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dimanche 13 avril 2025

Prenez moi pour une conne ★★★★☆ de Guillaume Clicquot

Alors qu'ils viennent de marier la dernière, Xavier, le mari d'Orane, lui adresse un mail pour lui dire qu'il est temps de tourner la page, qu'il a rencontré quelqu'un, qu'il ne peut malheureusement pas faire autrement que de la quitter, en lui intimant, bien entendu, le conseil de ne pas s'inquiéter, qu'il lui assurera un confort financier...
Ben voyons !
Xavier : le mal alpha dans toute sa splendeur ! Narcissique à souhait, autocentré, l'autocritique bannie de ses habitudes, misogyne. Allez corsons le trait en ajoutons la vulgarité en présence de ses amis mals alphas tout comme lui, lâcheté et la manipulation. Un patriarche magnanime ... beau portrait, non ?
En ouvrant "Prenez-moi pour une conne ?", nous plongeons dans la tête d'Orane de Lavallière, "une petite bourgeoise soucieuse de son confort et de sa sécurité", une femme blessée au plus profond de son être par la trahison de ce mari, elle qui a tout sacrifié pour sa famille.
Il s'en passe des choses dans ses méninges et dans son corps après cette rupture. De la honte à la culpabilité, de l'hyperactivité à l'épuisement psychologique et à la dépression en passant par le sentiment d'impuissance... Pour remonter la pente, obsédée par son mari, un seul défi à relever : le supprimer !
Ça tombe bien, tout le monde la prend pour une conne 😅 ( le trait est un peu forcé même !) Mais in fine, "il faut beaucoup de patience , d'abnégation et d'intelligence pour passer pour une conne".

Écrit par le scénariste du film "Maman ou papa", pas de doute que cette histoire puisse être aisément adaptée au cinéma !

Un roman noir à l'humour caustique qui fait réfléchir sur la condition des femmes, hautemenent diplômées qui ont dû renoncer à la vie professionnelle après leur mariage, par tradition, pour se dévouer corps et âme à leur mari et leurs progénitures. Et qui dénonce plutôt bien le patriarcat.

N.B : Quelques erreurs d'orthographe et de frappe qui me surprennent toujours !

« Message de l'auteur

En étudiant la quatrième de couverture de ce roman, certains de mes fidèles lecteurs diront que je suis obsédé par le thème de la séparation. Ils n'ont pas totalement tort, c'est ce que je crains le plus. Cela étant dit, ce récit porte plus spécifiquement sur la violence de la trahison. Plus l'amour, l'amitié, la confiance et la complicité sont grands, plus l'être trahi est atteint. Or, je crois que les traîtres n'ont aucune idée des dégâts qu'ils font ou, pire encore, s'en moquent, pensant que leurs victimes se remettront. Depuis que je vis de mon écriture, j'ai eu à surmonter à plusieurs reprises la cruauté de ces désillusions humaines. Pour quelqu'un qui offre sa confiance, ses souvenirs, ses sentiments et ses émotions, son humour et son autodérision, ses forces et ses faiblesses, les ravages sont colossaux, les cicatrices profondes et la résilience incertaine. Récemment, une de ces injustices destructrices est arrivée à l'une de mes proches, faisant écho à ma propre expérience. Mon empathie fut donc totale. J'étais sous l'emprise de cette pulsion colérique et néanmoins velléitaire qui nous fait fantasmer un acte chevaleresque. J'avais envie de réagir à sa place, de punir son bourreau, avant de m'avouer, comme elle, impuissant. Alors, je me suis interrogé sur cette impunité : qu'est-ce qui est le plus cruel en définitive ? La violence physique ou la violence psychologique ? 
Maintenant que je vous ai avoué tout cela, je vous demande de m'oublier, d'oublier que je suis un homme. Je vous place désormais entre les mains d'Orane de Lavallière, 58 ans. Laissez-vous porter par sa voix de femme: elle a tant de choses à raconter... »

« J'apprécie de plus en plus ces documentaires animaliers. Le monde est si simple pour ces créatures. La nature ne se pose pas de questions, l'instinct de survie est la loi et l'équilibre des espèces n'entraîne aucun jugement. J'envie cette existence psychologiquement paisible. Toute ma vie, je me suis posé des questions, toute ma vie je me suis sacrifiée pour les autres, toute ma vie je me suis préoccupée du « qu'en dira-t-on ? ». Tu sais, Xavier, combien je suis un être civilisé, en contrôle permanent et en angoisse perpétuelle. Suis-je plus heureuse que ce scarabée qui n'a pour seule peur que celle de mourir ? »

« Nathalie était pour moi ce que Lili des Bellons était à Marcel Pagnol, une bouffée de liberté. 
Ses parents tenaient un petit restaurant de fruits de mer à Luc-sur-Mer, une ville voisine. Les miens appréciaient leur cuisine, leur accueil chaleureux, et admiraient leur courage. Et ils étaient sincères. Leur génération, qui, lorsqu'ils étaient enfants, avait connu la guerre, la faim puis la reconstruction, avait encore le sens du mérite et de l'effort ; leurs valeurs ne se limitaient pas à la seule réussite financière. »

« Ne le prenez pas pour vous, mais vous savez, le suicide est la forme extrême de la communication. Consciemment ou inconsciemment, mettre en péril sa vie est l'ultime moyen que les humains utilisent pour envoyer un message aux vivants. Que ce soit juste une tentative ou un acte imparable, que ce soit en silence ou de façon spectaculaire, le suicide est porteur de sens, même si celui-ci est ensuite interprété comme une fuite, une décision irrémédiable.
C'est toujours plus acceptable pour ceux qui restent de se dire que le désespoir est incurable et qu'ils ne pouvaient rien y faire. L'impuissance est plus facile à avouer que la culpabilité. »

