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mercredi 23 août 2023

Jours d'exil ★★★★☆ de Juliette Kahane

Sous couvert du pseudonyme Hannah, en hommage à Hannah Arendt, Juliette Kahane, raconte une saison au lycée Jean-Quarré, transformé en refuge pour des centaines d'exilés à l'été 2015
Un livre qui se lit comme le journal de bord d'une bénévole curieuse, observatrice, participante qui décrit la réalité de cette maison de réfugiés, de ce bordel férocement joyeux et brutal, organisé autour de Mino, la despote des cuisines.
Les exilés Afghans, Soudanais, Erythréens, Tunisiens ..., comme les bénévoles, les membres des associations de solidarité  doivent composer avec la nature mouvante de cette microsociété sans drapeau, aux langues mélangées, qui héberge les rancœurs et le mépris des ethnies majoritaires envers les minoritaires, et devient le lieu de violences verbales, physiques.
« Au lycée on côtoyait la peur, la colère, l'idéalisme, la générosité, l'humour, la truanderie, la tristesse, l'espoir - mais jamais l'indifférence qui est l'ordinaire de la vie parisienne. »
C'est toute une vie qui se réinvente ... dans le chaos. Un chaos qui pousse les bénévoles à vérifier continuellement leurs raisons d'être là. « Le bateau ivre s'enfonce dans l'obscurité. »
C'est franc, c'est précis, net, sans ambages, sans histoires édulcorées, c'est brut, c'est la réalité éprouvée, éprouvante. Pas de parti pris. 
Au bout, peut-être, l'espoir d'une politique bienveillante.
Sujet brûlant, sujet intéressant. Et une belle réflexion sur ce qu'est l'engagement et les différentes formes qu'il peut prendre.
« Nous avons perdu notre foyer, c'est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c'est-à-dire l'assurance d'être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c'est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l'expression spontanée de nos sentiments. » Hannah Arendt, Nous autres réfugiés - citée en exergue

« Je connaissais ce bâtiment, un parallélépipède de béton situé sur le flanc est de la place, aussi triste et laid que les barres et les tours qui la cernent sans lui donner forme - la place des Fêtes étant, il faut bien le dire, l'une des plus stupides et des plus irrémédiables catastrophes urbaines fomentées dans les années 70. À l'époque où je conduisais Louise à la crèche voisine, il fallait se frayer un chemin entre les groupes de lycéens chamailleurs qui gravitaient dans le secteur. J'avais d'abord ignoré la proposition de Ray. Pourquoi faire? Les luttes collectives, comme je l'ai dit, j'ai cessé d'y croire et de m'y intéresser depuis si longtemps... Quant à la compassion organisée, aux associations de voisins, toutes ces manifestations d'esprit citoyen ou charitable, je les évite depuis toujours. À raison ou à tort, car il existe sûrement parmi elles de très estimables personnes, les bonnes âmes qui se congratulent en faisant assaut de générosité, le cœur sur la main, me font fuir. »

« Cependant, hasard ou intuition pas complètement invraisemblable - de loin en loin émerge, du trouble marigot stagnant tout au fond de Félix, un être étrange et instinctif, une créature hybride qui malmène quelque peu son personnage d'universitaire pondéré -, hasard ou intuition donc, pendant que nous préparions le dîner il a mis un disque de Woody Guthrie, celui des ballades du dust bowl inspirées aux hoboes par la misère et la faim. Comme Félix sifflotait en remuant la sauce des spaghettis, hochant en rythme sa tête de faune grisonnant, je lui fis remarquer que les vagabonds, il les aimait beaucoup dans les vieilles complaintes folk - In the Big Rock Candy Mountains the cops have wooden legs, nasillait Woody - mais quand ils sont là, à ta porte, c'est une autre histoire - Oh the buzzing of the bees in the cigarette trees... Sachant que Félix a tout abandonné de sa jeunesse révolutionnaire à part la conviction de détenir la vérité et de devoir en faire bénéficier les autres, j'aurais mieux fait de me mordre la langue, ou d'avaler de travers mon verre de graves. Une âpre discussion s'ensuivit, de plus en plus hargneuse et alcoolisée. On n'est plus au temps des boat people, disait Félix qui, avec d'autres gauchistes repentis, s'était démené pour les Vietnamiens fuyant le régime communiste, dans les années qui avaient suivi la chute de Saigon. Comment ? m'étonnais-je. Ceux qui traversent la Méditerranée ne sont pas des people qui s'enfuient sur des boats ? [...] lorsque je l'inter- rompis pour remarquer que si les Vietnamiens avaient été musulmans ou noirs, ou les deux, ils n'auraient peut-être pas été accueillis de la même façon, cela déclencha une de ces éruptions de fureur que je n'arrive jamais à prévoir, d'autant plus violentes sans doute qu'elles sont extrêmement rares.
Comment tu fais pour te croire toujours plus maligne que tout le monde, fulmina-t-il à un moment, alors que tu ne comprends rien aux enjeux géopolitiques ? Ce que je sais, lui rétorquai-je, c'est que si tu étais sûr de toi ça ne te gênerait pas autant qu'on ait un avis différent du tien.
Nous finîmes, divagants et tordus d'amertume, par nous replier chacun à un bout de la maison, le plus loin possible de l'autre. »

« [...] on comprend que le soir, la nuit, quand tout le monde a fini par s'endormir, enfin seul enfermé dans ses rêves, enfin seul avec tout ce qu'on a perdu, le présent incompréhensible et l'avenir illisible, on comprend qu'au milieu de la nuit indélicats et racketteurs viennent razzier ce qui les intéresse, bouteilles de gaz comprises, dans la cuisine qui ne ferme plus à clé depuis que la porte en a été fracturée. »

«  One one, s'époumone-t-elle, one one.
Je finis par comprendre de quoi one one est l'injonction. Un gobelet et un morceau de pain par personne, pas deux. Et pas de resquilleurs qui se feraient servir deux fois. Elle houspille ses assistants jeunots qui ont du mal à tenir leur rôle de guichetier quand quelqu'un se rebelle de l'autre côté de la porte et demande un deuxième morceau de pain. Il faut leur apprendre, plaide la voix véhémente, il faut les commander. Personne ne moufte sauf Ingrid et Constance qui rient nerveusement de figurer dans une scène pareille et la commentent à mi-voix.
Ne parle pas, travaille! s'énerve Mino. Ne parle pas, travaille!
Chaque chose qu'elle dit, elle la répète au moins une fois. Chaque phrase de Mino est le début d'une incantation, d'un mantra censé galvaniser les volontés des petites natures qui l'entourent. »

« Je raconte à Roxane comment le jeune Afghan avait astucieusement désamorcé la crise dans la cuisine, riant de lui-même et de nous tous avec son incantation à la crème de riz solidaire.

Depuis ce jour, Zal m'inspire une sympathie grandissante dont j'espère qu'il n'a pas conscience. Je le croise souvent dans les couloirs ou dans la cour, vêtu d'un bermuda découvrant ses genoux protubérants, de tee-shirts pimpants chinés dans la masse de vêtements qui continuent d'affluer, les cheveux coupés net et court par l'un des coiffeurs improvisés du lycée - avec parfois une discrète fantaisie sur la nuque, minuscule queue de rat ou motifs géométriques rasés à la tondeuse. Or, si je n'arrive pas à me sentir ni à me voir comme une vieille, ni même à me sentir vieillir, ma folie ne va pas jusqu'à ignorer que pour Zal, comme pour n'importe qui de moins de trente ans dans le monde entier, j'en suis forcément une, de vieille. Et embarrasser ce petit gars avec l'affection d'une vieille qui se comporte comme si elle ne l'était pas, voilà ce dont je ne voudrais en aucun cas être responsable.  »

«  Le lycée est un grand marché de troc où l'on cherche tous quelque chose. Les exilés un toit, un matelas ou un morceau de matelas pour dormir, quelques jours de répit, un endroit où, parce qu'on est regroupés, on cesse d'être invisibles. Les militants un terrain de lutte, les flics des renseignements, les soutiens, activistes et autres bénévoles une occasion d'agir, de se montrer amicaux, d'« aider », avec l'infinie variété de nuances correspondant au tempérament et aux convictions de chacun à un moment donné. Sans compter le flot des donateurs qui ne tarit pas, les truands, les proxénètes et pédophiles à la recherche d'un nouveau terrain de chasse, les ravis qui viennent proposer aux migrants une initiation à la méditation tantrique, les associations caritatives religieuses ou non, les fanfares, la compagnie lyrique venue chanter Purcell, Didon et Énée, dans la cour... Chacun entre et sort, à la recherche d'autres humains.
Everybody's looking for Something, c'était aussi ce que rugis- sait la fantastique voix d'Annie Lennox pendant l'interminable et minable nuit des années 80 - Some of them want to use you ! Some of them want to get used by you - on dansait sur ce genre de paroles jusqu'au matin avec l'énergie d'un désespoir pas complètement factice, entrecoupé de sommes sur des canapés aspergés de bière et troués de brûlures de cigarette - Sweet dreams are made of this ! Who am I to disagree -, en s'empiffant n'importe quelle came pour amortir la retombée dans la vie ordinaire, après le crash de Wonderland-of- sixty-eight.  »

« Non mais c'est portnawak! s'écrie Éden. Y s'croyent au zoo ou quoi, tous ces boloss?
Je ne sais pas si le verlan est devenu ringard, comme on le lit dans les magazines, mais c'est manifestement le moindre des soucis d'Éden - dont le langage est celui d'un gros dur de rappeur qui ne craindrait pas de citer Deleuze et Bourdieu, mais aussi bien, si l'occasion s'en présente, Saint-John Perse. Crispant son visage pointu de mioche mal embouchée, elle rajuste les bretelles de sa salopette-short et fond sur une grande brune fatale, occupée à canoniser deux jeunes Souda- nais devant le graff Refugees struggle, en les excitant de petits , grognements quand ils font les clowns pour son objectif. Hey! attaque ici! Éden. C'est pas un putain d'safari-photo.  »

« Longue barbe au carré, cheveux façonnés en cake souple sur le dessus du crâne et chemise à carreaux assortie, Gustave est remonté contre un article publié récemment par une association d'aide aux migrants, qui décrit la Mdr comme une « bombe humaine prête à exploser » et laisse entendre qu'il « y aura des morts » si certains activistes poussent les réfugiés à résister en cas d'évacuation. L'avis dominant, autour du banc rouge, est que même les journalistes censés adopter un point de vue bienveillant recherchent systématiquement le scoop, et qu'il vaut mieux éviter de leur parler. Ça dépend, blague Dariush, un réfugié afghan qui parle un peu le français. Quand elles sont jolies it's OK, dit-il en regardant du côté de la photographe. Lèvres sinueuses à la Victor Mature, yeux globuleux et poses nonchalantes de latin lover, Dariush est un dragueur impénitent qui flirte, ou s'efforce de flirter, avec toutes les soutiens pas trop vilaines qui passent à sa portée - et il y en a un certain nombre.
Mais c'est la vérité, dit soudain Roxane qui se roule une cigarette à l'autre bout du banc. On sait que ça peut péter n'importe quand et qu'il y a de plus en plus de bagarres et de trucs louches, alors pourquoi il faudrait le cacher ? »

« Je me demande comment Violette, Gustave ou Roxane réagiraient si je leur expliquais que depuis quelques jours j'ai commencé à prendre des notes sur ce que je vois et fais à Jean-Quarré et ailleurs, dans l'espoir d'y voir un peu plus clair. Que c'est ce que je suis en train de faire en même temps que j'écoute la discussion, en utilisant la fonction « Mémo» de mon téléphone. Si tolérants soient les soutiens, je me vois mal leur parler de cette idée qui m'est venue - en trichant le moins possible, noter tout ce que je comprendrais des relations qui se nouent entre exilés et indigènes parisiens, dans cet espèce de laboratoire foutraque qu'est la Mdr ; ne rien omettre, atténuer ni enjoliver, en tout cas pas volontairement, de ce que je saisirais au vol - un objectif inaccessible, perdu d'avance - à viser quand même ? ma façon à moi de persister dans l'utopie? En tout cas, la levée de boucliers contre l'article « bombe humaine » me confirme que cela me ferait aussitôt apparaître comme une traîtresse et une vendue, moi aussi.  »

« Je sais, répliqua Hélène, dont le visage avait encore pâli. Je lui ai dit que ce serait plus facile pour lui en province, mais il veut rester à Paris.
Tu lui as dit, mon ail, la rudoya Marcia. T'es rien qu'une de ces putains de bourges que ça fait jouir de jouer à l'assistante sociale. Vous, les gestionnaires, vous êtes tellement cons que vous sabotez le boulot des vrais gens déters. Et résultat, les réfugiés voient même plus la différence entre un putain de collabo de soutien et les putains d'autorités.
Ce jour-là, malgré la brutalité de son langage, j'avais trouvé ce que disait l'impitoyable Marcia sur les users plutôt sensé. Il m'était arrivé d'entendre une étudiante de Sciences po, qui n'avait pourtant pas l'air d'une oie blanche, dire de jeunes réfugiés qu'elle cornaquait. Ils sont tellement chou d'une voix si exténuée de tendresse qu'elle me faisait frémir. De lire sur internet les commentaires extasiés d'un soutien découvrant le poulet maffé dans un foyer pour travailleurs africains, commentaires qui auraient pu être publiés par n'importe quel nigaud en voyage organisé au Sénégal. Ou des échanges dithyrambiques après une mission nettoyage éprouvante dans les sous-sols du lycée, inondés par la fuite des toilettes du rez-de-chaussée - Bravo les gens! Vous êtes superbes!», « Vous êtes beaux ! », « Je suis fière d'appartenir à une humanité où vous êtes ! », etc. -, congratulations dont l'emphase naïve m'avait fait ricaner. »

« Je n'arrive pas à renoncer au balai. Je me demande pourquoi je ne peux pas être comme Félix. Accepter ce qui est. Félix sait que la laideur triomphe toujours, que la bêtise roule sa caisse sur les avenues du monde entier, que La cruauté gagne tous les concours avec des facilités de surdouée. Tout ce qu'on peut faire, dit Félix, c'est essayer d'améliorer un peu les choses. Lentement, modestement. La marge est étroite. S'indigner, se révolter, c'est vertueux mais infantile. Ça ne mène à rien d'autre qu'aux dictatures, en fin de compte. »

« S'il y a quelque chose de bon dans le fait de devenir vieux, c'est qu'on n'a plus à prouver ni à se conformer à quoi que ce soit. À mesure que le temps se rétrécit, le champ des possibles s'élargit. On peut se permettre de questionner des situations qui paraissaient immuables, de tenter des choses dont on ne sait rien à l'avance, serait-ce portnawak. »

« Plus tard, frissonnant sous le pâle soleil, pianotais quelques notes sur mon téléphone quand un jeune homme coiffé de courtes dreadlocks est venu s'asseoir à côté de moi. Il s'est pesamment appuyé au dossier du banc rouge, bras croisés sur la poitrine, mains serrées sous les aisselles. Je le connaissais de vue sans plus - d'ailleurs il ne me semblait pas l'avoir jamais aperçu au petit déjeuner. Il faisait une tête si lugubre qu'au bout d'un moment je me suis décidée à lui parler.
Are you OK? demandai-je.
Ça va. J'attends des mecs pour les aider à remplir leur dossier Ofpra. 
À peine une trace d'accent dans sa voix réservée, relevant certains mots - mecs, Ofpra. 
Au temps pour moi, souris-je. Je vous avais pris pour un réfugié. 
Oh mais je suis un réfugié, me rétorque-t-il avec un soupçon d'ironie.
 Devant nous passait dans sa poussette un bébé majestueux, à triple menton et front gigantesque, qui contemplait avec un tel dédain le spectacle de la cour que nous nous mettons à rire au même instant. Ayant ainsi fait connaissance, nous échangeons quelques pronostics sur la date de l'évacuation, ardemment souhaitée par tous maintenant, à part peut-être quelques illuminés parlant encore de s'y opposer, mais dans des termes si vagues qu'ils ne paraissent pas y croire eux-mêmes et quand on leur demande comment ils comptent s'y prendre pour résister, ils vous regardent d'un œil hostile sans répondre. Puis le jeune homme m'explique qu'il est à Paris depuis deux ans et demi. Étudiant en informatique à Khartoum, arrêté pour cyberactivisme et accusé d'apostasie, il avait réussi à s'enfuir avant le procès. Depuis qu'il est à Paris, il suit des cours de philosophie à la Sorbonne.
Du coin de l'œil je regarde son visage sombre tourné vers le préau, la bouche aux commissures tombantes. De la poche de son blouson dépasse Une saison en enfer.
Je commence à comprendre comment c'est, la France, dit-il. Parfois j'arrive même à comprendre les blagues, on dit que c'est un signe - mais franchement je m'habitue pas. Un ballon gifle ses tibias, provenant d'un petit groupe de footballeurs.
Je ne suis pas courageux, ajoute-t-il en le réexpédiant machinalement. J'ai peur de la prison. J'ai peur des coups. Quand le bateau a chaviré, j'ai cru que je mourais de peur. Et maintenant ce sera encore plus dur. »

« [...] il me parle de ces conducteurs de la RATP qui refusent de prendre le volant d'un bus parce qu'une femme les a précédés. Ou de serrer la main d'une femme. On ne les sanctionne pas, on les déplace sur une autre ligne où il n'y a pas de conductrices. Et les syndicats préfèrent regarder ailleurs, dit-il. Pour ne pas perdre d'électeurs.
Je ne le crois pas. Ce n'est pas possible que ça se passe vraiment comme ça. Tu exagères, lui dis-je, une fois de plus. Quelque chose en moi résiste à admettre, non que des conducteurs se comportent de la sorte, mais que des syndicats soient capables d'un tel opportunisme. C'est mon côté fleur bleue. »

« Stupidement, alors que l'après-midi était si douce, et si paisible la respiration légèrement chuintante de Félix, j'ai lâché mon journal pour m'interroger à voix haute sur le mystère Angela Merkel, cette femme de droite, fille de pasteur élevée en RDA, qui depuis plus d'un mois maintenant mène une politique d'accueil des réfugiés dont se montre incapable l'actuel gouvernement, socialiste, du pays de la Déclaration universelle des droits humains. 
Il n'y a pas de mystère Merkel, m'a rétorqué Félix sans ouvrir les yeux. Je ne nie pas qu'elle agisse par souci d'humanité, mais enfin reconnaissons que ses préoccupations morales sont parfaitement synchrones avec la pénurie de main-d'œuvre bon marché en Allemagne. »

« Par moments j'ai le vertige en songeant que nous avons vraiment basculé dans une ère de tourments, que Jim a raison de voir dans l'islam le cancer qui risque de tous nous dévorer. Par moments, à Jean-Quarré, j'ai une overdose de misère et de laideur et en en repartant, vers midi, je fais ce que ses habitants ne peuvent pas faire: je prends mon vélo, je vais me balader dans les beaux quartiers du centre où le seul spectacle de façades vieilles de trois siècles est un puissant remède qui se diffuse dans tout mon corps. Je vais au cinéma, j'achète un gâteau, des chaussures. Un livre. »

«  Les vrais gens déters
Et puis cette fascination pour le malheur des autres, ça me fait vomir. Parce que les autres c'est toi, comme te l'a appris Jésus. Un toi qui n'a pas eu de chance alors que toi t'en as, de la chance.
Je regarde Ray, ses bottines de cuir fauve calées sur la table basse à côté des restes, de la théière en forme de pivoine. Je me repais l'œil de la laine beige très souple de son pantalon, du bleu de Chine délavé de sa veste archi-rapiécée.
Le vrai truc c'est que ça les fait jouir, les volunteers. Le malheur des exilés, quoi de mieux pour sentir son cœur saigner d'amour et de pitié? Je l'écoute. Elle a raison. Moi aussi j'ai du mal à les supporter, les compassionnels, les charitables.
Juste, dis-je. On ne prend pas les réfugiés pour des irresponsables. Du coup on leur demande aussi s'ils sont d'accord avec certaines choses, non? Une femme égale un homme. On a le droit de croire à ce qu'on veut, ou à rien du tout.
Attention piège, clignotent les yeux de Ray. Elle se hérisse. Est-ce qu'on nous la demande, à nous, cette profession de foi ? Elle s'énerve, mais je sens qu'elle est comme moi, elle est comme tout le monde, elle tâtonne. De temps en temps elle agite un vieux drapeau noir, de manière aléatoire, ou un vieux fanal rouge qui n'éclaire plus rien. »

« le 13 novembre 2015, trois commandos de la guerre djihadiste tuèrent cent trente fois et firent plus de quatre cents blessés dans les rues de Paris. On comprit très vite que cette fois, état d'urgence obligeant, il n'y aurait pas de grande marche contre la barbarie comme après les attentats de janvier. Et on sut très vite aussi que cette nuit sanglante modifierait en profondeur le regard porté sur les réfugiés. Ce que la photo d'un petit garçon noyé avait suscité d'élan en leur faveur fut en partie détruit par deux faux passeports syriens appartenant aux terroristes, laissant supposer qu'ils s'étaient faufilés dans le flot de réfugiés pour entrer en Europe. Dans les semaines qui suivirent, les migrants récemment arrivés, qui avaient commencé à reformer des campements sauvages place de la République ou à Barbès, devinrent presque invisibles. Nous avons continué, Félix et moi, à héberger de temps à autre un ou deux jeunes isolés. Puis Louise est rentrée avec un nouveau fiancé, et s'est réinstallée avec lui dans sa chambre. »

« Au lycée on côtoyait la peur, la colère, l'idéalisme, la générosité, l'humour, la truanderie, la tristesse, l'espoir - mais jamais l'indifférence qui est l'ordinaire de la vie parisienne. »

Quatrième de couverture

« ... alors que pardon, ironise-t-elle, mais vivre en autogestion et en dissidence, je n'ai pas l'impression que c'est ce qu'ils viennent chercher chez nous, les réfugiés. Ils ne comprennent pas pourquoi c'est si mal organisé ici mais en attendant mieux ils supportent, ils ne sont plus obligés de dormir dans la rue, ils ont moins faim... Et personne, ni les bénévoles naifs qui débarquent dans ce bazar, ni les premiers intéressés, personne n'y comprend rien. » Quand elle dit « bénévoles naïfs», son regard dérive un instant vers moi. C'est ce que je dois être pour elle, une bénévole naïve, quelqu'un d'insignifiant et d'un peu ridicule.

Lorsqu'elle pénètre dans ce lycée où s'entassent des centaines de réfugiés, Hannah s'interroge. Qu'espère-t-elle trouver en rejoignant toutes celles et tous ceux qui sont venus les aider ? Jours d'exil reflète les élans et les contradictions de cette femme qui, forte de ses engagements passés dans des organisations d'extrême gauche, porte un regard singulier sur l'occupation du lycée Jean-Quarré, un établissement désaffecté au nord de Paris, par plus de 1000 migrants durant l'été 2015. Ironique et généreux, son récit ne ménage rien ni personne, et pose des questions qui sont au cœur des débats politiques actuels.

Juliette Kahane est l'auteur de plusieurs romans, dont Une fille (l'Olivier 2015) qui a rencontré un bel accueil de la critique, saluant entre autres une « écriture qui en impose par sa franchise, sa rigueur, sa netteté » (Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche).

Les Éditions de l'Olivier,  mars 2017
186 pages

lundi 16 mai 2022

Les enchanteurs ★★★☆☆ de Geneviève Brisac

« Pour survivre, il ne faut ni obéir, ni désobéir, il faut ruser. »
Un récit, une autofiction, tout en distance, non sans implication mais en retenue, j'ai trouvé, comme si l'exercice de pleinement se livrer avait été compliqué. Pas évident à expliquer, mais c'est un peu comme si on m'avait, oralement, raconté une histoire sans me regarder droit dans les yeux. La technique de narration du double y est certainement pour quelque chose, ce mélange de "je" et de "elle" demande un peu de concentration et je ne l'étais certainement pas assez ;-)  Je n'ai pas totalement adhéré à la détresse de Nouk. Je l'ai entraperçue mais je n'y ai pas toujours cru. 
Donc j'étais plutôt mitigée en refermant ce livre, mais cette lecture a fait son chemin, et je me dis que c'était plutôt astucieux finalement d' embarquer le lecteur dans ce mélange de "je", de "elle", dans ce tourbillon de la vie , à l'instar des thèmes abordés qui donnent le tournis, d'alléchants sujets qui me parlent et qui peuvent clairement donner le vertige  : le féminisme, l'univers misogyne dans certains milieux (ici dans le monde de l'édition avec les trophées de chasse des éditeurs de l'époque, on est en 1970 (et d'aujourd'hui ?)), l'engagement militant pour de nos nobles causes, l'abus de pouvoir, le management du pouvoir en entreprise et ses déceptions, ses désillusions ...
Le fond est intéressant, nécessaire. La forme, pas si mal in fine, avec un peu de recul ;-) 
Geneviève Brisac est une auteure prolifique ; je me suis notée "Petite" pour poursuivre ma découverte de l'auteure.

« Merci, oh merci !
De n'avoir jamais rien compris...
Merci, oh merci !
De m'avoir donné cette rage
Libre, libre, libre
De venir jusqu'ici »
Anne Sylvestre (citée en exergue) 

« Comme tant d'autres, convaincus de jouer une partie décisive avec l'histoire de leur temps, Nouk consacre ses journées à défendre le peuple chilien contre les attaques fascistes, bataille perdue ô combien.
Augusto Pinochet prend le pouvoir le 11 septembre 1973. Les camionneurs et les tanks ont gagné. Dans son palais de la Moneda, le président Salvador Allende se suicide d'une rafale de mitraillette dans la tête. Le palais est pillé et saccagé par les militaires. La violence se déchaîne. Je n'arrive pas à y croire. Des milliers de révolutionnaires et de démocrates chiliens sont assassinés et des milliers d'hommes et de femmes, torturés. Le stade de Santiago se remplit de corps maltraités. Les putschistes y déversent leurs victimes humiliées, insultées, tabassées. On viole, on torture, on terrorise à tout-va.
Nous avions si souvent crié plus jamais ça.
Nous l'avions promis à nos ancêtres assassinés.
Juré de faire de nos corps un rempart au fascisme.
Nous nous réunissons sans cesse, nous manifestons sans cesse, et nous créons des dizaines de comités de soutien au peuple chilien. Venceremos.
Nouk roule dans sa 4L dorée, pleine à ras bord de tracts et d’affiches vainement solidaires du peuple chilien. El pueblo unido. Elle pense comme tout le monde à la guerre d’Espagne, Andaluces de Jaén.
Jamais elle ne repense à cette École remplie de filles en robe de chambre. Un autre monde. »

« - Et le soir, tu fais quoi ? Tu vas à des réunions encore ?
- Oui, mais les temps ont changé. C'est le temps des réunions de femmes. Le temps des combats pour l'avortement libre et gratuit. Le temps de la lutte contre le viol. Viol de nuit, terre des hommes.
- Alors, le soir, Nous se rend discrètement, non sans timidité, à des réunions féministes, au lieu de réviser ses poèmes ?
- Oui, et elle rédige des tracts qui disent "notre corps nous appartient".
- Permets-moi de sourire. Elle se rend donc dans une tour de la faculté de Jussieu où se tient le comité de soutien au peuple chilien ?
Oui. Ampoules qui pendent de plafonds aux coffrages démolis. Chaises précaires. Je vais à mes réunions, mes réunions, mes réunions. Pompidou meurt. Je prends des notes. Giscard est élu. Je prends des notes, assises sur un radiateur éteint. Je lis, je lis, je lis le tendre Antonio Gramsci. Je prends des notes. L'indifférence est le pire des crimes/ J'étudie. Je travaille probablement cent fois moins que les autres. Mais comment comparer ma vie et celles des autres. Celles que je vois par la fenêtre ouverte ne sont que des destins imaginés.
Ce qui est sûr : je sais désormais prendre des notes ( du moins on peut l'espérer).
En mai, le concours de l'agrégation. Vingt-deux ans. On m'agrège. J'attends. Mais quoi ? Que la vie commence ! »

« - Il ne l'aime plus ?
- Peut-être ne l'a-t-il jamais aimée. Peut-être. Comment savoir ? Voici ce qui s'est passé : ils vivaient tous les deux dans une bergerie en pierres sèches, sans eau courante, sans électricité, elle à écrire, lui à rêver. C'était bien. C'était l'été. Cigales, tomates en terrasse, odeurs de prunes, vols de moustiques. Le soir, la lampe à pétrole se balançait au vent. Il y avait, inoubliables, les odeurs d'eucalyptus. Et Consuelo les a rejoints. Elle travaillait avec Nouk.
- Consuelo ?
- Une camarade chilienne.
- Une rescapée du coup d'Etat ?
- Oui. Ce soir-là, Nouk les a vus. Il caressait les cheveux lisses et doux de Consuelo. Il avait passé une veste sur des épaules nues, car elle frissonnait dans la nuit. Toutes les deux regardaient la mer, au loin. 
- Et alors ?
- Je ne sais pas, c'était limpide. Ils s'aimaient. Le mot prenait enfin sens. Nouk était enceinte, Berg l'abandonnait. OK.
- Elle n'a rien dit ?
- Chacun est libre, non ? Qu'aurait-elle dit ? Elle est partie pleurer comme une idiote dans la garrigue. Elle s'est mise, bizarrement, à cracher un peu de sang. Et puis voilà.
- Et elle est restée ?
- Oui, elle est restée, mais , par un mécanisme étrange, c'est elle qui est devenue la prisonnière. Plus elle luttait pour les droits et la liberté des femmes, plus le filet qui l'étranglait déjà se resserrait. Parce qu'il l'avait abandonnée, Berg avait peur désormais de la perdre. »

« - Tu ne peux pas raconter dans l'ordre ?
- Les choses finissent toujours par ressembler à la manière dont elles ont commencé. Alors, oui, je reprends du début. »

« - Réunions du matin, réunions de bilan, réunions de projets, c'est là que vous apprenez tous à faire semblant de travailler, à faire des phrases, à vous mettre en avant, à vous vanter, c'est très français. Mais on perd son temps. Ah ça, vous savez prendre des notes et parler dans le vide pendant des heures, mais quoi d'autre ? Ici, chacun est libre, tu comprends, libre, vraiment libre, chacun fait son travail, tu n'es même pas obligée de faire tes horaires, tu viens quand tu veux, tu pars quand tu veux. Je veux que les types qui travaillent avec moi aient les mêmes droits et les mêmes devoirs que moi. Ce qui compte, c'est le résultat. Et tu n'as plus aucun prétexte pour ne pas faire de ta vie une oeuvre d'art. Remarque, avec des enfants, ce n'est pas très bien parti. »

« La vie de Nouk à sa grande surprise est désormais une vie d'employée de maison d'édition comme les autres, routinière et prévisible. Employée avec enfants. Elle n'avait pas imaginé cela, mais elle s'y est habituée très vite.
Il suffit de ne penser à rien, sinon aux choses à faire. Fais ton petit programme, comme dit Werther.
- C'est ce que tu voulais, non ? Être normale ? »

« [...] l'imprévu nous ramène à l'essentiel. »


Quatrième de couverture

À dix-huit ans, Nouk pensait que le monde allait changer de base. Il semblerait que quelque chose ait mal tourné...
Nouk est rebelle, insolente. Quand Olaf l'embarque dans sa maison d'édition, elle n'imagine pas qu'il puisse un jour se séparer d'elle. C'est pourtant ce qu'il fait. N'a-t-elle vraiment rien vu venir ?
Avec Werther, c'est autre chose. Ce grand éditeur, excentrique et visionnaire, devient son mentor. Mais il se montrera incapable de la protéger.

Cinglant, poétique, d'un humour féroce, Les Enchanteurs jette un regard lucide sur le mélange détonant que forment le sexe et le pouvoir dans l'entreprise.
Mais c'est d'abord la désillusion, la colère et la mélancolie que convoque ici Geneviève Brisac, dans un hymne à la résistance, c'est-à-dire à la vie.

Geneviève Brisac construit une oeuvre d'une absolue sincérité tout en s'attachant à transmettre sa passion pour les grandes écrivaines qui ont marqué la littérature. Lauréate du prix Femina avec Week-end de chasse à la mère (L'Olivier, 1996), elle a récemment publié avec succès Vie de ma voisine et Le Chagrin d'aimer (Grasset), ainsi qu'un recueil d'essais, Sisyphe est une femme (L'Olivier, 2019).
 
Éditions de l'Olivier,  janvier 2022
183 pages

dimanche 31 décembre 2017

Derniers feux sur Sunset ★★★★☆ de Stewart O'Nan

«Il n'y a pas de deuxième acte dans les vies américaines.» 
«Rien n'était impossible : tout ne faisait que commencer.»
F.Scott Fitzgerald

En route pour Hollywood ! Stewart O'Nan nous propose une immersion bien agréable dans le Hollywood des années 30, sur les traces de F.Scott Fitzgerald. 

L'auteur nous raconte les dernières pathétiques années de sa vie, ses rendez-vous manqués avec la grande industrie du cinéma en tant que scénariste, ses dettes, ses amours, son alcoolisme, sa maladie, sa déchéance, ses tourments et ses contradictions, ses relations avec sa femme Zelda, qui a perdu de sa superbe, internée dans un hôpital de Caroline du Nord, celles compliquées avec sa fille Scottie, bref un Francis Scott Fitzgerald qui touche le fond. O'Nan aborde avec subtilité la nostalgie du passé, la fin des illusions et l'imminence du grand départ.

Au-delà de cette biographie fictive de Fitzgerald, l'auteur nous livre un passionnant récit sur le Hollywood des années folles et nous plonge avec talent dans l'ambiance d'une Los Angeles florissante et exubérante, le Hollywood de l'Âge d'or  : les palmiers, les clubs, les soirées arrosées autour d'une piscine, le soleil cru et écrasant. J'ai été séduite par l'exotisme de L.A de l'époque, m'y promenant avec émerveillement et délice.  

