« Elle confine. Elle conserve. Elle remplit. Il faut qu'ils soient là tous. C'est suffisant. Dans la famille, on ne cherche pas à savoir si on s'aime. Si on se parle. Si on se comprend. On est là. Si on est là, ça suffit. C'est tout ce qu'elle veut, ses enfants ensemble avec elle. Avec Reza aussi. Évidemment tous. »
Lu au soleil cet après-midi. Et pourtant, c'est une mélancolie douce et tenace qui s'est installée tout au long de ma lecture.
À l’aube de sa vie, Esther réunit sa famille autour d’un déjeuner. Une table, des silences, des souvenirs qui remontent. Peu à peu se dessine le portrait d’une femme qui s'est effacée au fil des années, presque naturellement, jusqu'à disparaître derrière les besoins des autres.
C'est toute une famille que le roman observe avec finesse, les fissures, les non-dits, les blessures anciennes, les éclats laissés par une histoire familiale qui s’est lentement disloquée.
« La tapisserie d’Esther s’étire. Se distend. Craque par endroits. »
J'ai beaucoup aimé la délicatesse avec laquelle Alexandra Matine parle de la maternité, de l'éducation, du poids des héritages familiaux. Le regard porté sur Esther est d'une grande justesse. Celui porté sur Reza aussi, marqué par une enfance pauvre, un père violent, des blessures qui infusent jusque dans la manière d'aimer et d'élever ses propres enfants, particulièrement Alexandre, l'aîné.
Et puis il y a cette rencontre entre deux cultures, à Téhéran, lorsqu'ils sont encore étudiants, elle infirmière, lui en médecine. De très belles pages, parfois lumineuses, parfois âpres, notamment lorsque surgit la figure du père.
Un roman sensible et profondément humain sur ce que l’on transmet malgré soi. Sur les familles qui tiennent parfois davantage par habitude, présence ou loyauté silencieuse que par les mots ou les gestes d'amour.
Une lecture émouvante. Triste aussi. Mais traversée d’une grande tendresse.
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »
« Alexandre n'a pas reçu de coups. D'accord. Pas comme ceux de Reza. Reza aimait le rappeler. Il n'y avait pas eu de coups. À peine de l'intimidation. Mais pas de coups, ça ne veut pas dire pas de cicatrices. Esther n'avait pas pu le protéger. Elle n'y avait pas pensé. Elle l'avait laissé au premier plan, sur la ligne de front. L'enfant de la ligne de front. »
« Il s'échappe dans les bras de Pénélope. Et plus tard dans les yeux de ses filles. Il s'échappe derrière l'épouvantail formidable. Il échappe aux brûlures du père. »
« Esther marche vers la gare avec sa robe légère. C'est l'été. Une chaleur réconfortante. Pas quelque chose d'oppressant. Une chaleur qui complimente le corps. Un vent discret passe à travers sa robe, effleure sa peau. Et c'est comme si sa robe était le vent. Il y a du monde dans les rues. Le bruissement d'une excitation. Il fera encore chaud ce soir. On pourra rester dehors. Personne n'aura besoin de rentrer. Personne n'aura peur de la nuit fraîche. C'est la première nuit chaude de l'année. Les terrasses des cafés se répandent sur les trottoirs, ne laissant plus qu'un mince passage pour les piétons. Il y a de l'excitation dans l'air.