« - Il n'empêche que, quand je vois toute la misère du monde, je me fais honte de vous ennuyer avec mes états d'âme.
Françoise sourit.
- Vous êtes amusante. Vous minimisez déjà votre état. Vous parlez de déprime au lieu de dépression et vous trouvez toujours quelque chose qui vous est supérieur pour vous effacer.
- Je suis catholique, c'est dans ma culture.
- Moi je dirais que c'est parce que vous êtes une femme. Vous vous autocensurez avant même d'essayer. Beaucoup de sociologues estiment que, si on a peu de femmes à la tête des grandes entreprises ou de l'État, c'est à cause de cela.
- Oui, c'est toujours de notre faute...
- Un peu quand même!
- Oui, mais on part avec un handicap : « La femme doit sans cesse conquérir une confiance qui ne lui est pas d'abord accordée. »
La psy fut surprise par cette citation et moi aussi d'ailleurs. J'ai rarement la mémoire des mots d'auteur. Celle-ci avait donc dû me marquer.
- Vous avez lu Simone de Beauvoir? Vous m'étonnez! ironisa Françoise.
- J'ai l'air si coincée que ça ?
- Franchement ?... Oui ! 
Je sentais qu'il y avait plus de provocation que de franchise dans cet aveu. J'en souriais donc. Et elle poursuivit sur ce registre.
- Mais si vous avez lu cette bonne vieille Simone, vous avez dû prévoir ce qui vous est arrivé. Donc vous avez fait l'autruche. 
Là, je le pris comme une agression. Cette nouvelle vérité m'irritait.
- Oui ! Parce que je ne sais pas me battre! On n'apprend pas aux petites filles à se bagarrer, on ne les encourage pas non plus, contrairement aux garçons, dixit Simone. J'ai fait de la danse, pas du rugby ! Curieusement, mes parents préféraient que je me foule la cheville plutôt que je revienne du sport avec le nez cassé, l'arcade sourcilière ouverte et deux dents cassées. Alors, oui, je suis prudente, oui, je n'aime pas le risque et les conflits : j'aime mon confort ! C'est cela que vous vouliez m'entendre dire ?
Françoise semblait contente de son effet et de ma réaction. 
- Tout à fait. Et ce n'est pas une honte. Il faut juste l'assumer puisque c'est un choix conscient. C'est même votre droit, quoi qu'en dise « Simone », qui, soit dit en passant, n'avait pas d'enfants et donc pas les mêmes responsabilités que vous. Maintenant, quels outils, quelles armes avez-vous utilisés pour conserver cette paix, ce confort ?
Je m'arrêtai, repensant à tous mes renoncements silencieux, toutes les fois où j'avais joué les aveugles, les naïves, toutes ces occasions de me mettre en colère que j'aurais évitées en feignant de ne rien comprendre.
- Vous voyez, Orane, il faut beaucoup de patience, d'abnégation et d'intelligence pour passer pour une conne. »

« - [...] continuez de passer pour une conne ! C'est une bonne méthode : les gens se dévoilent plus facilement quand ils ne se sentent pas en danger. »

« - Il avait dû le sentir. Comme disait notre « copine Simone » : « Personne n'est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu'un homme inquiet pour sa virilité. » Vous deveniez son « semblable » et il vous a plaquée pour se protéger.
- Oui. Et il a trouvé une autre idiote pour l'aduler aveuglément. Pour lui, les femmes sont des animaux de compagnie qu'on pique ou qu'on abandonne quand ils sont trop vieux. »

« Nathalie et Françoise, chacune à leur manière, m'avaient fait prendre conscience de mes fantasmes mortifères. Je n'ai jamais souhaité le décès de personne, ce n'est pas dans ma nature. Le malheur ou la malchance, même des gens les plus odieux, ne m'ont jamais réjouie. J'ai toujours été contre la peine de mort, je n'admettais pas qu'on réponde à la violence par la violence. Pourtant mon vœu le plus cher était maintenant que Xavier crève dans un accident de voiture, dans un crash d'avion ou d'une crise cardiaque.
Le constat était évident : j'avais changé et je détestais ce que Xavier avait fait de moi, cet être haineux, gangrené par l'injustice. Il me fallait vivre à présent avec ces macabres prières en moi, que seule une intervention divine pouvait exaucer. »

« 3 heures 36... C'est drôle quand j'y pense, Xavier : si tu ne t'étais pas obstiné à vouloir remplacer les radiateurs des chambres, jamais je n'aurais trouvé le moyen de te tuer. Oui, quelle ironie! C'est toi qui m'as refilé le tuyau. Mais pourquoi je te parle? À l'heure qu'il est, soit tu dors, soit tu es mort. Dans les deux cas, tu ne m'écoutes pas, tout au plus tu m'entends. Ça ne change pas trop, finalement. Tu n'as jamais réellement pris en considération mes avis. Tu les suivais certes pour les problèmes quotidiens, matériels, mais pour le reste tu t'en foutais. Tu m'as délégué tout ce qui t'emmerdait et m'imposais ta loi lorsque j'empiétais sur ta liberté ou que je te demandais des petits sacrifices. Notre relation était à sens unique. Ma psy, que tu ne rencontreras jamais, m'a énormément aidée à décrypter ta personnalité. Tu la détesterais comme tu détestes Nathalie. Les hommes de ton genre ne supportent pas les confidences entre femmes, ces discussions secrètes qui échappent à tout contrôle patriarcal et rendent parano celui qui en est le sujet.
L'horloge du four m'indique l'heure et je soupire. Je pars m'allonger sur le canapé du salon, ici peut-être vais-je trouver enfin le sommeil ? J'essaie de me raccrocher à des idées plus douces. Je repense à l'amitié qui était née entre Françoise et moi. »