Mais l'auteur nous plonge aussi dans l'envers du décor, les dessous d'Hollywood, dévoilant un système déconnecté de la réalité et nous donne à voir également une Amérique vivant une période de troubles alors que la guerre s'apprête à éclater. On assiste notamment à la naissance de la ligue anti-nazie en réponse à la montée de l'antisémitisme, rassemblant quasiment le Tout-Hollywood, de Chaplin à Garbo, de Groucho Marx à Billy Wilder, de Ginger Rogers aux frères Warner... 
«Je me demande comment il peut être trop tôt pour se déclarer antifasciste...»
Un récit riche, vibrant et poignantun bel hommage à ce grand, fragile et attachant écrivain. 
Je n'ai lu de lui que The Great Gatsby et Benjamin Button. Ma liste d'envies lectures pour 2018 s'agrandit, évidemment ;-), hâte de me plonger dans Le Dernier Nabab, Alabama Song ou encore Tendre est la nuit.
« Je suis sûr que tu sais désormais que la vie ne nous offre qu'un nombre restreint de chances, et on regrette amèrement celles qu'on a laissé passer, que ce soit par paresse, par faiblesse ou par orgueil. Tout ce que je te demande, c'est de t'accrocher, quelles que soient les difficultés, pour que, quant tu auras mon âge, tu puisses regarder en arrière et te dire que tu as fait tout ce que tu pouvais. Ainsi se termine le leçon. »
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«Au petit déjeuner, il vit Palm Springs ondoyer sous ses yeux, tel un mirage. Après les étendues mornes et salées du désert, la Sierra représenta un répit bienvenu, la lente escalade des versants abrupts, puis la traversée à grande vitesse des vallées aux ranchs poussiéreux, des orangeraies, des banlieues verdoyantes, avec leurs motels pour travailleurs agricoles et leurs rangées innombrables de bungalows en stuc. Quand ils pénétrèrent dans la ville, un train de marchandises qui filait vers l'est dans un fracas métallique fit trembler la voiture, et bientôt ils traversèrent les rues bondées de Los Angeles, le sifflet de la locomotive lançant son avertissement à chaque carrefour. Il fouillait l'horizon des immeubles pour apercevoir le célèbre mausolée de la mairie quand soudain, comme s'ils étaient tombés en panne de courant, ils ralentirent et s'engagèrent sur les voies de garage, s'avançant à grand bruit entre les wagons et les locomotives auxiliaires immobilisés, en direction du grand dôme sombre de la gare; puis, après s'être glissé entre les feux de signalisation orangés et les piliers encrassés de suie, dans un dernier couinement assourdissant, le train s'arrêta en vacillant pesamment.
À l'angle de la 5ème Avenue, un troupeau de danseuses de hula hoop géantes et vêtues de soutiens-gorge en fausse fibre de coco papotaient et faisaient des bulles avec leur chewing-gum, le temps qu'un accessoiriste traverse en poussant un sarcophage doré sur roulettes, puis elles poursuivaient leur chemin, dans le froufrou de leurs pagnes végétaux qui se déplumaient peu à peu. Existait-il au monde quelque chose de plus triste que ces starlettes et leur camaraderie fraternelle, leurs rêves de gloire partagés aussi crûment dévoilés ? Lui était un vieux de la vieille, il savait davantage dissimuler ses ambitions et ses peurs. Inquiet, il ne savait pas 'il avait eu raison de revenir, mais ce business de la production cinématographique, aussi creux qu'il puisse paraître, satisfait par avance l'homme qui en lui avait gardé le goût de la comédie musicale. Il y avait là une entreprise dont la tâche était de distraire, ainsi qu'un plateau qui l'attendait : il lui fallait seulement écrire un livret acceptable et quelques chansons faciles à retenir. Il devait absolument se convaincre qu'il en était toujours capable.
«C'est chouette de te revoir»; dit Alan. Sa poignée de main, censée être virile, évoquait davantage une caricature d'hommasse. Il avait le corps svelte et les traits imposants d'un homme important. C'était un de ces curieux «mariages de Boston», pour reprendre l'expression d'Henry James. Chacun d'eux préférait les jeunes hommes, ils se querellaient sans cesse avec l'âpreté de mangoustes, et pourtant ils étaient inséparables.
Los Angeles n'avait jamais été sa ville,et tandis que les cafés encore ouverts et les drive-in défilaient de part et d'autre, il se dit qu'il comprenait pourquoi. Malgré toute la beauté tropicale de cette ville, elle avait quelque chose de dur, elle manquait de charme, elle était d'une vulgarité aussi typiquement américaine que l'industrie cinématographique, laquelle prospérait sur le dos des vagues successives d'exilés prêts à tout pour y travailler, sans jamais rien lui offrir de plus que la chaleur de son soleil. C'était une ville d'étrangers, mais au contraire de New York, le rêve que vendait L.A., comme tout lieu mythique, n'était pas un rêve de dépassement de soi mais de prospérité infinie, que seuls pouvaient atteindre les très riches et les morts. Mi-plage, mi-désert, ces lieux n'avaient jamais été faits pour y être habités. La chaleur y était impitoyable. Dans les rues, on sentait une lassitude qui paraissait palpable encore la nuit, plus visible à travers les vitrines jaunes des fast-foods et des drugstores s'apprêtant à fermer, laissant leurs clients sans autre endroit où aller. Contre toute attente, il faisait désormais partie de cette horde de déracinés, condamné à errer au long des boulevards, et une fois de plus il s'étonna d'être tombé si bas et de sa capacité à mesurer sa propre chute.
Après qu'elle l'eut laissé tomber pour épouser le fils d'un associé de son père, il continua à rêver de sa maison, des portes-fenêtres donnant sur la terrasse en pierre, des pelouses qui descendaient en pente douce vers le ponton et l'eau étincelante : une idylle perdue qu'il essayait de recréer, sans jamais y réussir de façon durable, même si, sur le papier, il y parvenait presque. Autrefois, il eût été flatté de savoir qu'elle pensait encore à lui, mais c'était il y a bien longtemps. Il songea, même s'il n'en éprouvait pas de réel bonheur, qu'il arrivait à présent à repenser paisiblement au rôle qu'elle avait tenu dans sa tristesse d'adolescent, avec une nostalgie que le temps et la consolation de l'écriture avaient graduellement adoucie, jusqu'à la transformer en une douce mélancolie. Telle était Ginevra qu'il regrettait, la Ginevra qui lui ouvrait tant de portes et lui avait laissé des souvenirs parfaits, et non pas cette Ginevra Mitchell dont le malheureux fils était l'héritier des butins accumulés au siècle précédent.
Les plateaux extérieurs étaient une sorte de terrain de jeux, loin des contraintes du monde réel. Même les coups de feu sporadiques dans le lointain venaient du décor de western. C'était une aventure sans fin que de découvrir de nouveaux lieux, parce qu'il y en avait un à chaque coin de rue. New York, Paris, Rome-tous les endroits où ils étaient transportés étaient mythiques et enchantés. Ils mangeaient des sandwichs poulet-salade dans la gare d'Anna Karénine, au bacon, laitue et tomates sur les docks de Shanghai, ou bien au corned-beef grillé dans la Casbah, puis ils rentraient en se tenant par la main dans les rues dans brouillard de Whitechapel. »
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Quatrième de couverture

Nous sommes en 1937, et tout va mal pour Francis Scott Fitzgerald. Il est ruiné, miné par l’alcool, en panne d’inspiration, et Zelda, l’amour de sa vie, est internée dans un asile. Elle est loin l’époque où leur couple défrayait la chronique. L’Âge du Jazz est terminé, avec ses fêtes, son glamour, ses extravagances. Répondant à une proposition de la Metro Goldwyn Mayer, Fitzgerald joue sa dernière carte et débarque à Hollywood comme scénariste. Ses collègues se nomment Dorothy Parker, Ernest Hemingway, Humphrey Bogart. Dans une soirée, il croise la ravissante Sheilah Graham, une journaliste mondaine dont il tombe follement amoureux. Il se remet à écrire, s’efforce de ne plus boire, rend visite à Zelda avec sa fille Scottie.
Mais comment continuer à vivre quand le monde semble s’effriter autour de soi ? « Toute vie est un processus de démolition », avait-il écrit dans La Fêlure (1936). Quelques années plus tard, cette phrase sonne comme un avertissement du destin.

Avec grâce et subtilité, Stewart O’Nan trace le portrait romanesque du plus attachant – parce que le plus fragile – des écrivains de la « Génération perdue » inventée jadis par Gertrude Stein.

Editions de l'Olivier, août 2016
389 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marc Amfreville



Stewart O'Nan, né en 1967 à Pittsburgh, vit à Avon (Connecticut). Il publie son premier roman en 1987 et, depuis, a construit une oeuvre forte et variée, qui explore divers aspects de la société et de l'histoire américaines. Son roman Des anges dans la neige a été adapté au cinéma en 2007 par David Gordon Green sous le titre Snow Angels.

Les oranges ne sont pas les seuls fruits ★★★★☆ de Jeanette Winterson

Jeanette Winterson est une célèbre romancière anglaise que j'ai découvert avec la lecture de son roman Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, dans lequel elle évoque à plusieurs reprise ce roman Les oranges ne sont pas les seuls fruits. En faisant quelques recherches post-lecture, j'ai découvert que Les oranges ne sont pas les seuls fruits avait été écrit, en 1985, bien avant Pourquoi être heureux...et que ce dernier était la réécriture du premier roman Les oranges ne sont pas les seuls fruits, qu'il racontait la même histoire, une confession sur son enfance, son adolescence, son émancipation mais dont la narration était plus proche de la réalité, donnant à cette deuxième parution davantage de réalisme et de puissance.

On retrouve en effet dans Les oranges ne sont pas les seuls fruits, la même jeune fille révoltée et pugnace qui nous conte l'histoire de son adoption, de son enfance cloisonnée par une mère grenouille de bénitier et de la découverte de son homosexualité, mais abordée avec un ton plus loufoque, convoquant surréalisme et légendes. On découvre une enfant à l'imagination débordante qui doit faire face à la rigueur imposée par une mère excentrique, fanatique mais à celle aussi d'une communauté tout aussi illuminée, hypocrite, ancrée dans ses croyances religieuses extrêmes, aveuglée par sa foi.

