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vendredi 5 août 2022

La patience des traces ★★★★☆ de Jeanne Benameur

Il suffit d'un bol qui vous glisse entre les mains. Et l'histoire ancienne resurgit, harponne.
La mémoire qui vous rattrape. La nostalgie.
« Il sait si bien la reconnaître chez chacun de ses patients. On y arrive toujours, au paradis perdu. Combien de pas faut-il et quel épuisement pour enfin comprendre. »
Pour Simon Lhumain, psychanalyste, il est venu le temps de désencombrer sa vie. 
Parce que c'est le moment.
Le temps d'une pause, une coupure.
La vie qui va, une autre qui vient, qui se présente, à saisir...pas une vie nouvelle, comme il le dit lui-même, il trouve ça un peu niais même. À la confluence de ses chemins de vies, il décide d'emprunter celui qui lui permettra de se confronter à son passé. 
Un analyste qui, à son tour, à l'instar de ses patients, va chercher l'écoute au pays du soleil levant. Point de divan. Mais un décor qui amène à la paix. Et un couple bienveillant et adorable.
« Retrouver l'état sauvage d'avant l'alphabet. Ce moment où la pensée sait, d'un savoir archaïque, qu'elle est du corps. Avant tout du corps. Il est en train d'en faire l'expérience. Et il éprouve par son propre corps ce que c'est. Un état précieux. Celui d'avant toute chose désirée. La matrice de tous les désirs, elle est là. »
Jeanne Benameur a l'art de distiller, de captiver, de donner l'envie de découvrir, de comprendre, de dénouer les intrigues subtilement évoquée. J'ai imaginé des réponses, le livre ouvert, le regard ailleurs, perdu, attiré par ces paysages maritimes et artistiques dans lesquels Jeanne Benameur nous convie, nous lecteurs. Du grand art !
Embarquée. Harponnée. 
Une lecture tout en délicatesse, apaisante, lumineuse. 
À savourer.

« Il est libre. Presque. C'est dans le "presque" que tout se joue. Toujours.
Il suffit parfois d'un bol qui échappe. Ça va s'accélérer.
Il regarde ses mains.
Les mots, ça suffit. »

« Tant d'années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. À s'en approcher. »

« Tant d'années pour accepter qu'au fond de toute clarté, l'opaque subsiste. C'est le plus difficile. Pour l'analysant comme pour l'analyste.
On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n'a rien résolu. On se retrouve toujours devant le même mystère, le même pour tous, on n'y échappe pas.
Son métier, c'est pour ceux qui ne s'en débarrassent pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l'énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu'à l'inconnu. »

« Un verre sur le port et filer dans l'ile. Un remède éprouvé. Il laisse tout en plan et dégringole les marches. Les années lui ont laissé des jambes rapides. À la porte, il marque un arrêt. Il regarde sa propre plaque.
S'appeler Lhumain quand on est psychanalyste, c'est un comble. Et pourtant, combien de gens ont appuyé sur ce bouton de cuivre, juste sous ce nom gravé.
Il passe légèrement la main dessus, comme pour en balayer une invisible poussière et il se demande quand il va l'enlever. Redevenir simplement Simon Lhumain. Simon Lhumain, c'est tout.
Il marche dans la rue et il ne peut s'empêcher de jeter un œil à son propre reflet dans une vitrine. Ça va se dit-il. Toujours la silhouette bien droite, haute. Les analystes n'échappent pas à la sensation du temps qui passe et se rassurent aussi. Moi c'est avec mon corps de "jeune homme".
On a besoin du reflet de sa jeunesse.
Il s'installe à "sa" terrasse, sur le port, commande son whisky préféré, même si ce n'est pas l'heure. Il laisse son oeil capter ce qu'il voudra, une tasse, une main, les pages ouvertes du journal abandonné sur une autre table. L'oeil dessine. Puis il laisse son regard se perdre dans le paysage des vivants. Sa façon de se préparer pour l'île. »

« Elle lui avait dit il y a longtemps, la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse aux bougainvilliers, Com ment tu veux qu'on fasse maintenant ? Il avait haussé les épaules. Elle avait quitté la chambre où ils avaient parlé. On ne devrait jamais parler dans les chambres. Les chambres, c'est pour les corps nus, les mains pour comprendre. Tout ce qui frémit, tout ce qu'on provoque, qu'on attise, qu'on apaise. Le plaisir brut. La peau sans rien pour faire barrière, ni tissu ni conversation. Les sexes qui, enfin, dans les moments de grâce, font resurgir la parole d'avant tout alphabet, celle qui s'accorde à la quête farouche des corps, aux reins cambrés, aux poitrines palpitantes, au sang battant au rythme des caresses les plus simples, les plus hardies. La seule parole qui vaille. Celle des corps enfin éveillés. Et le chant unique. Il avait connu ça. Oh, avec elle, il avait connu ça. »

« Il la revoit se tourner vers lui avant de franchir le seuil et trébucher, comme une enfant. Elle était là, sa bonté, dans ce corps qui perd l'équilibre, se reprend, puis repart. Il a continué à l'aimer sans le lui dire. Longtemps. Juste pour ça. Parce qu'elle avait trébuché. Cette chute retenue. Il était là, leur amour. Lui l'avait su à ce moment-là mais c'était trop tard. Les mots avaient fait leur sale travail. Ils le savaient tous les deux et ils étaient parvenus au bout. Si jeunes et déjà au bout. »

« À vouloir fuir on est toujours pris. »

« ...être analyste c'est abandonner l'impatience... »

« Il ne sait pas s'il va poursuivre la lecture pendant le vol mais de tenir le livre entre ses mains, déjà, c'est bien. Un peu de calme posé sur ses genoux.
On a les viatiques qu'on peut. Il pense au bol cassé au fond de l'armoire. Il a failli le glisser dans son sac, a renoncé en se traitant d'idiot. Il l'a quand même enveloppé de papier bulle comme s'il allait lui aussi voyager et d'un pull aux manches serrées autour. On prend dans ses bras comme on peut. »

« Il caresse la tasse rouge de la main très doucement. La vie est plus inventive que ce qu'on imagine, pour peu qu'on veuille bien la laisser faire. »

« Toute sa vie passée à écouter les autres. Il n'écoute plus personne. Il y a là une paix profonde et une tristesse. Aussi profonde l'une que l'autre. Il vient de déposer l'habit. Pas défroqué non, parce que sur sa route il n'y a ni dieu ni vœu éternel. Il s'éloigne simplement et il se sent de plus en plus nu. Parfois une question le saisit. Écouter et parler n'est-ce pas ce qui rend humain chaque être ? Est-ce qu'il n'est pas en train de trop s'éloigner ? »

« Le silence de l'écriture ne rompt rien. Il convient. Ce silence-là est le sien. Vraiment. Ce n'est pas le silence de la parole qui se cherche ou qui laisse l'interlocuteur parler. C'est un silence qui écoute aussi bien les morts que les vivants. Plus ample. Un silence qui n'est pas soumis au temps des horloges. Un abîme profond à l'intérieur de soi. Et ici, pour la première fois, il ose s'y laisser glisser. Il découvre. Ce courage-là. Sa pratique de psychanalyste l'a toujours maintenu sur le bord. Très près. Au plus près. Mais sur le bord. Il faut bien que l'un des deux reste sur le bord quand l'autre s'aventure. Lui il a choisi d'être celui à qui on s'arrime pour pouvoir aller au plus profond. Aujourd'hui il se dit que ça lui a bien évité d'y aller. »

« La répétition du mot scande quelque chose. Il pense à Lacan. De la répétition naît la différence.
Il pense à Jésus qui tend l'autre joue. C'est quoi la différence entre la première gifle et la deuxième ? La main du centurion hésite-t-elle parce qu'elle est consciente du geste ? Ou Jésus se débarrasse-t-il de la peur par la répétition annoncée ?
Simon maintenant a fait une page entière de peur. Il se promet qu'il en fera à chaque fois que ce sera nécessaire. Peu importe. Personne n'est là à pour voir ce qu'il fait. C'est secret. Il faut le secret pour accepter de laisser les quatre lettres faire leur travail. Il attend. Se dire et accepter qu'il a peur. Il n'y a pas d'autre moyen pour affronter. Est-ce qu'il a toujours eu peur ? Est-ce qu'il y a toujours eu ça, tapi au fond de lui, à lui interdire de lâcher la barre ? »

« Il sait qu'il n'est pas au bout de sa peine comme on dit, mais ce soir, cette nuit, il désire juste la paix qu'on lui offre ici.
Cette nuit, il dormira sous les étoiles. Il refuse à son esprit d'aller plus loin.
Il aime la voix d'Akiko. Il veut en savoir plus sur l'art de Daisuke. Un jour au XVe siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu'il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de vilaines agrafes. L'objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l'art du kintsugi est né. Kin c'est l'or et Tsugi la jointure.
Simon se laisse emporter par l'histoire. Daisuke boit lentement l'alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité. Simon s'appuie sur cette présence pour garder son attention rivée au présent. Kin l'or et Tsugi la jointure. Akiko raconte les différentes étapes, toutes aussi minutieuses les unes que les autres. Un processus long, patient. Simon écoute.
Coller les bords séparés.
Retirer ce qui de la colle est en trop.
Poncer.
Puis le trait fin de la laque. Et la poudre d'or.
Entre chaque étape, le patient séchage.
Alors Daisuke prend la parole et Akiko traduit Mon époux dit que c'est votre art à vous aussi. »

« ... toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n'appartient qu'à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C'est le cœur de la plante. On n'est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu'est le fil de l'eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c'est un travail et c'est une paix e de s'y accorder enfin. La seule vraie liberté. »

Quatrième de couverture

Psychanalyste, Simon a fait profession d'écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d'une brèche dans le quotidien - un bol cassé vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Il lui faudra quitter sa ville au bord de l'océan et l'ile des émotions intenses de sa jeunesse, s'éloigner du trio tragiquement éclaté qui hante son ciel depuis si long temps. Aussi laisser derrière lui les vies, les dérives intimes si patiemment écoutées dans le secret de son cabinet.

Ce sera un Japon inconnu - un autre rivage. Et sur les iles subtropicales de Yaeyama, avec les très sages et très vifs Monsieur et Madame Itô, la naissance d'une nouvelle géométrie amicale. Une confiance. À l'autre bout du monde et au-delà du langage, Simon en fait l'expérience sensible: la rencontre avec soi passe par la rencontre avec l'autre.

Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d'un être qui chemine vers sa liberté dans un livre de vie riche et stratifié : roman d'apprentissage, de fougue et de feu; histoire d'amitié et d'amour foudroyés ; entrée dans la complexité du désir ; ode à la nage, à l'eau, aux silences et aux rencontres d'une rare justesse.

Romancière, et poète, Jeanne Benameur est notamment l'auteure, chez Actes Sud, de Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016), L'Enfant qui (2017) et, plus récemment, Ceux qui partent (2019, prix des Lecteurs de Corse 2020).

Éditions Actes Sud,  janvier 2022
200 pages

dimanche 30 avril 2017

Samira des Quatre-Routes ★★★★☆ de Jeanne Benameur


Flammarion-Père Castor, coll. Castor Poche junior, 1992 
137 pages

Quatrième de couverture


Samira des quatre-routes Samira, treize ans, habite dans la banlieue parisienne. Chez elle, tout le monde ne pense qu'au mariage de sa soeur. Samira se sent bien loin de ce choix et des traditions de sa famille, elle a envie de faire des études pour devenir journaliste. C'est le temps des grandes interrogations, des déchirements. Comment vivre sans trahir les siens ? 

«C'est haut, les tours de la Cité. Mais mon coeur est encore bien plus haut. Un jour, je n'habiterai plus ici. Et je jure, aujourd'hui et pour toujours, de m'en sortir.»

Mon avis ★★★★☆


Lecture commune avec ma fille de treize ans, que je ne regrette pas du tout. Une lecture jeunesse, accessible à partir de onze ans, voire un peu avant, et que je conseille aux moins jeunes aussi !
Jeanne Benameur aborde un thème toujours d'actualité, celui de l'intégration des jeunes issus de l'immigration, évoque la condition des femmes dans la société algérienne. L'écriture est fluide, et l'émotion n'a pas tardé à me gagner. Samira incarne la modernité, la liberté, armée d'une courageuse volonté de s'affranchir des traditions tout en faisant preuve de loyauté envers sa famille et les valeurs qu'elle représente pour elle. 
Un beau récit, une lecture douce et émouvante, une bonne entrée en la matière pour aborder le thème de l'immigration avec nos enfants, et leur inculquer certaines valeurs, comme celle de la tolérance.
«On peut toujours accueillir un ami dans son cœur. Le cœur aussi est un pays.»

Avis de ma doudou (13 ans)

=> devoir de français, sa réponse à la question :
Pourquoi conseillerez-vous ce livre ? Donnez deux arguments.

En premier lieu, c'est le personnage très attachant de Samira et toutes les valeurs qu'elle détient et nous transmet au travers de cette histoire, qui me pousserais à conseiller la lecture de ce livre.  Elle est une fille qui fait le bien autour d'elle, et ne comprend pas que la femme, sous prétexte qu'elle est une femme, ne puisse pas être libre ! Libre de penser, de travailler, de savoir. Elle incarne pour moi un bel exemple de vie, de solidarité, d'amitié, d'amour, de force. Elle se révolte, mais en douceur parce qu'elle ne veut pas trahir sa famille. Elle représente un espoir. «Et j'ai su, ce jour-là et pour toujours, que même avec Quatre-Routes, on peut découvrir un chemin.»
Deuxièmement, je conseillerais ce livre pour sa richesse et son écriture. On apprend beaucoup sur la vie dans les Cités  aujourd'hui, sur la violence qui y règne, sur le racisme, l'intolérance, la condition et la place des femmes dans la société algérienne et sur la difficulté aussi à s'intégrer dans une société qui n'est pas la sienne.  Samira est fière d'appartenir à ce peuple algérien, mais elle regrette que l'on parle aujourd'hui encore de race : «On dit encore des races. Un jour peut-être on ne le dira plus, peut-être seulement on parlera des gens et ce sera doux.»  L'histoire de Samira et de sa famille fait réfléchir, elle m'a beaucoup émue. «On peut toujours accueillir un ami dans son cœur. Le cœur aussi est un pays.»
L'auteure a une belle écriture, la lecture est prenante; une fois entamé, j'ai eu du mal à lâcher ce livre avant la fin.
«[...] Qu'est-ce que tu vas en faire de ta vie, toi ? Tu n'as même pas choisi de métier ! celui de ton mari te suffit. Cause donc, va ! et donne des leçons aux autres ! J'attendrai pas pour être libre, moi, quand je serai grande !
Il y a des pays
Où les filles sont heureuses
De vivre libres
De travailler
Et de savoir
Moi ma sœur choisit
L'étroite place
Où les femmes
Attendent
Que les hommes
Rentrent
Personne n'a le droit d'être le maître de quelqu'un d'autre.
On dit encore des races. Un jour peut-être on ne le dira plus, peut-être seulement on parlera des gens et ce sera doux.

Et j'ai su, ce jour-là et pour toujours, que même avec Quatre-Routes, on peut découvrir un chemin.»

samedi 15 avril 2017

Profanes ★★★★★ de Jeanne Benameur

Éditions Actes Sud, janvier 2013
274 pages
Grand Prix RTL- Lire - 2013

Quatrième de couverture


Ancien chirurgien du coeur, il y a longtemps qu’Octave Lassalle ne sauve plus de vies. À quatre-vingt-dix ans, bien qu’il n’ait encore besoin de personne, Octave anticipe : il se compose une “équipe”. Comme autour d’une table d’opération – mais cette fois-ci, c’est sa propre peau qu’il sauve. Il organise le découpage de ses jours et de ses nuits en quatre temps, confiés à quatre “accompagnateurs” choisis avec soin. Chacun est porteur d’un élan de vie aussi fort que le sien, aussi fort retenu par des ombres et des blessures anciennes. Et chaque blessure est un écho.
Dans le geste ambitieux d’ouvrir le temps, cette improbable communauté tissée d’invisibles liens autour d’indicibles pertes acquiert, dans l’être ensemble, l’élan qu’il faut pour continuer. Et dans le frottement de sa vie à d’autres vies, l’ex-docteur Lassalle va trouver un chemin.
Jeanne Benameur bâtit un édifice à la vie à la mort, un roman qui affirme un engagement farouche. Dans un monde où la complexité perd du terrain au bénéfice du manichéisme, elle investit l’inépuisable et passionnant territoire du doute. Contre une galopante toute-puissance du dogme, Profanes fait le choix déterminé de la seule foi qui vaille : celle de l’homme en l’homme.

Mon avis ★★★★★

«La peur du désastre fait partie de l'aventure. On peut sauver ou ruiner toute une vie quand on prend le risque.
[...] Est-ce que la vie n'est pas la seule louve à faire entrer dans la bergerie ?»
Un roman profane, profondément humain, touchant. Une immersion dans un monde chérissable, humble où l'humain redevient le coeur des considérations, où les doutes, les désespoirs, les petites bombes qui entravent parfois le chemin de la vie ... s'effacent peu à peu, pour laisser place à la sérénité, à la confiance, à l'amour aussi.
«Toutes les années de solitude l’ont laissé sur la route blanche et ils ne sont pas trop de quatre pour avancer avec lui. Il pense à l’étymologie du mot profane : celui qui est devant le temple. Il est ce profane. Ils sont ces profanes. Au cœur de chacune de leurs vies, le temple. Vif. Le seul sacré qu’il connaisse. Cette vie qui vibre et échappe à chaque pas.»
Une écriture poétique, concise, précise. Une lecture revigorante, chaleureuse, subtile.
Un très bon moment de lecture, une petite douceur, qui pousse à la réflexion...
à vivre ...passionnément.
«Maintenant que je les ai trouvés, tous les quatre, que je les ai rassemblés, il va falloir que je les réunisse. Réunir, ce pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C'est plus subtil. Il faut qu'entre eux se tisse quelque chose de fort.

Autour de moi, mais en dehors de moi.
Moi qui n'ai jamais eu le don de réunir qui que ce soit, ni famille, ni amis. À peine mon équipe à la clinique, parce qu'ils y mettaient du leur. Je leur en savais gré. Ce n'est pas la même affaire dans une clinique, les choses se font parce que sinon c'est la vie qui part. Ce n'est pas autour de moi qu'ils étaient réunis, c'était contre la mort. Et ça, c'est fort.
Là j'ai su tenir ma place.
J'ai quatre-vingt-dix ans. J'ai à nouveau besoin d'une équipe.
Il faut que ces quatre-là, si différents soient-ils, se tiennent. Pour mon temps à venir. Je m'embarque pour la partie de ma vie la plus précieuse, celle où chaque instant compte, vraiment. Et j'ai décidé de ne rien lâcher, rien.
Depuis j'ai eu le temps de réfléchir, de décider. Pas de pourriture dans le vivant, alors pas d'arrêt. C'est l'arrêt du désir qui fait le nid à tout ce qui crève. Plus d'élan, plus de vie.

Et moi je veux vivre. Pas en attendant. Pleinement.
J'aime l'intime. Pas le familier. Ils m'appelleront monsieur.
Les souvenirs c'est dans les vertèbres qu'ils s'installent. Ils vous courbent le dos et Octave Lassalle a décidé de garder le dos droit.
L'Afrique. Le mot comme un cerf-volant dont on a lâché le fil, flotte...[...] L'Afrique, le mot qui contient son année secrète, la plus belle de sa vie. Une seule année peut parfois nourrir toute une existence. Lui restent les couleurs qu'elle ne cesse de chercher sur ses toiles depuis, la couleur de la femme qu'elle était cette année-là.
... dans le fond il n'y a que la vie qui est «laissée au hasard».
Un groupe qui va en s'effilochant. La vie aussi est un gibier.
Avoir droit au silence, aux pensées qui reviennent. Au début, c'était avoir droit à la rage, à tout ce que la douleur révèle de soi. Un vertige. Avoir droit à la haine aussi. Pour tous les sacrements qui ne tiennent aucune promesse. Jamais. Combien de fois me suis-je dit Jamais. C'est dans la nuit que j'ai appris qu'il n'y a aucune consolation, non. Jamais, jamais. Il y a des choses qu'on ne peut apprendre que la nuit. Il faut bien que tout soit obscur pour oser les penser. 
Polir la douleur dans l’ombre de chaque arbre resserré par la nuit.