« 4 h 30... Ce que je te raconte, Xavier, est récent. Eh ouais! Ce n'est que fin janvier que j'ai eu cet éclair de génie. Je me suis vraiment sentie légère à ce moment-là et pourtant je n'avais ni le courage ni l'envie de passer à l'acte. Comme l'avait diagnostiqué Françoise, j'étais trop attachée à mon confort bourgeois pour risquer de finir mes jours en prison. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que les pauvres, eux, n'hésitent pas : ils n'ont rien à perdre. Non, moi, ce qui m'a traversé l'esprit, c'est de publier un bouquin. J'avais suffisamment de matière pour écrire un roman policier, mettre sur le papier ce crime fantasmé qui prenait forme. J'aurais pu me venger de toi à coups de clavier, mon bon Xavier, t'humilier avec mon livre en tête de gondole. Je me voyais déjà interviewée par Augustin Trapenard à « La Grande Librairie » : j'y aurais détruit ton honneur, ta réputation, ton image, peut-être même ta relation avec Annabelle. Certes, ma dénonciation n'aurait pas été autant cataclysmique que les révélations de La Familia grande de Camille Kouchner, mais ta déchéance m'aurait suffi. Hélas pour toi, je ne l'ai pas fait. En revanche, je comprends à présent l'impudeur de tous ces gens qui écrivent. C'est une vraie thérapie que de poser sur le papier ses névroses traumatiques. J'imagine que, après ce défouloir, les auteurs ont l'esprit libéré, que leurs souffrances enfermées dans ces pages n'en ressortent jamais. Quel écrivain n'a d'ailleurs pas débuté son œuvre par un récit autobiographique et combien d'entre eux se sont arrêtés là ? J'aurais voulu débrancher mon cerveau et le séquestrer dans un coffre, être inconsciente, insouciante pour enfin t'oublier. Mais cela, c'est l'apanage des enfants. Moi, mon obsession de te voir mort ne me quitta plus. Cela dit, à cette époque, la virtualité de mon meurtre me suffisait pour me défouler, et Françoise Vantalon me servait de livre sur lequel je déposai mes maux. J'aurais pu en rester là. Tu te rends compte, Xavier, qu'il y a encore cinq mois tu ne risquais rien ? Et puis ça a été le déclic. »

« L'éclectisme des affaires me permit aussi de mesurer l'amplitude des dérives humaines et des horreurs auxquelles sont confrontés les enquêteurs. Dans ce métier-là, on ne pouvait pas rester naïf bien longtemps face aux comportements des suspects et manipuler tous ces gens n'était pas évident. »

Quatrième de couverture

« Je m'appelle Orane de Lavallière, j'ai 58 ans. J'ai sacrifié tous mes diplômes pour me dévouer à ma famille et à la réussite de mon mari, Xavier. Ma mission de mère au foyer accomplie, ce salopard m'a quittée pour une jeunette. Une histoire banale. Il m'a prise pour une conne, et il n'avait pas tort. Endormie par mon confort de vie et aveuglée par mes certitudes de petite bourgeoise naïve et coincée, je n'ai rien vu venir. Xavier m'a détruite. Je me suis relevée. Pourtant son souvenir m'obsède, son existence me ronge. Je me sens impuissante. À moins que... »

Grand Prix du Polar 2023 de Forges-Les-Eaux, Prenez-moi pour une conne... est un roman qui brise les codes du genre. Avec un humour corrosif et une plume acérée, Guillaume Clicquot se glisse dans la peau d'une femme meurtrie qui découvre peu à peu que l'image qu'elle renvoie d'elle-même est un atout fabuleux pour éliminer son mari.

Scénariste original des films « Papa ou maman » et « Joyeuse retraite », véritables succès au box-office, Guillaume Clicquot fait de cette histoire machiavélique, un récit jubilatoire. 

Éditions Fayard,  juillet 2023
322 pages 

mercredi 12 janvier 2022

Une terre promise ★★★★★ de Barack Obama

Quel pavé ! Et quelle lecture ! Elle se termine sur la fin de son premier mandat, et brasse une multitude de sujets, vous vous en doutez bien. Il est sacrément généreux M. Obama et ne fait pas dans la concision. J'avoue que quand il aborde des sujets comme l'économie, j'aurais bien aimé qu'il fasse un poil plus court ;-) 
Sachez qu'il se perçoit comme quelqu'un de naïf, et bien forcément j'ai envie de dire que la naïveté devrait être indispensable pour briguer un poste de président. Je suis apolitique, mais profondément attiré par les personnes qui mettent, ou du moins qui semblent mettre l'humain au coeur de leur considération. Et de loin, Barack Obama semblait être un humaniste. Alors oui, forcément, j'ai eu envie de le découvrir à travers ses mots, été curieuse de lire son histoire, ses émotions en tant que mari, papa et président. Et je ne regrette en rien cette lecture. Forcément, c'est son point de vue, il raconte son histoire et d'aucuns diront qu'il l'édulcore; moi, j'admire cet homme et après ma lecture, je continue à croire qu'il est un grand homme.
Je ne vais pas m'étaler sur le contenu de ce pavé, on connait tous une bonne partie de l'Histoire. Je retiendrai le bel hommage qu'il rend à ceux qui l'ont accompagné, soutenu, épaulé,  aidé, ceux qui ont combattu à ses côtés pour faire passer des lois et tracer le changement promis dans de nombreux domaines et notamment celui de la santé. Rien n'est simple, toute logique disparaît dès lors que les bouillons d'intérêts et de conflits permanents entre partis rentrent dans une danse macabre qui dessert totalement l'intérêt des gens. Un autre point que je retiendrai : ses actions, voire plutôt ses tentatives d'actions pour lutter contre le réchauffement climatique et préserver notre planète. C'est toujours effarant de lire que mettre l'accent sur le réchauffement climatique dans une campagne électorale n'a pas bonne presse, peut faire perdre des voix, voire perdre les élections. Vu récemment sur Netflix le film Don't look up, une géniale dystopie qui dénonce avec beaucoup de cynisme une défiance généralisée à l'égard de la science. Ce film a complètement fait échos avec les propos tenus par Obama dans son livre. Les scientifiques alertent, mais nos élus n'en ont rien à carrer... 
Et sinon morceler la lecture et faire un break entre chaque partie (il y en a sept) peut être une idée pour éviter la saturation. Cela n'a pas été mon cas, mais j'avais du temps à consacrer à cette lecture donc j'ai pu enchaîner les pages sans trop me poser de questions si ce n'est que j'ai moins lu que prévu pendant la trêve de Noël ;-)
Une pensée pour mon beau-père, à présent de l'autre côté du chemin. C'est lui qui avait glissé ce livre pour moi sous le sapin l'an dernier, et c'est souvent drapé de son souvenir que j'ai tourné ces pages. Merci Pierre.
Les mots de la fin : dense, instructive, émouvante... la première partie des mémoires d'Obama est passionnante !