L'auteure aborde avec un humour décalé et une grande justesse, le thème du fanatisme religieux et ses conséquences sur l'éducation. Le parcours de cette jeune fille est admirable, avide de liberté, elle réussira à évoluer dans la vie, non sans mal mais avec force et détermination avec sa propre sensibilité. 

Beau récit initiatique, une belle leçon d'espoir.

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« Comme la plupart des gens, j'ai longtemps vécu avec ma mère et mon père. Mon père aimait regarder les combats de catch, ma mère, elle, aimait catcher; peu importe contre qui ou quoi. Elle était toujours prête à monter sur le ring.
Les gens aiment faire la distinction entre les histoires, qui ne sont pas des faits, et l'Histoire, qui est, elle, un ensemble de faits. Ils le font afin de savoir ce qu'ils doivent croire et ce qu'ils ne doivent pas croire. C'est une chose très curieuse. Comme se fait-il que personne ne veuille croire que la baleine a avalé Jonas, alors que chaque jour Jonas avale la baleine ? Je vois des gens, aujourd'hui, qui gobent les plus énormes des couleuvres, et pourquoi ? Parce que c'est l'Histoire. Il y avait des avantages à savoir ce qu'il fallait croire. Cela a permis de bâtir un empire et de maintenir les gens à leur place, dans le beau royaume du portefeuille.
Très souvent, l'Histoire est un moyen de nier le passé. Nier le passé, c'est refuser de reconnaître son intégrité. L'obliger à coïncider, le contraindre, le faire fonctionner, le vider de son essence jusqu'à ce qu'il prenne la forme que vous vouliez lui donner. Nous sommes tous des historiens, à notre modeste échelle. Et, sur une échelle bien plus terrible, Pol Pot a été plus honnête que nous tous. Il a décidé de se débarrasser complètement du passé. De cesser de faire semblant de traiter le passé avec un respect objectif. Les cités du Cambodge devaient être rasées, les cartes jetées, tout devait disparaître. Pus de documents. Plus rien. Le meilleur des mondes. L'Ancien Monde en fut horrifié. Nous avons mis Pol Pot à l'index, mais les grosses puces elles-mêmes sont harcelées par des petites puces.
Les gens ne se sont jamais gênés pour se débarrasser du passé lorsqu'il devient trop encombrant. La chair brûle, les photos brûlent, et la mémoire, qu'est-ce donc ? Les délires imparfaits de sots qui refusent d'admettre qu'il est nécessaire d'oublier. Et si nous ne pouvons pas nous débarrasser du passé, nous pouvons le modifier. Les morts ne crient pas. Il y a quelque chose d'attrayant dans ce qui est mort. Toutes les qualités admirables de la vie sont conservées, débarrassées de ce désordre fatigant qui va de pair avec les vivants: toutes les foutaises, les plaintes, le besoin d'affection. Ce qui est mort peut être vendu aux enchères, exposé dans des musées, collectionné. Il est beaucoup plus prudent d'être collectionneur de curiosités parce que, si vous êtes curieux, il vous faudra attendre et attendre que quelque chose se passe. Vous devrez attendre et sur la plage jusqu'à ce qu'il fasse froid et vous devrez investir dans une barque à fond de verre, ce qui est beaucoup plus coûteux qu'une canne à pêche et vous met à la merci des éléments. Les curieux ne sont jamais à l'abri d'un danger quelconque. Si vous êtes curieux, vous risquez de ne jamais revenir, comme tous ces hommes qui vivent désormais au fond de la mer avec les sirènes. Ou comme les gens qui ont découvert l'Atlantide. »
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Quatrième de couverture

« Ma mère n’avait pas d’opinions nuancées. Il y avait ses amis et ses ennemis.
Ses ennemis étaient : le Diable (sous toutes ses formes), les Voisins d’à côté, le sexe (sous toutes ses formes), les limaces. Ses amis étaient : Dieu, notre chienne, tante Madge, les romans de Charlotte Brontë, les granulés antilimaces, et moi, au début. »

Les oranges ne sont pas les seuls fruits recrée sur le mode de la fable l’enfance de Jeanette, double fictionnel de l’auteur. À la maison, les livres sont interdits, le bonheur est suspect. Seul Dieu bénéficie d’un traitement de faveur. Ce premier roman nourri par les légendes arthuriennes ou la Bible célèbre la puissance de l’imaginaire. Tout semble vrai dans ce récit personnel mais tout est inventé, réécrit, passé au tamis de la poésie et de l’humour. Publié en 1985 en Angleterre, Les oranges ne sont pas les seuls fruits a connu un immense succès, devenant rapidement un classique de la littérature contemporaine et un symbole du mouvement féministe.

« Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l’absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C’est une magicienne. »
Ali Smith, The Scotsman

Éditions de l'Olivier, mai 2012
235 pages
Traduit de l'anglais par Kim Trân
Parution originale Oranges are not the only fruit, 1985


Née à Manchester en 1959, Jeanette Winterson n'a que vingt-six ans lorsqu'elle obtient le prix Whitbread 1985 pour Les oranges ne sont pas les seuls fruits, un premier roman poétique, insolent et très autobiographique. Elle est l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages dont Écrits sur le corps (Plon, 1993), Le Sexe des cerises (Plon, 1995), Art et Mensonges (Plon, 1998), Garder la flamme (Melville, 2006), Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (Éditions de l’Olivier, 2012). Powerbook (l'Olivier, 2002) a été adapté au théâtre par Deborah Warner (théâtre national de Chaillot, en 2003).


mercredi 11 octobre 2017

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? ★★★★☆ de Jeanette Winterson


Une couverture et un titre qui m'ont fait de l’œil, une auteure que je connaissais pas, et au final une belle découverte, très émouvante, le récit d'une enfance douloureuse, volée «J'ai grandi comme dans tous ces romans de Dickens où la vraie famille est celle qu'on s'invente ; ces gens avec qui se nouent, dans la durée, des liens d'affection profonds deviennent votre famille.», mais aussi celui d'un combat, le combat d'une femme audacieuse, qui a puisé force et santé dans la littérature et la créativité, qui a su se libérer, se forger sa propre identité, prendre son destin en main «L'existence n'est qu'une question de seconde chance et tant que nous serons en vie, jusqu'à la fin, il restera toujours une autre chance.» et poursuivre son chemin, sa quête du bonheur, une quête qui «dure toute la vie et n'est pas tenue par l'obligation de résultat.»

Une introspection salvatrice pour l'auteure; car son histoire se dénoue dans le pardon et non dans règlement de compte ou la tragédie. «J'ai remarqué que pour moi le pardon était important. J'ai eu une vie assez mouvementée. Je savais que mes parents ne me pardonneraient jamais ce que j'avais fait, mais il est venu un moment où je devais leur pardonner. C'est un choix que j'ai fait, sachant qu'il n'y aurait pas de réciproque, et ne désirant peut-être pas qu'il y en ait.»

Jeanette Winterson nous livre une autofiction passionnante à la portée universelle.
Un très beau message d'espoir empreint d'une grande sensibilité.
«C'est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l'ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ?»
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«La fiction est la poésie sont des médicaments, des remèdes. Elles guérissent l'entaille pratiquée par la réalité sur l'imagination.
Mon père était malheureux. Ma mère était dérangée. Nous étions des réfugiés dans notre propre vie..
Je ne suis pas une fanatique des supermarchés et je déteste y faire mes courses [...] Je dois cette détestation surtout au fait qu'ils ont réduits à néant cette vie locale si intense. Aujourd'hui, l'apathie qui s'est infiltrée dans notre existence n'est pas que la conséquence d'un boulot ou de programmes télé chiants, mais de la perte de cette vie locale, les commérages, les rencontres, ces journées palpitantes, chaotiques, bruyantes où tout le monde est le bienvenu, avec ou sans argent. Et si vous n'aviez pas les moyens de chauffer votre maison, vous pouviez toujours aller au marché couvert. Tôt ou tard, quelqu'un vous paierait une tasse de thé. C'était comme ça.
Peu à peu, je me suis aperçue que j'avais de la compagnie. Les écrivains sont souvent des exilés, des marginaux, des fugueurs et des parias. Ces écrivains étaient mes amis. Chaque livre était une bouteille à la mer. Il fallait les ouvrir.
Le seul et unique cours d'éducation sexuelle auquel nous ayons eu droit à l'école ne concernait pas du tout le sexe, mais l'économie sexuelle. Nous devions payer notre part parce que la modernité l'exigeait, mais nous devions donner l'argent au garçon pour qu'il puisse être vu en train de payer. [...] L'enseignante a appelé ça la fierté masculine, je crois. Je me suis dit que c'était la chose la plus idiote que j'aie jamais entendue ; la théorie de la terre plate appliquée aux relations sociales.
Quand j'ai connu le succès, plus tard, et qu'on m'accusait d'arrogance, j'aurais voulu traîner à Accrington tous ces journalistes qui n'y comprenaient rien, et leur montrer que pour une femme, une femme de la classe ouvrière, vouloir être écrivain, un bon écrivain, et croire que l'on avait assez de talent pour cela, ce n'était pas de l'arrogance ; c'était de la politique.
J'aime l'idée que l'ordre procède de l'amour.Je comprenais, de manière tout à fait obscure, qu'il me faudrait trouver le point où ma propre vie pourrait se réconcilier avec elle-même. Je savais que cette quête était liée à l'amour.
La psyché est tellement plus raffinée que ce que la conscience nous laisse en percevoir. Nous enterrons les choses si profondément que l'on ne se souvient plus qu'il y avait quelque chose à enterrer. Notre corps s'en souvient. Nos crises névrotiques s'en souviennent. Mais pas nous.
Du coup quand les gens disent que la poésie est un luxe, qu'elle est optionnelle, qu'elle s'adresse aux classes moyennes instruites, ou qu'elle ne devrait pas être étudiée à l'école parce qu'elle n'est pas pertinente ou tout autre argument étrange et stupide que l'on entend sur la poésie et la place qu'elle occupe dans notre vie, j'imagine que ces gens ont la vie facile. Une vie difficile a besoin d'un langage difficile - et c'est ce qu'offre la poésie. C'est ce que propose la littérature - un langage assez puissant pour la décrire. Ce n'est pas un lieu où se cacher. C'est un lieu de découverte. 
A cette époque, mon seul répit était d'aller à Paris me cacher dans la librairie Shakespeare & Company. [...] J'étais en sécurité. J'étais entourée de livres...je ne me sentais plus hantée. Ces moments ne duraient pas mais ils étaient précieux.





