Vraiment.
Je tournais autour, je butais sur la voix, sur les zones floues, sur ce personnage insaisissable. Je cherchais une ligne claire, le texte me donnait une dérive. Je voulais une trajectoire, il me proposait une mue.
Et puis j’ai changé de posture : j’ai cessé de vouloir suivre, j’ai accepté d’être déplacé·e. À partir de là, la rencontre s’est faite.
Les griffes de la forêt de Gabriela Cabezón Cámara n’est pas un roman qui guide, c’est un roman qui expose. Il nous laisse dans l’instabilité d’une voix, dans la fragmentation d’un récit, dans la matière vivante d’une langue. Ce choix formel, qui m’a d’abord tenue à distance, s’est révélé profondément cohérent avec son sujet : une identité en fuite, une histoire hors norme, un corps hors assignation.
Le livre imagine la fin possible, la fin rêvée, d’une nonne-soldat, Catalina de Erauso, ayant réellement existé. Mais loin de refermer une légende, il la rouvre. Il lui rend du trouble, du souffle, de la chair. Il ne fige pas : il libère. À travers cette réinvention, le roman interroge frontalement le genre, le pouvoir, la conquête, la domination des corps et des territoires. Il ne plaide pas, il incarne.
Et surtout : la nature.
Rarement j’ai lu une forêt aussi présente. Pas un décor, pas une toile de fond, une force. Une entité agissante. Un lieu de bascule. La végétation, la boue, l’eau, les bêtes, la chaleur, les odeurs : tout participe à la transformation. La forêt n’est pas l’exotisme du récit, elle est sa politique. Elle défait l’ordre imposé, elle offre un contre-monde, elle permet d’autres alliances, d’autres appartenances.
La langue porte cela avec une intensité presque organique : sensorielle, heurtée, poétique, traversée d’échos multiples. Elle mélange, déborde, résiste aux cadres, comme les êtres qu’elle raconte. Certaines pages sont d’une beauté sauvage, presque tactile.
C’est une littérature engagée mais jamais démonstrative. La cause n’est pas plaquée sur le récit : elle naît de la forme même, du point de vue adopté, des voix choisies. La fiction devient un acte de réparation symbolique : redonner récit à celles et ceux que l’Histoire a simplifiés, instrumentalisés ou effacés.
Je comprends désormais ce qui m’a déstabilisée : le livre ne cherche pas l’adhésion immédiate. Il demande un déplacement du lecteur. Une disponibilité. Une acceptation de l’incertain.
J’ai cru m’y perdre, j’y ai trouvé de l’ampleur.
Comme quoi certaines lectures ne s’aiment pas d’emblée.
Elles se gagnent.
Et elles restent.
« [...] je contemple les arbres et les lianes, des branches flexibles et de longues racines de l'air, elles deviennent un filet à la manière des pêcheurs ou non, non, plutôt à celle des araignées, d'une foule d'araignées qui se seraient mises à tisser les unes au-dessus, en dessous et dans les autres, oh, vertes et immenses et frémissantes, aussi frémissantes que tout ce qui vit, ma chère, comme toi et moi et les plantes, et aussi ses lézards et la forêt entière qui, il me faut te le raconter jusqu'à ce que tu le comprennes, est un animal composé de beaucoup d'animaux. Pour la traverser, impossible de marcher à la manière des personnes ; il n'y a ni chemins ni lignes droites, la forêt fait de toi son argile, elle te modèle avec des formes d'elle-même et voilà que tu voles insecte, que tu sautes singe, que tu rampes serpent. Tu vois, il n'y a rien de si étrange à ce que moi, qui fus ta petite adorée, je sois aujourd'hui, si tu veux, ton fils aîné américain: ta petite n'est plus la prieure dont tu avais rêvé ni le noble fruit de la noble semence de notre lignée, ta petite est un muletier respecté, un homme pacifique. Et, dans la forêt, un petit animal à deux, trois ou quatre pattes avec les autres animaux, ceux qui sont miens comme moi je suis leur, un