Quatrième de couverture

Un récit fascinant et profondément intime de l’histoire en marche, par le président qui nous a insufflé la foi dans le pouvoir de la démocratie.
Dans le premier volume de ses mémoires présidentiels, Barack Obama raconte l'histoire passionnante de son improbable odyssée, celle d'un jeune homme en quête d'identité devenu dirigeant du monde libre, retraçant de manière personnelle son éducation politique et les moments emblématiques du premier mandat de sa présidence - une période de transformations et de bouleversements profonds.
Barack Obama nous invite à le suivre dans un incroyable voyage, de ses premiers pas sur la scène politique à sa victoire décisive aux primaires de l'Iowa, et jusqu'à la soirée historique du 4 novembre 2008, lorsqu'il fut élu 44e président des États-Unis, devenant ainsi le premier Afro-Américain à accéder à la fonction suprême.
En revenant sur les grandes heures de sa présidence, il nous offre un point de vue unique sur l'exercice du pouvoir présidentiel, ainsi qu'un témoignage singulier sur les ressorts de la politique intérieure et de la diplomatie internationale. Il nous entraîne dans les coulisses de la Maison-Blanche, du Bureau ovale à la salle de crise, et aux quatre coins du monde, de Moscou à Pékin en passant par Le Caire. Il nous confie les réflexions qui l'ont occupé à certains moments cruciaux - la constitution de son gouvernement, la crise financière mondiale, le bras de fer avec Vladimir Poutine, la réforme du système de santé, les différends sur la stratégie militaire des États-Unis en Afghanistan, la réforme de Wall Street, le désastre provoqué par l'explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, et enfin l'opération commando qui a conduit à la mort d'Oussama Ben Laden.
Une terre promise est aussi un récit introspectif - l'histoire du pari qu'un homme a lancé à l'Histoire, d'un militant associatif dont la foi a été mise à l'épreuve sur la scène internationale. Barack Obama parle sans détour du défi colossal qu'il lui a fallu relever : être le premier candidat afro-américain à la présidence, incarner "l'espoir et le changement" aux yeux de toute une génération galvanisée par la promesse du renouveau, et devoir à chaque instant prendre des décisions d'une gravité exceptionnelle. Il évoque la façon dont sa vie à la Maison-Blanche a pu affecter sa femme et ses filles, et parle sans fard des moments où il s'est retrouvé en proie au doute et à la déception - sans pour autant renoncer à croire qu'en Amérique le progrès est toujours possible.
Ce livre puissant et magnifiquement écrit est l'expression de la conviction profonde de Barack Obama : la démocratie n'est pas un don du ciel, mais un édifice fondé sur l'empathie et la compréhension mutuelle que nous bâtissons ensemble, jour après jour.

Éditions Fayard, octobre 2020
848 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Demarty, Charles Recoursé et Nicolas Richard

jeudi 8 octobre 2020

L'astragale ★★★☆☆ de Albertine Sarrazin

Un roman culte. Une incroyable autobiographie écrite en prison. 
Anne dans le roman, c'est Albertine Sarrazin, une femme étonnante, butée et totalement insoumise, prostituée, chapardeuse et taularde, rebelle, insolente et amoureuse qui se raconte. Elle évoque sa cavale après s'être échappée de prison en sautant d'un mur et s'être brisé l'astragale, une cavale qui se confond très vite avec une histoire d'amour. 
Elle nous offre une oeuvre incandescente empreinte d'émotions et de toute sa rage. 
Derrière ce "petit roman d'amour pour Julien" se cache le récit d'une vie écorchée, chaotique et romantique. 
Une belle histoire d'amour entre petits malfrats.
Une écriture vive et précise.  
Cette oeuvre biographique a été adapté au cinéma par Brigitte Sy, une adaptation esthétiquement très bien maîtrisée avec deux acteurs, Leïla Bekhti et Reda Kateb, irréprochables.

« À la Centrale, nous partagions les dimanches entre la danse et la belote. Les cartes étaient ma pénitence : une fois l'atout retourné, la partie ne m'intéressait plus. J'observais le jeu des mains, leur grâce ou leur lourdeur à balancer les cartes, l'expression surprise ou impassible des yeux. Pourtant, j'aimais bien l'as de trèfle, « le triomphe » en langage cartomancien : deux ou trois herbes à vache retournées le même jour nous faisaient augurer de toutes les réussites... Oui, il était temps que je me casse : le trèfle, la benzine, le poison des rêves tordus, l'onanisme et toute la taule me menaient tout droit à Sainte-Anne. Je me casse, chaque jour plus loin, de la folie... »

« [...] et nos mains gentiment nouées font un pont frêle de son inconnu à ma solitude. »

« Mais, dans notre Milieu, comme elle dit, section casse comme section tapin, l'or ne vaut rien comparativement au silence ; et mon silence, tout léger et allègre qu'il soit, me caparaçonne de pierres précieuses. »

« Je renifle Paris, je me planque en son coeur, je suis revenue. Vaincue, cassée, je suis là quand même ; d'ailleurs, comme nous disions souvent à la tôle, le vainqueur c'est celui qui se casse. Je reviens, Paris, avec les décombres de moi-même, pour recommencer à vivre et à me battre. »

« La taule me cernait encore : je la retrouvais dans des réflexes, des tressaillements, des sournoiseries et des soumissions dans les gestes. On ne se lave pas du jour au lendemain de plusieurs années de routine chronométrée et de dissimulation constante de soi. Lorsque la carcasse en est libérée, l'esprit, qui était jusque-là la seule échappatoire, devient au contraire l'esclave des mécanismes ; l'humilité que l'on feignait devient gêne réelle ; moi, mariée à tous les culots là-bas, je n'osais plus, maintenant, prendre l'initiative des actions pourtant les plus naturelles : chez la mère comme chez Pierre, j'avais sans cesse aux lèvres des « S'il vous plaît », « Puis-je », ou j'avais tendance à agir sous la lumière ; puis je me rappelais soudain que j'étais libre, et je me faisais maladroite et extrême. »

« Je sens chez mes hôtes, à son endroit, une cupidité servile, voilée par le ton camarade et complice, qu'équilibrent aux deux bouts le respect pour le type qui sait voler, et la condescendance pour le type qu'on dépanne. »

« Dans cette vie-là, on n'était jamais enlevé, câliné, évadé ; on se tenait debout, dans le noir des cages du panier à salade, ou assis sur le dur des lattes de bois. Mais dans cette vie, quand même, on pouvait gambader en secret sur le jalon certain de chaque journée. Ma liberté neuve m'emprisonne et me paralyse. »