La créativité se tient du côté de la santé - ce n'est pas elle qui vous rend fou; elle est cette force interne qui tente de nous sauver de la folie.
N'avoir pas même dit adieu,

Ni murmuré l'appel le plus doux 
Ni exprimé le souhait d'entendre une parole, alors que moi 
Je voyais le matin durcir sur la paroi, 
Impassible, ignorant
Que ton grand départ
Avait lieu en cet instant, altérant tout.
Thomas Hardy
Le poème trouve le mot qui trouve l'émotion.
J'ai tenté d'expliquer mon projet. Je suis un écrivain ambitieux - je ne vois pas l'intérêt d'être quoi que ce soit, ou plutôt devenir quoi que ce soit, si l'on n'a pas l'ambition nécessaire pour y parvenir. 1985 ne marquait pas l'année de mes mémoires - et de toute façon, ce n'était pas ce que j'avais écrit. J'essayais d'échapper à l'idée reçue selon laquelle les femmes écrivent toujours sur « l'expérience » - dans la limite de ce qu'elles connaissent - contrairement aux hommes qui écrivent sur ce qui est grand et audacieux - le grand schéma des choses, l'expérimentation avec la forme. Henry James a mal interprété les propos de Jane Austen lorsqu'elle a déclaré écrire sur dix centimètres d'ivoire - comprendre d'infimes miniatures observatrices. On a dit à peu près la même chose d'Emily Dickinson et de Virginia Woolf. Ces commentaires me mettaient hors de moi. A près tout, pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier expérience et expérimentation ? Pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier observation et imagination ? Pourquoi une femme devrait-elle être cantonnée à quoi que ce soit ou par qui ce soit ? Pourquoi une femme ne devrait-elle pas avoir d'ambition littéraire ? D'ambition personnelle ? 
Les enfants adoptifs s'inventent parce qu'ils n'ont pas d'autre solution; leur existence est marquée dès le départ par une absence, un vide, un point d'interrogation. Un pan déterminant de leur histoire disparaît, aussi violemment que si une bombe avait été logée au creux de ce ventre bombé.
Je crois à la fiction et au pouvoir des histoires parce qu'ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence. [...] J'ai eu besoin des mots parce que les familles malheureuses sont des conspiration sud silence. On ne pardonne jamais à celui qui brise l'omertà. Lui ou elle doit apprendre à se pardonner.
Manchester ... On la surnommait Cotonopolis.Imaginez-la - les gigantesques usines qui fonctionnaient à la vapeur, éclairées au gaz, et jetées entre elles, les rangées de maisons ouvrières adossées les unes aux autres. La crasse, la fumée, la puanteur de la teinture et de l'ammoniaque, du soufre et du charbon. L'argent, le travail qui continue de nuit comme de jour, le bruit assourdissant des filatures, des trains, des trams, des chariots sur les pavés, de l'activité humaine grouillante, incessante, un enfer du Nibelheim, et le labeur triomphal de la  force ouvrière et de la détermination.Tous ceux qui ont connu Manchester ont été admiratifs autant que consternés. Charles Dickens a fait d'elle le soubassement de son roman Les Temps difficiles; on y vivait les moments les pires mais aussi les meilleurs - tout ce que la machine pouvait accomplir s'accompagnait d'un coût humain terrifiant.
Pourquoi l'amour se mesure-t-il à l'étendue de la perte ?» 
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Quatrième de couverture

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
Étrange question, à laquelle Jeanette Winterson répond en menant une existence en forme de combat. Dès l’enfance, il faut lutter : contre une mère adoptive sévère, qui s’aime peu et ne sait pas aimer. Contre les diktats religieux ou sociaux. 
Ce livre est une autobiographie guidée par la fantaisie et la férocité, mais c’est surtout l’histoire d’une quête, celle du bonheur. «La vie est faite de couches, elle est fluide, mouvante, fragmentaire», dit Jeanette Winterson. En racontant sa trajectoire hors du commun – de la petite fille issue du prolétariat de Manchester à l’écrivain reconnu –, elle rend hommage à toutes les femmes engagées dans la bataille pour leur liberté.

Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson a connu le succès dès la parution de son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (réédité aux Éditions de l’Olivier en 2012). Couronnée de prix, elle devient une figure du mouvement féministe. De romans baroques en essais sur l’identité sexuelle (Le Sexe des cerises ou Powerbook), elle a imposé sa voix singulière dans la littérature britannique.


«Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l’absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C’est une magicienne.»
Ali Smith, The Scotsman

Editions de l'Olivier, mai 2012
268 pages
Traduit de l'anglais par Céline Leroy
Parution originale Why Be Happy When You Could Be Normal ?, 2011

Née à Manchester en 1959, Jeanette Winterson n'a que vingt-six ans lorsqu'elle obtient le prix Whitbread 1985 pour Les oranges ne sont pas les seuls fruits, un premier roman poétique, insolent et très autobiographique. Elle est l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages dont Écrits sur le corps (Plon, 1993), Le Sexe des cerises (Plon, 1995), Art et Mensonges (Plon, 1998), Garder la flamme (Melville, 2006). Powerbook (l'Olivier, 2002) a été adapté au théâtre par Deborah Warner (théâtre national de Chaillot, en 2003).

mercredi 18 janvier 2017

Purity*** de Jonathan Franzen


Éditions de L'Olivier, mai 2016
744 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Olivier Deparis


Quatrième de couverture


Purity, alias Pip, est une jeune Américaine qui vit dans un squat à Oakland, en Californie. Elle ignore qui est son père. Comme beaucoup de filles de son âge, elle se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire de son existence. Et elle n’a pas un sou. Est-ce un hasard si quelqu’un la met en rapport avec Andreas Wolf, un hacker réfugié en Bolivie qui lui propose un job dans son O.N.G., le Sunlight Project ?

Tandis qu’ils se rapprochent l’un de l’autre et que leur relation devient de plus en plus troublante, Andreas avoue à Pip son secret. Mais dit-il toute la vérité ?
Dans un récit époustouflant de virtuosité, Jonathan Franzen plonge dans le passé d’Andreas Wolf – l’Allemagne de l’Est des années 80 – et jette ses personnages dans les courants violents de l’Histoire.

Purity est un livre dans lequel tout le monde ment, pour cacher ses erreurs, ses fautes, et – parfois – ses crimes. C’est un thriller qui n’épargne aucun pouvoir, encore moins ceux qui en abusent. Et une histoire d’amour où le sexe et les sentiments se combattent plus qu’ils ne s’accordent.On l’aura compris : jamais Jonathan Franzen n’aura été aussi audacieux, aussi imprévisible que dans ce roman à la fois profond et formidablement divertissant.


Mon avis ★★★☆☆


Quel soulagement d'être venue à bout de ce pavé ! Plus de 700 pages qui ne se lisent pas si aisément que cela...trop de disgressions qui ont enlevé pour moi parfois de la fluidité à cette histoire pourtant fascinante. Le divertissement promis en quatrième de couverture m'a bien souvent abandonné, me laissant en peine à parcourir quelques pages dévoilant moult détails sur  les différents personnages qui à mon sens auraient mérité d'être quelque peu écourtées,  une véritable auscultation de leur âme et de leur conscience.
Mais qu'à cela ne tienne, Jonathan Franzen ne m'a pas laissé sur le bas côté, et bien m'en a pris d'aller jusqu'au bout. Mensonges, fâcheux secrets, abus de pouvoir, hypocrisie, corruption, haine ... et paradoxalement ... leurs contraires, bâtissent un scénario surprenant, voire déroutant. L'auteur nous fait basculer dans un espace temps vertigineux, de l'Allemagne de l'Est des années 80, à la Bolivie ou la Californie de notre société contemporaine ultra méga hyper connectée, où la quête identitaire de Pip s'opère dans un monde en perte d'identité...
Un sentiment mitigé, oui, mais vous l'aurez compris, ne vous arrêtez au point négatif par lequel j'ai commencé, et laissez vous tenter par ce roman à la saveur piquante et impure !

«La stupidité se prenait pour de l'intelligence, alors que l'intelligence connaissait sa propre stupidité.
Comme il s'était avéré facile de transformer l'uranium présent dans la nature en sphères creuses de plutonium, de bourrer ces sphères de tritium et de les entourer d'explosifs et de deutérium, et de miniaturiser le tout de sorte que la capacité à incinérer un million de gens tienne dans la benne du pick-up de Cody Flayner. C'était si facile. Incomparablement plus facile que de gagner la guerre contre la drogue, éliminer la pauvreté, guérir le cancer ou résoudre le problème de la Palestine. La théorie de Tom selon laquelle l'homme n'avait toujours pas reçu de message d'intelligences extraterrestres était que toutes les civilisations, sans exception, se faisaient péter la gueule presque aussitôt après avoir pu envoyer un message dans l'espace, qu'elles ne duraient jamais plus de quelques décennies dans une galaxie dont l'âge se comptait en milliards d'années; qu'elles apparaissaient et disparaissaient si vite que, même si la galaxie regorgeait de planètes semblables à la Terre, les chances qu'une civilisation survive assez longtemps pour recevoir un message d'une autre étaient quasi nulles, car il était trop facile de diviser l'atome. [...] plus le monde durait sans terminer en champignon atomique, moins les gens semblaient avoir peur. De la Seconde Guerre mondiale, on se souvenait de l'extermination des Juifs, voire du bombardement de Dresde ou du siège de Leningrad, plus que de ce qui était arrivé deux matins d'août au Japon. Les changements climatiques faisaient couler plus d'encre en une journée que les arsenaux nucléaires en une année.»

lundi 12 septembre 2016

Le grand marin de Catherine Poulain ***




Editions de l'Olivier, février 2016
368 pages
Prix Nicolas Bouvier - 2016
Prix Ouest -France Etonnants Voyageurs - 2016

Quatrième de couverture


Une femme rêvait de partir.
De prendre le large.
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures…
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. Et puis, il y a les hommes. À terre, elle partage leur vie, en camarade.
Traîne dans les bars.
En attendant de rembarquer.
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin.

Catherine Poulain commence à voyager très jeune. Elle a été, au gré de ses voyages, employée dans une conserverie de poissons en Islande et sur les chantiers navals aux U.S.A., travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong-Kong, et a pêché pendant dix ans en Alaska. Elle vit aujourd’hui entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc, où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole.Le Grand Marin est son premier roman.

Mon avis ★★★☆☆


Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon.
Catherine Poulain, un petit bout de femme, le "moineau", aux mains hors normes, une "runaway", avide d'aventures fortes, extrêmes, de sensations, de libertés, est partie à l'aventure, au bout du monde, dans le Grand Nord, pêcher, tuer, éviscérer en compagnie des hommes, des durs, des rustres, des costauds, abîmés par la mer et l'alcool mais qui savent être tendres et amicaux. Elle est une femme libre, croquant la vie à pleines dents, capable d'affronter tous les dangers que la mer réserve, saisissant toutes les occasions pour ... vivre pleinement, simplement, à la recherche d'une autre vie; elle fuit l'enfermement et elle nous embarque dans son extraordinaire aventure, dépaysement assuré, avec beaucoup de pudeur et de sincérité. 
Vous êtes venus chercher quelque chose qui est impossible à trouver. Une sécurité ? Enfin non puisque c’est la mort que vous avez l’air de chercher, ou en tout cas vouloir rencontrer. Vous cherchez… Une certitude peut-être… Quelque chose qui serait assez fort pour combattre vos peurs, vos douleurs, votre passé – qui sauverait tout, vous en premier.
J'ai aimé ce voyage, cette aventure, l'histoire de cette femme qui n'a pas froid aux yeux; je suis admirative devant ses exploits, son état d'esprit, sa force, son courage, sa détermination, son histoire d'amour, pudique et inattendue, sa puissance, son intelligence.
Je ne suis pas une fille qui court après les hommes, c’est ça que je veux dire, les hommes, je m’en fous, mais il faut me laisser libre autrement je m’en vais… De toute façon, je m’en vais toujours. Je peux pas m’en empêcher. Ça me rend folle quand on m’oblige à rester dans un lit, une maison, ça me rend mauvaise. Je suis pas vivable. Etre une petite femelle c’est pas pour moi. Je veux qu’on me laisse courir.
J'ai moins aimé le style, saccadé, aux longueurs et redondances qui ont, par moment, trop haché, ma lecture et m'ont détachée petit à petit de l'Alaska. Je n'ai pas embarqué sur le Rebel comme je l'aurais pensé, je n'ai pas ressenti l'air marin, comme je l'attendais, je n'ai pas pêché, je n'ai pas frémi comme je l'espérais...

Néanmoins, ce livre est grand roman d'aventures, et l'histoire de Catherine Poulain est incroyable. Elle est un phénomène, une personne que j'aimerais rencontrer, son histoire m'émeut.
J'ai refermé ce livre avec l' impression de ne pas avoir été à la hauteur, de ne pas avoir su le savourer à sa juste valeur. J'aurais dû prendre plus de temps, peut-être. Je l'ai comparé aussi, mon erreur : j'ai préféré de loin les aventuriers nés sous la plume de Melville ou de London, ou encore de Conrad, de Stevenson.
Mais ce n'est que mon avis, faites-vous votre propre opinion, Catherine Poulain est une femme fascinante !


« Nous ne quitterons plus l'océan. Nous travaillerons ensemble dans le froid, le vent et le souffle éperdu des vagues, moi entre ces deux hommes, le grand gars maigre - et Jude, l'homme-lion, le grand marin que je regarderai exister et pêcher sans jamais me mettre sur son chemin surtout, sans jamais désirer plus que ces silences ensemble, quelquefois, face à l'océan qui avance.
Une fois de plus je plonge mon couteau dans les ventres blancs. La chair lisse et tendue résiste un instant, puis cède. La lame s'enfonce d'un coup - le sang jaillit dans un éclair et inonde la table. Il coule sur le pont en rigoles écarlates. Nous sommes les tueurs des mers, je pense, les mercenaires de l'océan et nous en portons la couleur. Visage et cheveux poisseux de sang, je tranche la chair pâle.
Chant d'éternité. Je tourne la tête vers la mer, elle est rousse des cuivres de la fin du jour. Peut-être va-t-on toujours aller ainsi, jusqu'à la fin de tous les temps, sur l'océan roussi et vers le ciel ouvert, une course folle et magnifique dans le nulle part, dans le tout, coeur brûlant, les pieds glacés, escortés d'une nuée de mouettes hurlantes, un grand marin sur le pont, visage apaisé presque doux. Quelque part encore... des villes, des murs, des foules aveugles. Mais plus pour nous. Pour nous, plus rien. Avancer dans le grand désert, entre les dunes toujours mouvantes et le ciel.
Une femme qui pêche va se fatiguer autant qu'un homme, mais il va falloir trouver une autre manière de faire ce que les hommes font avec la seule force de leurs biscoteaux, sans forcément réfléchir, tourner ça différemment, faire davantage marcher son cerveau. Quand l'homme sera brûlé de fatigue elle sera encore capable de tenir longtemps, et de penser surtout. Bien obligée. 
Le soleil l'a brûlé, comme un alcool plus puissant que celui qui nourrit ses nuits.
Jude Michael Lynch, Sisyphe peut-être, écrasé par le monde, brûlé par la fureur et la passion, l'alcool, le sel et l'exténuement. Ou bien cet autre encore, celui qui se fait dévirer le foie par un aigle, jusqu'à la fin des temps, pour avoir rendu le feu aux hommes. Je ne sais plus, mais au fond peu importe, il les est tous.
Nature is the best nurse. Ce qu'ils ont retrouvé ici, en pêchant, le désir de vivre, brutal, le vrai combat avec la nature vraie...rien ni personne n'aurait pu le leur rendre. Nulle part ailleurs sans doute.
»

Toute petite playlist, tirée de ce roman 



Tom Waits - Singapore (Live, Atlanta 2008)

Pour aller plus loin, avec Catherine Poulain