samedi 31 janvier 2026

Voyage voyage ★★★☆☆ de Victor Pourchet

Deux amoureux frappés par un drame prennent la route pour ne pas s’effondrer. Voyager devient un geste de survie : bouger pour rester vivant, traverser des villes et des chambres d’hôtels comme autant d’espaces de transition.

L’écriture, sobre et retenue, accompagne le deuil avec pudeur. Si cette discrétion évite le pathos, elle laisse parfois le lecteur à distance, les lieux restant volontairement esquissés.

Un roman fragile et honnête, où l’amour tient lieu de boussole et le mouvement, de respiration. 💫

« Toute expédition, qu'il s'agisse même de Marco Polo, de Christophe Colomb ou de Shakleton, suppose qu'on n'ait pas tout à fait perdu l'enfant qu'on porte en soi. »
CAROL DUNLOP & JULIO CORTÁZAR, Les Autonautes de la cosmoroute 

« Ils étaient restés enlacés au milieu du trottoir, jusqu'à ce qu'un quarantenaire en trottinette se mette à râler parce qu'ils prenaient toute la place - mais les gens qui s'aiment prennent toujours toute la place sur les trottoirs de l'existence. »

« Je pèse des milliers de tonnes, se dit-elle. Et pourtant, on dirait qu'aux yeux du monde, ce qui nous arrive n'a aucune importance. Quelque chose a eu lieu qui n'a pas eu lieu. Une vie potentielle a disparu, mais ce n'est rien, ça va aller, je vais finir par me remettre au travail, je sais qu'il y a plus grave. Il y a toujours plus grave. Je pourrais être vendeuse de cigarettes à l'unité dans une ruelle de Manille. Une vendeuse aveugle, dans une ruelle inondée. Ou bien équarrisseuse intérimaire. Hydrocéphale. Et cul-de-jatte. Enfin, je ne sais pas si c'est possible techniquement d'être équarrisseur quand on est cul-de-jatte, et... »

« Pour qu'une rencontre amoureuse advienne, il faut un accident. Il en existe toute une variété, allant du plus minime (deux regards se croisent dans le métro) au plus sensationnel (pour sauver le monde d'une attaque extra-terrestre, une biologiste surdouée doit collaborer avec un ancien agent du Los Angeles Police Department, un faux bourru au cœur tendre). Disons que la première entrevue entre Marie et Orso, cinq ans plus tôt, se situait quelque part entre les deux.
Lorsqu'on leur demandait comment ils s'étaient rencontrés, Orso et Marie étaient presque gênés de raconter. Je vous préviens, on dirait le scénario d'une série France 2, disait Orso. Ou d'un roman Harlequin», ajoutait Marie, pour ne pas dire que le scénario en question aurait aussi pu être celui d'une vidéo moins recommandable. »

« Woputain, mais qu'est-ce qu'on est venus faire ici ? se demanda Marie, en tentant d'avancer sans glisser sur le sol irrégulier de la mine, tandis que des gouttes continuaient à chuter sur son visage. S'il l'avait entendue, peut-être qu'Orso lui aurait parlé du plaisir de l'inconnu, de la joie de découvrir d'autres vies et de s'enfoncer dans des réalités qui leur permettraient d'échapper à la leur. »

« Orso était frappé par l'écho: les voix s'entrechoquaient en résonnant, comme dans une grotte ou une église. En écoutant les murmures des conversations autour de lui, il comprit que les visiteurs étaient tous des enfants ou petits-enfants de mineurs. En s'enfonçant dans la mine, ils devaient chercher à capter les échos d'un père ou d'un grand-père depuis longtemps disparu. Leur guide devenait ainsi, se dit Orso, le messager gominé du royaume des morts. Par la magie de son récit, il redonnait vie à des figures aimées. Le temps d'une visite, ils pouvaient donc sentir à leur tour l'odeur de la citronnelle versée jadis dans les lampes à huile pour masquer l'odeur de fer, ils pouvaient deviner la fatigue et la poussière passées, entendre l'infernal martèlement des machines ou le hennissement des chevaux devenus aveugles à force de tracter des wagons remplis de blocs de pierre jaune dans la nuit éternelle. »

« Aurait-il la chance de tenir à son tour dans ses bras un petit être humain relié à lui sans être lui ? se demandait-il alors. D'assister à sa découverte du langage, aux premiers vertiges des trampolines, de la tarte au citron et du chemin vers le Grand Saut dans la rivière du Vecchio ? Pourrait-il lui chanter des chants de marin pour l'endormir et pour passer le temps ? Faire naviguer avec lui, sur la plage de l'Arinella, le bateau en plastique rouge et bleu que son parrain lui avait offert pour ses huit ans ? Il rêvait qu'un enfant lui fasse reprendre son enfance où elle en était. Ou de découvrir, avec Marie, des façons d'être enfant qu'il n'avait pas connues, qu'il avait oubliées, qu'il n'imaginait pas. Il pourrait ainsi relire L'Île au trésor, revoir Robin des Bois et Les Goonies, ressortir de la cave la maison Belle Époque Playmobil. Augmenter sa collection d'insectes, de cailloux et de petits trucs inutiles et merveilleux qu'on garde dans le tiroir secret de son bureau parce qu'ils sont inutiles et merveilleux. Qu'auraient-ils rapporté ensemble de la mine ? Sans même y penser, Orso se mit à sonder le sol pour trouver un trésor ancien, du genre un très vieux clou. Mais un rugissement interrompit sa quête. »

« Il s'était souvenu que, le dimanche matin, il se levait parfois un peu plus tôt qu'elle. Il lui apportait un café au lit, l'embrassait sur les lèvres pour la réveiller. Ils faisaient l'amour. Puis ils allaient marcher dans Paris, comme des touristes amoureux, et poursuivaient leur promenade jusqu'au cimetière Montmartre. Ils se tenaient la main en passant devant les tombes de Stendhal, Dalida et de plein d'inconnus. Ils prenaient des allées au hasard, parlaient de la semaine qui arrivait, revenaient sur une histoire du bureau, imaginaient la vie de ceux dont les noms s'inscrivaient sur la pierre autour d'eux, ou ne disaient pas grand-chose. Quand leurs jambes tiraient un peu, ils remontaient chez eux, et c'était bien de rentrer, fatigués de bonne fatigue, de danser en chaussettes sur le parquet ou de s'affaler sur le canapé en mangeant des choses piochées au hasard dans le frigo. C'est un dimanche ultra-dominical, disait Orso. Et peut-être que ce jour-là, dont il semblait pourtant y avoir si peu à dire, était le plus beau de leur vie. »

« « La cahute Gang of pizza » était décorée d'un papier peint adhésif imitation briques et promettait en lettres accrocheuses une «gastronomie 100% napolitaine en moins de trois minutes. Orso et Marie ne demandaient qu'à y croire. Ils commandèrent une quatre-fromages et une regina en pensant avec reconnaissance au pizzaiolo qui avait fait tout ce chemin pour leur éviter de mourir d'inanition. De ce fait, ils rompaient avec leur point de vue antérieur, citadin et complaisant, selon lequel ce genre de distributeurs automatiques - de pizzas, de pain, d'huîtres ou de tartiflette - représente le stade ultime du capitalisme déshumanisé. C'était quand même sacrément pratique. »

« Quand on aperçoit enfin une étoile filante après avoir attendu longtemps le dos collé dans l'herbe froide, quand 11 h 11s'affiche sur l'écran de notre téléphone, quand on jette une pièce au fond d'un puits, quand on a frotté comme il le fallait la lampe enchantée et qu'un génie en surgit, quand on réussit à deviner sur quelle joue est tombé notre cil, quand on dit tous les deux les mêmes mots en même temps, quand on a un pigeon d'intercession entre les mains, il convient de formuler un vœu. C'est alors qu'on hésite. Il ne faut pas se tromper, car il arrive que ces vœux se réalisent. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter pour de vrai et pour toute la vie ? Que les gens qu'on aime nous aiment et continuent à nous aimer. Qu'aucun d'eux ne souffre ni ne meure. Qu'il fasse beau à l'automne pour la fête sur les quais. Qu'on ait la chance de voir un jour ces paysages du bout du monde qui sont pourtant au bout du monde. Que l'opération encore à venir se passe bien et que les médecins soient gentils. Que ça aille très vite mieux ensuite et pour toujours. Que les mirabelles du jardin soient nombreuses et extrêmement sucrées. Que nos désirs très impossibles le soient un peu moins. Que les malheurs se dissolvent dans des phrases insensées et qu'on continue à rire au mauvais moment. Que les murs de la maison tiennent malgré le vent. Que l'argent coule à flots et que la banque nous rembourse les agios. Qu'on sache transformer nos peines en histoires et que d'autres histoires remplacent les précédentes. Qu'on n'ait pas à passer une troisième fois le permis de conduire ni les rattrapages de septembre. Que l'espoir revienne. Qu'on réussisse à traverser la glace et le feu. Qu'un travail passionnant se présente. Qu'on gagne au Loto même si on n'y joue jamais. Qu'on devienne d'un coup mince et mystérieuse, énigmatique, musclé et envoûtant. Que rien ne soit en vain. Qu'on apprenne à faire quelque chose de toutes les choses glanées en chemin - tournevis Lidl, magnet de mineur, mètre pliable, épée ancrée dans la roche depuis des générations et émotions dont on ne connaît pas encore le nom. »

Quatrième de couverture

« Orso voulait mettre en place ce qu'il appelait la théorie de la grande diversion. Il avait trouvé cette formule dans un livre et elle lui plaisait. Il fallait se changer les idées. Penser à autre chose. Chercher l'aventure dans des endroits inédits; aller là où ils n'étaient jamais allés: voir ce qu'ils n'avaient jamais vu avancer un peu plus loin, au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau. »

Orso et Marie s'aiment, mais leur quotidien insouciant se heurte à un chagrin brutal. Pour faire diversion, ils se lancent dans un road-trip improvisé. Grandiose et dérisoire, celui-ci les mènera du musée du Poids au musée de l'Amiante, du musée de la Gendarmerie à celui du Pigeon, en passant par Lourdes, la Moselle et Saint-Tropez. Autant d'étapes et de détours pour partir à la recherche d'autres vies que la leur et tenter, dans cette échappée, de préserver en eux un esprit d'enfance que l'âge adulte laisse trop souvent derrière lui.
Roman d'amour autant que d'aventures, merveille de drôlerie et de tendresse, Voyage voyage invite à choisir les chemins de traverse pour trouver de la joie là où on ne l'attend pas.

Victor Pouchet est l'auteur de deux romans, Pourquoi les oiseaux meurent ef Autoportrait en chevreuil, et de deux romans-poèmes, La grande aventure et Loption légère. 

Éditions L'arbalète Gallimard, mai 2025
192 pages 

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