« Je souriais, la bouche contre les racines de l'arbre ; maintenant, j'étais complètement allongée, je trempais dans l'herbe, je me glaçais peu à peu. À l'autre bout de moi, ma cheville menait grand tapage , fondait en rigoles incandescentes à chaque pulsation de mon coeur : j'avais un nouveau coeur dans la jambe, mal rythmé encore, répondant désordonnément à l'autre. Là-haut, les branches noires étaient figées dans la glace du ciel [...]. »

« Je n'essaie pas d'intéresser les gens : après quelques avances mal reçues ou interprétées de travers, je me renfrogne dans l'indifférence où eux-mêmes me laissent. Non par mépris, mais parce que je ne sais pas forcer les oreilles et les coeurs : il faut qu'on vienne à moi. »

« On tue un corps plus facilement qu'un souvenir. »

« Attendre de grandir ! J'ai attendu de guérir et de marcher, c'était déjà très long, l'étoile est trop loin...Pour le moment, je suis là, le regard brouillé de larmes, mais je vais le régler, mon regard, et je saurai bien voir à travers la nuit. »

Quatrième de couverture

Albertine est unique. Son style est sombre et aristocratique, poétique et cynique. Son regard de poète — aigu et épuré — traverse ses récits comme un ruisseau qui se heurte à des cailloux ; une artère sombre qui s’écrase et se reforme. Albertine, la petite sainte des écrivains non conformistes. Avec quelle rapidité j’ai été entraînée dans son monde — prête à gribouiller toute la nuit et à descendre des litres de café brûlant, m’arrêtant à peine le temps de remettre du mascara. J’ai accueilli son chant ardent de toute mon âme. Sans Albertine pour me guider, aurais-je fanfaronné de la même façon, fait face à l’adversité avec la même ténacité ? Sans L’Astragale comme livre de chevet, mes poèmes de jeunesse auraient-ils été aussi mordants ? Patti Smith

Éditions Fayard, collection Pauvert, octobre 2013
Édition originale, 1965
256 pages
Prix des Quatre Jurys 1966

mardi 7 juillet 2020

Voyage aux pays du coton ★★★★☆ de Erik Orsenna

Un voyage enrichissant, instructif aux pays du coton, un petit précis sur la mondialisation qui s'est organisée autour de l'exploitation du coton. 
« Pour récolter, on a besoin de bras. Une mondialisation s'organise. L'Afrique, pour son malheur, entre dans la danse. L'industrialisation et l'esclavage avancent main dans la main. Tandis que Manchester et ses alentours se couvrent d'usines, Liverpool devient, pour un temps, le centre de la traite des Noirs. »
Et les conséquences de la culture du coton sur l'environnement, rentrant en jeu dans l'assèchement de la mer d'Aral, sur la santé, les conséquences d'une accélération par l'homme des horloges de la Terre.

Une longue et belle route du coton de par le monde, sur cinq continents, du Mali au Texas, où la gloire est au lobby, du Brésil, la plus grande ferme du futur asphyxiant la plus grande forêt du monde, de l'Egypte à l'Ouzbékistan, de la cité de la chaussette à Datang en Chine à la Vologne française.
« Le coton n'est pas le pétrole. Mais permet d'exister bel et bien dans le jeu des nations. »
Une belle et riche  promenade dans les histoires et anecdotes autour du coton, de son agriculture et de son industrie, glanées par Erik Orsenna, qui nous les raconte magnifiquement.
Plusieurs points de vue  économique et politique, historique et géographique qui rendent ce livre absolument captivant.
« « Un homme qui passe remarque un arbuste dont les branches se terminent par des flocons blancs. On peut imaginer qu'il approche la main. L'espèce humaine vient de faire connaissance avec la douceur du coton. »Deux mille ans plus tard, la première leçon d'un tour du monde est celle-ci : sur terre, la douceur est une denrée rare, et chèrement payée. »

« Les matières premières sont les cadeaux que nous fait la Terre. Cadeaux enfouis ou cadeaux visibles. Cadeaux fossiles, cadeaux miniers qui, un jour, s'épuiseront. Ou cadeaux botaniques que le soleil et l'activité de l'homme, chaque année, renouvellent.
Les matières premières sont des cadeaux qui parlent. Il suffit d'écouter. Elles nous chuchotent toutes sortes d'histoires à l'oreille : il était une fois...., dit le pétrole ; il était une fois..., dit le blé.
Chaque matière première est un univers, avec sa mythologie, sa langue, ses guerres, ses villes, ses habitants : les bons, les méchants et les hauts en couleur. Et chaque mati-re première, en se racontant, raconte à sa manière la planète. »

«Quand on vit au milieu de rien, mieux vaut s'accrocher à quelque chose. L'Europe quittée. Lübeck.
Qui deviendra Lubbock.
Lubbock est plate. Dans cette région de l'ouest du Texas, le sol n'éprouve aucun besoin de fantaisie. Horizontal la nature l'a fait, horizontal il demeure. Pas la moindre colline, aucune amorce de vallée, jamais. Les humains ont compris cette leçon d'humilité, le message de leur terre. Ici, le gratte-ciel n'est pas de mise. On construit bas. On s'écrase. »

« Pour nourrir la planète, faut-il l'asphyxier ? »

« Les tisseurs anglais cherchaient à donner de la valeur à leurs produits. La méthode française de tissage leur plut. Ils décidèrent de l'adopter et aussi de lui fabriquer un nouveau nom. « Serge » pouvait être oublié, puisque que la laine et la soie n'étaient plus employées. Quant à l'origine, « de Nîmes », on allait la contracter pour plus de commodité. Le mot denim était né, qui allait bientôt désigner les cotonnades les plus sommaires et les plus solides.
Pendant ce temps, les marins de Gênes utilisaient des pantalons particulièrement résistants, faits d'un mélange de coton et de laine ou de lin. Leurs collègues français les adoptèrent et les baptisèrent gênes, qui devint jean. Un peu partout, en France et en Angleterre, on se mit à tisser ce produit miracle. »

« [...] les Chinois ont inventé l'ouvrier idéal. C'est-à-dire l'ouvrier qui coûte encore moins cher que l'absence d'ouvrier. »

