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samedi 27 avril 2024

L'enfant de la prochaine aurore ★★★★☆ de Louise Erdrich

Un virus s'est répandu sur la Terre et l'évolution des êtres vivants régressent. 
« Nous ne savons pas. Soyez patients. La science ne détient pas de réponses instantanées. La vérité prend du temps. »
Louise Erdrich imagine un monde assez glauque, dans un futur proche, un monde qui doit faire face à ce fléau et s'organiser, notamment pour perpétuer l'espèce humaine normale, celle d'avant. 
Les femmes, dans ce nouveau monde, sont donc la cible ; elles doivent contribuer. 
Engendrer. 
Enfermées.
« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »
Ce qui est intéressant dans ce livre, c'est que nous sommes plongés dans cette nouvelle ère grâce à Cedar, une jeune amérindienne qui raconte à  l'enfant qu'elle porte en elle, tout de ses sentiments, ses impressions, ses craintes, ses angoisses, ses colères, ses petites joies aussi, ses espérances, ses prières, ses réflexions, ses interrogations. Elle nous confie ainsi beaucoup d'elle, se raccroche à son enfant, à cette vie qui grandit en elle et rend ainsi ce livre profondément humain
Il y est question de quête d'identité, du poids de la transmission, de réchauffement climatique, de politique. Dans ce livre, certains protagonistes agiront sans scrupules envers leurs semblables. 
=> Comment vivre dans une société qui privent les êtres d'amour et de liberté ?

Un livre qui fait écho à La Servante écarlate et semble résonner aussi avec le livre de Wendy Delorme "Viendra le temps du feu" dans lequel je viens de me plonger. Et puis le personnage de Mother, ici, n'est pas sans rappeler le Big Brother de 1984.

"L'enfant de la prochaine aurore" est une lecture passionnante, étonnante aussi, exigeante, allez oui, un peu ; je ne l'ai certainement maîtrisée de bout en bout, mais qu'importe, elle m'a tenue en haleine et a suscité pas mal de réflexions sur des sujets préoccupants de notre actualité - elle a fait notamment écho aux récentes infos politiques et sociales aux États-Unis. 
À  lire !
« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« Le Verbe est vivant, être, esprit, tout en verdeur verdoyante, tout en créativité. 
Ce Verbe se manifeste dans chaque créature. »
Hildegarde de Bingen (1098-1179)

« Je ferme ensuite les yeux et j'écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. Le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d'un jour. L'enveloppe d'une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l'aile d'un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d'être tellement mortels et d'éprouver tant de sentiments. C'est une blague cruelle, et magnifique. »

« Si l'évolution régresse, nous ne saurons jamais pourquoi, pas davantage que nous ne savons pourquoi elle a démarré. C'est comme la conscience. Nous sommes capables de dresser la carte du cerveau et de décrypter l'origine des pensées, et même des sentiments. Nous pouvons tout dire sur le cerveau, sauf pourquoi il existe. Ni pourquoi il réfléchit à ce qu'il est. »

« Et pendant tout ce temps, alors que le soleil décline, nous baignant dans un embrasement magnifique, mon cœur se fend peu à peu. L'or profond aux reflets orangés est pure nostalgie. Une très ancienne clarté se diffuse déjà sur cette belle vie que nous partageons. Je deviens lourde, enracinée dans ma chaise longue. Tout ce que je dis et tout ce que disent mes parents, les amis qui vont et viennent, la saveur piquante de la citronnade, le vin sur leur langue, les cris d'oiseaux ensommeillés et les écureuils qui s'élancent de branche en branche, sans crainte, dans les hautes cimes des vieux érables et des féviers, tout cela est en phase terminale. Il n'y aura plus jamais d'autre mois d'août sur terre, pas comme celui-ci ; il n'y aura plus jamais cette sorte de bien-être et de justesse. Les oiseaux changeront, les écureuils tomberont des arbres, et qui se rappellera comment on fait le vin ? »

« [...] me voici, peut-être une contradiction ambulante, peut-être deux espèces dans un seul corps. Personne ne le sait. Une femme, une pauvre fille, un boulet, une dilettante enceinte et sans diplôme, pas seulement à cheval sur les millénaires mais sur les époques. Je suis aussi une Indienne Ojibwé mal dans sa peau, une catholique novice, un cerveau qui s'escrime et invente des drames inconciliables. C'est plus fort que moi, j'amasse des tonnes d'idées sans intérêt et je suis incapable de les distinguer de celles qui sont importantes - pourtant l'Incarnation, ça, c'est important. Ça, c'est pertinent, selon moi. »