Esther dans sa robe de vent marche au milieu. Elle sent des regards. Il y a de plus en plus de regards ici. Plus qu'à la ferme, c'est évident. Elle les sent. Elle ne les rend pas. Elle marche sur la pointe des pieds dans sa robe claire que le vent plaque contre ses cuisses. Ça ne l'intéresse pas. Jusque-là, ça ne l'a jamais intéressée. Elle a encore un visage d'enfant. Et quand elle se voit dans le miroir ça lui rappelle qu'elle est encore une enfant, lui confirme pourquoi ça ne l'intéresse pas. »
« Un ton qui accuse la fracture entre eux. Comme s'il n'avait pas osé en parler avant, et attendait qu'elle fasse quelque chose de travers. Il fallait l'incident parfait qui ouvrirait la plaie. Il fallait qu'elle sente les odeurs de rose et de pistache quand pour lui il n'y avait que la crasse et ses relents fétides. Il fallait ça pour qu'il lui dise qu'elle n'est qu'une touriste. Que Téhéran pue. « Téhéran sent la misère et la mort et la viande pourrie que les bouchers jettent dans les rues pour les chiens de la nuit. » Il dit que lui aussi se battait pour cette viande. Que c'est à peine de la viande. Des os. Avec un peu de chair à racler autour. »
« Elle voulait en savoir plus sur son pays, tout simplement. Pour en savoir plus sur lui. Elle pensait, en visitant l'Iran, trouver l'âme de Reza, trouver ce qu'il avait enfoui de pur. À la place, elle a trouvé un bidonville. Un amas de douleur et de tristesse et d'injustice trop enchevêtré pour qu'elle puisse espérer y pénétrer. »
« Sur le chemin de la mer, pourtant, il parle. Mais pas de lui. Il parle des esturgeons. Il parle de la pêche. Il lui décrit le mode de vie des pêcheurs. À quoi ressemble leur journée. Il dit que Chermine est pêcheur. Que lui aussi il aurait dû être pêcheur. Que c'est ce que son père voulait. Qu'il n'y avait pas assez d'argent pour que les deux fils étudient. Qu'il fallait qu'il y en ait un qui reste avec leur mère. Il ne continue pas. »
« C'est ici, dans un demi-sommeil, assise sur un tapis persan, qu'Esther invente un motif. Elle prend des fils orange et noirs et bistre. Et aussi de la soie blanche. Elle les noue. Elle tisse son visage. Elle coud ses grands yeux noirs et son petit nez busqué. Et elle mêle au sang au goût de rance et de métal l'odeur du riz chaud, de la cardamome et du thé vermeil. »
« Elle a essayé de les retenir autour d'elle. Elle a essayé de les tenir dans sa tapisserie, de les nouer les uns aux autres pour qu'ils ne s'éloignent pas. Elle croyait que c'était une fin. Qu'elle construisait une œuvre. Elle ne se rendait pas compte qu'il n'y avait pas de fin. »
« Esther n'avait pas pu prévoir ce qui se passerait entre les deux frères. Si elle l'avait prévu, qu'aurait-elle pu changer ? Ce n'est pas totalement leur faute. Ils n'ont pas eu d'exemple. Ils n'ont jamais vu la mère et le père se parler. Se parler vraiment. Se parler d'autre chose que du repas, de la journée qui vient de se passer, des ragots. Ce n'est jamais rien qu'informatif. Le temps qu'il fait aussi. On ne parle pas du futur. On ne parle pas du temps qu'il va faire. C'est déjà un espoir. Et l'espoir, c'est la naïveté, c'est la faiblesse. Partager un espoir. Dire tout simplement « j'espère qu'il fera beau », c'est déjà trop d'aveu. Ça met les autres mal à l'aise. Ils ne peuvent pas répondre à ça. Un souhait. « J'espère qu'il fera beau. » Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a pas de phrase après ça. Qu'est-ce qu'on pourrait promettre ? Quand il y a de telles phrases, on s'énerve. Les parents s'énervent. »
« C'est ça qui ronge la famille. Cet évitement. Cet évitement pour garder les non-dits non dits. Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps ensemble, sinon ça va sortir. C'est inévitable. Alors on s'évite. Ils vivent les yeux baissés. Jamais de vrais regards échangés entre les frères et les sœurs. Non plus avec la mère et le père. Regards en coin. Regards animaux. D'animaux qui se tournent autour. La trêve autour du point d'eau le soir. La trêve autour de la maison l'été. Ça peut se passer en un regard. Ils ont peur. C'est une peur de leur sang. Une peur des énervements formidables qui suivent les confidences et les espoirs.
La maison ne peut pas résoudre le silence. Elle le confirme. Elle le construit. Ce n'est pas un point d'attache. Un point de rendez-vous. C'est une manifestation du silence. C'est toute la violence de la famille qui s'accepte entre ses murs. Qui remplit la maison. Un isolement total du monde où la famille n'a plus à faire semblant. »
« Il dit « j'ai l'impression de t'avoir toujours connue ». On dit souvent aux gens dont on tombe amoureux « c'est comme si je t'avais toujours connu ». Parce qu'on est surpris de ressentir ça. Un étranger qui devient familier aussi vite, c'est surprenant. C'est inoubliable. C'est choquant même. Alors ça ne peut être que de l'amour. L'étranger qui est familier. »
« Aimer un petit-enfant est un amour différent. Ce n'est pas un amour obligatoire. Au début c'est un amour un peu diffus. C'est une tendresse d'abord. Une tendresse pour la chair de notre enfant qui se multiplie. C'est un ensemble de gestes. C'est l'amour obligatoire et compulsif qu'on a pour son enfant qui se reflète dans la tendresse qu'on a pour le nouvel enfant. Il est à la grand-mère. Pas totalement à elle bien sûr, mais il est aussi à elle. Elle ne peut pas l'ignorer. Il y a cette idée qu'elle a rendu cet enfant possible. Que cette petite chair légère et moelleuse vient de sa chair sèche et ridée. C'est une surprise. Comme si son corps avait donné quelque chose. Comme si son corps pouvait encore donner et créer. Esther prend ses petits-enfants dans ses bras, contre sa peau ridée qui est aussi leur peau fraîche. Et le sang dans leurs veines bat au même rythme. Les parents n'aiment pas. Les mères et les pères les lui reprennent vite. Ils n'osent pas les lui laisser. Et s'ils l'aimaient plus que nous ? »
« Entre les enfants il y a le silence, et la violence de ce silence. Avec les petits-enfants, le silence est une pudeur. Le silence est une douceur. Il n'y a pas besoin de parler. C'est un silence calme. Totalement calme. Un silence qui n'annonce rien. Un silence qui est content d'être là. Un silence qui se vit. Ce n'est pas une anxiété. Pas une appréhension. Après la mort d'Esther, le silence des phrases que l'on n'a pas finies enflera. Il prendra cette figure inquiète. Cet aspect d'annonce. D'oracle. Le silence deviendra grondement. »
« Il faut dire aussi que les parents n'ont pas très envie qu'Esther prenne trop de place. Ça reste une grand-mère. Elle doit rester à sa place. Les parents veulent maîtriser leur éducation. Ils ont des principes. Ils veulent apprendre à leurs enfants à ne pas manger autant, à se tenir droits, à demander la permission pour sortir de table, à ne pas grignoter entre les repas, à ne pas mettre les pieds sur le canapé. Ils veulent décider de ce que les enfants mangent, de ce que les enfants disent, de ce que les enfants lisent ou regardent. Et chaque parent a des principes différents. Les parents connaissent le danger de mettre des enfants en contact avec d'autres principes. Ça rend les enfants exigeants. »
« La grand-mère est une enfance éternelle. »
« Elle pense, je leur construis des souvenirs qu'ils pourront tenir entre leurs mains. Elle a raison. C'est important pour une grand-mère de créer des souvenirs qu'on peut toucher, qu'on peut caresser et sentir. C'est important surtout pour Esther qui mourra avant que ses petits-enfants soient adultes. Avant qu'il y ait un amour adulte entre eux. Avant qu'ils viennent la voir pour autre chose que les déguisements. Ils ne se souviendront pas de conversations avec elle, mais ils auront des tissus et de minuscules pulls pour leurs poupées. Et l'odeur de la laine. »
« Les journées coulent légères et chaudes. Chaque jour ressemble au suivant. C'est rassurant de savoir ça.
Esther aime avoir cette certitude. Demain encore, il y aura la marche sous les pins, et les pieds qui glissent et la chanson. Et l'après-midi le silence apaisant des petits-enfants qui jouent. Le silence apaisant percé des cris des petits-enfants qui rient. »
« Après ça, il n'y a plus que pour les grandes occasions qu'ils se voient. Esther invite tout le monde. Certains viennent. D'autres passent. Les parents gardent leurs enfants près d'eux. On ne veut plus les laisser seuls avec la grand-mère. Avec l'empoisonneuse, la preneuse d'otages. De loin, on a l'illusion que tout le monde est autour de la table. Ça fait grande famille. Ça fait famille au complet. On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. Dans la famille, on aime savoir. On aime connaître. On aime être celui qui a la bonne réponse. Alors quand on l'a, on crie. On crie fort. »
Quatrième de couverture
Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n'arrive plus. Mais aujourd'hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l'heure tourne. Certains sont en retard, d'autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.
« On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. »
Alexandra Matine, née en 1984 à Paris, vit aujourd'hui à Amsterdam. En prenant conscience de la vulnérabilité des liens familiaux. elle compose, comme en apnée, Les Grandes Occasions, roman-gigogne sur la construction et l'éclatement d'une fratrie, le chagrin de voir s'éloigner ses enfants.
Éditions Les Avrils, avril 2020
249 pages

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