samedi 31 janvier 2026

Après ★★★☆☆ de Raphaël Meltz

Vivre plus fort.
Sentir les odeurs, les couleurs, les formes,
les ressentir autrement,
depuis la mort.

Ce livre est doux.
Étrangement plein de vie, de lumière, de frémissements.
Il caresse plus qu’il ne bouscule,
invite à croquer l’existence
en parlant de l’après.

Un texte sensible,
un murmure délicat
qui éclaire…
sans tout à fait troubler.
« On n'oubliera jamais le compte de nos tristesses. »

« Faire le deuil, pour lui, c'est juste se préparer à perdre leur présence - par vagues. »


« S'il meurt, l'arbre, ou si on déménage, il y aura toujours tant d'autres façons de continuer à compter le temps de notre tristesse. On n'oubliera jamais le compte de nos tristesses. »

« Elles passent devant le rayon des fleurs, explosion de millions de senteurs, de milliers de couleurs, Lucas voit un pot de marguerites, de simples marguerites, il regarde avec ahurissement les détails de ces marguerites, les minuscules poils le long des tiges qui s'enchevêtrent et font tant de formes, les pistils hérissés de millions de points précis et majestueux, le sépale et ses nervures infinies et toute la richesse au bout de l'étamine - ce n'est plus seulement une marguerite, c'est un monde entier. C'est un voyage. Et Lucas voyage très loin. »

« Roxane, Sofia et Lorenzo se taisent. Debout devant l'olivier - l'arbre du souvenir de leur père, leur mari.
Ils sont serrés les uns contre les autres, boule d'amour malheureuse - à ce moment-là un gros nuage se place devant le soleil, et Roxane dit, mécaniquement, sans même réfléchir, comme s'il fallait dire à voix haute cette phrase pourtant pas très utile, cette phrase qui n'apporte pas grand-chose, qui n'aide pas, surtout : nous voilà dans l'ombre.
Surprise de Lucas : il ne voit que de la lumière, bien sûr que le nuage masque les rayons du soleil mais tout est si lumineux, et les trois personnes qui sont là rayonnent pour lui, la douce intelligence de Roxane, la puissante profondeur de Sofia, la révoltée grandeur de Lorenzo, tout est si lumineux, tout l'illumine entièrement - Lucas se dit vous êtes dans l'ombre et je vous vois dans cette lumière.
C'est tellement différent, ce qu'ils ressentent.
Ce sera toujours tellement différent maintenant.
Eux seront toujours tristes, et lui jamais. C'est comme ça; il ne peut pas se plaindre. Ne peut pas crier, hurler, pleurer, sombrer. Il peut simplement savoir que cela leur arrive. Il n'a même pas besoin de l'accepter: il l'accepte. »

« [...] les vivants qui peuvent aider d'autres vivants trop tristes ne doivent jamais baisser les bras. »

« [...] peut-on voir dans les gestes d'une femme quadragénaire se brossant les dents et qui vient de perdre son mari les marques de cette perte, de sa tristesse ? Impossible à dire : Lucas sait que sa femme est atteinte, assommée, pulvérisée, alors bien sûr qu'il voit dans la façon dont elle fait bouger latéralement et de haut en bas sa brosse à dents toute sa peine, mouvements hasardeux, fragiles, hachés, abattus, et quand elle recrache dans le lavabo, toute sa colère, sa haine contre le destin - elle se dirige vers leur chambre, elle enfile une chemise pour la nuit, lorsqu'ils dormaient ensemble ils étaient toujours nus l'un contre l'autre, mais depuis que Lucas n'est plus là elle a pris l'habitude de mettre quelque chose, pas quelque chose pris au hasard, tous les soirs c'est une chemise de Lucas, et Lucas observe cette chemise qui était une de ses chemises fétiches, blanche avec d'épaisses rayures oranges, il aimait ce style un peu seventies, un peu barman de la Costa Brava, tout le contraire de ce qu'il est lui, et de cette chemise qu'il croyait connaître si bien il découvre la densité de la matière des rayures, les trames de fil qui se superposent des dizaines de fois de manière microscopique pour donner une couleur unie et un léger relief, et le blanc aussi, la texture de chaque fibre de coton, sa matière, riche, complexe, Roxane se couche, avale un somnifère, jamais de sa vie Lucas ne l'a vue prendre de somnifère, mais c'est ce que lui a prescrit le médecin en même temps que son arrêt de travail, cet arrêt de travail qu'elle a demandé pour que la Sécu indemnise ses journées sans élèves, tous les cours annulés, pas le courage de reprendre tout de suite, plus tard bien sûr mais là c'est trop tôt, c'est ce qu'elle avait expliqué à sa sœur, et sa sœur bien sûr avait acquiescé, ce qui compte c'est que tu fasses les choses à ton rythme, que tu acceptes d'être convalescente, après une maladie on ne reprend pas la vie tout de suite comme avant, Roxane ferme les yeux, éteint la lumière, et Lucas alors commence à la humer tout entière, à profiter de l'ensemble des odeurs de son corps, ces odeurs qu'il connaît si bien mais qu'il perd si vite, la mémoire des odeurs est la plus fragile, la plus mobile, la plus modifiable, Lucas débute avec les cheveux qui sentent le shampoing, leur shampoing naturel, à l'aloe vera, et Lucas qui n'avait jamais fait attention à l'odeur de ce shampoing, assez banal, le moins cher dans leur magasin bio, soudain sent avec précision l'odeur de l'aloe vera, cette gluance verte et douce qui se mêle harmonieusement aux cheveux de Roxane, douceur ferme et un peu agreste, il descend vers le cou, remonte au visage, il y a cette crème qu'elle met le soir, à la rose, mais une odeur de rose qui s'affine lorsqu'elle est déposée sur la peau de Roxane, les deux dialoguent ensemble, se répondent, comme un ping-pong de microsenteurs précises et douces, et puis Lucas n'y tient plus, il veut sentir frontalement l'odeur du sexe de sa femme, retrouver cette odeur un peu lourde d'une telle puissance, charnelle et presque dure, odeur frontière, celle que tu franchis vers le plaisir, le sien et le tien à déposer ta langue au point précis de la source de son désir, Lucas se souvient de tant de fois, de tant de bon, il est dans le coin d'entrée de leur chambre, à côté de la porte, à trois mètres au moins de Roxane, Roxane qui s'endort, et Lucas qui profite, profite autant qu'il le peut de ces odeurs, son sexe, sa peau, ses cheveux, les trois mêlées, les trois ensemble - et s'ajoutent soudain les larmes invisibles qui filtrent tout doucement sous les paupières qu'elle ne rouvrira pas avant demain.
Dernière fois. »

« On s'habitue. Pas à l'absence, eux trois ne s'y habituent pas, ne s'y habitueront jamais vraiment ; mais, lui, à percevoir le monde avec plus de couleurs, plus de détails, plus d'intensité, à l'entendre avec plus de complexité, plus de profondeur - maintenant Lucas ne remarque plus vraiment que c'est ainsi : c'est ainsi, et il a du mal à se souvenir du monde d'avant, le monde moins riche, moins démultiplié. Le monde normal.
Le monde vivant. Leur monde à eux. »

« Alors il écoute. Il écoute Roxane au piano qui joue la onzième variation Goldberg, variation minuscule, c'est une des plus courtes, des plus obsessionnelles aussi, ça tape, ça frappe, ça se répète, ça ne semble ni monter ni descendre, comme une sorte de plat qui vibre à fond pourtant, ça avance mais comme des ondes quasiment identiques, comme des segments qui sont toujours les mêmes et toujours un peu différents, sans qu'ils aient ni début ni fin, ils se succèdent en se superposant, Roxane joue la variation en boucle, les deux pages posées devant elle, quand elle arrive à la fin elle reprend tout de suite au début, ce qui rajoute au côté répétitif, cercle infini de quelques notes répétées compulsivement, Roxane accélère un peu à chaque fois, arrive un moment où ce ne sont presque plus des notes distinctes mais une sorte de grondement, de vague qui avance et qui happe tout, dans laquelle Lucas n'arrive plus à entendre ce qui est main droite ou main gauche, même en regardant, c'est un enchevêtrement de structures multiples, c'est tant de mondes en à peine plus d'une minute, répétée plus de cinquante fois, ça structure les pensées de Lucas et il se dit que ça doit faire pareil à Roxane, l'aider à organiser le chaos du monde qui est le sien maintenant – si Bach a réussi à faire si clair, si net, si elle arrive à le jouer si précis, si vite, alors, quand même, c'est que quelque chose tient. Quelque chose. »

« [...] surtout Lucas aimerait dire à son fils qu'il l'aime, que cette engueulade c'était rien, c'était leur relation père-fils toujours un peu rugueuse mais très tendre en fait, qu'il comprenait bien que son fils voulait, veut, voudrait ne pas être vu comme un fils mais comme un individu autonome, c'est le propre de ce moment de la vie, vouloir couper le cordon tout en ayant tant besoin du cordon, être toujours un peu trop collé et un peu trop opposé, bref, c'était normal cette engueulade, voilà ce que voudrait dire Lucas à son fils, et ta rédac elle était pas si mal, il y avait plein de trucs d'imagination chouettes, et puis je t'aime mon fils, c'est sûr que ce serait bien si on pouvait revenir en arrière, avoir un moment ensemble, juste tous les deux, pour se parler une dernière fois, qu'on puisse échanger des mots en sachant que ce sont les derniers. »

« [...] parfois il mettait cette chanson en boucle, deux clics sur son logiciel pour qu'elle se répète à l'infini, et Roxane se moquait doucement, mais fermement, de cette variétoche un peu facile, un peu cruche, c'est sûr que quand tu fréquentes tous les matins Jean-Sébastien Bach et Franz Schubert tu as du mal à prendre au sérieux Véronique Sanson, mais pour Lucas c'était possible, c'étaient les deux faces d'une même médaille, celle de la croyance dans le fait que la musique peut te faire pleurer, ou te donner confiance dans la vie, dans la beauté, ça marche pour La Jeune Fille et la Mort comme pour « Une nuit sur son épaule » ; là la chanson que met Roxane s'appelle « Toute une vie sans te voir », et elle commence comme ça,

il est parti comme il était venu 
sans un mot 
avec un sourire au coin de ses lèvres
et moi
je rêve encore de lui
toutes les nuits
juste ses pas sur le tapis carré 
dans la nuit 
c'est ce qu'il m'envoie 
dans l'obscurité 
sa voix 
que j'entends dans mon rêve 
triste et belle 
change mon destin 
touche à moi de loin 
je t'appelle pour rien 
mais ce que je crains c'est de passer 
toute une vie sans te voir

c'est une chanson construite sur un départ au sens de la rupture, une absence à cause d'un choix d'être ailleurs, de ne plus être là, avec l'autre - magnifique chanson de tristesse, de séparation, la crainte de passer toute une vie sans le voir, sauf que bien sûr maintenant le sens est tellement différent pour Roxane, ce n'est pas qu'elle le craint, c'est qu'elle le vit, elle va vivre toute sa vie sans le voir, et là ce n'est plus la possibilité qu'une chanson puisse te donner confiance dans la vie, c'est la certitude qu'elle met des mots articulés sur ce que Roxane ressent au plus profond de son être, qu'elle lui permet de coller une notion claire sur son état, de construire un propos cohérent pour l'ensemble des tristesses qui sont si coagulées qu'elles sont indicibles, inextinguibles; c'est du moins ce que pense Lucas, c'est ce qu'il pense qu'il comprend des larmes qui donnent une sorte d'espace cadré à la peine de Roxane. La voiture est garée, la chanson est finie ; profondeur du bruit de la clé qui coupe le contact, de la portière qui s'ouvre et se referme avec précision, des pas de Roxane sur le sol comme des marques d'un chemin qui hésite mais ne veut pas se perdre, pour avancer vers la vie, c'est l'heure du rendez-vous avec la psy - Lucas n'y va pas, même de là où il est il considère qu'il doit respecter ce temps qui n'est que pour elle, que pour son intimité, pour son espace de reconstruction: la reconstruction de toute une vie à passer sans le voir. »

« Dire au revoir à leurs voix. Et à tout ce qui va avec. Le chant de Roxane. Le rire de Sofia. Les han de Lorenzo. Tout ce qui m'a tellement nourri. Tout ce qui faisait le son de notre vie ensemble.

À présent 
le
silence. »

« Et Lucas voit le visage fermé de Roxane qui conduit seule, elle est seule dans tous les sens du terme, seule à rentrer et seule dans sa vie, et seule aussi ce soir, seule parce qu'ils ne voulaient pas parler de Lucas, ils refusaient l'obstacle, ils refusaient d'y aller, de peur peut-être de sombrer avec elle dans la tristesse, dans sa peine, ou alors par désir un peu idiot de parler d'autre chose, ou encore par volonté pénible de vouloir la protéger malgré elle de l'évocation de Lucas, mais ce n'est pas ce qu'on attend des amis pourtant, de construire le déni, de fabriquer le comme si de rien n'était, ce qu'on attend c'est de partager, de pouvoir déposer un peu de sa peine dans un pot commun pour qu'elle puisse non pas s'ôter, mais simplement parce que tout le reste est intolérable, pas que la vie des autres continue, mais de ne pas parler de ce qui se passe, de ce qu'il y a à dire, de ce qu'elle voudrait dire, parler de Lucas - [...] »

« [...] les voilà qui rient tous les trois, ensemble, ça fait plaisir, c'est presque un peu magique, et pourtant non, ce n'est pas que joyeux, il y a autre chose, autre chose que perçoit Lucas dans leurs yeux à tous les trois, quelque chose qu'il ne peut pas ne pas percevoir, parce qu'il se souvient qu'avant il n'y avait pas ça dans leur regard quand ils riaient, cette toute petite chose, tout au fond mais ça se voit quand même si on veut voir, cette froideur, cette distance au moment, à l'éclat de rire, à la fête, à la joie, ce petit recul qui fait que là aussi le monde est coupé en deux, entre ceux qui ont vécu ça et ceux qui n'ont pas vécu ça, et maintenant pour Roxane, pour Sofia, pour Lorenzo, il y aura toujours cette façon d'être, pas entièrement relâchée, abandonnée, une forme de qui-vive, mais un qui-vive pas pour l'avenir, pas une inquiétude, un qui-vive au sens du souvenir de la dualité entre une âme qui vit et l'autre qui n'est plus là. »

« Et Lucas voit cela dans leurs gestes, leurs attitudes, leurs silences, leurs rires, leurs larmes : ça ne passe pas, ça s'espace. Et ça s'espacera, de plus en plus. Plus qu'une consolation : eux aussi vont vivre cela. »

« Une année entière de deuil qui a marqué chaque étape, chaque nouvelle étape.
Désormais, pour eux, le compte ne sera plus découverte, mais ajouts. Ajouts infinis.

Pour lui, c'est autre chose.
Lui, c'est comme tout éteindre. »

« Les vies qui se partagent, qui se transmettent, qui se poursuivent ; les vies parfois simples, les vies sans suspens, sans surprises, sans twist qui inverse ce qui était en place; les vies parfois complexes, tortueuses, empesées, rugueuses ; les vies souvent entre les deux, accélérations et ralentissements, troubles et sérénité, joies et peines qui se répondent, se superposent, ne cessent leur dialogue - une vie, c'est presque rien ; c'est tant de choses. C'est un chemin. »

« Et puis.
Et puis, un jour, tous ceux qu'il avait connus vivants ne le sont plus. 
Roxane plus là.
Lorenzo plus là.
Sofia plus là.
Les amis, la famille, plus là.
Et ceux qui ont pris leur suite, pareil.
Leurs enfants, plus là.
Leurs petits-enfants, plus là.
Ainsi de suite.
Et alors. Arrive un moment où il n'est plus besoin de savoir ce qui se passe encore pour les vivants qui restent - pour Lucas, les liens qui l'unissent à eux sont trop ténus. Et leur mémoire de lui: éparse, floue, incomplète. Bientôt entièrement perdue.

Alors Lucas peut renoncer à savoir.
Accepter que dorénavant plus rien ne compte.
Et là il n'y a plus rien à dire.
Cette fois, oui, cette fois, pour Lucas, c'est fini. »

Quatrième de couverture

Une vie, c'est presque rien; c'est tant de choses. C'est un chemin.

Raphaël Meltz est écrivain. Il est l'auteur d'une quinzaine de livres, parmi lesquels le roman 24 fois la vérité, la bande dessinée Des vivants (scénario avec Louise Moaty, dessins de Simon Roussin), l'essai La roue, une histoire politique, le récit biographique À travers les nuits: Franz Kafka 1912. Il est également l'auteur, sous le nom d'Hadrien Klent, du diptyque Paresse pour tous et La vie est à nous.

« Nous imaginons toujours l'autre monde de façon assez floue mais Swedenborg nous dit qu'au contraire les sensations y sont beaucoup plus intenses. [...] Il y a davantage de couleurs, davantage de formes. Tout est plus concret, plus tangible qu'ici-bas. À tel point, nous dit-il, que ce monde-ci [...] est comme une ombre. C'est comme si nous vivions dans l'ombre. »

Jorge Luis Borges, « Emmanuel Swedenborg » (conférence à l'université de Belgrano, juin 1978) 

Éditions Le Tripode,  janvier 2025
133 pages 

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