« Les dinosaures ont eu une longévité tellement plus grande que nous, ou plus grande que ne le sera probablement la nôtre, et pourtant ils avaient un cerveau tellement petit. La sottise serait-elle une bonne stratégie de survie ? »

« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »

« Phil a emporté un des fusils, ce qui ne nous empêche pas de rester sur le qui-vive. Mais être dehors et marcher tous les deux librement me procure un plaisir si fort que je ressens tout trop violemment - le passage délicat de l'air sur mon visage, la souplesse du sol sous les arbres, le relief de l'écorce sous mes mains, la caresse des feuilles sur mes vêtements et sur ma peau. Une conscience enchantée m'envahit. Je glisse une feuille noire entre mes doigts, remonte le long de la nervure centrale rigide. J'avale l'obscurité d'un trait, le riche bouillonnement de la terre. »

« Le sommeil négatif

Dans le sommeil que je ne trouve pas toutes les nuits, j'éprouve la tranquillité d'esprit qui me permet de ne pas me suicider tout au long de la journée suivante, au cours de laquelle l'envie de dormir me torture. Faute d'un mot plus approprié, je nomme cet état d'esprit, dans lequel je pense au sommeil mais sans vraiment dormir, le sommeil négatif. Car il n'est négatif qu'à la façon dont un bout de pellicule noire est l'image fantôme d'une photographie je m'oppose à ce que ce mot comporte le moindre jugement de valeur. D'autant que dans ce crépuscule de la pensée éclosent des sensations positives. Éveillé dans le noir, je ressens le plaisir de mon souffle qui entre et sort sans effort de mon corps. Quand je règle ma respi- ration sur les expirations un peu engorgées de Trésor, je prends conscience de la douce générosité du temps. Voilà l'éternité, à cet endroit précis, car l'éternité n'est rien d'autre que la conscience que nous avons du temps qui passe. Être couché près de ma femme pendant trois heures et ressentir pleinement chacune de nos respirations conjuguées. Le bonheur suprême. C'est la quatrième heure qui craint. L'anxiété s'insinue. La pensée des tâches du lendemain, encore amplifiée par la tentative désespérée de prendre du repos. Aigreur. Elle dort bien, pourquoi pas moi ? Et pire. Elle roule sur le côté ou grogne alors que je m'endors enfin, faisant jaillir chez moi des larmes de frustration. Le cerveau se met à divaguer. Il sort de sa boîte et rôde dans la maison en quête d'un meilleur endroit où se reposer. 
Par terre ? Sur le canapé ?
Ce n'est que par le plus grand des efforts que je parviens à revenir à un état de sommeil négatif, c'est ça ou avaler un comprimé. J'en ai essayé des tonnes et certains me font de l'effet un certain temps, mais tous ceux qui sont efficaces créent aussi une dépendance et je ne voudrais être dépendant que d'une seule chose. De la réflexion. Des plaisirs de l'esprit. La réflexion me sauve, finalement. Je me rends compte que si j'essaie de résoudre un problème moral épineux, ou de rédiger les trois ou quatre pages suivantes de mon manuscrit, l'objectif abstrait déclenche une prompte avalanche. Le sommeil me gagne. Tandis que la pièce s'éclaire, un état plus doux s'empare de moi, et quand Trésor se lève je m'endors pour de bon. Je suis dans les vapes. Si personne ne me réveille, je peux rester comateux une bonne partie de la matinée. Mais vers neuf heures, en général, je dois répondre à une urgence naturelle. Je me lève souvent plein d'amertume. Toutefois les souvenirs de mon sommeil négatif viennent à mon secours et je ne me suicide pas.

P-S : Il faut que je griffonne ça en vitesse : visite-surprise des Nagamojig. Bimibatoog. »

« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« T. S. Eliot avait peut-être raison. Notre monde ne se finit pas sur un boum mais sur un gémissement hésitant. Je mets mon travail de côté. »

« Quand vous ouvrirez ce magazine, il est fort possible que j'aie mon bébé dans les bras. Je l'espère. J'ai beaucoup appris sur le sujet traité dans ce numéro : l'Incarnation. Que mon corps soit capable de bâtir un conte- nant pour l'esprit humain a suscité en moi la volonté de survivre. Et m'a révélé bien des vérités.
Quelqu'un a été torturé en mon nom. Quelqu'un a été torturé en votre nom. Il y aura toujours quelqu'un dans ce monde qui souffrira en votre nom. Si votre tour est venu de souffrir, souvenez-vous-en. Quelqu'un a souffert pour vous. Voilà ce que signifie revêtir une enveloppe de chair humaine: être prêt à accepter la douleur pour un autre être humain.
J'ai vu une jeune femme en plein travail souffrir davantage que le Christ pendant ses trois heures de martyre sur la Croix. Ses souffrances ont duré vingt-quatre heures, sans interruption. Et j'ai entendu parler d'accouchements qui ont duré beaucoup plus longtemps encore. Pour mettre cet enfant au monde, j'endurerai les douleurs nécessaires. Je ne peux m'empêcher de souhaiter une épidurale, mais voilà pourquoi j'écris. C'est cela l'Incarnation. L'esprit donne sens à la chair. Sinon, nous ne sommes que des tas de bidoche. »

« Ensuite nous ne parlons plus pendant longtemps. Mais je lui réponds en pensée, en me balançant dans le noir, alors que mon cœur palpite d'un amour brûlant, d'un amour de toi, d'un amour de tout, toujours plus généreux et passionné à chaque cellule sanguine toute neuve, à chaque éclair glacé de neurone. Sauvage, implacable, collant à la réalité tel du goudron en fusion, cet amour grandit. Et je pense : Bien sûr que tu seras heureuse lorsque tu verras mon bébé, oui, tu seras ravie. Cet enfant est la lumière du monde ! »

« Je reste tranquille, seule.
Et je me rappelle maintenant que j'y étais, la dernière fois qu'il a neigé au paradis. J'avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. Viens ! a crié Sera. Glen a hurlé : La neige ! Nous nous sommes précipités dehors et, subjugués, nous avons campé sur la pelouse d'un vert terne. Les flocons tournoyaient autour de nous, tombant toujours plus vite. Et il y avait des oiseaux, des oiseaux frénétiques, un grimpereau qui montait et descendait le long des arbres en émettant de petits claquements. Des merles frigorifiés qui lançaient des trilles tandis que la neige s'accumulait, flocon après flocon. L'air s'est figé et la neige a pourtant continué de tomber. Des gens déambulaient, pareils à des ombres blanches, et leurs voix étaient les cris d'enfants perdus. La neige emplissait le ciel et ne cessait d'arriver, comme un ravissement, en rideaux mouvants. Elle ne s'arrêtait pas. Elle ne fondait pas dans l'herbe. Elle s'accumulait sur chaque surface. Et je la sens, là, si lourde. Chaque brindille fut soulignée de neige. Chaque bain d'oiseau devint solide, et le treillage et les capitules secs des fleurs d'été furent bordés de volants blancs. Il a neigé sur chaque aiguille de pin, sur le haut des piquets, sur les voitures. Dans les rues, sur les trottoirs, dans le caniveau, il a neigé. Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l'enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l'air et il n'y a rien d'autre que de la blancheur. Je suis ici, et j'étais là bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre ? »

Quatrième de couverture

Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d'une apocalypse biologique, l'évolution des espèces s'est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d'un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C'est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu'elle attend un enfant.
Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

Renouvelant de manière saisissante l'univers de l'auteure de LaRose et Dans le silence du vent, le nouveau roman de Louise Erdrich nous entraîne bien au-delà de la fiction, dans un futur effrayant où les notions de liberté et de procréation sont des armes politiques. En écho à La Servante écarlate de Margaret Atwood, ce récit aux allures de fable orwellienne nous rappelle la puissance de l'imagination, clé d'interprétation d'un réel qui nous dépasse.

Considérée comme l'un des grands écrivains américains contemporains, Louise Erdrich est l'auteure d'une œuvre majeure, forte et singulière, avec des romans comme La Chorale des maîtres bouchers et Love Medicine. Récompensée par de nombreux prix littéraires, elle a été distinguée par le prestigieux National Book Award et le Library of Congress Award. Son précédent roman, LaRose, qui clôturait la trilogie initiée avec La Malédiction des colombes (2010) et poursuivie avec Dans le silence du vent (2013), a été récompensé par le National Book Critics Circle Award.

Éditions Albin Michel,  janvier 2021
402 pages
Traduit de l'américain par  Isabelle Reinharez

mercredi 18 octobre 2023

Ce que je sais de toi ★★★★★♥ d'Éric Chacour

Quel livre sublime ! 
Je comprends l'engouement, l'enthousiasme que ce premier roman a suscité. 
Une lecture coup de cœur, une pépite empreinte de grâce, de pudeur, de délicatesse. Une écriture subtile, belle, travaillée, fluide, touchante pour une histoire bouleversante et profondément humaine. Une construction si originale. Du velours. 
Un retour tout en superlatif parce que ce livre le vaut amplement. 
Je ne vous en dirai pas plus, d'aucuns l'ont fait si bien avant moi. Simplement, si ce n'est pas déjà fait, ouvrez ce livre, envolez-vous pour Le Caire et laissez-vous conter l'histoire de Tarek, Ali, Rafik, Nesrine, Mémie, Fatheya, Mira. Laissez-vous émouvoir. Savourez le phrasé. 
« Le jour, ses mains en prolongement des tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien sous tes mains impatientes. »
Bravo Éric Chacour. 
Je m'en vais écouter le replay de la soirée "fan club" d'hier soir que m'a gentiment transmis Florence. 
« On ne peut pas rester extérieur à sa propre histoire. À ce qui vous a précédé, ce qui vous a manqué, ce qui vous a construit. »

« Tu avais l'âge de n'avoir pour projets que ceux que l'on formait pour toi; n'était-ce réellement qu'une question d'âge ? »

« Tu ne savais pas quand commencerait la vie. Petit, tu étais un élève brillant. Tu rapportais de bonnes notes à la maison et l'on te disait que ce serait utile pour plus tard. La vie commencerait donc plus tard. À ce stade, seuls défilaient des instants dont tu ne conserverais pratiquement rien. On ne retient pas le nom de ceux qui se sont usé le dos à vous porter sur leurs épaules, pas plus qu'on ne remarque les heures passées à préparer votre plat préféré. On conserve, en revanche, l'insignifiance: tu avais ri de Nesrine parce qu'elle n'arrivait pas à prononcer correctement pyramide en arabe, vous aviez mangé sur une plage des frescas et la mélasse avait taché vos maillots, tu dessinais avec ton doigt sur les fenêtres couvertes de buée quand Fatheya, votre domestique, cuisinait... »

« Ce langage semblait appartenir au monde des adultes, un continent lointain qu'il te restait à découvrir. Tu ignorais si l'on y échouait un jour, sans s'en apercevoir, pour trop avoir laissé l'enfance dériver, ou s'il s'agissait de terres qui se conquièrent dans la souffrance. Se pouvait-il qu'elles te restent à jamais étrangères ? Rirais-tu un jour comme eux ?  »

« La vie commencerait plus tard. Pour l'heure, ce n'était pas la vie. C'était une attente, un répit peut-être, l'enfance, une lente préparation. À quoi te préparais-tu ? Ou, plus précisément, à quoi te préparait-on ? Tu appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton âge. Tu étais ébloui par ceux qui n'hésitent jamais. Ceux qui, avec le même aplomb, peuvent critiquer un Président, une loi ou une équipe de football. Ceux dont chaque geste semble affirmer qu'ils détiennent la vérité pleine et entière. Ceux qui régleraient en un claquement de doigts les questions de la Palestine, des Frères musulmans, du barrage d'Assouan ou des nationalisations. Tu finissais par croire que c'était cela, l'âge adulte: la disparition de toute forme de doute. »

« Un jour, il t'apparaîtrait pourtant avec évidence qu'il n'existe que très peu d'adultes véritables. Que nul ne se départ tout à fait de ses peurs originelles, de ses complexes adolescents, du besoin inassouvi de venger ses premières humiliations. On s'étonne encore de déceler une réaction puérile chez un de nos semblables, mais c'est une grossière erreur : il n'y a pas d'adultes au comportement d'enfant, il n'y a que des enfants qui ont atteint l'âge où le doute est honteux. Des enfants qui finissent par se conformer à ce que l'on attend d'eux : qui renoncent à la moindre remise en question, affirment sans plus trembler, méprisent la différence. Des enfants aux voix rauques, aux cheveux blancs, à l'alcool facile. Bien des années plus tard, tu finiras par comprendre qu'il faut les fuir quoi qu'il en coûte. Mais en ce temps-là, ils te fascinaient. »

« Tu évoluais dans ce monde bourgeois et occidentalisé, sorte de bulle allogène de plus en plus anachronique. Elle était l'héritage d'une Égypte cosmopolite et tournée vers l'avenir où les différentes populations d'ascendances lointaines se fréquentaient. Les Levantins se reconnaissaient dans l'éducation européenne des Grecs, des Italiens ou des Français. Ils savaient, comme les Arméniens, le goût ferreux du sang qui précède un exil. Ces choses-là rapprochent. La famille de ton père était de celles qui avaient fui les massacres de Damas, en 1860. Il n'en conservait que son prénom, hommage au quartier chrétien de la porte Saint-Thomas où ses ancêtres avaient vécu, et quelques bijoux, rescapés de la joaillerie qu'ils y tenaient, dont cette montre de gousset qui ne le quittait jamais. Dans l'espoir, sans doute, que vous les transmettiez un jour à vos enfants, il vous racontait, à ta sœur et toi, des histoires d'un autre temps. Elles parlaient de ceux qui vous avaient précédés, arrivés par vagues successives et contribuant à la renaissance intellectuelle du pays qui les accueillait, mais aussi de la domination britannique dont ils s'accommodaient bien et des fonctions prestigieuses qu'ils occupaient dans l'administration, le commerce, l'industrie ou la culture. De ses mots transparaissait une fierté mêlée de reconnaissance envers ce peuple qui leur avait ouvert les bras. »

« Pour certains, la mort est résolument ce que la vie peut de plus divertissant. »

« De même que les zabbalines du Moqattam dédiaient leur existence à redonner vie aux objets qui finissaient entre leurs mains, tu t'appliquais à soigner ces corps malmenés, ces membres disloqués, ces plaies purulentes dont personne ne distinguait plus l'odeur tant ce bidonville concentrait à lui seul les exhalaisons les plus fétides. Si elles t'avaient pris à la gorge lors de tes premières permanences, tu n'en étais désormais plus incommodé. Elles étaient le versant olfactif de ce lieu auquel tu t'étais attaché. Tu avais cessé le compte des côtes cassées, des infections non traitées et des souffles courts. Tu décou- vrais les limites de ton métier lorsque ces femmes au visage contusionné te racontaient avoir trébuché en descendant les marches de leur maison. Tu tâchais d'écouter, chez chacune, les paroles qu'elle prononçait autant que celles qu'elle taisait. Tu la raccompagnais ensuite, impuissant, vers le seuil de ton cabinet où son mari l'attendait. Un mari dont tu reverrais, à l'heure de t'endormir, les mains aux allures d'escalier. »

« Le savoir découplé de la pratique lui avait toujours semblé au mieux vain, sinon suspect. Au-delà du domaine médical, ton père nourrissait une distance prudente avec toute forme d'intellectualisme. S'il lui avait été donné de vivre jusque-là, les derniers mois de la présidence de Sadate, où nombre de tes professeurs d'université et de ses patients les plus engagés se faisaient emprisonner, lui auraient incontestablement donné raison. Il s'était toujours gardé d'émettre le moindre jugement moral ou politique, affirmant se limiter à sa fonction dans la société : soigner les corps. Tu n'avais jamais su s'il s'agissait là d'une manière d'éviter les sujets polémiques dans une Égypte où une opinion pouvait coûter la vie ou, tout simplement, d'un manque d'intérêt sincère de sa part. »

« Il ne laissait transparaître aucune émotion mais, derrière chaque déglutition, tu croyais déceler sa gorge serrée par Ou bien par la tristesse. le sable. Le Caire laissait entendre au loin son vacarme impénitent. Ici le silence, là-bas le bruit. Là-bas la vie, ici l'après. Face à l'affairement de millions d'individus, que pèse le recueillement de vingt personnes ? Vingt, peut-être quinze. »

« Un système simple et ordonné peut se révéler parfaitement imprédictible. Simple au sens où peu de variables le régissent. Ordonné puisque soumis à des actions strictement connues et exemptes de hasard. Pour autant, impossible à prévoir. En physique, ce paradoxe se nomme « chaos déterministe ».
Ta vie était constituée de cercles concentriques qui avaient pour noms la maison, la communauté et le pays. Simple. La maison attendait de toi que tu diriges ta famille et en assures la perpétuation. La communauté te concédait le statut de ton père contre l'illusion qu'elle avait encore un avenir. Le pays, dans son obsessionnelle quête de stabilité, demandait à chacun d'exalter morale et tradition. Ordonné. Et de là, pourtant, le chaos. »

« Tu repensais aux choix par lesquels tu t'étais construit et une pensée obsédante s'insinuait en toi : celle d'avoir été méthodiquement dépossédé de chacun d'eux. Par tes parents, par conditionnement social, par des raisonnements préétablis, par sens du devoir, par atavisme, par habitude, par lâcheté, comme s'il y avait toujours eu une bonne raison de ne pas trancher. Se pouvait-il qu'inconsciemment tu aies cru te soulager du poids de chaque décision en l'esquivant ? Et pour quel résultat? Conservais-tu ne serait-ce qu'un souffle de cette infinie légèreté qui semblait gonfler les poumons d'Ali chaque fois qu'il respirait? »

« Il est toujours commode de laver son âme au vice des autres. »

« Le jour, ses mains en prolongement des tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien sous tes mains impatientes. »

« Chaque homme porte en lui les germes de sa propre destruction. »

« La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers. Celle qui souille ce qu'elle ne comprend pas. Les vitres de ton cabinet avaient été brisées de l'extérieur. Celle qui condamne ce qui lui est inconnu. Tu crus d'abord à un vol avec effraction, mais aucun objet de valeur n'avait été dérobé. On avait éventré tes meubles, renversé tes armoires, éparpillé tes dossiers. Celle qui exclut ce qui lui est étranger. La volonté de détruire ne faisait aucun doute. Combien étaient-ils pour faire cela ? Cinq ? Vingt ? Et qui ? Celle qui se déforme, de l'oreille à la bouche. Il y avait une odeur d'essence, comme si l'on avait projeté de tout incendier. Pourquoi s'être arrêté avant? Par manque de temps ? Pour que l'effet n'en soit que plus spectaculaire ? Parce que l'on aurait préféré que tu t'y trouves ? Celle qui tord la bouche qui la relaie d'une indignation feinte, d'un sourire entendu. Tu pensas aussitôt à Mira. Où était-elle à cet instant précis ? Et ta mère ? Et Nesrine ? S'en seraient-ils pris à des femmes? Celle qui se vautre dans ses certitudes. Et Ali ? Celle dissimule sa laideur sous les masques qui de la bienséance, de la tradition, de la morale, des principes. Un frisson de rage te parcourut à cet instant. »

« Ses silences étaient une toile tendue sur laquelle le passé projetait ses images. »

« Le cumin, la poussière (déjà), la coriandre, la benzine, les ânes, leurs déjections, le sable, la poussière (encore), la sueur, la cardamome, les gaz de combustion, les oignons frits, les ordures brûlées, les fèves chaudes, le jasmin, la poussière (obstinément), l'asphalte redevenu visqueux sous le règne sans partage du soleil. Le Caire était une entêtante présence olfactive qu'une infinité d'éléments composaient. On ne se rend compte de ces choses-là qu'au moment de les retrouver. Avant, elles ne sont pas; leur abstraction est semblable à celle des battements du cœur. Elles sont vitales mais invisibles. Elles n'existent qu'à partir du moment où l'on a vécu sans. Elles reviennent alors avec une violente évidence, aussi envahissantes que leur présence était jadis anodine. À ce moment précis, elles étaient pour toi Le Caire. »

« Le même prénom et le même nom, mais personne autour de toi pour les prononcer sans les écorcher. C'est aussi cela, l'exil. Le même prénom et le même nom, c'est à peu près tour ce que tu avais en commun avec l'homme que tu étais. Cela faisait quinze ans que tu n'avais pas foulé le sol empoussiéré de ton pays. Quinze années passées à oublier méthodiquement la pulpe blanche des melons d'Ismaïlia, le stationnement du Palace où défilaient les images des films américains projetés sur l'écran lointain, les cassettes de Fairouz et de Piaf que ta mère faisait jouer pendant les repas, les calèches longeant la corniche d'Alexandrie, le goût des premiers oursins de l'année sur la plage d'Agami.... »

« Tu déverrouillas la porte d'entrée, le geste hésitant et le manteau d'un touriste qui prend le mois de mars au Caire pour plus frais qu'il ne l'est. J'aurais aimé pouvoir interpréter l'expression de ton visage avec certitude. Pouvoir doser avec justesse ce qu'il y avait de fatigue, de nostalgie, de tristesse, d'empressement, de renoncement ou d'indifférence dans chacun de tes gestes. Sans m'en laisser le temps, tu te transformas en ombre suivant maladroitement celle du portier avant de disparaître dans la bâtisse aux murs noircis par le temps. »

« Ce que je sais de toi sentait l'ail et l'anis. »

« Celui qui étale sa misère n'inspirera jamais le désir ni la crainte. »

« Les songes ne servent qu'à ça : ranimer les absents. »

« Les souvenirs n'ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n'a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier. »

« La somme de mes déductions avait fini par raconter une histoire: la tienne. Ou, pour être exact, mon histoire de toi. Elle s'était transformée en une vérité à la fois splendide et fragile, une statue immense aux pieds de fer et d'argile comme je n'aurais pas cru qu'il s'en trouve ailleurs que dans les pages aux tranches dorées du missel de Mémie. »

« Je cesse à présent d'écrire ta vie, parce que les mots ne peuvent pas tout. Ils ne peuvent pas ramener de la mort ceux qui nous ont quittés, ils ne peuvent pas guérir les malades ou résoudre les injustices, tout comme il est absurde de prétendre qu'ils déclarent des guerres ou y mettent fin. Dans un cas comme dans l'autre, ils ne sont au mieux qu'un symptôme, au pire un prétexte. Je cesse d'écrire ta vie parce qu'elle ne m'appartient pas, parce qu'elle ne résulte que d'un alliage improbable entre ta malchance et tes mauvaises décisions, parce que le dernier des malheureux n'en voudrait pas, parce qu'on ne peut pas combler une absence par des phrases. Je cesse d'écrire ta vie parce qu'elle a été malmenée par trop de mensonges pour que j'y ajoute, même de bonne foi, les miens. Je cesse d'écrire ta vie parce que j'ai besoin que tu me la racontes, parce que je n'en veux plus aucune autre version. »

« Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu'ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d'en gagner un peu. Ils se l'injectent par intraveineuse, le réajustent d'un bilan sanguin à l'autre, se font une raison ou finissent par la perdre. »

« Passé, présent, futur. Le temps est une grammaire pour l'humanité, une fiction admise de tous. Une fausse évidence. Une vraie religion. Et pourtant, à quelle temporalité appartient cet instant ? »

Quatrième de couverture

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet. médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une soeur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L'ouverture par Tarek d'un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d'oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu'au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu'il va prendre sous son alle. Comment celui qui n'a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.
Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d'humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d'un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu'aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d'un homme en quête de sa vérité.

« Ali te fascinait. Il y avait chez lui une liberté absolue, une absence de calcul, une exaltation du présent. Il n'était lié par aucun passé et ne concevait pas l'avenir à travers les mêmes contraintes que toi. Il se contentait de vivre et tu te surprenais parfois à espérer que vivre serait contagieux. »

Né à Montréal de parents égyptiens, ÉRIC CHACOUR a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd'hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

Éditions Philippe Rey,  août 2023
301 pages
Prix Première Plume 2023

dimanche 14 juin 2020

La commode aux tiroirs de couleurs ★★★★☆ d'Olivia Ruiz

« Parce que je sais que se construire 
avec une histoire, 
même riche de blessures autant que de joies, 
d'épreuves surmontées comme de miracles accueillis, 
c'est une chance. »

Une belle entrée en littérature ! 
Pas de doute Olivia Ruiz sait raconter, conter de sa belle voix, émerveiller ses lecteurs de sa plume agile, fluide, sans ambages, avec poésie, tendresse et humour.
Sur le silence des ses grands-parents est née cette belle histoire de femmes et d'exil, avec, en toile de fond, la guerre espagnole. 

Deux illustres poètes contestataires, cités en exergue, ouvrent le bal et nous guident vers ces belles pages, sur les sentiers douloureux du déracinement, de la perte des êtres aimés, dans les souffrances d'un coeur brisé, dans les tourbillons enivrants de l'amour, et ceux brûlants des souvenirs et des secrets.

Olivia Ruiz a tissé un beau roman de son imagination fertile. Petite-fille de grands-parents exilés de la Guerre d'Espagne, elle est la génération qui a envie de «... savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va », de creuser, de déterrer les secrets de famille, les non-dits.
La commode aux tiroirs de couleurs est un retour dans un passé à la fois sombre et lumineux. Elle est attirante, cette commode, un arc-en-ciel de tiroirs aux petites clefs de métal doré, des "renferme-mémoire". Elle déborde de colère, d'injustice, de joies, de peines, de bonheurs, de doux parfums. Une commode qui raconte ce qu'aurait pu être la vie de son Abuela et celle de sa maman, comme un prolongement de la présence des absentes.
« L'idée de remplir les tiroirs de cette commode de nos vies m'est venue comme une fulgurance. Dès que je me suis retrouvée face à elle, je me suis autorisée à laisser remonter mes souvenirs. [...] Nos couleurs. Chaudes, franches. Je veux que ces femmes si différentes, si vivantes, si complexes qui composent ton arbre généalogique puissent t'inspirer et t'aider à savoir qui tu es, le fruit de quels voyages et de quelles passions. [...] A ton tour d'y faire de la place pour votre futur. »
Un beau roman, touchant, nécessaire aussi.
Merci Olivia Ruiz, merci aussi à votre bonne fée, Olivia de Dieuleveult pour avoir cru en vous, et en vos deux nouvelles, et vous avoir poussée à croire en vous. Merci aussi à Mathias Malzieu si j'ai bien compris ;-)
Une rencontre colorée hier à la Librairie des Abbesses, merci pour ce moment de partage, de lectures et d'échanges, et un invité surprise : des sons de Hard-rock !! Mémorable !
Bravo !

« Se taire et brûler de l'intérieur est la pire des punitions qu'on puisse s'infliger. »
Federico Garcia Lorca

« Le déracinement pour l'être humain est une frustration qui d'une manière ou d'une autre modifie la clarté de son âme. »
Pablo Neruda

« Épuisée par mon chagrin, j'ai soudain la sensation d'être ma grand-mère quatre-vingts ans plus tôt, gravissant les Pyrénées. Grelottante. Perdue. Amputée. Elle de sa terre. Moi de sa présence désormais. »

« Ma grand-mère, depuis toujours, c'est elle qui décide, elle qui nous mate. Elle est comme sa cuisine, d'abord elle te tente irrésistiblement, te surprend, puis te violente de son tempérament épicé. Quand le repas est est terminé pourtant, c'est une saveur suave qui te reste dans la bouche, rassurante parce qu'elle te donne l'impression d'être aimé passionnément. »

« Mieux vaut croire au Père Noël et souffrir d'apprendre son inexistence que de ne pas goûter au plaisir de la rêverie infinie qu'il engendre, non ? »

« C'est si facile de partir quand on ignore que c'est peut-être pour toujours. »

« J'ai compris que toute ma vie serait écrite à l'encre rouge de ces quelques jours. »

« Le ciel s'ouvrait, pour me donner la chance d'inventer un avenir ambitieux. Mais je pouvais suer sang et eau, je restais une paria d'Espagnole qui avait débarqué chez aux avec ses quatre cent mille cousins. Il ne pourrait rien m'arriver de grand. Je survivrais au mieux. Moi, je voulais un peuple. Un peuple face auquel je n'aurais pas honte et qui n'aurait pas honte de moi. »

« Je l'aimais bien, mais je trouvais mes rêves trop grands pour lui. »

« Chaque accord qu'il égrène sans y penser révèle tout ce que j'occulte. Le manque. Le manque mortel. Des miens, de mon pays, de toute cette vie qui n'est plus. Je ne veux pas entendre cette musique, je ne suis pas apte à soigner la petite fille que j'étais, juste à l'enterrer provisoirement pour réussir à vivre. »

« Le souvenir, c'est bien quand il te porte. »

« En vieillissant, tu apprends que les secrets de famille peuvent devenir des gangrènes, vicieuses et parfois indécelables. Ta mère a catégoriquement refusé d'en savoir plus [...] 
- Maman, un secret, c'est fait pour être tu, c'est son essence même. Le révéler, c'est rompre son existence, le faire partir en fumée, et là, la vengeance du secret peut devenir terrible, a-t-elle dit en me souriant. Moi, les secrets, je n'y touche pas. Je leur laisse tranquilles dans leurs cachettes. Je t'assure, Maman, c'est mieux comme ça. »

« C'est vertigineux et merveilleux de sentir naître cela en soi. Donner la vie, c'est prendre un énorme pavé en pleine figure. Le plus beau pavé du monde, lancé du plus bel élan, du plus beau geste...mais en pleine figure tout de même. »

« Qu'il est lourd le silence quand on n'a pas d'outil pour l'anéantir. »

« Pour moi comme pour beaucoup d'immigrés, qui ne sont ni d'ici ni de là-bas, le voyage est une autre résidence, comme la langue est une maison. Le mouvement, chez moi, est un ancrage. Entendre et parler espagnol en revanche, c'est fredonner l'air de ma première berceuse. C'est redevenir l'enfant que j'ai été, c'est être au plus près de ce que je suis. Avant que la vie ne m'esquinte. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa grand-mère, une jeune femme hérite de l’intrigante commode qui a nourri tous ses fantasmes de petite fille. Le temps d’une nuit, elle va ouvrir ses dix tiroirs et dérouler le fil de la vie de Rita, son Abuela, dévoilant les secrets qui ont scellé le destin de quatre générations de femmes indomptables, entre Espagne et France, de la dictature franquiste à nos jours.
La commode aux tiroirs de couleurs signe l’entrée en littérature d’Olivia Ruiz, conteuse hors pair, qui entremêle tragédies familiales et tourments de l’Histoire pour nous offrir une fresque romanesque flamboyante sur l’exil.

Éditions JC Lattès, juin 2020
198 pages

« Un premier roman magnifique sur l’exil. Un petit bijou. » Le Parisien

« La chanteuse se révèle être une romancière de talent avec La commode aux tiroirs de couleurs, une fresque familiale émouvante sur l’exil. » Version Femina

« À chaque tiroir qui s’ouvre, c’est comme une voix qui sort, pour conter la destinée de cette femme. Une réussite. » Causette