Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.
Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.
Tout commence par une baignade.
Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues.
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.
Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.
Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)
« Il y a les vivants, les morts, et les marins.
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas.
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »
« Ils glissent dans l'eau.
Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »
« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »
« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »
« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »
« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »
« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »
« Il y a les vivants, les morts, et les marins.
On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.
On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.
Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.
Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.
Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.
Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.
Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »
« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »
« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »
« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »
« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.
Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime.
Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.
Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.
Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.
Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.
Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »
« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?
- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »
Quatrième de couverture
« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »
À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?
Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »
Muriel Steinmetz, L'Humanité
« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro
Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres
« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi
« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur, octobre 2021
146 pages