petit animal finalement qui monte et descend et grimpe et contourne et saute et s'accroche aux lianes et s'enivre du parfum vénéneux des plantes grimpantes et voraces et des fleurs minuscules aux pétales si fragiles qu'ils résistent à peine à la plus légère brise, qui ploient sous le poids des gouttes car tout est toujours en train de goutter ici, et des papillons qui sont cela te plairait tellement de les voir de la taille du poing d'un homme de grande taille, ils sont plus grands que mes mains, ces papillons, plus grands que mes mains de soldat, ma tante, savais-tu qu'on m'a fait lieutenant et qu'on m'a donné des médailles ? Mais ça, ce n'était pas dans la forêt. »
« La forêt, c'est un volcan, ma tante, un volcan en une éternelle éruption lente, très lente, une éruption qui ne tue pas, qui fait naître le vert et qui palpite le vert en bouillonnant d'eau ici sur le sol de mon bois qui n'est pas du tout le mien, c'est moi plutôt qui suis sien, et qui est encore moins un bois, qui ne l'est pas du tout, ma tante: elle est forêt, forêt féroce, cette mienne forêt semblable aux sables que tu me racontais, oui, mais si tu la voyais, si tu sentais son odeur, tu la ferais tienne et tu deviendrais d'elle comme moi je le suis devenu et, ah, si tu touchais ses tiges et ses pétales et ses feuilles géantes et ses bestioles poilues et ses couleurs, parce que ici les couleurs se touchent, comme il est pâle ton arc-en-ciel de Saint-Sébastien, fantomatique dans la brume froide, mais pas ici, ici les couleurs sont dotées de chair car tout est doté de chair dans cette forêt où je demeure en compagnie de mes animaux et de mes serfs qui sont miens comme je fus tienne et tien et de notre bois dans notre Donostia quand j'étais jouvencelle, ma très chère tante. »
« L'énergie de la fuite a grandi en moi comme grandissent les petites racines dans les noix qu'à la veillée de Noël, il y a quarante ans, tu avais amoureusement conservées pour le lendemain, jour de la Nativité, essayant de calmer mes pleurs de petite fille et, bien entendu, tu y étais parvenue : j'eusse aimé être chez moi, tu le savais, mon âge était fort tendre et déjà j'avais été séparé de ma mère, de mon petit cheval bai, de mes frères et de leurs jeux militaires, de l'éclat du foyer dans ma cuisine. Rien de tout cela n'était mien mais à quatre ans je ne pouvais le savoir. Tu m'as assise sur tes genoux, tu as séché mes larmes, tu m'as montré une noix et tu as promis un arbre à mes yeux hagards. Promesse tenue. »
« ...Le jour suivant, au banquet de Noël, tu avais trois noix dans la main. L'une d'elles, toutes peut-être, serait un arbre, m'as-tu dit. Que l'arbre était tout entier contenu dans la noix, qu'il suffisait de lui donner humidité et paix, que je verrais bien. Tu as fendu une des extrémités de la coque avec un petit marteau. Tu as versé quelques gouttes d'eau dans le trou. Tu as pris un morceau de tissu, l'as mouillé dans le bol et en as enveloppé la noix. Tu m'as aidée à faire la même chose avec les deux autres. Nous les avons déposées dans un coin de la cave. Nous sommes allées chercher de la terre dans le bois de pins du couvent. Mes petites mains la ramassaient avec émotion, pleines d'un désir d'arbuste, de donner le jour. Je tremblais, ma tante, le jour où nous sommes arrivées et que deux noix avaient poussé des racines: c'était une petite queue-de-rat, mais de couleur blanche, à l'extrémité très pointue. C'est ce que tu m'as dit et je m'en souviens encore. Émerveillée, je n'ai pu te parler qu'en murmurant, il me semblait qu'on ne pouvait pas parler à voix haute face au miracle de la noix. J'ai su, si petite encore, que je me trouvais face au sacré, à la vie qui surgit, à ce qui, comprimé en un point unique, se déploie tout entier en des infinis.
Et il advint de moi ce qui était advenu de la noix : j'étais moi tout entier homme en moi fillette de la même façon que l'arbre nouveau est dans le fruit de l'arbre ancien. Ainsi grandit en moi le désir de fuir, celui de marcher à travers le monde, une petite racine qui devint tige et branches et feuilles et cime ronde, tout comme poussèrent mes jambes et mes cheveux et, oh, mes seins. Il était innocent, mon corps, ils étaient innocents la noix et l'arbre qui de la noix était né et avait poussé, et innocents aussi les oiseaux qui en lui, avec lui, vivent, et innocente l'ombre sous laquelle tu trouves peut-être refuge un après-midi d'été et qui est certainement aussi le refuge des moutons, des cochons, de la petite vache qui te fournit le lait de tes desserts. Et le refuge des noix. Tu me comprends ? Je crois que oui. Je me souviens comme tu vibrais, ma tante, comme ton corps frémissait lorsque tu me racontais les histoires des hommes, car tu me racontais également celles de Dieu et des saints et des anges et des vierges, mais pour ce qui est de vibrer, ton corps, ma petite tête sur tes genoux ne le sentait vibrer qu'avec les histoires des hommes, ceux du Monde Nouveau, l'Amérique et ses âmes innocentes elles aussi, mais condamnées. »
« Elle marche, la Vierge pure
de l'Égypte à Bethléem
et à mi-chemin
l'Enfant avait soif.
- Ne demande pas d'eau, ma vie,
ne demande pas d'eau, mon bien,
car les fleuves qui descendent sont troubles
et les ruisseaux aussi.
Là-bas, sur ces hauteurs,
il y a une vieille orangeraie;
un aveugle la garde,
et que ne donnerait-il pas pour voir ?
- Petit aveugle, petit aveugle,
si tu me donnais une orange
pour que la soif de cet enfant
soit un peu calmée.
- Ah, ma Dame, ma Dame !
prenez ce que vous voulez.
La Vierge, parce qu'elle était Vierge,
n'en prenait que trois.
L'Enfant, parce qu'il était Enfant,
toutes les voulait prendre.
Dès que la Vierge fut partie,
l'aveugle se mit à voir.
- Qui était cette dame
qui me fit tant de bien ?
- C'était la Vierge Pure
qui va de l'Égypte à Bethléem. »
« Ah, les perroquets, quelles beautés, il faudrait que tu les voies et alors tu comprendrais qu'ici les couleurs wivent, elles sont de chair et de plume, elles vibrent en bleu et piaillent en rouge, en jaune, en vert. Et ils apportèrent également des sagaies à Colomb qui leur donnait en échange des billes de verre et des grelots tout en étant à l'affût de l'or et il vit que certains d'entre eux en portaient un petit morceau suspendu à un trou qu'ils avaient dans le nez et par signe il parvint à comprendre qu'en allant vers le sud se trouvait un roi qui en possédait de grands vases. Il partit sans tarder en quête de l'or et lui, le Portugais, le Juif, l'Italien, lui notre amiral de la marine impériale espagnole, disait que cette île était fort grande et très plate et d'arbres très verts et de beaucoup d'eaux et qu'en son milieu se trouvait une lagune énorme, que cette île était sans aucune montagne, et que tout en elle était vert, que c'était un plaisir de la contempler, et que sa population était grandement paisible. La fillette que je fus écoutait ces paroles et je te demandais de les répéter jusqu'à les connaître par cœur afin de m'en souvenir lorsque cela serait nécessaire et je me perdais sur des nefs, je me voyais déjà naviguer, et ma chevelure se répandait telles de douces vagues, elle se déployait sur tes genoux de prieure, se désirant mer, devenant mer à force du désir de me liquéfier dans les fissures du couvent pour aller là où va toujours l'eau, c'est-à-dire vers l'eau. As-tu remarqué que l'eau est répartie en des portions parfois énormes et parfois très petites mais qu'elle aime se rassembler ? »
« J'ai passé trois jours et trois nuits dans notre bois donostien, celui qui est près du couvent et sur lequel tu gouvernais dans une quasi-innocence : tu gouvernais notre famille - la gouvernes-tu encore ? -, tu gouvernes avec le même naturel qu'une cause gouverne un effet. Ce fut une famille-cause que la mienne et j'ai su que prisonnière c'était non comme vous saviez ce qui était bon pour vous sans jamais douter, comme savent ceux qui commandent : de la même façon que l'on sait que les éclairs sont suivis du tonnerre. Ce sont ceux qui réussissent qui savent, le roi et le pape savent et de la même façon les gouverneurs savent. Les autres doutent de toutes sortes de doutes. Parfois malléables et parfois rigides comme des fers.
Ceux qui s'enfuient savent aussi, comme s'ils gouvernaient, car c'est sur eux-mêmes qu'ils gouvernent; s'ils doutaient, ils ne s'enfuiraient pas. As-tu remarqué que ceux qui s'en vont d'un pur désir de partir ont une certitude ? Une certitude de boussole, une direction qui est la distance avec leur point de départ, c'est ainsi, ce fut ainsi. Et ce sera ainsi. Alors et chaque fois depuis lors. J'ai su que prisonnière c'était non, que je préférais encore être chasseur, et je suis retournée dans un monde que pourtant je ne connaissais pas: c'était le souffle du bois qui m'appelait, celui des chevaux dont j'entendais le bruit des sabots depuis l'intérieur du couvent, celui des voix du dehors, le tintement métallique des épées, les pas lourds des hommes. Ta belle voix me racontant des contes d'un autre monde. La force de mes jambes qui me poussait à avancer. J'avais eu peur, pourtant, pendant des années. Jusqu'à ce que toi, ma tante, ma famille, tout mon amour, tu m'envoies aux matines chercher ton bréviaire et que je vois l'énorme clé, longue comme ma main et mon avant-bras, comme un long couteau, et sombre et ferreuse et lourde pour les implacables portes de notre couvent. Ce fut comme si je m'étais ouverte à moi, comme si les portes de moi-même-moi-même une cellule ombreuse et froide - se fussent ouvertes et que le soleil y eût pénétré. Qui, dans de telles conditions, refermerait les portes pour s'enfermer dans l'obscurité ? étant
Je n'ai pas douté : j'ai pris du fil et une aiguille, j'ai pris des ciseaux, j'ai pris quatre morceaux de tissu, et, oh, onze pièces de monnaie car les apôtres furent douze mais personne ne veut d'un traître dans ses rangs et je suis partie pour toujours. J'ai eu peur, il était minuit, je ne me rappelais pas avoir foulé un autre sol que les dalles grises du couvent et la terre de ses jardins, mais mes jambes n'ont pas eu peur et m'ont emmenée. Mes mains non plus n'ont pas tremblé, ma chère, elles ont pris ce qu'il y avait à prendre et ont ouvert ce qui devait être ouvert pour sortir, et mon corps a couru vers le bois comme celui d'un faon lorsque les yeux du tigre se posent finalement sur une autre bête ou sur le vol d'un insecte ou sur le fleuve. Et non, je ne savais presque rien, moi, j'étais innocente comme un animal en cage: si la cage est ouverte, on sort, ma tante, il n'y a rien à savoir. »
« Je sais que je veux te raconter cela, comment je fus d'abord prisonnière puis chasseur tandis que je traversais le monde en marchant, en chevauchant, en ramant ou en hissant des voiles ou à califourchon sur un petit âne et que je connaissais une liberté qui m'était, qui me fut toujours niée. Me l'est-elle encore ? Cette liberté, j'en jouis, elle m'appartient, c'est ma vie. Elle ne peut m'être interdite. Néanmoins, je doute, je me régis et pourtant je doute : est-elle mienne ? Ce qui m'est interdit peut-il être mien ? Ce que je suis pourrait-il ne pas m'appartenir ? Je ne me suis pas posé la question lors de cette première nuit dans les bois où m'avaient conduite mes jambes pour me protéger du regard des hommes qui eux non plus ne se demanderaient pas ce que faisait une jeune fille seule, dans l'obscurité, en habits de novice. Ma fuite fut une double épiphanie : j'ai su que je devrais m'habiller en garçon à chaque fois que je voudrais marcher. Mes jambes me l'ont imposé. La silice me l'a imposé : je devais m'en libérer, cela me fut révélé, ou je mourrais de gangrène, pourrie de douleur. Les murs du couvent me l'ont imposé. Et tes contes, la couture que j'ai apprise avec toi, nos dos toujours droits. Comprends-tu le paradoxe ? Je t'ai toujours obéi sans avoir jamais fait ce que tu voulais. Ou j'ai fait ce que tu voulais sans jamais t'avoir obéi. Je l'ai compris très récemment, ici, dans ma forêt, avec mes animaux, près de ces gens qui sont loin d'être aussi dociles que ceux de Colomb. »
« - Santé, mon seigneur ! Quel est le comble de la chance ?
- Eh bien je ne sais pas, trouver l'Eldorado alors que l'or n'intéresse plus personne ?
- Tomber dans une botte de paille et être piqué par l'aiguille ! »
« - Pour quelle raison suis-je venu ? Parfois, je l'oublie, mon très cher. Je voulais voir le monde, je voulais amasser de l'or, je voulais être quelqu'un, plus que je ne l'étais déjà, car je suis né noble mais de second rang. Mon père m'a laissé quelque chose, pas assez ; ma dame est noble également, et noble sa dot, mais je voulais gagner mes possessions à l'aide de mon épée. J'ai tout abandonné en Espagne dans l'espoir d'être bientôt prospère. Dix ans ont passé et j'y suis parvenu: je possède des terres et du bétail, j'ai mille Indiens et, si je le voulais, j'en aurais dix mille, je suis monté en grade et j'ai un bureau. Je veux rentrer. Je pourrais laisser mes possessions à la charge de quelqu'un qui les travaillerait et m'enverrait les doublons. Je veux manger des kokotxas et des porrusaldas, trinquer avec du vin d'Irulegi et du calimocho; je veux jouer du txistu et du tambourin, je veux danser l'aurresku et brûler le Markitos pendant le Carnaval. Et s'il y a bien quelque chose que je demande à Dieu, c'est de ne pas mourir comme, hélas, mon pauvre ami, entouré de sauvages en des terres fertiles, si loin des miens qu'il ne me serait même pas accordé de mourir dans ma langue.
- Mourir en basque, noble ambition: mourir chez soi, oh, si seulement. Mais il est mieux de boire, manger et danser à la maison, tu as raison. Fuir avant qu'il ne soit trop tard, retourner dans la patrie, pas comme le saint évêque, ce pauvre évêque, comme la Parque est cruelle. En tant que soldat, je l'ai vue tant de fois. Je l'ai esquivée et je l'ai donnée. Non, mieux vaut ne pas dire donner : qui peut donner ce qui est donné d'avance ? La seule certitude de ceux qui naissent, c'est qu'ils doivent mourir : la mort est toujours donnée. S'il y a quelque chose que nous avons fait en tant que soldats, ce fut de la précipiter, tu ne crois pas ?
- Tu es très intelligent, ça, tu es intelligent. Tu dis qu'il est impossible de tuer, que je n'ai tué personne. Comme tu es intelligent, ce que tu es intelligent. C'est à peine si j'ai précipité la mort de quelques-uns. Je suis un feu qui ne brûle pas, un saint assassin. Tu es très intelli-gent, ça tu l'es. Et moi, innocent.
- Chaque instant de la vie humaine est une nouvelle exécution par laquelle la vie me dit combien elle est fragile, combien elle est misérable, combien elle est vaine !»
« Il a dormi comme un tronc. Ce ne fut pas profond. Ni long. Il a dormi comme un tronc car les petits bras et les jambes des deux singes l'entouraient et les deux fillettes et la petite tête de Roja. Il sent la tiédeur des peaux. Les respirations miniatures. Antonio est un arbre. Et ses troupes, des branches. À tout moment il va commencer à pousser des feuilles et à donner de l'ombre. Bon, il en donne déjà, de l'ombre. Et il voit tout en vert. Il écarte d'un geste de la main le tendre enchaînement végétal avec lequel la forêt l'a couvert en s'aventurant dans la cabane. Le soleil va bientôt se coucher. Les nuées d'insectes s'intensifient déjà. Le jaguar rugit. Les fleurs se replient. On voit des yeux jaunes dans l'obscurité, des lucioles. Qu'attrapent les lucioles lors de leurs escapades ? De l'eau, elles doivent boire de l'eau comme tous les animaux, même les arbres. Sauf les hommes qui en boivent également mais aussi du vin et des liqueurs et de l'eau-de-vie et de la chicha. Il y a d'autres animaux qui boivent d'autres choses. Les moustiques, par exemple, qui, à l'instant même, s'agitent, grégaires, avec un enthousiasme de grands prédateurs. II ferait mieux de rallumer le feu qui est presque éteint. II se meut très lentement. Il dégage des bras et des jambes de son tronc. Il arrange les fillettes en formant une noix, Mitākuña et Michi en sont la graine, et Kuaru et Tekaka, la coquille qui les protège. Il les couvre tous avec la cape. Les faibles vivent toujours en hiver. Jamais il n'avait eu aussi froid que lorsqu'il ne tenait même plus debout et était tombé sans connaissance. Ou peut-être n'avait-ce pas été la faiblesse. Cela avait peut-être été le climat de la cordillère, là-bas tout en haut. Ou les deux. Il aime les voir comme ça, tranquilles. Michī ouvre les yeux, immenses sur son petit visage qui, oh, comment cela a-t-il pu avoir lieu aussi rapidement, n'est plus rachitique. Elle a les joues pleines. Elle les colle au corps d'Antonio, qui porte, maintenant, les yeux de Michī sur lui. Il les soutient comme des fruits qui viennent de naître. Quel travail que d'être un arbre. Il n'y avait jamais pensé. Même les pierres travaillent. Lui, il écrit ...»
« Je veux, pour commencer, te raconter d'où je t'écris : depuis cette forêt qui est, pour moi, une attente. J'attends, ma tante. De sortir vivant, bien sûr, mais sortir vers où, pourquoi. Cette forêt est immense, c'est un monde dans le monde. Plein d'eau : il pleut et pleut encore et cette pluie me fait goutter moi et les plantes et les animaux et on dirait que toutes ces gouttes s'unissent à celles des fleuves, des ruisseaux, des grandes et petites flaques et ne s'évaporent que pour mieux retomber sur nous. Je suis assis sur la berge d'une eau, un lac peut-être, au milieu des feuillages d'arbres épineux, sur une terre qui, chose étrange, n'est pas rouge. La terre est rouge dans cette forêt ou alors elle est faite d'énormes et douces pierres noires. »
« Je ne suis pas homme à me retenir, tu le verras. Et nous voici ici. Moi, te disais-je, sur les rives de cette eau, sous ce feuillage, sur cette terre marron clair infestée d'insectes qui n'ont d'autre plaisir que me mordre. Un homme a besoin d'un moment de solitude. Et un homme qui a toujours été seul, sauf quand il n'était pas un homme sur tes genoux, en a besoin comme de l'air qu'il respire. Je viens d'entendre le battement d'ailes d'un colibri, ah, ma tante, si tu pouvais voir cela, figure-toi un minuscule cœur couleur de nuit qui palpite incessamment et rapidement, tout entier vêtu d'arc-en-ciel, et peut-être alors pourras-tu entr'apercevoir une ombre de ce petit oiseau miraculeux qui aime butiner les fleurs avec sa tremblante et fulgurante frénésie. J'ai vu l'éclat bleuté de l'aile d'un grand anó qui a survolé l'eau. J'ai senti comment un geai agitait l'air chaud avec ses ailes, comment il parlait, comment le reste de la forêt a compris l'avertissement et les singes sont montés au plus haut et les autres oiseaux se sont envolés au plus loin et les rongeurs se sont enfoncés au plus profond. Un serpent rôde sans doute dans les parages. Ou un jaguar. Moi je me tiens immobile. Je sens le parfum enivrant d'un palo santo. De l'urine que j'ai moi-même répandue et qui s'est couverte de papillons noir et bleu dont le bleu brille comme la Méditerranée et de papillons orange et rouge et d'autres qui sont étranges et ont le numéro 88 dessiné sur l'envers de leurs ailes : sur la partie que l'on voit quand elles sont fermées, ma tante. Parce qu'ils les ouvrent et les ferment comme s'ils clignotaient. J'ai également regardé le nuage des insectes qui n'ont d'autre plaisir que de flotter sur l'eau. Je l'ai observé si longtemps, ma tante, que j'ai découvert qu'ils ne se mouillent pas. Oui, ils passent la journée à tomber sur l'eau, pas dedans, et reprennent leur vol en cherchant ou en trouvant allez savoir quoi, et non, ils ne se mouillent pas. Ils patinent sur l'eau. Et chaque fois qu'ils posent leurs pattes, ce petit choc crée des cercles. Des cercles parfaits qui se multiplient les uns les autres, toujours plus larges, jusqu'à disparaître. Et ils ne butent pas dans les cercles que créent les chocs des autres insectes, comme si chacun avait lieu sur une couche différente de l'eau et que celle-ci en eût des centaines, des milliers. Elle les a sûrement puisque je les vois. Je suis immobile, ma tante, d'une immobilité dont je n'avais plus souvenir depuis le jour où je t'ai fuie. Ou que je n'avais jamais connue, peut-être, puisque avant ce jour-là je m'étais vu obligé de chercher d'abord refuge en toi puis de chercher la porte de ton refuge. Je suis immobile, comme jamais auparavant. Et c'est cette immobilité qui me rend capable de me confesser, d'avoir le poids nécessaire pour être l'impact et le centre des cercles d'un impact, de nombreux impacts. Ils se sont organisés autour de moi et je peux te les dire. Je peux te dire, par exemple, que les fillettes me pèsent. Mais elles sont belles : leurs petites mains, la façon qu'a la plus jeune de m'attraper le doigt, leurs cheveux doux et fournis, leurs petits yeux pleins d'éclat, la façon qu'a la plus grande de me parler et me parler encore. Leurs sourires, ma tante, leurs petites langues roses de chiots. Elles me pèsent, ces fillettes : c'est à elle que je dois cette immobilité, cet arrêt, ces heures sans autre désir que de t'écrire, me gratter ou manger. Je m'en vais manger, ma tante, je sens déjà l'odeur des ragoûts indiens. Je dois, de plus, veiller sur mes fillettes. Sur mes ancres. Serait-ce la Vierge qui a voulu me donner des racines, ma tante, un terreau ? »
« J'ai été un animal féroce, ma tante. Et j'ai tué pour mon honneur ou pour ma vie ou parce que j'étais soldat ou parce que j'avançais déjà, comme le fait une avalanche, en semant la mort et en dégringolant, et qui peut arrêter une avalanche ? Une chanson, ma tante, des fillettes mal en point, un rêve à voix haute, une promesse mal faite. Une orange, ma chère. »
« Cette fois, c'est la bonne. Le capitaine est debout dans sa chambre. Chat lui apporte ses vêtements. Lui sert sa tisane. Le peigne jusqu'à ce que sa calvitie soit bien couverte. Lui rappelle de nouveau don Quichotte. Ignacio, malgré les rires, est mélancolique. Le théâtre du pouvoir le contrarie, il est fatigué. Mais s'il ne se met pas debout et n'ordonne pas les condamnations à mort, s'il ne se tient pas bien droit pendant l'exécution, comment pourra-t-il maintenir son autorité ? Dieu sait qu'il préférerait aller se baigner au fleuve. Passer la journée à flotter comme une jacinthe d'eau et à manger des raisins tandis que son nouveau secrétaire lui lit ce livre si drôle. Chat lui parle du travail des hommes. Comment ils se sont presque tous démenés en d'interminables labeurs pour remédier à leurs manquements. Comment ils ont capturé des Indiens avec de l'or. Comment ils les ont fait parler. Comment il s'est trouvé que l'un d'eux a dit que sous des arbres aux fleurs dorées sur la rive d'un certain fleuve il y avait des pépites. Comment seuls deux hommes sont revenus des cent qu'il avait envoyés. Comment ils sont blancs comme des fantômes et ne parlent pas. Comment la terreur les a dévorés et les retient dans ses entrailles. Comment il semblerait que ces terres soient celles d'Indiens chanteurs très habiles de leurs flèches. Ignacio lui ordonne de se taire. »
« - Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Le corps meurt, pas l'âme.
- Elle va avec Dieu, avec les anges salvages ?
- Mba'érepa ?
- Eh bien, s'il meurt en s'étant confessé, oui. Les anges ne sont pas des sauvages.
- Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Parce que le sauvage est méchant et idiot.
- Nahániri !
- Pourquoi il est idiot ?
- Parce qu'il ne connaît pas Dieu Notre Seigneur, ni les chevaux, ni la valeur de l'or, ni les armes à feu, ni le roi, Mitäkuña.
- Pourquoi il est méchant ?
- Eh bien, pour les mêmes raisons.
- Nahaniri !
- Nahaniri !
- Taisez-vous.
- Laissez-moi écrire encore un peu. »
Quatrième de couverture
Gabriela Cabezón Cámara, l’une des plus grandes plumes de la scène littéraire argentine, nous raconte l’histoire d’Antonio de Erauso, plus connu sous le nom de la « nonne-soldat ». Nous sommes au xviième siècle, et il a quitté son Espagne natale pour mener une carrière militaire aux Amériques. En conflit avec sa hiérarchie, Antonio s’est s’évadé du camp où l’armée occupante torture des autochtones, libérant deux jeunes Indiennes Guaranies pendant sa fuite. Caché dans la forêt, au milieu d’une nature féroce et luxuriante, Antonio écrit à sa tante pour lui raconter ses aventures.
Tenant à la fois de la confession et du testament, sa longue lettre relate l’enfance d’un aristocrate né dans un corps de femme au Pays basque, placé dans un couvent dont il a pris la fuite pour mener une vie d’aventure et de voyage. Soldat, courtisan et assassin, Antonio ne se repend de rien dans son geste d’écriture ; il est plutôt grisé par cette mise à nu absolue, après un quotidien d’errance et de dissimulation. Régulièrement interrompu par les deux filles qui l’accompagnent, Mitãkuña et Michï, Antonio prend soin d’elles pour tenir une promesse faite à la Vierge de l’orangeraie, qui lui a elle-même sauvé la vie…
Roman picaresque et réflexion sur la transformation, Les griffes de la forêt dépasse la question de l’identité de genre en explorant la complexité d’Antonio : conquistador lorsqu’il pose le pied pour la première fois dans le « Nouveau Monde », il prendra fait et cause pour les Indiens en choisissant le camp de la forêt. Ce nouveau livre de Gabriela Cabezón Cámara, déjà culte en Amérique latine, propose une nouvelle grammaire de l'amour dans laquelle le cinéma de Miyazaki, les prières en latin, et les chants basques se mêlent pour briser les carcans du Siècle d’or espagnol.
« L'écriture de Gabriela Cabezón Cámara est unique dans la littérature hispanique: un battement de cœur intrépide qui nous secoue et nous désarme devant la puissance silencieuse de la jungle et de ses créatures. »
Fernanda Melchor
Gabriela Cabezón Cámara est une écrivaine argentine née en 1968. Elle a exercé de nombreux métiers avant de se consacrer à l'écriture, de la vente de contrats d'assurance automobile au journalisme culturel. Elle est l'autrice de plusieurs romans et nouvelles, dont Les aventures de China Iron (LOgre, 2021) qui a été sélectionné pour le prestigieux International Booker Prize et le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Les griffes de la forêt, a remporté de nombreux prix littéraires, dont le plus important en Amérique latine le prix Sor Juana Inés de la Cruz 2024. Son œuvre est traduite en une quinzaine de langues.
***
Guillaume Contré est écrivain, traducteur et critique littéraire, notamment pour Le Matricule des anges. Il a traduit en français toute l'œuvre romanesque de Gabriela Cabezón Cámara.
Éditions Grasset, septembre 2025
365 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire