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mardi 28 juillet 2026

Retrouver la douceur ★★★★☆ de Cécile Coulon

Qu'il est bon de retrouver la poésie de Cécile Coulon 💙

Ses mots ne cherchent pas à expliquer le monde. Ils nous invitent à le reconnaître. À accueillir ce qui demeure lorsque le deuil, la violence ou le vacarme de nos vies semblent tout recouvrir. La douceur, chez elle, n'est jamais une faiblesse. C'est une façon de résister.

Des poèmes où les paysages deviennent des refuges, où les montagnes remplacent les églises, où les souvenirs se glissent dans « l'odeur de terre mouillée », un ciel d'hiver ou « le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends ». Le quotidien retrouve soudain quelque chose de précieux, presque sacré.

« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps.
Et je me suis trompée. »
Une phrase qui serre le cœur tant elle sonne juste.

« Je demande pardon à mon corps [...]
je lui demande pardon de lui avoir demandé d'être tout ce qu'il n'est pas. »
Quel magnifique pardon adressé à soi-même.

Dans ce recueil traversé par le deuil de sa grand-mère, Cécile Coulon ne cherche pas à réparer les blessures. Elle nous rappelle simplement que, même dans la douleur, il reste toujours une lumière, un paysage, une présence, une douceur à retrouver.

Un recueil lumineux, d'une grande sensibilité, à lire lentement, en laissant chaque poème trouver son écho en nous.

LE NOM DES CHOSES HUMAINES
« [...] 
Ce qu'ils appellent amour 
devient violent quand on l'enferme, 
devient féroce quand on l'abîme, 
on ne sait pas écrire mais on écrit quand même : 
je vous aime mais je ne sais pas comment le dire.
Ce qu'ils appellent force est un reste d'enfance mal soignée, 
de cour de récréation comme une cage, 
de goût de poussière dans une bouche cassée.
C'est un muscle qui n'en peut plus d'être musclé, 
un corps qui n'en peut plus d'être chaque soir payé 
pour une vague sensation de plaisir 
qui maintient les hommes forts debout 
mais cette sensation-là, dans le secret des hôtels d'or, 
d'autres l'appellent « dégoût ».
Ce qu'ils appellent force est un pays de montagnes douces, 
aux pointes arrondies par les pluies et les troupeaux, 
aux flancs qu'on prend pour des prairies, aux forêts 
si larges qu'elles ressemblent à des paquebots, 
sur le pont on entend chaque matin 
le raffut des oiseaux.
Je passe mon temps à chercher 
dans les lumières changeantes du soir 
le vrai nom des choses humaines, 
la vie se moque du langage 
sous la poitrine une voix d'un autre monde 
murmure : ce n'est pas la peine 
vous n'avez pas besoin de comprendre 
il vous suffit de reconnaître. »

PLUS JEUNE
« [...]
Quand je pense à ma grand-mère je l'imagine plus jeune 
avec ses quatre enfants et son mari, des gueules de Corréziens 
ce qui veut dire des gueules un peu inquiètes mais 
quand même soulagées de ne pas être des gueules cassées.
Je l'imagine plus jeune et je ne vois de cette jeunesse 
que des paysages - collines à vaches ou chemin de fer - 
elle me disait souvent qu'en France il y eut une époque 
où les femmes ne connaissaient pas le sens du mot « paresse ».
Je suis en train de dépasser mon enfance en marchant trop vite 
à ses côtés : je lui demande de me suivre 
mais le passé s'arrête dans chaque ravin 
respirer l'odeur 
des fleurs séchées.
Je n'ai pas le temps et un jour je dirai :
« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps
Et je me suis trompée. » »

VOUS NE COMPRENEZ PAS
« [...]
Vous ne comprenez pas 
vieillir voir venir fuir répéter 
non vous ne comprenez pas 
et vous avez bien de la chance 
c'est une phrase de vieil aveugle 
« vous avez bien de la chance » 
la chance d'être né 
dans un endroit où le berceau 
n'était pas encore cassé

Maintenant que glissent en mon âme 
les mots des autres 
je crois que c'est l'inverse : 
vous comprenez 
nous comprenons 
tout le monde comprend 
d'où vient cette phrase 
les grands chagrins qu'elle raconte 
les douleurs qu'elle apaise 
les sanglots qu'elle avale 
tout le monde comprend parfaitement 
ce que c'est d'être du paysage 
sans être sur la photo 
et le sentiment atroce 
d'avancer dans la vie 
en mille morceaux 
vous ne comprenez pas
que nous naviguons sur le même océan
mais pas sur le même bateau »

JE CHERCHE
« [...]
Je cherche le marécage vert et noir où mon âme est mouillée
le grand sapin bruyant où j'accroche mes idées
je cherche dans vos paroles le peu de temps qu'il reste 
pour nouer à ma page la douceur retrouvée. »

AVANT NOËL 
« Pour celui qui se cache loin des rues flamboyantes 
dans un coin du pays où la campagne est neige 
où la mer porte en elle des flammes encore brûlantes 
et les ciels givrés des vagues qui font cortège.
Pour celle qui a froid dans une pièce vide
les enfants sont partis chez une autre famille 
ils ont bien chaud ailleurs dans un foyer solide 
même quand elle n'y pense pas elle a les yeux qui brillent.
Pour celle qu'on a battue et ouverte et laissée là 
dans sa fin d'adolescence au début de l'hiver 
ses amis lui répètent ma chérie tu verras ça ira 
mais elle sent tout son cœur et son corps à l'envers.
[...]
Pour celle qui tient une main avant le grand départ 
au bord d'un lit échoué dans un couloir d'urgence 
la peau contre la peau dans un dernier silence 
pour une petite joie il n'est jamais trop tard.
[...]
Pour celle qui a travaillé dur pour un amour absent 
pour cet amour absent qui se tue à l'entrepôt 
pour celle qui retourne les poches de son manteau 
pour ce manteau volé au lit d'un vieil amant 
juste avant Noël tous les sanglots 
ont la forme d'un gros flocon. »

RESTER ET CROIRE
« [...]
Je reste, la vie tremble et hurle et danse et convulse 
autour de moi
on me dit qu'avancer est la seule façon d'être vivant
il faut choisir entre vivre plus fort ou plus longtemps
je crois aux solitudes attachées ensemble solidement
je crois aux rencontres qui vous donnent
du silence et du temps
je crois aux amis qui savent faire la différence
entre un amour et un amant
je crois au langage des timides
à la douceur insoupçonnée des endroits 
désertés avant l'arrivée du printemps.
Je reste là, croire est une chose facile 
quand on déniche dans le gris d'hiver 
la nuance de bleu allongée de travers 
l'ombre qui provoque la lumière 
croire est une chose facile 
quand on sait que tout sera refait 
en mieux
par des gens moins fragiles.
Je reste là 
ravie d'être 
absolument inutile. »

COMMENT CROIRE
« Comment croire quand croire est une maladie de l'âme 
qui vous pousse à tout regarder sans chercher à tout voir 
qui vous laisse sur des quais vides avec à la place des yeux 
deux armoires grandes ouvertes 
avec une page à l'intérieur :
« Tu es simple à détruire mais tu vas t'en remettre. »
 Comment croire à ces montagnes douces 
qui couvent des fermes en ruines et des palais de foin 
qui sont l'hiver noires et rouges et l'été jaunes et vertes 
l'automne les couvre de feuilles et le printemps de mousse. 
Comment croire que celles et ceux qui nous aiment 
nous aiment correctement ? C'est-à-dire sans nous blesser 
avec leur amour dont ils disent qu'il est entier 
et sincère et vrai comme s'ils ne savaient pas 
que ce qui est entier sincère et vrai 
est parfois plus violent plus terrible plus furieux 
qu'un petit mot fragile qu'on répète 
en détournant les yeux ?
Comment croire au soleil qui brûle la beauté blonde 
des vallées? Qui incendie les longues branches des forêts ?
Comment croire aux caresses qui sont des avertissements :
« Je suis la main qui aime mais je suis aussi la main qui prend. »
Comment croire ?
Peut-être avec un drapeau blanc enfoncé dans le cœur 
peut-être avec un œil fermé pour protéger dedans 
sa douceur
peut-être avec la tête baissée pour contourner les fleurs. 
Comment croire? Peut-être en vivant sans un bruit 
en habitant le monde invisible sous la fureur 
peut-être avec la méfiance des animaux sauvages 
cette prudence qui n'a rien à voir avec la peur.
Comment croire ?
Il suffit d'imaginer que tout recommencera 
que ce ne sera pas mieux qu'il y aura encore 
des hommes plus pauvres que la pauvreté 
des hommes plus dingues que des dieux 
ce ne sera pas mieux il y aura encore 
des femmes plus pauvres que les hommes pauvres 
des femmes qui demanderont de l'aide 
et dont on dira qu'elles sont des « folles à lier ». 
Comment croire ? Tout cela arrivera mais au milieu 
peut-être qu'avec la sagesse des paysages inaltérés 
la sagesse qui ne définit pas ce que doit être la beauté 
quelque chose apparaîtra 
et vous la reconnaîtrez. »

PRIERE AUX MONTAGNES ET AUX INCONNUS
« Certaines prières n'ont pas lieu dans l'espace sacré des églises. 
Il y a un mois j'étais dans la rue principale de ce petit village
que j'aime tant : Eyzahut. 
Je sortais de la mairie : l'eau de la fontaine était froissée 
par le soleil.
Sur ma tête les falaises géantes, brunes et vertes, 
envoyaient dans les branches les premières odeurs d'été 
et déjà les fenêtres le soir restaient grandes ouvertes.
En marchant dans la rue vide 
que d'autres nomment « rue déserte » 
j'ai demandé à ces mâchoires de pierre de protéger mes parents, 
de garder un œil gris sur la vie de mes frères, de porter très loin 
le cœur de celle que j'aime.
J'ai supplié ces bouches silencieuses 
percées par des maisons cachées comme des quenottes 
de m'appeler quand les choses iront mal, j'ai dit : 
je me tiendrai prête à vous retrouver, 
vos cimes, vos fumées et vos grottes, 
s'il vous plaît, veillez sur la tombe de mes ancêtres 
et je veillerai à vous aimer toujours 
avec au cœur la grande fleur sauvage 
qui pousse même la nuit 
quand l'espoir fait naufrage.
Un mois plus tard je prie les montagnes et les inconnus 
dans les rues pleines de Paris, dans la rue douce d'Eyzahut.
Prenez dans vos mémoires les feux de joie d'une seule seconde, 
brûlez avec cette flamme les fontaines de sanglots pour la mort qui est là, 
pour la mort qui viendra 
je voudrai tant être plus solide qu'un tombeau. 
Je prie les falaises et les âmes nouvelles.
Je prie les sommets bas et les hautes collines.
Je prie la sauvagine, l'acier des tours Eiffel.
Je prie comme un idiot sans dieu
qui cherche dans un nid vide la trace des tourterelles.
Veillez sur vos semblables, apaisez leur douleur, 
que la nuit soit joyeuse comme le sont aux naissances les pleurs, 
protégez vos palais, vos ronces, vos chemins de craie 
ou de fougères, 
c'est une prière sans église, une fête sans guirlande, 
un ruisseau amoureux jeté éperdument dans sa rivière. »

AUX PUCES 
« [...]
Nous laissons des traces pour ne rien abîmer 
de ce que nous étions. »

PAS DOUÉE
« [...]
pas douée pour le football, le basket et le ballon prisonnier
pas douée pour répondre aux messages en moins 
de vingt-quatre heures
pas douée pour trouver de nouveaux mots 
pour raconter cent fois la même stupeur.
Je ne suis pas douée pour ce monde-là 
mais j'en ai un autre à l'intérieur. »

FRACAS
« [...]
Les petits silences de l'enfance font 
un bruit d'orage de juillet 
les hurlements d'adulte deviennent 
des murmures
nous avons des écrans qui nous servent d'armures 
et des lits de ronces et d'épines 
qu'on trouve presque douillets.
Je n'en peux plus du bruit que font les morts 
en chantant doucement dans le tombeau 
de la mémoire
je ne veux pas les suivre pourtant je les aime toujours 
mais aimer toujours ce n'est pas aimer fort. »

DE RIEN DU TOUT
« Ce sera un moment de rien du tout 
l'animal croisé la nuit sur une route de campagne 
l'odeur de terre mouillée au début du printemps
l'aurore rose et bleue qui penche sur l'église
quand vous demanderez : à quoi penses-tu 
je répondrai oh rien d'important 
ce sera un moment de rien du tout
le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends 
le chien couché à l'arrière de la voiture
et les bonbons à la menthe achetés au bord du lac 
pour se souvenir de la couleur de l'eau 
qui était celle de l'azur
quand vous demanderez : à quoi rêves-tu 
je dirai simplement : je ne rêve pas, je murmure 
ce sera un moment de rien du tout
un détail dans un tableau qu'on croit connaître par cœur 
un arbre si haut qu'on prend ses branches pour des ailes 
un nuage qui a la forme d'un bateleur
et derrière lui un autre plus petit qu'il emmène 
quand vous demanderez : à quoi songes-tu
je murmurerai : je songe à l'océan que je n'ai jamais vu 
ce sera un moment de rien du tout 
un poème mille fois répété
un orage fait d'éclairs et de fumée
une pomme en forme de tête humaine 
peut-être une maison aux fenêtres fermées
et quand vous demanderez : que vas-tu t'imaginer ?
je penserai : j'imagine vivre ce moment une fois de plus. »

LE CALME AVANT LA CONQUÊTE
« [...]
la solitude est un refuge pour ceux qui ont d'autres mondes 
   dans le corps »

FOSSETTES 
« À chaque fois que je souris 
je mets ma bouche 
entre guillemets »

LE NÉON
« [...]
je crois surtout qu'en prenant soin du quart de vie 
qu'il nous reste pour nous-mêmes 
on déserte l'espace social en refusant 
de prendre un café de boire un verre de manger un bout 
de papoter de piailler de discuter de chercher des sujets 
légers surtout très légers pour ne rien abîmer 
de la surface plane des rencontres obligées 
alors dedans tout devient calme 
on descend loin et rien 
n'a d'importance que le paysage du cœur 
enfin débarrassé de ses touristes 
bruyants »

UN SOIR À MERLIMONT 
« C'est un beau soir ensemble 
sur la mer grise et bleue 
le chien court sur le sable 
nous mangerons bientôt 
des couteaux au vin jaune 
je veux parler du ciel 
étalé sur les maisons 
on voyait des bateaux 
et les vagues étaient belles 
que faire de la beauté 
quand elle vous troue le cœur 
et qu'elle cache à l'intérieur 
ce qu'il reste à aimer ?
C'est un beau soir à Merlimont
l'été viendra plus tard
nous avons les cheveux pleins de sel
la mémoire pleine de ton prénom
je n'avais pas de cigarettes
mais je n'en prends jamais
il y a souvent dans la fumée
le début d'un peut-être
que faire de l'horizon
quand il brille aussi fort
je veux revivre encore
un soir à Merlimont »

S'IL TE PLAÎT 
« [...]
S'il te plaît n'écoute pas les poètes 
ils ont le mal de vivre 
ils ont des mots très simples 
ils essayent de faire rentrer 
toute la beauté du monde 
dans la tête étroite d'une épingle 
[...]
S'il te plaît n'écoute pas 
le discours des héros 
n'écoute rien que la voix souterraine 
la tienne 
faite de toutes les voix qui ont creusé
en toi le chemin secret
vers l'endroit
de ta force
de ta rage
de ta grande vérité »

MON CORPS
« Je demande pardon à mon corps 
de l'avoir traité ainsi
je lui ai dit qu'il était laid 
alors qu'il était fort
je lui ai dit qu'il était lourd 
alors qu'il était vif
je demande pardon à mon corps
de lui avoir coupé les griffes
je lui en ai voulu vingt ans
à cause des fesses des seins
du ventre des dents des bras
je l'ai caché car j'avais honte
de dire ce corps c'est moi
je demande pardon à mon corps 
qui est un ami fier et brave
qui est un travailleur docile
qu'il me pardonne mes insultes
il était si fidèle et pourtant si fragile
je lui ai dit qu'il était nul 
alors qu'il bataillait
je lui ai dit qu'il était moche
alors qu'il sanglotait
je demande pardon à mon corps
il a grandi avec mes mots
comme partenaires
ils ne veulent plus jouer à la guerre
et je veux vivre encore
je lui ai dit qu'il était lâche
pendant qu'il balbutiait
et quand il me parlait 
je ne l'écoutais pas
je demande pardon à mon corps 
et je lui dis merci 
pour sa confiance son honnêteté 
pour ses plaisirs et sa manière 
de n'être jamais bien droit 
je lui demande pardon 
de lui avoir demandé d'être 
tout ce qu'il n'est pas »

Quatrième de couverture

« Je ne suis plus de ce monde perdu entre deux grandes villes, sans doute ne l'ai-je jamais été, mais pourtant un goût de terre persiste en moi comme un amour qui refuse de s'éteindre et continue, vaillamment, d'allumer des flammes idiotes que la vie violente peine à vaincre. »

Dans Retrouver la douceur, Cécile Coulon revient sur les deux années passées depuis la perte de sa grand-mère. Pétrie de ce drame qui a modifié sa vie et sa pensée, elle expose ses affects les plus immédiats pour mieux décrire sa longue expérience du deuil. L'ordinaire du quotidien, la douceur des instants volés, les paysages parfois peu familiers qu'elle arpente forment autant d'étapes nécessaires de son cheminement vers un apaisement tant espéré. D'une grande maîtrise poétique, ce nouveau recueil impose plus que jamais Cécile Coulon comme l'une des voix majeures de sa génération.

Cécile Coulon est née en 1990 à Clermont-Ferrand. Romancière, elle a reçu le prix des Libraires et le prix littéraire Le Monde. Son premier recueil, Les Ronces, a reçu le prestigieux prix Apollinaire.

Éditions Le Castor Astral,  février 2025
108 pages 

samedi 20 avril 2024

La langue des choses cachées ★★★★☆ de Cecile Coulon

Coupeurs de Feu 🔥 
La langue des choses cachées.
Une touche de gothique,  un soupçon de sacré, une lanque  poétique, une ambiance sombre et lumineuse à la fois, le tout dessine un merveilleux  et fascinant conte initiatique. Entre les mots de Cécile Coulon se glissent la noirceur de nos âmes, les tourments d'hommes et de femmes, la violence et les cris, oppressants, de certains, le silence des autres ; le trait d'union, ici, ce jeune "rebouteux", formé par sa mère, vieillissante, qui vient de se retirer . Il vient d'être appelé, justement, et pour la première fois, il sera seul maître à bord. Semeur d'espoir. D'équilibre.
Le temps d'une nuit, dans la nature, au Fond du Puits, un enchantement. Superbe !
Merci Cécile Coulon.
« C'est ainsi que vient la mort, nous l'accueillons avec des bras pleins de fleurs, des yeux pleins de larmes, surpris qu'elle nous connaisse si bien, et qu'elle éveille en nous des amours plus fortes que la vie elle-même. »

« Au milieu de cette foule aveugle, titubante, certains comprennent les choses cachées. Ils devinent en silence les grands tremblements du corps, les affaissements soudains du sang, ils possèdent le don, la force. Ils se mêlent aux autres et les soignent, les apaisent, ils ressemblent à des hommes et des femmes mais ils portent en eux des décennies de douleur et de joie, ils connaissent le feu, ils l'ont en eux, ils maîtrisent les flammes. Comme des chiens de berger autour d'un troupeau affolé par l'orage, ces gens-là s'approchent d'un corps et immédiatement le corps parle avec eux, s'exprime, ils entendent, écoutent, répondent, ils guérissent, dans un fond de ferme, près d'un lit sale, à côté d'un berceau cassé, ils guérissent, voilà, on les appelle pour cela, mais c'est bien autre chose que nous ne comprenons pas. 

Ils ont appris, très tôt, la langue des choses cachées. »

« Le Fond du Puits repose toujours à l'ombre: l'eau y est fraîche, l'herbe plus verte que sur les deux seins pelés qui l'entourent, une seule route le traverse, un clocher le grandit. Les maisons y sont bien rangées. Les vivants persistent à vivre. On ne quitte jamais le Fond du Puits sur ses deux jambes, mais toujours portés par d'autres. Des sorciers insolents ont fait ici de grands feux pour attraper le soleil et le soleil les a punis : plus jamais il ne vient. Parfois il effleure, en de rares occasions, il brûle les yeux, la peau éclate en bulles rouges sur le dos des enfants, alors on se terre encore plus loin, dans les arrière-cuisines et sous les appentis en bord de rivière. Le Fond du Puits s'appelle ainsi car, du sommet de la colline où le garçon se trouve, on n'imagine pas que la terre puisse accepter des endroits pareils. »

« L'homme aux épaules rouges est fait d'une chair de muscles et d'alcool, il manque de sommeil, de lumière et de caresses, il ne connaît rien des sourires sincères et des paroles douces, il a violé des femmes, cogné des hommes, vidé des bêtes, il boit comme un chien, il hurle, il rugit, il se branle dans les draps de la défunte et, quand ce n'est pas assez, il chasse les filles vierges des hommes qu'il connaît depuis l'enfance. C'est un humain qui ne mérite pas qu'on le nomme ainsi, mais lorsqu'il est près de son enfant, d'autres couleurs remuent à la surface, il se transforme doucement, il cherche en lui des restes d'émotions intenses. Il aime cet enfant, le voir malade le rend fou, le savoir condamné le tuerait. »

« Si l'enfant meurt, il sera moins qu'un homme, moins qu'une bête, et cette brute aux épaules rouges a peur de ce qu'il y a sous les hommes et les bêtes : le vide. »

« Il rêvait des mains, parfois douces et roses, parfois veinées et jaunes, qui effleuraient celles de sa mère. Petit, il était fasciné par ces bras tendus vers elle, par ces doigts arqués, ces ongles mangés par la vieillesse ou la maladie, le reste du corps était caché sous un drap, mais les mains, les paumes, les poignets, il les voyait, vivants, lancés tels des fouets, le sang circulait encore, la pulpe des doigts gonflait, l'espoir habitait ces mains et cet espoir l'émerveillait. »

« Les cauchemars n'existent pas, ce sont des rêves un peu tordus. »

« Le fils aurait aimé qu'on appelle sa mère uniquement pour ces âmes-là. Les animaux savaient ce qu'ils lui devaient. »

« Ce travail sa mère dit que c'est un métier comme un autre et qu'il n'y a pas de mot mieux trouvé pour définir ce qu'ils font - permet aux familles de résister aux secousses du temps et du sol, il inspire les romanciers, les pasteurs et les sorcières, il déterre les vieilles histoires et enfouit celles qui ont besoin, encore, de mûrir. Mais si quelqu'un trouble le processus, si une voix recouvre celle des choses cachées, alors le fils sent trembler un autre monde, plus violent, plus noir, un lieu d'horreur. »

« - Je pense que tous les lieux méritent d'être habités.
Puis elle ajouta :
- Mais pas par n'importe qui. »

« Il pense à l'autre femme disparue, mariée à l'homme aux épaules rouges, dont le petit est cloué au lit avec sur son front brûlant le regard dégoûtant d'un père brisé d'être de ces hommes-là, boursouflé de haine, de faux pouvoir, à la morale friable et sèche. Pourtant cet homme règne sur la vie et la mort de ces deux femmes par les vies qu'il a nichées à l'intérieur d'elles, comme on cache son meilleur atout au milieu du paquet de cartes. La voix du cœur du fils répète que ce n'est pas juste.
Ce n'est pas juste.
Les mots de la mère reviennent en sa mémoire : l'équilibre.
Il pense avoir le don de l'équilibre. Il réajuste, répare, range les villages et les maisons, il trie, il compense, il égalise les peines et les soupçons. C'est là son pouvoir : harmoniser la cruauté. »

Quatrième de couverture

À la tombée du jour, un jeune guérisseur se rend dans un village reculé. Sa mère lui a toujours dit : « Ne laisse jamais de traces de ton passage. » Il obéit toujours à sa mère. Sauf cette nuit-là.

Cécile Coulon explore dans ce roman des thèmes universels : la force poétique de la nature et la noirceur des hommes. Elle est l'autrice de Une bête au Paradis, prix littéraire Le Monde, de Trois saisons d'orage, prix des Libraires, et du recueil de poèmes Les Ronces, prix Apollinaire. Avec La Langue des choses cachées, ses talents de romancière et de poétesse se mêlent dans une œuvre littéraire exceptionnelle.

Les Éditions de l'Iconoclaste,  janvier 2024
135 pages

vendredi 25 février 2022

Seule en sa demeure ★★★★★ de Cécile Coulon

Un domaine au coeur de la mystique Forêt d'Or, « retranché dans ses bois aux cornes de brume, aux pattes racineuses, aux chemins enfoncés dans la terre comme des plaies », un domaine dans lequel Aimée, la jeune et nouvelle épouse de Candre, riche propriétaire de celui-ci, sera accueillie comme une princesse, son mari et sa bonne, aux petits soins pour elle. Candre est un homme bon. Austère mais bon. Jamais un mot plus haut que l'autre, doux et aimant, proche de la nature et des animaux. Un être extraordinaire. Pourtant, Aimée ne se sent pas à l'aise dans cette demeure, l'inquiétude la gagne. Elle ne sait le définir, mais elle sent que quelque chose ne se passe pas comme cela devrait être ; l'attitude de ses hôtes peut paraître mystérieuse, l'ombre d'un fantôme y plane, les silences y sont prégnants, lourds de paroles secrètement enfouies. Les silences parlent, alourdissent l'atmosphère, et Cécile Coulon a réussi de nouveau à me happer, déchirée entre l'envie de voir tout l'amour qui, et c'est saisissant, inonde ces lieux, où la nature y est belle et sauvage, où la tendresse d'un homme semble pur, où l'on aimerait suspendre le temps, s'y promener, respirer, s'imprégner de cette poésie qui émane des géants épicéas encerclant ce domaine, et l'envie de savoir, de comprendre ce trouble diffus, cette atmosphère oppressante, cette angoisse perceptible, bien ancrée dans ces pages. Le dernier quart, je l'ai dévoré, tournant les pages à une allure effrénée, espérant le velours là où les épines s'élevaient inaltérablement. 
Aimée, Emeline, Angelin, Candre ... de beaux noms qui ont bercé ma lecture. 
Lecture coup de cœur.
Impossible à lâcher. 
Sublime.
Moins viscérale et foudroyante qu' Une bête au paradis, mais tout aussi empreinte de poésie et de mystères. 
Merci Cécile Coulon. Merci.
« Les arbres chuchotèrent jusqu'à l'aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d'être brûlés. »

« - Dieu a créé l'homme et les animaux terrestres le même jour, répondit-il. Il n'y a aucune raison que je les traite différemment. Sans compter qu'on n'est jamais trahi par un cheval, un cochon ou une abeille. »

« Voilà trois fois qu'ensemble ils parcouraient les terres du clos Deville, qu'ils entraient et sortaient de la salle à manger, du petit salon, qu'ils remontaient l'allée jusqu'au portail, et voilà trois fois qu'Aimée remarquait que Candre ne laissait en sa demeure aucune trace de son passage. Ses chaussures ne modifiaient ni la terre, ni le sable, ni les dalles. Sa main ne plissait pas le linge, les couvertures, les drapés. Ses chevaux attendaient à l'entrée, leurs sabots ne creusaient pas la route ni n'abîmaient les travées du clos. Les roues de son cabriolet ouvert, même par temps de grand vent, laissaient au chemin une ligne légère qui s'effaçait dans la seconde. 
Tout en lui et de lui s'évanouissait. Candre semblait de ce monde comme le sont les animaux sauvages. Il vivait dans la mémoire des autres, dans leurs conversations et leurs paroles. Il héritait de sa famille une histoire dramatique, et vivait chaque jour selon les consignes de son Dieu et les horaires de ses ouvriers. Fin d'esprit, employant avec mesure la repartie non comme une attaque mais comme un bouclier contre les gaillards tels que le cousin d'Aimée, Candre se protégeait, et cela plut à Aimée. Elle avait grandi auprès d'hommes de guerre, de vaillants, à la voix haute, des hommes de force, et soudain Candre semblait si différent, si féminin. Il n'avait ni les manières ni le ton d'une femme ou d'une jeune fille, mais sa façon de ne jamais se mesurer à ses semblables, de vivre selon la loi au-dessus d'eux le rapprochait d'Aimée. »

« A Genève, les rues étaient larges, les manteaux longs et le soleil cuisait les façades. Ici, il lui semblait que les hommes se ratatinaient sous les branches, que les arbres effleuraient la maison comme des animaux sauvages flairent une proie. Le sentiment de liberté qu'elle avait ressenti sur la route s'estompa, et le désir profond, impérieux, de se soumettre à ce lieu la submergea. »

« Dans la joie de son élève, dans sa voix où se mêlaient l'excitation de la nouveauté et l'émotion du souvenir d'enfance, Aimée attendait d'elle une chose que sa professeure n'avait pas l'habitude de donner : un refuge. »

« Cette nuit-là, Aimée s'endormit [...], draps défaits. Les arbres chuchotèrent jusqu'à l'aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d'être brûlés. »

« Aimée, en montant l'escalier, avait pensé que la mort aurait envahi la chambre. Elle se trompait : seule l'absence nichait dans cette pièce aux murs verts. La mort, elle, attendait dehors qu'on lui amène enfin son nouveau passager. »

Quatrième de couverture

« Le domaine Marchère lui apparaîtrait comme un paysage après la brume. Jamais elle n'aurait vu un lieu pareil, jamais elle n'aurait pensé y vivre. »

C'est un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid d'un riche propriétaire du Jura. Mais très vite, elle se heurte à ses silences et découvre avec effroi que sa première épouse est morte peu de temps après les noces. Tout devient menaçant, les murs hantés, les cris d'oiseaux la nuit, l'emprise d'Henria la servante. Jusqu'au jour où apparaît Émeline. Le domaine se transforme alors en un théâtre de non-dits, de désirs et de secrets enchâssés, « car ici les âmes enterrent leurs fautes sous les feuilles et les branches, dans la terre et les ronces, et cela pour des siècles ».

Éditions Gallimard, juin 2021
418 pages

jeudi 10 septembre 2020

Une bête au paradis ★★★★☆ de Cécile Coulon

"Une bête au paradis" se lit d'une traite, vite, peut-être un peu trop vite...oui mais voilà la langue est belle,  écriture acérée, tranchante, des chapitres brefs, de belles métaphores, une puissance descriptive accrocheuse des personnages, de leurs sentiments, de leur âme « [...] un frère défait [...] aux yeux baignés de larmes et de peine » « Le vert si dur, si beau de ce regard avalé par le temps se transformait en gris, un gris de terre, un gris de jument, un gris qui ternissait tout, amplifiait les petites peurs, les angoisses sans importance. » ....
Alors, oui, je me suis laissée happer par ce petit coin de paradis, dans cette ferme témoin de souvenirs accumulés depuis plusieurs générations, témoin des dures conditions de vie en milieu rural et qui résiste au temps grâce à la vaillance, au courage de deux femmes, Émilienne la grand-mère et Blanche sa petite-fille. 
On pénètre dans l'intimité de cette famille et l'on découvre que la vie dans ce paradis n'est pas toujours simple, ni rose, que l'espoir cède en un éclair de temps sa place au désespoir, que les rancoeurs, les regrets ternissent l'atmosphère, qu'il est un environnement hostile à la quête du bonheur et que comme tout Paradis ... il est bel et bien empoisonné
« Le Paradis était un endroit maudit tenu par un ange au visage aussi creux qu'une gamelle, aux épaules un peu bases, à la poitrine trop large pour ce corps ramassé.
Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistant, n'étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l'aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l'un d'entre eux devrait, un jour, lui succéder. »
Une ambiance particulière dans ce roman et une atmosphère qui se noircit et devient au fil des pages de plus en plus pesante, étouffante jusqu'à la chute ... prévisible (ça c'est un peu dommage !). 
Il est question de trahison, de vengeance, d'attachement viscéral à la terre, de passions, de chagrins, d'amour aussi « Comment guérir d’un amour vivant ? » ...dans un environnement circonscrit à la ferme et ses proches alentour. 
Alors que notre familiarité avec la terre s'effrite de plus en plus et que le mode de vie urbain est privilégié dans notre société, ce livre est un hymne aux racines, à la terre ; la confrontation urbain-rural, vie nourricière-population urbanisée qui occupe la toile de fond de ce roman, le rend justement très intéressant.
« Déjà, ailleurs, on s'armait contre la concurrence, d'une cruauté sans pareille, moderne, dévorante, indifférente ; la concurrence sonnait ses cloches dans les campagnes, aux informations on évoquait la détresse des agriculteurs, on parlait des suicides, des impayés, de la solitude affreuse. »
« On construirait bientôt des maisons qui se ressembleraient, jumelles multipliées, fonctionnelles, la ville arriverait avec ses bras de goudron, de peinture et de péages, elle viendrait jusqu'au Paradis et il ferait partie de cette ville rampante. Les hommes et les animaux mourraient pour que les villes continuent de grandir, dévorantes. »
Des personnages denses et bouleversants, à l'exception d'un d'entre eux, que je n'ai pas su percer...

Des verbes comme titres de chapitres qui pourraient résumer à eux seuls ce roman de vies brisées :
Faire mal, Protéger, Construire, Surmonter, Grandir, Tuer, Naître, Observer, Risquer, Fuir, Se tordre, Rêver, Percevoir, Savoir, Guérir, Continuer, Dire, Avoir faim, Séduire, Cacher, Battre, Rencontrer, Sécher, Frapper, Aider, Vieillir, Soigner, Revenir, Attendre, Se retrouver, Aimer encore, Y croire, Être heureux, Vendre, Tomber, Avouer, Pleurer, Cogner, Lire, Remplir, Venger, Surgir, Vaincre, Vivre...

Troisième rencontre avec la plume de Cécile Coulon, et ce ne sera pas la dernière. 

Roman de la rentrée littéraire de septembre dernier, j'arrive un peu après la bataille...Lu pourtant en novembre 2019... Chez moi, il y a la pile de livres à lire (immense) et celle de livres "hérisson", bourrés de post-its marque-pages et de bouts de papier rassemblant mes idées, à chroniquer (conséquente) ;-))

« Ses lèvres vinrent sur les miennes se poser
Et je sentis au coeur une vague brûlante. »
Jules Supervielle, « Le portrait »

« De chaque côté de la route étroite qui serpente entre des champs d'un vert épais, un vert d'orage et d'herbe, des fleurs, énormes, aux couleurs pâles, aux tiges vacillantes, des fleurs poussent en toute saison. Elles bordent ce ruban de goudron jusqu'au chemin où un pieu de bois surmonté d'un écriteau indique : VOUS ÊTES ARRIVÉS AU PARADIS. »

« Au début il cognait sans raison, simplement parce qu'il faisait partie des hommes dont les poings avaient remplacé la bouche, les coups les mots. »

« Lorsque Louis avait réalisé que Blanche n'était plus une petite fille, il se ferma sur lui-même, plein d'une honte, d'une violence qui rappelait celle de son père. Non pas qu'il voulût lever la main sur Blanche : au contraire, cette main qui enfonçait des pieux de bois dans la terre mouillée du Paradis, menait les vaches aux prés, cette main, il voulait qu'elle danse autour des cheveux de Blanche, qu'elle frôle sa nuque, qu'elle l'enveloppe comme quelques années plus tôt l'édredon avait adouci ses blessures. Quand il la vit se transformer sous ses yeux, Louis comprit pourquoi Émilienne avait laissé la petite prendre la grande chambre. »

« Le Paradis était un endroit maudit tenu par un ange au visage aussi creux qu'une gamelle, aux épaules un peu bases, à la poitrine trop large pour ce corps ramassé.
Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistant, n'étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l'aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l'un d'entre eux devrait, un jour, lui succéder. »

« [...] elle laissa l'eau froide couler sur ses doigts, se demandant si c'était cela, la caresse d'un garçon, quelque chose de très rafraîchissant par un après-midi brûlant. »

« Ils remontèrent au Paradis en silence, Louis marchait devant. A mi-chemin de la butte il tendit la main pour que Blanche se hisse plus rapidement, mais elle esquiva son geste et devança, soudain enhardie. Alors Louis comprit qu'ici la mort était une affaire de famille que l'on réglait naturellement, ainsi que l'on plie un drap propre. »

« Il n'avait pas pu, ce n'était pas que son corps refuse de la besogne, au contraire, mais Alexandre n'était pas un garçon de grange, d’œufs, de de cornes, Alexandre n'était pas un garçon de marécage, de lisier, de grenouilles, Alexandre était un homme impatient dont les rêves dévorants dépassaient les contours du Paradis, et l'amour qu'il portait à Blanche, son amour d'adolescent, vif, éblouissant, ne suffisait pas à l'immobiliser en ces terres, près de ses pauvres parents, de leur maison étroite, près de la vieillesse d’Émilienne et du regard noir de Louis, près de la mélancolie quotidienne de Gabriel qu'il évitait à tout prix, craignant d'être contaminé par elle. »

« Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d'orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d'une ogresse affamée, d'une rudesse et d'une solidité à toute épreuve, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d'elle s'appuyaient sur ce corps pour rester debout. »

« [...] apprendre vite ou mourir. Apprendre vite ou rester à l'arrière du troupeau, et rester à l'arrière du troupeau, pour une fille sans parents que n'attendaient qu'une ferme et un commis amoureux, c'était perdu d'avance. Blanche n'était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d'une grande vivacité d'esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers les plaines de son chagrin. »

« [...] dans ce silence de campagne, elle lui ordonnait de prendre modèle, de continuer, de ne pas se laisser happer par les trous de l'existence qui s'ouvraient devant lui. Elle lui enseignait qu'apprendre à vivre consistait à contourner ces trous. »

« [...] colères et coups sont des fleurs qui poussent en toute saison, même dans des yeux secs, même dans des corps aimés, même dans des coeurs réparés. »

« [Elle] devint une ombre. Une ombre besogneuse, fermée, une ombre de rage et d'abandon. Elle se déplaçait dans sa vie comme une fantôme dans une forteresse, rasant les murs pour s'y enfoncer, devenant invisible ...»

« [...] on ne gère pas un domaine avec des yeux pleins de larmes. »

« [...] il y avait en lui un arbre noir depuis l'enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombent de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés. »

« [Il] lui avait déchiré le coeur comme on craque le papier d'un premier cadeau d'anniversaire. »

« Entendre le prénom d'Alexandre avait réveillé chez elle une bête, créature de désir et de larmes. »

« C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d'accueillir d'autres matelots que ceux du passé, dont le pont s'est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C'est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir. »

Quatrième de couverture

La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance.

« Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.

Éditions L'Iconoclaste, août 2019
346 pages
Prix littéraire Le Monde 2019

mardi 11 août 2020

Les ronces ★★★★☆ de Cécile Coulon

« Pour moi, depuis que je ne vous vois plus,
je suis comme un ami qui n'a plus d'amis,
comme un père qui a perdu ses enfants,
comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.»
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie

Un beau bouquet épineux de poèmes touchant, empreint de nostalgie, de violences également. J'y ai retrouvé la force de l'écriture de l'auteure, la passion des mots que j'avais appréciées dans Trois nuits d'orage, et plus récemment dans Une bête au paradis. Une écriture viscérale.
Des ronces qui piquent, qui émeuvent, qui égratignent et laissent des traces dans le coeur du lecteur, le raccrochant à la vie, au temps qui passe, des souvenirs de l'enfance, des images de paysages qui défilent, la terre des volcans, le pays d'Eyzahut, qui sous la plume poétique de Cécile Coulon deviennent des petits paradis terrestres. 
La nature, la terre, l'Amour, la solitude, la trahison, la douleur, la famille ... autant de thèmes brassés au fil de ces lignes émouvantes, touchantes, imprégnées de sincérité et d’authenticité.  
Des vers écorchés aux comparaisons parfois déconcertantes ; mais une lecture qui m'a beaucoup plu.
Merci Cécile Coulon pour cette escapade.

PUISQUE J'AI TON SANG
« [...] 
Ceux qui restent sont les tombeaux
Des gens que nous aimons
Une dernière fois sur la colline
Nous avons hissé ton drapeau
Rappelé nos promesses et gravé ton prénom
Déposé ton corps dans sa cabine
Les secrets que ton absence emporte
Il nous reste le sang
D'une toute petite dame pour ses tout petits enfants. »


J'AIMERAIS VOUS OFFRIR DES FRITES
« [...]
Sera-t-on encore quelques-uns à se serrer la main
à cette heure-ci du soir,
pour une barquette de frites tièdes et un Coca sans glace ?
Je voudrais que la poésie soit aussi naturelle à ceux
qui m'entourent que l'émotion
qui jaillissait cette nuit-là, devant cette place,
avec cette facilité improbable des moments qui n'auraient
pas dû être,
qui furent tout de même, mal fichus, débordants de grâce
et de paroles impossibles. »

LES HERBES SAUVAGES
« [...]
dans les chambres d'enfance, derrière les volets entrouverts,
là où les ombres se déplacent
et jouent la même mélodie, toujours, sur un piano imaginaire,
dans les nuits qui tombent plus vite qu'une gifle,
dans les aubes qui se lèvent en couleurs,
plus flamboyantes que les plumes d'un oiseau merveilleux,
dans les palais du bout du monde,
dans les caresses qui chuchotent,
dans les souffles qui grondent,
ma fièvre, mon amour,
garde-moi encore un peu. »

INTERLUDE
« ce visage endormi que tes yeux éclaboussent
de ce bleu si profond où la nuit
je ramasse
ce qu'il faut de trajets de tes lèvres 
à ma bouche
pour pouvoir le matin s'arrêter
se suspendre au bord
du temps qui passe
comme deux grands oiseaux
alourdis par la pluie 
font sécher au soleil
leurs plumes d'oreillers »

EYZAHUT
« Comme toujours, il faut rentrer. Quitter les montagnes
pour d'autres montagnes. Quitter les ancêtres
pour d'autres ancêtres. Le même sang. La même pierre.
Les lacets de goudron entre les forêts
aussi profondes que les ravins qui les bordent.
Comme toujours, il faut rentrer. Quitter les troupeaux
pour d'autres troupeaux. Quitter une église pour 
une cathédrale plus noire que les nuits d'ivresse sage
que nous passons là-bas, dans l'espoir
stupide de trouver, à l'ombre d'Eyzahut,
un peu de cette bienveillance naturelle
que nous ne possédons plus
qu'en bribes spontanées.
[...]
En attendant d'avoir cet ultime courage
de ne ressembler qu'à nous-mêmes,
comme toujours, il faut rentrer. 
Quitter les piscines vides. Ranger les cendriers.
Sur le chemin du retour, ne reste que la lumière
qui traverse en diagonale le visage endormi
de la France et les soleils superbes
qui s'écrasent en bouquets
sur les falaises d'Eyzahut
où nous aurions voulu
rester. »

UNE FOIS PAR JOUR
« [...]
Si tu veux te remettre d'une rupture, d'un deuil, cesser d'avoir
honte de ce que tu es et pardonner au monde extérieur
ses innombrables trahisons, mensonges
et croche-pattes,
travaille comme un âne du dix-huitième siècle,
avec acharnement et en silence,
bois souvent mais jamais seul,
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se souvienne de ce que ça fait,
de plus jouir est excellent pour le sommeil
et contre les mauvaises pensées,
ouvre les fenêtres en plein hiver le froid ça occupe la tête
et ça empêche de pleurer
ne garde rien de ce qui t'a fait tant de mal, les lettres,
les photos, les listes de courses, 
les partitions, les marque-pages,
ne garde rien, ne jette rien non plus,
fais-en cadeaux à quelqu'un qui trouvera ça beau,
travaille comme un cheval du moyen âge,
mange une seule fois dans la journée,
la faim ça occupe la tête et ça empêche de pleurer,
[...]
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se rappelle que tu en es capable,
fume, mais pas dans ton lit
fume, mais pas dans les toilettes
fume, mais pas en regardant les voisins
qui s'embrassent sur la terrasse
si tu veux t'en sortir, nom de dieu,
fais absolument ce que tu veux de ta vie et cesse donc
de poser la question à quelqu'un qui a mis du temps
avant de trouver ses propres réponses. »

DIFFICILE
« [...]
En vieillissant je sais que mes peurs vont m'aveugler,
que je serai paralysée d'angoisses, incapable de prononcer
certains mots, incapable de revoir certaines personnes,
incapable de m'abandonner à certaines émotions,
incapable de tant d'actes qu'il faudrait une autre poème
pour les lister tous.
Alors j'écris ces choses-là pour, le jour venu, me rappeler
que j'ai eu dans ma jeunesse la possibilité du langage.
Je veux te dire que c'est difficile
de t'aimer comme je t'aime
sans un mot, sans un geste tendre, avec cette flaque
suppliante au fond des yeux et cette rage au bord des lèvres.
[...] »

MA FORCE
Ma force c’est d’avoir enfoncé mon poing sanglant
dans la gorge du passé
Ma force n’a pas d’ailes
Ni de griffes
Ni de longues pattes
Ma force a construit un peu d’humanité
Ma force a toujours soif
[...]
Ma force souffre en silence
Ma force m’accompagne
Elle m’a si souvent ramassée
Ma force est légère
Ma force ne m’oublie pas
Quand je crois l’avoir l’oubliée
Ma force n’est pas un don du ciel
Ma force n’est pas un don du sang
[…]
Ma force est fragile
Ma force ne demande rien
Ma force a toujours faim
Ma force a toujours froid

LA PARTIE
« Il y a des jours comme ça
où je me demande si
la partie est terminée
ou si, au contraire,
elle vient juste de commencer.
Aujourd'hui est un de ces jours-là
sauf qu'il dure depuis dix ans,
déjà.
Je commence à trouver le temps 
long.
En plus de ça, depuis ce matin
je me demande si un poème
est le début, ou la fin 
d'un énième chapitre.
J'en suis arrivée à la conclusion suivante :
un poème c'est quelque chose
d'éphémère et joli
comme la signature d'un doigt
sur la buée d'une vitre. »

Quatrième de couverture
On se remet de tout
mais jamais
à l'endroit.

Cécile Coulon est née en 1990, en Auvergne, à Clermont-Ferrand, ville qu'elle habite, et qui l'habite encore aujourd'hui. Elle a commis de nombreux romans aux éditions Viviane Hamy, dont Le Roi n’a pas sommeil, prix France Culture / Nouvel Observateur et Trois saisons d’orage, prix des Libraires. Les Ronces est son premier recueil de poèmes.

Éditions Le Castor Astral , mars 2018
163 pages
Prix Apollinaire 2018
Prix Révélation poésie de la SGDL 2018