« Comment mesurer l'amour ?
Chacun sait que l'instrument n'est pas encore né, capable d'apprécier, sans risque d'erreur et par-delà les illusions, l'intensité de nos sentiments. Si divers sont les objets de l'amour et les manières d'aimer...
Pourtant, dans la catégorie « amour botanique », sous-catégorie Gossypium, un nom se détache, dont nul ne constatera la prééminence.
Chez Mohamed El-Hossainy el-Akkad, l'amour du coton atteint une force, une plénitude, un savoir, une passion, une tendresse que, de la Chine au Texas et du Brésil à l'Ouzbékistan, je n'ai rencontrés chez aucun autre être humain. »

« Le vrai tissage est le lien qui se développe entre les humains. »

« - Il faut remercier le soleil. Parmi tous les autres pays, c'est l'Egypte qu'il a choisie pour donner le meilleur de lui-même. Des études ont été faites : le coton, durant toutes les semaines où il pousse, a besoin de chaleur, mais surtout d'une grande stabilité de température. Chaque année, le soleil nous fait ce cadeau. Peut-être, la nuit aussi, continue-t-il de s'occuper de nous ?
- Pourquoi le coton ? Pourquoi mener pour lui tant de batailles, supporter tant de risques ? Vous ne regrettez pas vos anciens métiers ?
- Il y a tous les métiers dans le coton, de l'agriculture à la finance. Un bon négociant doit tout savoir à tout moment de la Chine et de l'Amérique, de l'Australie et de l'Ouzbékistan. Un bon négociant est à l'écoute permanente de la planète. [...]
- Et puis le coton aime la paix. Quand le coton va bien, c'est que le monde est calme et digne. »

« Comment à partir de paisibles croyants crée-t-on de farouches islamistes ? L'Asie centrale semble avoir un talent particulier pour multiplier ce genre de fabriques. »

« Depuis que la mer n'est plus là, des experts en catastrophes se relaient pour venir expertiser. Il est vrai qu'au palmarès des catastrophes, la disparition de la mer d'Aral occupe une place de choix.
Catastrophe écologique : extinction d'une dizaines d'espèces, stérilisation de milliers d'hectares du fait des sels toxiques transportés par le vent. Catastrophe économique : pêcheries et conserveries fermées, chômage massif. Catastrophe médicale : cancers (de la gorge, de la thyroïde), hépatites, affections respiratoires, intestinales. Catastrophe météorologique : climat régional de plus en plus chaud, de plus en plus sec...»

« La honte soudain me prend de m'intéresser au coton : lui aussi s'attaque au vert. Éternelle bataille entre les cultures qui nourrissent et celles qui enrichissent (cultures vivrières contre cultures d'exportation). »

« Au sortir de Shanghai, le voyageur croyait trouver des rizières ponctuées d'aigrettes, des bosquets de bambous, quelques buffles, au loin, tirés par des enfants, bref, ces paysages qu'on appelle communément « la campagne » et qui reposent l'âme.
Pauvre voyageur !
Quelqu'un lui a volé son Asie éternelle.
Trois cent kilomètres durant, des chantiers vont l'accabler, des grues, des tours, des ponts, des usines, des villes entières flambant neuves, des échangeurs, des rocades et de nouveau des usines, encore et toujours des usines, les unes à peine achevées, les autres cachées derrière des bâches vert sombre et d'autant plus menaçantes.
Et, pour le cas où il n'aurait pas deviné, pauvre voyageur, le rêve chinois, de gigantesques panneaux multicolores lui présentent l'avenir proche, ô combien radieux. Ici une marina lacustre, The Splendid City. Là un parc de loisirs, A Paradise for Children, Les idéogrammes suffisent auraient suffi. Pourquoi ces traductions anglaises sinon pour planter le clou de l'humiliation sur la tête de l'étranger que le décalage horaire, déjà, chamboule ? »

« Nous sommes de courts vivants. L'arbre, né bien avant nous, nous survivra des siècles. Je parle de l'arbre digne de ce nom. Pas l'arbre de pépinière. Lequel vivra moins qu'un homme.
Les directeurs de ces pépinières ne peuvent que s'être déclarés en guerre contre le temps. Ainsi, on croit deux fois triompher de lui : en économisant sur l'enfance et en abrégeant l'arbre.
L'espace est une grandeur simple. Peu ou prou, tous les peuples y livrent bataille de la même manière. 
Le temps est une autre affaire. Un pays bien plus retors. Où se révèlent les civilisations. »

«Aux quatre coins, des banques rivalisent par voie de panneaux ou de calicots. Peu ou prou, les discours se ressemblent. Elles rappellent premièrement que la Chine est le pays de tous les possibles, deuxièmement que le crédit est le meilleur ami de l'homme (industrieux), troisièmement qu'attendre c'est reculer. »

« Le néon est l'autre télévision de la Chine.
- Pourquoi tant travailler ?
A cette question cent fois posée, la première réponse s'impose : pour gagner une vie meilleure. Mais une autre raison, souvent, est ajoutée : pour tuer l'ennui.
Alors on doit s'ennuyer ferme, durant les nuits de Chine, à voir tous ces néons allumés jusque dans les coins les plus reculés. »

« « Un euro le jean ! »
Comment ne pas prendre cette annonce pour ce qu'elle est : une insulte au travail ?
Ainsi va l'espèce humaine de nos pays développés. Elle vitupère la mondialisation et se précipite dans ses temples : les hypers, les mégas, les mammouths et autres mousquetaires du commerce à prix cassés (sur le dos de qui ?). »

« Voyager, c'est glaner.
Une fois revenu des lointains, on ouvre son panier. Et ne pas s'inquiéter s'il paraît vide. La plupart des glanures ne sont pas visibles : ce sont des mécomptes ou des émerveillements, des parfums, des musiques, des visages, des paysages. Et des histoires. »

Quatrième de couverture

« Cette histoire commence dans la nuit des temps. Un homme qui passe remarque un arbuste dont les branches se terminent par des flocons blancs. On peut imaginer qu'il approche la main. L'espèce humaine vient de faire connaissance avec la douceur du coton. 
Depuis des années, quelque chose me disait qu'en suivant les chemins du coton, de l'agriculture à l'industrie textile en passant par la biochimie, de Koutiala (Mali) à Datang (Chine) en passant par Lubbock (Texas), Cuiabá (Mato Grosso), Alexandrie, Tachkent et la vallée de la Vologne (France, département des Vosges), je comprendrais mieux ma planète.
Les résultats de la longue enquête ont dépassé mes espérances.
Pour comprendre les mondialisations, celles d'hier et celle d'aujourd'hui, rien ne vaut l'examen d'un morceau de tissu. Sans doute parce qu'il n'est fait que de fils et de liens, et des voyages de la navette. »
E.O.

Erik Orsenna est conseiller d'Etat et président du Centre international de la mer.
Calligraphie de François Cheng : « Coton », en chinois. Le trait de gauche représente l'arbre. En haut à droite, le carré-rond avec un point en son milieu figure le soleil, c'est à dire le blanc. L'ébauche de trame, en bas à droite, est le tissu.

Éditions Fayard, avril 2006
285 pages

mercredi 22 août 2018

Erreurs fatales : Comment nos présidents ont failli face au terrorisme ★★★★☆ de Vincent Nouzille

Une enquête extrêmement fouillée, et ô combien dérangeante...voire révoltante sur les cafouillages des gouvernements successifs depuis les années 80 face à la lutte antiterroriste. 

Les révélations sur la gestion de la Sécurité et du Renseignement dans notre pays font froid dans le dos. Vincent Nouzille pointe du doigt les faiblesses du renseignement français, un manque de coordination évident et met en exergue les erreurs commises par nos dirigeants. Des faux-pas commis par manque de lucidité, certainement, de courage, très certainement...

Est-ce que le pire aurait pu être évité, et tant de vies sauvées si la menace terroriste avait été vraiment prise au sérieux ? Si Jacques Chirac n'avait pas classé verticalement les rapports pourtant alarmistes sur la menace qui pesait sur le continent ? Si Sarkozy n'avait pas affaibli la surveillance policière dans les cités ?  Des questions que je me suis posé tout au long de ma lecture, que je pose encore après et qui ne font rien pour m'apaiser ;-)

Je vous conseille cette lecture très instructive. L'auteur mène son enquête avec brio, beaucoup de sérieux et de précision, ses propos sont très clairs, bien illustrés, les références (dates, protagonistes) sont nombreuses. À entrecouper peut-être avec d'autres lectures, pour apaiser un peu l'esprit peu ménagé par ces erreurs  fatales. 
« En résumé, il y a trop de trous dans la raquette et trop de balles qui arrivent dessus.» 
Un grand merci aux éditions J'ai Lu et à Babelio pour la découverte de cet ouvrage et de l'auteur Vincent Nouzille. Un journaliste dont je vais suivre les écrits et documentaires.  
Et un grand mea culpa pour ma chronique tardive.

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« Alors que des otages français sont retenus au Liban par des groupes liés à l'Iran, Matie Seurat, l'épouse de l'un d'entre eux - dont la mort est annoncée au début de mars 1986 -, le dit publiquement : « Abou Nidal a fait chanter la France. La France a libéré deux de ses militants. Pourquoi, pour mon mari [...] et les autres, la Franc dit non ? C'est exactement la même chose. Elle peut ou elle ne peut pas négocier. Je ne sais pas. Elle l'a fait en tout cas pour Abou Nidal. » François Mitterrand est bien embarrassé pour lui répondre.
Prisonniers de leurs geôliers et des maîtres chanteurs de Téhéran, les sept otages français au Liban ont aussi été des pions dans une bataille politicienne franco-française préélectorale qui a probablement contribué à retarder leur libération.  
De retour à Matignon en mars 1986, il a été confronté à la vague d'attentats du printemps et de l'automne, commandités par les Iraniens. «  Je n'oublierai jamais l'image, lors de l'attentat de la rue de Rennes en septembre 1986, de cette femme gisant sur le trottoir, les jambes sectionnées, la moitié du visage arrachée », écrira-t-il dans ses Mémoires. Au-delà de son émotion et de son aversion pour ces crimes aveugles, il ne s'intéresse guère au sujet. « Le terrorisme, ce n'était pas son truc, explique un ancien juge qui l'a bien connu. Les attentats l'ont impressionné, mais ils l'ont aussi tétanisé, car il ne cherchait ni à les comprendre, ni à anticiper le phénomène. »
Le parcours de Kelkal est représentatif d'une nouvelle génération de terroristes à laquelle personne ne prête vraiment attention à l'époque, alors qu'elle annonce celle des djihadistes grandis en France qui feront parler d'eux vingt ans plus tard. [...] Banlieue, délinquance, prison, conversion, voyages, embrigadement : le processus terroriste est en marche.
Dans les milieux de l'antiterrorisme, peu de gens ont voulu admettre qu'il s'agissait d'un véritable tournant et que les terroristes pouvaient désormais surgir de nos quartiers...(propos du criminologue Alain Bauer, recueillis par l'auteur). »
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Quatrième de couverture

Que ce soit par aveuglement, naïveté ou passivité, nos présidents successifs ont, depuis plus de trente ans, commis des erreurs fatales face au terrorisme, avec des conséquences graves pour notre sécurité.
Improvisations après les attentats, réformes retardées ou bâclées, gestion chaotique des prises d’otages, marginalisation des juges, déni de la montée du djihadisme intérieur, failles du renseignement, confusions diplomatiques, faux pas militaires, comme en Libye ou en Syrie, dérapages en Afrique : la liste est longue.
Longtemps, nos présidents ont cru que la France serait protégée par un dispositif judiciaire et policier qu’ils croyaient efficace. Mais le feu couvait, les alertes ont été nombreuses, et nos gouvernants ne les ont pas entendues, y compris au lendemain des attaques meurtrières de 2015, dont certaines auraient pu être évitées. Alors que plusieurs vagues d’attentats ont mis en lumière les carences du pilotage de la lutte antiterroriste et du renseignement, ainsi que l’absence de coordination et de prévention, rien n’a été fait pour y remédier efficacement.
Pendant deux ans, Vincent Nouzille a enquêté sur ces ratages, en recueillant des témoignages inédits d’acteurs de premier plan et en collectant des centaines de documents confidentiels. Des dérives de la cellule antiterroriste de Mitterrand aux surenchères martiales de Hollande, en passant par les rapports enterrés par Chirac et l’affaiblissement du renseignement de terrain par Sarkozy, son récit apporte de nombreuses révélations sur la lutte antiterroriste vue de l’Élysée et dresse un bilan accablant de l’action – ou de l’inaction – de nos présidents face à une menace grandissante. Il démontre que le prochain élu devra avant tout faire preuve en la matière de lucidité et de courage.

Vincent Nouzille, journaliste d’investigation indépendant, collabore régulièrement au Figaro Magazine et réalise des documentaires de télévision, après avoir travaillé notamment pour L’Express, Marianne et France Inter. Il est l’auteur de nombreuses enquêtes de référence, dont Les Tueurs de la République (Fayard, 2015), dans laquelle il révélait l’existence des assassinats ciblés décidés par François Hollande.

mardi 7 juin 2016

78 de Sébastien Rongier****



Editeur : Fayard - Date de parution : Août 2015

140 pages

Résumé éditeur


Il y a cet homme qui a gardé le réflexe de tendre la main sous la table pour caresser son chien, alors que son chien est mort. Cette femme qui boit du Get 27 pour oublier que son amant ne viendra pas. Ce militant d’extrême droite qui cherche à embrigader le patron de la brasserie. À l’abri des regards, dans la cuisine, il y a le rescapé d’une nuit d’octobre. Et puis il y a l’enfant. L’enfant qu’un adulte accompagnait mais qui est seul à présent devant son verre vide. L’enfant qui attend que l’adulte revienne.
Nous sommes en 1978, dans une brasserie près de la cathédrale de Sens. C’est un instantané de la France et d’une époque. Mais aussi le récit atemporel et poignant de la perte de l’enfance, dans le bourdonnement indifférent de cette ruche française.

Sébastien Rongier fait d’un café une chambre d’échos, où résonnent les voix d’un pays venant tout juste de basculer dans la crise. Avec les guerres mondiales et coloniales, le paysage social se décompose et se recompose. Et les différentes lignes de forces du passé et du présent se croisent toutes, dans ce bar, dressant un portrait à la fois morcelé et puissant du xxe siècle français.

Auteur d’un premier roman en 2009 (Ce Matin, Flammarion), Sébastien Rongier publie également des essais d’esthétique sur les formes artistiques et sur l’image : Cinématière (Klincksieck) et Théorie des fantômes. Pour une archéologie des images (Les Belles Lettres).

Mon avis   ★★★★☆


Lecture très originale (elle se passe en une journée/soirée, dans une brasserie de Sens), rendue oppressante, voire déstabilisante par l'enchaînement de chapitres très courts.
Il ne s'agit pas d'une histoire mais de plusieurs histoires, plusieurs morceaux de vies. Il y a ces deux femmes, Alice et Christelle, l'une refuse une demande en mariage et un destin tout tracé, l'autre, attend désespérément un homme marié, qui ne viendra jamais. En 1978, c'était donc aussi les prémices de l'émancipation féminine. Dans ce roman, la femme n'est pas ménagée et les propos envers les femmes sont crus.
Il y aussi les fachos, dont le leader cherche à amadouer Max, le patron du bar, par tous les moyens, afin que ce dernier soit de leur côté. Il y a aussi ce vieillard, aux propos vulgaires, désagréable personnage.
Mais surtout, il y a cet enfant, assis devant son verre de menthe à l'eau, dont la situation est ambiguë et qui attend que celui qui l'accompagnait vienne le chercher. Nous revenons sans cesse à ce personnage central, dont le regard est dirigé vers la porte de sortie. Il joue, pour surmonter sa peur et faire passer le temps de cette attente interminable.
J'oubliais aussi, il y a Mohamed, le cuisinier, qui cache un lourd secret.
La lecture est complexe, même si l'écriture est fluide, l'histoire n'est pas si limpide qu'elle pourrait en avoir l'air.
J'ai beaucoup aimé cette forme d'écriture, et ce fût très plaisant de découvrir les personnages au fil de l'eau, de rassembler les informations parsemées afin de saisir les personnages. J'ai eu l'impression d'être dans ce café, à les observer. C'est dire à quel point ce livre est prenant.



jeudi 2 juin 2016

Le Pigeon de Patrick Süskind****

Editions : Le Livre de Poche, octobre 1988
96 pages
Editeur d'origine: Fayard
Publié en 1987, sous le titre original "Die Taube".

Les thèmes : phobies, absurde, folie, obsessions, "vie pépère", misanthropie


Résumé de l'éditeur


Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d’une bonne vingtaine d’années qui n’avait pas été marquée par le moindre événement, et jamais il n’aurait escompté que pût encore lui arriver rien de notable, sauf de mourir un jour.
Et cela lui convenait tout à fait. Car il n’aimait pas les événements, et il avait une véritable horreur de ceux qui ébranlaient son équilibre intérieur et chamboulaient l’ordonnance de sa vie.

Mon avis   ★★★★☆


Un livre très intéressant. Jonathan, un être refermé sur lui-même, obsessionnel, psychorigide, réfugié dans une chambre de bonne qu'il considère comme son havre de paix, un cocon, son nid jusqu'à ce qu'un événement, le pigeon, survienne et bouleverse sa routine bien rangée, quasi mortelle.
S'en suit une réaction phobique de sa part, un traumatisme qui va modifier quelque peu son train-train. Il va ressentir la souffrance pendant son travail, il va découcher et dormir une nuit dans une chambre d'hôtel pour la première fois. 
Cet événement révèle une problème de personnalité plus profond. Jonathan est un traumatisé de la seconde guerre mondiale, sa mère est morte dans un camp, son père a disparu et il a dû se cacher des nazis. Jonathan est un être traumatisé et le moindre chamboulement dans sa vie bien cadrée le fragilise. 
Ce non-événement (la rencontre avec un pigeon absolument inoffensif) sonne comme une renaissance.
A découvrir !

Citations & Extraits


"Comme cela pouvait vous arriver vite, de devenir pauvre et de sombrer ! Comme il s'effritait vite, le fondement apparemment bien assis de toute une existence !"

"Et les femmes aujourd'hui semblaient toutes porter des robes de couleurs vives, elles passaient comme une flamme qui court, captaient irrésistiblement le regard et pourtant ne le laissaient pas se poser."

"La marche apaise. La marche recèle une énergie bénéfique."
"Il avait penché la tête sur le côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l'extérieur, et monstrueusement ouvert ; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en même temps encore, il ne semblait ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l'objectif d'une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n'y avait pas d'éclat, pas de lueur dans cet œil, pas la moindre étincelle de vie. C'était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan."