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vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

dimanche 15 février 2026

Les griffes de la forêt ★★★★☆ de Gabriela Cabezón Cámara

J’ai failli abandonner ce livre.
Vraiment.
Je tournais autour, je butais sur la voix, sur les zones floues, sur ce personnage insaisissable. Je cherchais une ligne claire, le texte me donnait une dérive. Je voulais une trajectoire, il me proposait une mue.
Et puis j’ai changé de posture, j’ai cessé de vouloir suivre, de vouloir tout comprendre. À partir de là, la rencontre s’est faite.

Les griffes de la forêt de Gabriela Cabezón Cámara n’est pas un roman qui guide, c’est un roman qui expose. Il nous laisse dans l’instabilité d’une voix, dans la fragmentation d’un récit, dans la matière vivante d’une langue. Ce choix formel, qui m’a d’abord tenue à distance, s’est révélé profondément cohérent avec son sujet, une identité en fuite, une histoire hors norme, un corps hors assignation.

Le livre imagine la fin possible, la fin rêvée, d’une nonne-soldat, Catalina de Erauso, ayant réellement existé. Mais loin de refermer une légende, il la rouvre. Il lui rend du trouble, du souffle, de la chair. Il ne fige pas : il libère. À travers cette réinvention, le roman interroge frontalement le genre, le pouvoir, la conquête, la domination des corps et des territoires. Il ne plaide pas, il incarne.

Et surtout : la nature.

Rarement j’ai lu une forêt aussi présente. Pas un décor, pas une toile de fond, une force. Une entité agissante. Un lieu de bascule. La végétation, la boue, l’eau, les bêtes, la chaleur, les odeurs, tout participe à la transformation. La forêt n’est pas l’exotisme du récit, elle est sa politique. Elle défait l’ordre imposé, elle offre un contre-monde, elle permet d’autres alliances, d’autres appartenances.
La langue porte cela avec une intensité presque organique, sensorielle, heurtée, poétique, traversée d’échos multiples. Elle mélange, déborde, résiste aux cadres, comme les êtres qu’elle raconte. Certaines pages sont d’une beauté sauvage, presque tactile.

C’est une littérature engagée mais jamais démonstrative. La cause naît de la forme même, du point de vue adopté, des voix choisies. La fiction devient un acte de réparation symbolique, redonner récit à celles et ceux que l’Histoire a simplifiés, instrumentalisés ou effacés.
Il est déstabilisant ce livre car il ne cherche pas l’adhésion immédiate. Il demande une vraie disponibilité, et aussi une acceptation de l’incertain.
J’ai cru m’y perdre, j’y ai trouvé de l’ampleur.
Comme quoi certaines lectures ne s’aiment pas d’emblée. Elles se gagnent. Et elles restent.

« [...] je contemple les arbres et les lianes, des branches flexibles et de longues racines de l'air, elles deviennent un filet à la manière des pêcheurs ou non, non, plutôt à celle des araignées, d'une foule d'araignées qui se seraient mises à tisser les unes au-dessus, en dessous et dans les autres, oh, vertes et immenses et frémissantes, aussi frémissantes que tout ce qui vit, ma chère, comme toi et moi et les plantes, et aussi ses lézards et la forêt entière qui, il me faut te le raconter jusqu'à ce que tu le comprennes, est un animal composé de beaucoup d'animaux. Pour la traverser, impossible de marcher à la manière des personnes ; il n'y a ni chemins ni lignes droites, la forêt fait de toi son argile, elle te modèle avec des formes d'elle-même et voilà que tu voles insecte, que tu sautes singe, que tu rampes serpent. Tu vois, il n'y a rien de si étrange à ce que moi, qui fus ta petite adorée, je sois aujourd'hui, si tu veux, ton fils aîné américain: ta petite n'est plus la prieure dont tu avais rêvé ni le noble fruit de la noble semence de notre lignée, ta petite est un muletier respecté, un homme pacifique. Et, dans la forêt, un petit animal à deux, trois ou quatre pattes avec les autres animaux, ceux qui sont miens comme moi je suis leur, un petit animal finalement qui monte et descend et grimpe et contourne et saute et s'accroche aux lianes et s'enivre du parfum vénéneux des plantes grimpantes et voraces et des fleurs minuscules aux pétales si fragiles qu'ils résistent à peine à la plus légère brise, qui ploient sous le poids des gouttes car tout est toujours en train de goutter ici, et des papillons qui sont cela te plairait tellement de les voir de la taille du poing d'un homme de grande taille, ils sont plus grands que mes mains, ces papillons, plus grands que mes mains de soldat, ma tante, savais-tu qu'on m'a fait lieutenant et qu'on m'a donné des médailles ? Mais ça, ce n'était pas dans la forêt. »

« La forêt, c'est un volcan, ma tante, un volcan en une éternelle éruption lente, très lente, une éruption qui ne tue pas, qui fait naître le vert et qui palpite le vert en bouillonnant d'eau ici sur le sol de mon bois qui n'est pas du tout le mien, c'est moi plutôt qui suis sien, et qui est encore moins un bois, qui ne l'est pas du tout, ma tante: elle est forêt, forêt féroce, cette mienne forêt semblable aux sables que tu me racontais, oui, mais si tu la voyais, si tu sentais son odeur, tu la ferais tienne et tu deviendrais d'elle comme moi je le suis devenu et, ah, si tu touchais ses tiges et ses pétales et ses feuilles géantes et ses bestioles poilues et ses couleurs, parce que ici les couleurs se touchent, comme il est pâle ton arc-en-ciel de Saint-Sébastien, fantomatique dans la brume froide, mais pas ici, ici les couleurs sont dotées de chair car tout est doté de chair dans cette forêt où je demeure en compagnie de mes animaux et de mes serfs qui sont miens comme je fus tienne et tien et de notre bois dans notre Donostia quand j'étais jouvencelle, ma très chère tante. »

« L'énergie de la fuite a grandi en moi comme grandissent les petites racines dans les noix qu'à la veillée de Noël, il y a quarante ans, tu avais amoureusement conservées pour le lendemain, jour de la Nativité, essayant de calmer mes pleurs de petite fille et, bien entendu, tu y étais parvenue : j'eusse aimé être chez moi, tu le savais, mon âge était fort tendre et déjà j'avais été séparé de ma mère, de mon petit cheval bai, de mes frères et de leurs jeux militaires, de l'éclat du foyer dans ma cuisine. Rien de tout cela n'était mien mais à quatre ans je ne pouvais le savoir. Tu m'as assise sur tes genoux, tu as séché mes larmes, tu m'as montré une noix et tu as promis un arbre à mes yeux hagards. Promesse tenue. »

« ...Le jour suivant, au banquet de Noël, tu avais trois noix dans la main. L'une d'elles, toutes peut-être, serait un arbre, m'as-tu dit. Que l'arbre était tout entier contenu dans la noix, qu'il suffisait de lui donner humidité et paix, que je verrais bien. Tu as fendu une des extrémités de la coque avec un petit marteau. Tu as versé quelques gouttes d'eau dans le trou. Tu as pris un morceau de tissu, l'as mouillé dans le bol et en as enveloppé la noix. Tu m'as aidée à faire la même chose avec les deux autres. Nous les avons déposées dans un coin de la cave. Nous sommes allées chercher de la terre dans le bois de pins du couvent. Mes petites mains la ramassaient avec émotion, pleines d'un désir d'arbuste, de donner le jour. Je tremblais, ma tante, le jour où nous sommes arrivées et que deux noix avaient poussé des racines: c'était une petite queue-de-rat, mais de couleur blanche, à l'extrémité très pointue. C'est ce que tu m'as dit et je m'en souviens encore. Émerveillée, je n'ai pu te parler qu'en murmurant, il me semblait qu'on ne pouvait pas parler à voix haute face au miracle de la noix. J'ai su, si petite encore, que je me trouvais face au sacré, à la vie qui surgit, à ce qui, comprimé en un point unique, se déploie tout entier en des infinis.
Et il advint de moi ce qui était advenu de la noix : j'étais moi tout entier homme en moi fillette de la même façon que l'arbre nouveau est dans le fruit de l'arbre ancien. Ainsi grandit en moi le désir de fuir, celui de marcher à travers le monde, une petite racine qui devint tige et branches et feuilles et cime ronde, tout comme poussèrent mes jambes et mes cheveux et, oh, mes seins. Il était innocent, mon corps, ils étaient innocents la noix et l'arbre qui de la noix était né et avait poussé, et innocents aussi les oiseaux qui en lui, avec lui, vivent, et innocente l'ombre sous laquelle tu trouves peut-être refuge un après-midi d'été et qui est certainement aussi le refuge des moutons, des cochons, de la petite vache qui te fournit le lait de tes desserts. Et le refuge des noix. Tu me comprends ? Je crois que oui. Je me souviens comme tu vibrais, ma tante, comme ton corps frémissait lorsque tu me racontais les histoires des hommes, car tu me racontais également celles de Dieu et des saints et des anges et des vierges, mais pour ce qui est de vibrer, ton corps, ma petite tête sur tes genoux ne le sentait vibrer qu'avec les histoires des hommes, ceux du Monde Nouveau, l'Amérique et ses âmes innocentes elles aussi, mais condamnées. »

« Elle marche, la Vierge pure 
de l'Égypte à Bethléem 
et à mi-chemin 
l'Enfant avait soif.

- Ne demande pas d'eau, ma vie, 
ne demande pas d'eau, mon bien, 
car les fleuves qui descendent sont troubles 
et les ruisseaux aussi.

Là-bas, sur ces hauteurs, 
il y a une vieille orangeraie; 
un aveugle la garde, 
et que ne donnerait-il pas pour voir ?

- Petit aveugle, petit aveugle, 
si tu me donnais une orange 
pour que la soif de cet enfant 
soit un peu calmée.

- Ah, ma Dame, ma Dame ! 
prenez ce que vous voulez. 
La Vierge, parce qu'elle était Vierge, 
n'en prenait que trois.

L'Enfant, parce qu'il était Enfant, 
toutes les voulait prendre.

Dès que la Vierge fut partie, 
l'aveugle se mit à voir. 
- Qui était cette dame 
qui me fit tant de bien ? 
- C'était la Vierge Pure 
qui va de l'Égypte à Bethléem. »

« Ah, les perroquets, quelles beautés, il faudrait que tu les voies et alors tu comprendrais qu'ici les couleurs wivent, elles sont de chair et de plume, elles vibrent en bleu et piaillent en rouge, en jaune, en vert. Et ils apportèrent également des sagaies à Colomb qui leur donnait en échange des billes de verre et des grelots tout en étant à l'affût de l'or et il vit que certains d'entre eux en portaient un petit morceau suspendu à un trou qu'ils avaient dans le nez et par signe il parvint à comprendre qu'en allant vers le sud se trouvait un roi qui en possédait de grands vases. Il partit sans tarder en quête de l'or et lui, le Portugais, le Juif, l'Italien, lui notre amiral de la marine impériale espagnole, disait que cette île était fort grande et très plate et d'arbres très verts et de beaucoup d'eaux et qu'en son milieu se trouvait une lagune énorme, que cette île était sans aucune montagne, et que tout en elle était vert, que c'était un plaisir de la contempler, et que sa population était grandement paisible. La fillette que je fus écoutait ces paroles et je te demandais de les répéter jusqu'à les connaître par cœur afin de m'en souvenir lorsque cela serait nécessaire et je me perdais sur des nefs, je me voyais déjà naviguer, et ma chevelure se répandait telles de douces vagues, elle se déployait sur tes genoux de prieure, se désirant mer, devenant mer à force du désir de me liquéfier dans les fissures du couvent pour aller là où va toujours l'eau, c'est-à-dire vers l'eau. As-tu remarqué que l'eau est répartie en des portions parfois énormes et parfois très petites mais qu'elle aime se rassembler ? »

« J'ai passé trois jours et trois nuits dans notre bois donostien, celui qui est près du couvent et sur lequel tu gouvernais dans une quasi-innocence : tu gouvernais notre famille - la gouvernes-tu encore ? -, tu gouvernes avec le même naturel qu'une cause gouverne un effet. Ce fut une famille-cause que la mienne et j'ai su que prisonnière c'était non comme vous saviez ce qui était bon pour vous sans jamais douter, comme savent ceux qui commandent : de la même façon que l'on sait que les éclairs sont suivis du tonnerre. Ce sont ceux qui réussissent qui savent, le roi et le pape savent et de la même façon les gouverneurs savent. Les autres doutent de toutes sortes de doutes. Parfois malléables et parfois rigides comme des fers.
Ceux qui s'enfuient savent aussi, comme s'ils gouvernaient, car c'est sur eux-mêmes qu'ils gouvernent; s'ils doutaient, ils ne s'enfuiraient pas. As-tu remarqué que ceux qui s'en vont d'un pur désir de partir ont une certitude ? Une certitude de boussole, une direction qui est la distance avec leur point de départ, c'est ainsi, ce fut ainsi. Et ce sera ainsi. Alors et chaque fois depuis lors. J'ai su que prisonnière c'était non, que je préférais encore être chasseur, et je suis retournée dans un monde que pourtant je ne connaissais pas: c'était le souffle du bois qui m'appelait, celui des chevaux dont j'entendais le bruit des sabots depuis l'intérieur du couvent, celui des voix du dehors, le tintement métallique des épées, les pas lourds des hommes. Ta belle voix me racontant des contes d'un autre monde. La force de mes jambes qui me poussait à avancer. J'avais eu peur, pourtant, pendant des années. Jusqu'à ce que toi, ma tante, ma famille, tout mon amour, tu m'envoies aux matines chercher ton bréviaire et que je vois l'énorme clé, longue comme ma main et mon avant-bras, comme un long couteau, et sombre et ferreuse et lourde pour les implacables portes de notre couvent. Ce fut comme si je m'étais ouverte à moi, comme si les portes de moi-même-moi-même une cellule ombreuse et froide - se fussent ouvertes et que le soleil y eût pénétré. Qui, dans de telles conditions, refermerait les portes pour s'enfermer dans l'obscurité ? étant
Je n'ai pas douté : j'ai pris du fil et une aiguille, j'ai pris des ciseaux, j'ai pris quatre morceaux de tissu, et, oh, onze pièces de monnaie car les apôtres furent douze mais personne ne veut d'un traître dans ses rangs et je suis partie pour toujours. J'ai eu peur, il était minuit, je ne me rappelais pas avoir foulé un autre sol que les dalles grises du couvent et la terre de ses jardins, mais mes jambes n'ont pas eu peur et m'ont emmenée. Mes mains non plus n'ont pas tremblé, ma chère, elles ont pris ce qu'il y avait à prendre et ont ouvert ce qui devait être ouvert pour sortir, et mon corps a couru vers le bois comme celui d'un faon lorsque les yeux du tigre se posent finalement sur une autre bête ou sur le vol d'un insecte ou sur le fleuve. Et non, je ne savais presque rien, moi, j'étais innocente comme un animal en cage: si la cage est ouverte, on sort, ma tante, il n'y a rien à savoir. »

« Je sais que je veux te raconter cela, comment je fus d'abord prisonnière puis chasseur tandis que je traversais le monde en marchant, en chevauchant, en ramant ou en hissant des voiles ou à califourchon sur un petit âne et que je connaissais une liberté qui m'était, qui me fut toujours niée. Me l'est-elle encore ? Cette liberté, j'en jouis, elle m'appartient, c'est ma vie. Elle ne peut m'être interdite. Néanmoins, je doute, je me régis et pourtant je doute : est-elle mienne ? Ce qui m'est interdit peut-il être mien ? Ce que je suis pourrait-il ne pas m'appartenir ? Je ne me suis pas posé la question lors de cette première nuit dans les bois où m'avaient conduite mes jambes pour me protéger du regard des hommes qui eux non plus ne se demanderaient pas ce que faisait une jeune fille seule, dans l'obscurité, en habits de novice. Ma fuite fut une double épiphanie : j'ai su que je devrais m'habiller en garçon à chaque fois que je voudrais marcher. Mes jambes me l'ont imposé. La silice me l'a imposé : je devais m'en libérer, cela me fut révélé, ou je mourrais de gangrène, pourrie de douleur. Les murs du couvent me l'ont imposé. Et tes contes, la couture que j'ai apprise avec toi, nos dos toujours droits. Comprends-tu le paradoxe ? Je t'ai toujours obéi sans avoir jamais fait ce que tu voulais. Ou j'ai fait ce que tu voulais sans jamais t'avoir obéi. Je l'ai compris très récemment, ici, dans ma forêt, avec mes animaux, près de ces gens qui sont loin d'être aussi dociles que ceux de Colomb. »

« - Santé, mon seigneur ! Quel est le comble de la chance ?
- Eh bien je ne sais pas, trouver l'Eldorado alors que l'or n'intéresse plus personne ?
- Tomber dans une botte de paille et être piqué par l'aiguille ! »

« - Pour quelle raison suis-je venu ? Parfois, je l'oublie, mon très cher. Je voulais voir le monde, je voulais amasser de l'or, je voulais être quelqu'un, plus que je ne l'étais déjà, car je suis né noble mais de second rang. Mon père m'a laissé quelque chose, pas assez ; ma dame est noble également, et noble sa dot, mais je voulais gagner mes possessions à l'aide de mon épée. J'ai tout abandonné en Espagne dans l'espoir d'être bientôt prospère. Dix ans ont passé et j'y suis parvenu: je possède des terres et du bétail, j'ai mille Indiens et, si je le voulais, j'en aurais dix mille, je suis monté en grade et j'ai un bureau. Je veux rentrer. Je pourrais laisser mes possessions à la charge de quelqu'un qui les travaillerait et m'enverrait les doublons. Je veux manger des kokotxas et des porrusaldas, trinquer avec du vin d'Irulegi et du calimocho; je veux jouer du txistu et du tambourin, je veux danser l'aurresku et brûler le Markitos pendant le Carnaval. Et s'il y a bien quelque chose que je demande à Dieu, c'est de ne pas mourir comme, hélas, mon pauvre ami, entouré de sauvages en des terres fertiles, si loin des miens qu'il ne me serait même pas accordé de mourir dans ma langue.
- Mourir en basque, noble ambition: mourir chez soi, oh, si seulement. Mais il est mieux de boire, manger et danser à la maison, tu as raison. Fuir avant qu'il ne soit trop tard, retourner dans la patrie, pas comme le saint évêque, ce pauvre évêque, comme la Parque est cruelle. En tant que soldat, je l'ai vue tant de fois. Je l'ai esquivée et je l'ai donnée. Non, mieux vaut ne pas dire donner : qui peut donner ce qui est donné d'avance ? La seule certitude de ceux qui naissent, c'est qu'ils doivent mourir : la mort est toujours donnée. S'il y a quelque chose que nous avons fait en tant que soldats, ce fut de la précipiter, tu ne crois pas ?
- Tu es très intelligent, ça, tu es intelligent. Tu dis qu'il est impossible de tuer, que je n'ai tué personne. Comme tu es intelligent, ce que tu es intelligent. C'est à peine si j'ai précipité la mort de quelques-uns. Je suis un feu qui ne brûle pas, un saint assassin. Tu es très intelli-gent, ça tu l'es. Et moi, innocent.
- Chaque instant de la vie humaine est une nouvelle exécution par laquelle la vie me dit combien elle est fragile, combien elle est misérable, combien elle est vaine !»

« Il a dormi comme un tronc. Ce ne fut pas profond. Ni long. Il a dormi comme un tronc car les petits bras et les jambes des deux singes l'entouraient et les deux fillettes et la petite tête de Roja. Il sent la tiédeur des peaux. Les respirations miniatures. Antonio est un arbre. Et ses troupes, des branches. À tout moment il va commencer à pousser des feuilles et à donner de l'ombre. Bon, il en donne déjà, de l'ombre. Et il voit tout en vert. Il écarte d'un geste de la main le tendre enchaînement végétal avec lequel la forêt l'a couvert en s'aventurant dans la cabane. Le soleil va bientôt se coucher. Les nuées d'insectes s'intensifient déjà. Le jaguar rugit. Les fleurs se replient. On voit des yeux jaunes dans l'obscurité, des lucioles. Qu'attrapent les lucioles lors de leurs escapades ? De l'eau, elles doivent boire de l'eau comme tous les animaux, même les arbres. Sauf les hommes qui en boivent également mais aussi du vin et des liqueurs et de l'eau-de-vie et de la chicha. Il y a d'autres animaux qui boivent d'autres choses. Les moustiques, par exemple, qui, à l'instant même, s'agitent, grégaires, avec un enthousiasme de grands prédateurs. II ferait mieux de rallumer le feu qui est presque éteint. II se meut très lentement. Il dégage des bras et des jambes de son tronc. Il arrange les fillettes en formant une noix, Mitākuña et Michi en sont la graine, et Kuaru et Tekaka, la coquille qui les protège. Il les couvre tous avec la cape. Les faibles vivent toujours en hiver. Jamais il n'avait eu aussi froid que lorsqu'il ne tenait même plus debout et était tombé sans connaissance. Ou peut-être n'avait-ce pas été la faiblesse. Cela avait peut-être été le climat de la cordillère, là-bas tout en haut. Ou les deux. Il aime les voir comme ça, tranquilles. Michī ouvre les yeux, immenses sur son petit visage qui, oh, comment cela a-t-il pu avoir lieu aussi rapidement, n'est plus rachitique. Elle a les joues pleines. Elle les colle au corps d'Antonio, qui porte, maintenant, les yeux de Michī sur lui. Il les soutient comme des fruits qui viennent de naître. Quel travail que d'être un arbre. Il n'y avait jamais pensé. Même les pierres travaillent. Lui, il écrit ...»

« Je veux, pour commencer, te raconter d'où je t'écris : depuis cette forêt qui est, pour moi, une attente. J'attends, ma tante. De sortir vivant, bien sûr, mais sortir vers où, pourquoi. Cette forêt est immense, c'est un monde dans le monde. Plein d'eau : il pleut et pleut encore et cette pluie me fait goutter moi et les plantes et les animaux et on dirait que toutes ces gouttes s'unissent à celles des fleuves, des ruisseaux, des grandes et petites flaques et ne s'évaporent que pour mieux retomber sur nous. Je suis assis sur la berge d'une eau, un lac peut-être, au milieu des feuillages d'arbres épineux, sur une terre qui, chose étrange, n'est pas rouge. La terre est rouge dans cette forêt ou alors elle est faite d'énormes et douces pierres noires. »

« Je ne suis pas homme à me retenir, tu le verras. Et nous voici ici. Moi, te disais-je, sur les rives de cette eau, sous ce feuillage, sur cette terre marron clair infestée d'insectes qui n'ont d'autre plaisir que me mordre. Un homme a besoin d'un moment de solitude. Et un homme qui a toujours été seul, sauf quand il n'était pas un homme sur tes genoux, en a besoin comme de l'air qu'il respire. Je viens d'entendre le battement d'ailes d'un colibri, ah, ma tante, si tu pouvais voir cela, figure-toi un minuscule cœur couleur de nuit qui palpite incessamment et rapidement, tout entier vêtu d'arc-en-ciel, et peut-être alors pourras-tu entr'apercevoir une ombre de ce petit oiseau miraculeux qui aime butiner les fleurs avec sa tremblante et fulgurante frénésie. J'ai vu l'éclat bleuté de l'aile d'un grand anó qui a survolé l'eau. J'ai senti comment un geai agitait l'air chaud avec ses ailes, comment il parlait, comment le reste de la forêt a compris l'avertissement et les singes sont montés au plus haut et les autres oiseaux se sont envolés au plus loin et les rongeurs se sont enfoncés au plus profond. Un serpent rôde sans doute dans les parages. Ou un jaguar. Moi je me tiens immobile. Je sens le parfum enivrant d'un palo santo. De l'urine que j'ai moi-même répandue et qui s'est couverte de papillons noir et bleu dont le bleu brille comme la Méditerranée et de papillons orange et rouge et d'autres qui sont étranges et ont le numéro 88 dessiné sur l'envers de leurs ailes : sur la partie que l'on voit quand elles sont fermées, ma tante. Parce qu'ils les ouvrent et les ferment comme s'ils clignotaient. J'ai également regardé le nuage des insectes qui n'ont d'autre plaisir que de flotter sur l'eau. Je l'ai observé si longtemps, ma tante, que j'ai découvert qu'ils ne se mouillent pas. Oui, ils passent la journée à tomber sur l'eau, pas dedans, et reprennent leur vol en cherchant ou en trouvant allez savoir quoi, et non, ils ne se mouillent pas. Ils patinent sur l'eau. Et chaque fois qu'ils posent leurs pattes, ce petit choc crée des cercles. Des cercles parfaits qui se multiplient les uns les autres, toujours plus larges, jusqu'à disparaître. Et ils ne butent pas dans les cercles que créent les chocs des autres insectes, comme si chacun avait lieu sur une couche différente de l'eau et que celle-ci en eût des centaines, des milliers. Elle les a sûrement puisque je les vois. Je suis immobile, ma tante, d'une immobilité dont je n'avais plus souvenir depuis le jour où je t'ai fuie. Ou que je n'avais jamais connue, peut-être, puisque avant ce jour-là je m'étais vu obligé de chercher d'abord refuge en toi puis de chercher la porte de ton refuge. Je suis immobile, comme jamais auparavant. Et c'est cette immobilité qui me rend capable de me confesser, d'avoir le poids nécessaire pour être l'impact et le centre des cercles d'un impact, de nombreux impacts. Ils se sont organisés autour de moi et je peux te les dire. Je peux te dire, par exemple, que les fillettes me pèsent. Mais elles sont belles : leurs petites mains, la façon qu'a la plus jeune de m'attraper le doigt, leurs cheveux doux et fournis, leurs petits yeux pleins d'éclat, la façon qu'a la plus grande de me parler et me parler encore. Leurs sourires, ma tante, leurs petites langues roses de chiots. Elles me pèsent, ces fillettes : c'est à elle que je dois cette immobilité, cet arrêt, ces heures sans autre désir que de t'écrire, me gratter ou manger. Je m'en vais manger, ma tante, je sens déjà l'odeur des ragoûts indiens. Je dois, de plus, veiller sur mes fillettes. Sur mes ancres. Serait-ce la Vierge qui a voulu me donner des racines, ma tante, un terreau ? »

« J'ai été un animal féroce, ma tante. Et j'ai tué pour mon honneur ou pour ma vie ou parce que j'étais soldat ou parce que j'avançais déjà, comme le fait une avalanche, en semant la mort et en dégringolant, et qui peut arrêter une avalanche ? Une chanson, ma tante, des fillettes mal en point, un rêve à voix haute, une promesse mal faite. Une orange, ma chère. »

« Cette fois, c'est la bonne. Le capitaine est debout dans sa chambre. Chat lui apporte ses vêtements. Lui sert sa tisane. Le peigne jusqu'à ce que sa calvitie soit bien couverte. Lui rappelle de nouveau don Quichotte. Ignacio, malgré les rires, est mélancolique. Le théâtre du pouvoir le contrarie, il est fatigué. Mais s'il ne se met pas debout et n'ordonne pas les condamnations à mort, s'il ne se tient pas bien droit pendant l'exécution, comment pourra-t-il maintenir son autorité ? Dieu sait qu'il préférerait aller se baigner au fleuve. Passer la journée à flotter comme une jacinthe d'eau et à manger des raisins tandis que son nouveau secrétaire lui lit ce livre si drôle. Chat lui parle du travail des hommes. Comment ils se sont presque tous démenés en d'interminables labeurs pour remédier à leurs manquements. Comment ils ont capturé des Indiens avec de l'or. Comment ils les ont fait parler. Comment il s'est trouvé que l'un d'eux a dit que sous des arbres aux fleurs dorées sur la rive d'un certain fleuve il y avait des pépites. Comment seuls deux hommes sont revenus des cent qu'il avait envoyés. Comment ils sont blancs comme des fantômes et ne parlent pas. Comment la terreur les a dévorés et les retient dans ses entrailles. Comment il semblerait que ces terres soient celles d'Indiens chanteurs très habiles de leurs flèches. Ignacio lui ordonne de se taire. »

« - Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Le corps meurt, pas l'âme.
- Elle va avec Dieu, avec les anges salvages ?
- Mba'érepa ?
- Eh bien, s'il meurt en s'étant confessé, oui. Les anges ne sont pas des sauvages.
- Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Parce que le sauvage est méchant et idiot.
- Nahániri !
- Pourquoi il est idiot ?
- Parce qu'il ne connaît pas Dieu Notre Seigneur, ni les chevaux, ni la valeur de l'or, ni les armes à feu, ni le roi, Mitäkuña.
- Pourquoi il est méchant ?
- Eh bien, pour les mêmes raisons.
- Nahaniri !
- Nahaniri !
- Taisez-vous.
- Laissez-moi écrire encore un peu. »

Quatrième de couverture

Gabriela Cabezón Cámara, l’une des plus grandes plumes de la scène littéraire argentine, nous raconte l’histoire d’Antonio de Erauso, plus connu sous le nom de la « nonne-soldat ». Nous sommes au xviième siècle, et il a quitté son Espagne natale pour mener une carrière militaire aux Amériques. En conflit avec sa hiérarchie, Antonio s’est s’évadé du camp où l’armée occupante torture des autochtones, libérant deux jeunes Indiennes Guaranies pendant sa fuite. Caché dans la forêt, au milieu d’une nature féroce et luxuriante, Antonio écrit à sa tante pour lui raconter ses aventures.
Tenant à la fois de la confession et du testament, sa longue lettre relate l’enfance d’un aristocrate né dans un corps de femme au Pays basque, placé dans un couvent dont il a pris la fuite pour mener une vie d’aventure et de voyage. Soldat, courtisan et assassin, Antonio ne se repend de rien dans son geste d’écriture ; il est plutôt grisé par cette mise à nu absolue, après un quotidien d’errance et de dissimulation. Régulièrement interrompu par les deux filles qui l’accompagnent, Mitãkuña et Michï, Antonio prend soin d’elles pour tenir une promesse faite à la Vierge de l’orangeraie, qui lui a elle-même sauvé la vie…
Roman picaresque et réflexion sur la transformation, Les griffes de la forêt dépasse la question de l’identité de genre en explorant la complexité d’Antonio : conquistador lorsqu’il pose le pied pour la première fois dans le « Nouveau Monde », il prendra fait et cause pour les Indiens en choisissant le camp de la forêt. Ce nouveau livre de Gabriela Cabezón Cámara, déjà culte en Amérique latine, propose une nouvelle grammaire de l'amour dans laquelle le cinéma de Miyazaki, les prières en latin, et les chants basques se mêlent pour briser les carcans du Siècle d’or espagnol.

« L'écriture de Gabriela Cabezón Cámara est unique dans la littérature hispanique: un battement de cœur intrépide qui nous secoue et nous désarme devant la puissance silencieuse de la jungle et de ses créatures. »
Fernanda Melchor

Gabriela Cabezón Cámara est une écrivaine argentine née en 1968. Elle a exercé de nombreux métiers avant de se consacrer à l'écriture, de la vente de contrats d'assurance automobile au journalisme culturel. Elle est l'autrice de plusieurs romans et nouvelles, dont Les aventures de China Iron (LOgre, 2021) qui a été sélectionné pour le prestigieux International Booker Prize et le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Les griffes de la forêt, a remporté de nombreux prix littéraires, dont le plus important en Amérique latine le prix Sor Juana Inés de la Cruz 2024. Son œuvre est traduite en une quinzaine de langues.

***
Guillaume Contré est écrivain, traducteur et critique littéraire, notamment pour Le Matricule des anges. Il a traduit en français toute l'œuvre romanesque de Gabriela Cabezón Cámara.

Éditions Grasset,  septembre 2025
365 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré