Quatre jours sans ma mère met en scène les dégâts du mensonge au sein de la cellule familiale, mais sans jamais forcer le trait.
Ramsès Kefi choisit une écriture sobre, parfois presque retenue, qui laisse au lecteur le soin de mesurer l’ampleur du malaise. Cette économie de mots peut frustrer autant qu’elle touche : elle suggère plus qu’elle n’analyse, et laisse certaines zones d’ombre volontairement irrésolues.
Le roman interroge ainsi la responsabilité des adultes et la transmission des silences, mais reste à distance de tout jugement moral, au risque parfois de lisser la violence émotionnelle de ce qui est en jeu.
« Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C'est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous. »
« J'enlève mes chaussettes et mon jean effrité à l'entrejambe à cause de mes cuisses épaisses, qui frottent comme des silex.
Je renifle mon coussin, qui garde encore un peu du parfum mandarine de ma mère. Elle est où ? Si elle ne revient pas, qu'est-ce qu'on deviendra ? Je remonte mon col roulé jusqu'au front. Et je pleure, accroupi au pied du lit. C'est la première épreuve de ma vie. Je découvre, à trente-six ans, comment l'inquiétude peut torturer un corps. La boule au ventre, qui étrangle et soumet l'estomac. La tête devenue si lourde qu'on aimerait la dévisser. Les muscles qui se glacent. Pleurer. Avant cette nuit, je n'avais jamais goûté à ça de l'intérieur. Aucun deuil, aucune maladie, pas d'accident. J'ai déjà compati pour des copains de la Caverne ensevelis sous les emmerdes, mais je n'ai jamais porté de fardeau qui me donne envie de vomir mon cœur. Jusqu'à cette nuit, le Malheur avait sauté une génération de Gammoudi et je n'y voyais que justice. Le destin les avait fait casquer au-delà des montants raisonnables. »
« L'amitié vaut largement l'amour du point de vue d'Amani. Elle ne l'envisage qu'en couple, avec les mêmes attentes d'exclusivité. À la Caverne, elle n'accorde qu'un bonjour et un sourire de bienséance aux voisins pour préserver son message: elle n'a rien d'autre à leur offrir. Hédi n'a jamais compris Amani et le paradoxe qu'elle traîne. Elle aime sincèrement la Caverne, mais snobe son peuple. Mon père, lui, marche en meute et ne pourrait passer une journée sans claquer cinquante bises et serrer le double de pognes. Il se rend à tous les mariages, toutes les fêtes de quartier et tous les enterrements. »
« Au printemps 2021, Amani a achevé sa carrière de femme de ménage. Pendant dix ans elle a pouponné des open spaces militaire, l'appréciait. Elle lui rappelait probablement la aux murs blanc dentifrice. Sa responsable, une ancienne soignée. caserne: ma mère était ponctuelle, silencieuse et Ses tenues de travail étaient sobres, assorties et repassées.
Très vite, sa cheffe l'a surnommée « Emporio Amani » parce que la Mama se dressait parfumée devant la pointeuse. À la longue, elle avait gagné des privilèges, sans vraiment les réclamer. Elle charbonnait avec sa musique dans les oreilles et débauchait cinq minutes en avance. Elles valaient un magot, ces cinq minutes. Le soir, le bus 789 passe une fois par heure dans cette zone d'activités sans nom, inconnue des GPS, qui entre en fusion les week-ends : deux salles de mariage, une chocolaterie pour diabétiques et un centre évangéliste coexistent avec ces bureaux immaculés où personne ne sait vraiment qui fait quoi. Ma mère a toujours refusé qu'on vienne la récupérer en voiture. Parce qu'elle haïssait l'impatience de ses deux hommes au volant et leurs coups de sang pour un feu vert trop bref. Parce qu'elle adorait le 789, qui roule à la vitesse d'une carriole entre les rues de communes riquiqui aux blazes médiévaux. Sur la carte des arrêts, le nom originel de notre quartier apparaît encore. »
« Le Mascara, planqué au fond de la Caverne, n'est plus rentable. Il fait partie d'un mode de vie ouvrier mort et enterré. Le rade n'est plus sacré et le trimard fatigué préfère boire à la maison. La chicha du centre-ville a terminé le boulot, en absorbant les générations nées après les années 90. Leurs cheveux longs et leurs brushings sont les bienvenus, a contrario du Mascara où on loue du matin au soir la France de Valéry Giscard d'Estaing et le génie de Cloclo. »
« Je ne cherche pas à savoir pourquoi ni comment j'ai oublié le 14 octobre. À mon échelle de fatigue, ma mémoire a arraché son indépendance. Elle me donne ce qu'elle veut. Mon unique certitude est que je suis un sous-fils, qui possède plus de photos de sa cité que de sa mère dans son téléphone. Comme d'autres à la Caverne, je suis un champion des odes à la Mama. On jure sur tout et n'importe quoi qu'on leur donnerait nos vies. Alors que pour Amani, je n'ai même pas été capable de sacrifier un milligramme de routine. Je connais par cœur le numéro de la pizzeria qui nous livre au Parking, mais je suis incapable de me souvenir de celui de ma mère. Depuis sa retraite, elle me tanne pour un café avec elle ailleurs que dans la cuisine. »
« Amani et Hédi n'ont jamais ouvert la porte d'une autre terre, d'un là-bas, puisqu'il n'y avait qu'ici. Un jour, mon père a dit que la Tunisie n'était pas montée sur le bateau avec eux. Pour ma mère, c'était moins poétique et plus chirurgical : nos racines avaient été sectionnées là-bas pour être recousues ici. Ni ancêtres, ni tombes à fleurir, ni maison, ni grands récits pousse-aux-larmiches : nous sommes les trois premières feuilles d'un arbre généalogique qui a repoussé au milieu de sept tours. Jusque-là, cette version me paraissait solide. Je n'ai jamais décelé chez eux un début de mélancolie ou de gène quand la Tunisie était racontée à la télé, à la radio ou même dans le quartier. Aucun tabou. Ils ne l'ont même jamais diabolisée, ce qui aurait pu produire l'effet contraire et exciter ma curiosité. »
« - Tes copains et toi, vous fumez et vous buvez sur un parking. Ici, certains le font sur des tombes. Tous les matins, je ramasse la... comment tu dis quand tu es triste ? La mélic ?
- La mélancolie ?
-Tous les matins, mon père et moi, on la ramasse dans les cimetières, la mélancolie. Des bouteilles de bière, des paquets de cigarettes, des yaourts, des épluchures. Pourquoi un garçon comme toi, bien éduqué, a besoin d'aller sur un parking ?
- Les quarante-cinq minutes sont passées. On y va, amigo ?
- J'aime bien ce mot. Mélancolie. »
« Je me grouille, de peur que la boîte à secrets se referme. J'ai mille questions à lui poser. Ma mère est magnifique quand elle plonge dans le passé. Je découvre chez elle des expressions du visage, des mimiques et des moues. Elle est libre, ça la rend encore plus belle. »
« Quand tu mens, tu as toujours peur d'être découvert, tu as peur que la vérité t'éclate dans la gueule. Tu vis avec. Sans le savoir, on t'a éduqué dans la trouille. Moi je me cachais au travail et au Mascara, avec les copains pour oublier la peur. Toi tu te cachais dans ton parking, avec les autres, où tu refusais de grandir, car tu es né avec la peur. On est comme les enfants qui ne vont pas aux toilettes parce qu'ils ont peur du noir. Parfois, je sortais la nuit et je venais t'observer de loin sur ton Parking de merde. Ça me faisait mal au cœur de te voir là-bas, dans cet endroit pourri. Parfois, je demande à Dieu d'accélérer la décision de la mairie pour le détruire. Salmane, tu es responsable de toi-même. De tes choix, de tes bêtises. Mais moi aussi je suis responsable. J'aurais dû te dire la vérité sur tes racines, sur notre passé, sur les Gammoudi. La vérité est plus solide que le mensonge. La preuve, en quatre jours, presque cinquante ans de baratin sont tombés. C'est ma faute. Ta mère, elle a tout compris avant moi. Elle est meilleure que moi. »
« Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C'est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous. »
Quatrième de couverture
Un soir, Amani, soixante-sept ans, femme de ménage à la retraite dans une cité HLM paisible en bordure de forêt, s'en va.
Pas de dispute, pas de cris, pas de valise non plus. Juste une casserole de pâtes piquantes laissée sur la cuisinière et un mot griffonné à la hâte: Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. Son mari Hédi, ancien maçon bougon, chancelle. Son fils Salmane s'effondre. À trente-six ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans un fast-food, fuit l'amour et gaspille ses nuits sur un parking avec son meilleur ami, Archie, et d'autres copains cabossés.
Père et fils tentent de comprendre ce qui a poussé le pilier de leur famille à disparaître. Alors que Hédi réagit vivement, réaménage l'appartement, enlève son alliance, Salmane met tout en œuvre pour retrouver sa mère. Son enquête commence avec de maigres indices une lettre, un chat tigré, une clé rouillée -, et remue un nombre incalculable de regrets. Il pressent que ce départ est lié à l'histoire de ses parents, orphelins émigrés de Tunisie. Il devine aussi que l'événement va tous les transformer, surtout lui, Salmane, qui voit enfin advenir son passage à l'âge adulte.
Dans ce premier roman plein de verve et de sensibilité, Ramsès Kefi compose une fresque intime et sociale, où le quartier ouvrier de la Caverne est à lui seul un personnage, avec ses habitants pudiques, son PMU d'antan, ses reproductions de bisons sur les murs... Ce texte est un chant d'amour aux mères qui portent le poids de leur famille, sans bruit et sans reconnaissance, aux hommes fragiles, impétueux mais débordant de tendresse, à ceux qui ont le courage d'aller chercher dans le passé les remèdes aux maux du présent.
« Mes parents n'ont jamais envisagé de quitter la Caverne, où ils avaient trouvé la paix. Si bien qu'à l'école, lorsque la maîtresse nous avait demandé un exercice sur nos racines, Amani m'avait collé devant la fenêtre de la cuisine.
- C'est ici, notre pays. Tu peux lui dire que tu es de la Caverne, à ta maîtresse. Et s'il y a un problème, je lui dirai moi-même. »
Après des études d'histoire et une parenthèse dans la restauration, RAMSĖS KEFI aborde le journalisme par hasard, en envoyant un texte - sur le café - à diverses rédactions.
Le Bondyblog le publie et Rue89, dans la foulée, lui propose un stage. Il y restera cinq ans, à un poste de reporter polyvalent.
En 2016, il rejoint le service Société de Libération, où il se spécialise dans les périphéries.
En 2022, il part pour la revue XXI avec qui il publie "À la base, c'était lui le gentil", un livre sur les rixes adolescentes. "Quatre jours sans ma mère" est son premier roman.
Éditions Philippe Rey, août 2025
205 pages

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