Sentir l’écorce de chaque chose.
Et savoir que tout est là, toujours. Même si nuit après nuit le chagrin se dérobe. Comment expliquer que le chagrin s’en va et qu’aucune consolation ne prend sa place.
...je me suis fié à l'intuition...La technique ne suffit pas. Nécessaire, pas suffisante. Il faut "sentir" au-delà. Comme si chaque geste était pris dans un geste bien plus vaste, relié au-delà du temps aux gestes des hommes, ceux qu'ils ont toujours faits, avec des outils plus ou moins sophistiqués, ou sans, à mains nues, pour retenir le vivant parmi les vivants.


Quand je n'ai plus de refuge, je vais dans les mots. J'ai toujours trouvé un abri, là. Un abri creusé par d'autres, que je ne connaîtrai jamais et qui ont œuvré pour d'autres qu'ils ne connaîtront jamais. C'est rassurant de penser ça. C'est peut-être la seule chose qui me rassure vraiment.
Ces moments ont existé. Ce bonheur qui a été vécu, rien ne peut faire qu’il ne l’ait pas été. Même la mort. La mort ne balaie rien. Le chagrin peut tout brouiller. Un temps. Comme à chaque fois qu’on est séparé de ceux qu’on aime. On se dit que plus jamais.

Et bien plus jamais, d’accord. N’empêche que ce qui a été est. A l’intérieur. Pour toujours. Pourquoi s’en priver ?
Elle avait employé plusieurs fois le mot « tentative ». Un mot qu’il aimait. C’était celui qu’il employait pour baptiser le fait de vivre : une tentative. Un mot humble, qui donne le droit de se tromper, d’errer, de recommencer.
Avec un uniforme sur le dos, il n'avait rencontré que le sang. Le sien et celui des autres, il n'y a aucune différence quand le sang quitte les corps, on ne peut plus reconnaître à qui il appartient, ça coule dans le terre, c'est tout.
Un profane aussi a le droit de douter. Le doute n'est pas réservé aux croyants.
La souffrance est une terre silencieuse. On y marche pieds nus.»




«Le profane étymologiquement est celui qui reste devant le temple, qui n’entre pas. C’est ainsi que je me sens. Et je ne peux pas échapper à la question. À quoi arrime-t-on sa vie pour avancer, jour après jour ?
La route que choisit Octave Lassalle, c’est les autres. Trop seul dans sa grande maison depuis tant d’années, il décide de s’entourer. Quand la famille fait défaut, quand la religion n’est pas de mise, il reste l’humanité. Et la seule carte du monde qui vaille, c’est celle, mouvante, des hommes et des femmes sur terre.
Le roman est tissé de ces vies qui se cherchent et se touchent, des vies trébuchantes, traversées d’élans et de doutes qui trouvent parfois, magnifi quement, la justesse.
C’est du frottement de ces vies imparfaites qu’Octave Lassalle cherche à être enseigné, retournant ainsi les Évangiles. C’est de ces points de contact improbables qu’il attend les seules épiphanies possibles. Des épiphanies profanes. Humbles.
Chacun des cinq personnages du roman a connu un moment dans son existence où la foi en quoi que ce soit de transcendant s’est brisée. Chacun des cinq va peu à peu reconstruire une route, sans dogme ni religion, pour retrouver la foi dans l’être humain, ici et maintenant.
J’ai écrit ce roman, comme Hélène, la femme peintre, en passant par les ombres de chacun pour qu’ils apparaissent peu à peu, dans la lumière.
Dans les temps troublés que nous traversons, où les dogmes s’affrontent, n’offrant de refuge que dans la séparation, j’ai voulu que Profanes soit le roman de ceux qui osent la seule liberté à laquelle je crois : celle, périlleuse, de la confiance. Cette confiance qui donne force pour vivre. Jusqu’au bout.»
Jeanne Benameur