais les costumes des personnages sont différents. La liberté d'Eugène est un peu nue alors que celle de Gérard est habillée d'une burka noire et néanmoins décolletée. Derrière elle, un gangsta-rappeur contemple des cadavres menottés à côté d'un moine bouddhiste cagoulé. D'autre part, une zouz rousse et torse nu, ressemblant à Nami dans One Piece ou à Mylène Farmer selon la prof d'histoire, arrache des barbelés sur un mur de béton du style de celui de Palestine. Enfin, Gavroche est un enfant-soldat qui porte un doudou, une kalach, un maillot de foot du Brésil et des tongs.
Toujours selon la prof d'histoire, et ainsi que je m'empressai de le répéter à son collègue chauve, la photographie de Gérard propose d'actualiser les allégories, celles du peuple et celle de la liberté. Elle les fait entrer dans un univers contemporain (on reconnaît bien des gratte-ciel à l'arrière-plan) avec le ciel tout noir de la pollution comme de nos jours.
Pour conclure, conclus-je par cœur, le photographe vise à nous questionner dans nos imaginaires de la liberté collective, en représentant des personnages qui sont peu visibles dans les discours contemporains et en les intégrant à un récit mythifié, celui de la République.
Le prof m'a mis treize, et il m'a dit qu'il ne fallait pas appeler les artistes par leur prénom. J'ai dit d'accord monsieur. Treize, franchement, c'est bien.
Et je suis parti vers ma destinée. »
« J'eus un tout petit peu envie de pleurer. Sa tendresse venue du fond des âges m'a cueillie; peut-être que le passé ça se domestique et que j'ai pas encore eu le temps de le domestiquer, moi, du haut de mes dix-sept piges. J'inspirai par le nez et ça passa. Depuis que je suis enceinte franchement je suis une vraie chiffe molle à ce niveau-là, à tel point que l'autre jour j'ai failli me mettre à chialer devant une pub pour une lessive. »
« On passa un moment comme ça. De temps en temps l'ordinateur branché sur Myriam bipait et un tuyau faisait un bruit de succion. La voisine regardait le plafond. Puis je sentis quelque chose de mouillé sur ma main. C'était une larme qui était tombée de la joue d'Aïcha, qui jouait toujours, les yeux rivés à l'écran à trois centimètres de son visage. Je lui fis un bisou. Elle se mordait les lèvres pour pas qu'on l'entende pleurer. Elle n'avait plus du tout l'air d'une presque adulte ; soit d'une toute petite fille, soit d'une vieillarde. Le courage n'a pas d'âge, la douleur non plus. »
« Le matin du jour J je n'eus pas besoin de réveiller Bobby : quand je sortis de ma chambre, il était déjà dans le salon. En boxer et T-shirt, il avait entrepris d'ouvrir le sac en plastique noir. Je le regardai faire, à la fois inquiet et fasciné. Le visage fin et enfantin de mon poto, sa blondeur de garçonnet fragile à peine rehaussée de quelques chtars inoffensifs, tout ça se métamorphosait sous mes yeux. Son regard habituellement flou était devenu sombre, presque noir. Ses grands bras noueux aux coudes calés sur ses cuisses, ses mains aux ongles brefs occupées à déscotcher le gaffeur noir qui entourait le colis, tout ça c'était plus le Bobby habituel de la zone, c'était autre chose. Que je connaissais pas. »
« Je savais pas ce qui nous attendait, bien sûr. Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
« Mais comment tu fais pour arrêter d'y croire ? reprit Bobby. Tu peux aller n'importe où sur terre, si t'as des euros, t'es plus riche que si t'en as pas.
La question elle est plutôt de voir où la croyance en l'argent nous mène, tempéra doctement Jonathan en frisant sa barbe du bout des doigts. Ici par exemple : la forêt, si l'argent ne guidait pas les idées des gens, elle resterait une forêt. S'ils veulent faire des panneaux solaires ici, en rasant les arbres, c'est parce qu'ils en attendent des sous, beaucoup: si c'était pour produire de l'énergie destinée aux besoins locaux, ils mettraient les panneaux ailleurs, genre sur les toits des maisons qui existent déjà. Ce serait plus simple, plus rapide, plus efficace. Sauf que ce qui intéresse la start-up, c'est de vendre en masse de l'électricité : et pour ça, raser la forêt devient plus intéressant. Ils suivent l'argent, pas quelque chose de concret, réel. »
« Le 27 août, Djen a ressenti les contractions et je l'ai rejointe à l'hôpital de V. où Tatie l'avait amenée en Twingo. Je lui ai tenu la main pendant l'accouchement, cependant, j'avoue, j'ai préféré pas trop regarder. Et puis l'enfant a poussé son cri, un cri trop bizarre. La sage-femme l'a posé tout gluant sur le ventre de Djen. Djen a pleuré, moi j'ai ri, ça aurait pu être l'inverse. Et ça a fait une grande bourrasque, qui emportait les souvenirs comme des feuilles mortes. »
Quatrième de couverture
« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c'était la marche tout entière du monde qu'il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. »
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l'un ni l'autre n'a les ressources pour l'accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur... Commence alors une folle cavalcade à travers le pays - de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l'école jusqu'à l'océan, une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal mais portés par une seule force : le désir de vivre.
Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d'aujourd'hui de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes - est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.
Fanny Taillandier a écrit notamment Par les écrans du monde, Delta, Foudres et Farouches.
Éditions Rivages, janvier 2026
199 pages

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