Par la voix d'un vieux jardinier d'une infinie patience, Mercè Rodoreda nous ouvre les portes d'une villa où les étés s'écoulent doucement. Les propriétaires reviennent chaque saison, les fleurs éclosent, les domestiques observent, les cœurs s'aiment, se blessent, se taisent. Et, en contrebas, la mer veille.
J'ai aimé prendre mon temps dans ce jardin. M'attarder sur les iris, les tilleuls, les giroflées. Entendre le ressac, sentir les embruns, regarder les heures s'étirer sous le soleil catalan. La narration est lente, presque immobile, mais elle laisse affleurer, avec une infinie délicatesse, les drames silencieux qui traversent les existences.
« Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. (...) Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin... »
Ce jardin comme le gardien des souvenirs, le témoin des bonheurs éphémères, des amours contrariées et des blessures que le temps ne guérit jamais tout à fait. Les hommes passent. Le jardin, lui, demeure.
Je ne sais pas si je garderai longtemps en mémoire les détails de cette histoire. En revanche, je crois que je n'oublierai pas l'atmosphère qu'elle m'a offerte. L'impression d'avoir vécu un été entre les arbres et la mer, d'avoir été simplement traversée par la vie, avec ses élans, ses peines, ses renoncements et ses instants de grâce 💙
Une lecture douce, mélancolique et profondément contemplative, qui ouvre avec délicatesse mon mois d'août placé sous le signe de la mer #laouviventleslivres 🌿🌊
« La mer perdait peu à peu ses couleurs, vers le soir elle s'agitait et Feliu a cessé de peindre, parce que le vent emportait son chevalet. Il disait qu'il n'était pas content du tout de ce qu'il avait peint cet été. »
« La mer, je ne la regardais même pas. Le mois de janvier a été le plus froid de toute ma vie. On aurait dit que le monde était devenu blanc. Pas de neige, mais d'une sorte de givre et d'une sorte de clarté que le ciel nous offrait. Les jours où il y avait du soleil, je sortais le prendre à ma porte, avec ma chaise basse. Je restais tranquille, un peu somnolent, et dès que le soleil passait derrière l'eucalyptus je rentrais. Les jours de pluie, tout le jardin, aussi loin que portait le regard, était une étendue de troncs noirs. Et la pluie accentuait l'odeur de pourri des feuilles mortes. »
« Un matin, vers les onze heures, j'étais dehors, près de la maison de verre, à égrener des giroflées. J'entends des pas et je me retourne : c'était Eugeni. Il m'a dit bonjour, c'est accroupi devant moi pour regarder ce que je faisais.
- Vous réservez des graines ?
- Comment vous le savez, que je veux réserver des graines?
- Parce que je le vois.
- Tout ce que je fais, c'est peut-être pour le jeter après.
- Non. Vous réservez des graines. Moi aussi, quand j'étais petit, j'ai égrené des giroflées pour réserver des graines. Mais pas une montagne, comme vous... Vous voulez que je vous aide ?
Bien qu'il soit grand et mince, il ressemblait un peu à sa mère, qui était petite et plutôt ronde. Il s'est mis à égrener des giroflées avec moi. Tout à coup, j'ai vu sa mère en train de tricoter, devant mes yeux. Il ne lui manquait que le truc qu'elle faisait avec le nez. Et pendant un instant j'ai cessé de respirer, involontairement, parce que j'étais sûr qu'il allait le faire. »
« - J'ai comme l'impression que vous êtes de ceux qui pensent toujours aux choses d'avant.
Il a réfléchi un moment, il m'a regardé en face et il a dit :
- C'est difficile de dire oui ou non. Parfois oui et parfois non... Je suis plutôt détaché du passé.
Un autre jour, en passant, et je ne me souviens plus de quoi nous parlions, il a dit qu'il y avait des gens qui avaient du mal à ne pas se rappeler l'époque où ils étaient enfants. »
« - Ce jardin...
- Je vois bien qu'il vous plaît.
- C'est un jardin comme celui que j'aurais aimé avoir quand j'étais petit. Sans savoir qu'il pouvait exister.
Parfois, il passait la main sur le tronc d'un tilleul.
- Pourquoi il y avait tellement d'hirondelles par ici, au mois de septembre ?
Et nous nous promenions. »
« On ne vit que jusqu'à douze ans. Et moi, j'ai l'impression de ne pas avoir grandi. »
« - Monsieur Bellom, je ne sais pas comment vous remercier...
Il a levé une main et m'a fait taire d'un geste.
- Regardez la mer, ce dos si plat...
- Il faut que je vous remercie et vous ne me laissez pas faire. Mais vous savez une chose ? Si on me sort d'ici, ce sera pour m'enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera... Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune... Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s'est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c'est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte... Croyez bien que c'est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte... J'y suis depuis que j'ai été soldat, dans cette maison, je vous l'ai déjà raconté. Un jour après l'autre... Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. Regardez les tilleuls... Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez... Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin...
Nous nous sommes séparés là, au pied du mirador, et c'était, comme qui dirait, la fin de l'histoire. »
Quatrième de couverture
Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui.
Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.
Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) est incontestablement la grande dame des lettres catalanes. Écrit en exil, Le Jardin sur la mer est comme le présage de la fin d'une époque, un roman éblouissant.
Éditions Zulma, janvier 2025
250 pages
Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard

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