Une lente et magnifique immersion dans le grand Nord, où défile sous nos yeux la vie de Lydia Erneman.
Une existence simple, rurale, presque silencieuse, où elle exerce son métier de vétérinaire avec une présence au monde bouleversante de justesse et où la philosophie s’invite à pas feutrés.
Ici, il ne se passe presque rien, et c'est certainement ce qui en fait toute sa beauté. Entrer dans la vie de Lydia, c'est accepter de ralentir. Se laisser porter par les paysages, les gestes du quotidien, les pensées qui dérivent, les rêves qui surgissent entre deux silences.
C'est observer le deuil d’une mère qui continue de vivre dans les replis du quotidien, la solitude d’un père « évidé et coupé du monde », la fragilité des êtres, les amours discrètes, les amitiés qui naissent doucement autour d’un repas, d’un verre partagé ou d’un après-midi de luge.
Rune Christiansen écrit la nature comme un souffle. Les arbres, la pluie, les animaux, la lumière, les saisons deviennent un langage à part entière. Certaines pages ont la douceur d'une prière. D'autres rappellent combien les « petits riens » contiennent parfois les plus grandes vérités.
Lydia a une bien belle façon d'habiter le réel, elle soigne, jardine, écoute, accompagne. Elle trouve dans son métier une forme d'évidence lumineuse, comme si prendre soin du vivant permettait aussi de tenir debout. Dans cette solitude choisie, jamais froide, jamais vide. Une solitude habitée de souvenirs, de musique, de contemplation et d'attention aux autres. Une solitude qui révèle Lydia peu à peu, avec infiniment de délicatesse.
Un roman contemplatif, sensible et profondément apaisant, qui demande simplement qu'on lui abandonne un peu de notre agitation pour mieux entendre battre le monde.
En exergue
« Là tu vivras loin de ton chez-toi et tu seras heureuse. »
EDITH SÖDERGRAN
« L'arbre étranger », in LE PAYS QUI N'EST PAS et POÈMES, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini (La Différence, 1992)
« Ce que Lydia préférait, c'était l'été, depuis toujours. Elle pouvait alors barboter dans les fougères et les chardons, la tête emplie de mille rêveries. Et elle adorait gravir le versant abrupt qui menait du bosquet à une coupe, où fusaient de nouvelles pousses ; dire qu'elles allaient devenir des arbres colossaux dont les frondaisons luxuriantes empliraient presque le ciel, du moins si l'on était une fillette allongée dans l'herbe, les mains derrière la tête. À l'adolescence, il lui était souvent arrivé de s'étendre par terre simplement pour respirer, réfléchir, imaginer. C'était toujours au même endroit, là où le torrent escarpé rétrécis-sait et se divisait en deux cours d'eau plus étroits. Lydia pensait que, d'une certaine façon, c'était là qu'elle-même prenait sa source, débutait. Car il y avait forcément un début à tout, tout était forcément créé, l'ensemble du vivant développait de la puissance et de la force pour gagner du temps. Ce devait être le cas, elle le sentait, alors qu'elle était là, couchée sur le sol chaud de la forêt, et en une espèce de prière, il lui arrivait de lever la main et de la reposer sur sa poitrine, comme s'il fallait être préparée, comme si elle n'avait pas entièrement confiance dans l'oxygène qu'elle respirait. »
« Lydia poussait une porte et ressortait dans le jardin. L'eau gouttait des arbres. De grosses gouttes brillantes comme des billes. Sa mère était assise dans le fauteuil en osier. Elle observait sa fille avec amour, prononçait son nom: Lydia. Lydia. Sa petite chérie distraite. C'était une belle fille, mais n'était-elle pas un peu maigre ? Comment irait papa désormais ?
Plus un bruit dans les collines.
L'oiseau s'endort, il est las.
Mon cœur, après les combats,
le calme te domine.
L'effusif silence
sans nom de la nuit
ses tendres baisers dispense
et dans son giron maternel me conduit. »
« Quand à l'heure du dîner le troupeau cherche de l'air, quand les vaches flairent les naseaux ouverts et courent la queue en l'air, on peut s'attendre à de l'orage.
Quand le cochon transporte de la paille dans sa gueule, la pluie s'annonce sous peu ; s'il ne veut pas se coucher le soir, la pluie est en vue pour le lendemain aussi.
Quand les grenouilles coassent bruyamment ou se présentent en nombre inhabituel, on aura bientôt de la pluie.
Quand les puces, les mouches et les moustiques sont insistants, la pluie ne tardera pas.
Si les moustiques dansent avec application et en grand nombre le soir, on peut en revanche s'attendre à du beau temps le lendemain.
De même, le lendemain sera sans pluie si le scarabée vole le soir. Quand l'araignée tisse consciencieusement sa toile, du temps stable s'annonce, mais si elle est alanguie et dort, cela augure le mauvais temps. Si elle travaille sous la pluie, l'averse sera de courte durée.
Fourmis et coléoptères se préparent à la tempête bien des heures avant qu'elle ne frappe.
Si le chien mange de l'herbe, gémit et sent mauvais, il va pleuvoir.
Le chat aussi attend la pluie quand il mâche un brin d'herbe ou fait ses griffes.
D'ordinaire, quand les hirondelles volent si haut le soir qu'on les voit à peine, le lendemain sera beau. Si en revanche elles volent si bas qu'elles en fouettent presque la terre ou l'eau de leurs ailes, alors la pluie n'est pas loin.
Quand les pies construisent leur logis en hauteur, l'été sera pluvieux, mais si elles le construisent bas, de beaux mois se préparent.
Si les oies et les canards se baignent en se regrou-pant tout près les uns des autres, ils attendent la pluie.
Si la sauterelle saute bas, on peut s'attendre à du beau temps, quand elle saute haut, il va y avoir de l'orage et des intempéries.
Si on entend le pinson avant le lever du soleil, cela promet la pluie. Une abeille hors de sa ruche ne se laisse jamais surprendre par l'averse.
Les goélands cendrés annoncent la pluie quand ils volent en grands groupes vers la terre et se posent dans les champs. »
« Peu importait tout le reste si on ne pouvait pas avoir de foi et d'espérance. Devait-elle cette confiance à sa propre mère ? Elle n'aurait su le dire. Comment peut-on savoir avec certitude d'où l'on tient les choses ? Comment sait-on ce qui nous appartient ? Elle songea qu'elle faisait partie de ces voyageurs qui ont l'art d'oublier chez eux des bagages importants. »
« Elle raccrocha et s'allongea sur le canapé. Elle ferma les yeux. Elle était à bord d'un avion, cet avion s'élevait dans les nuages, et quelques secondes plus tard elle voyait l'ombre de la carlingue filer sur la surface ondoyante blanche. Elle se leva et alla dans la salle de bains. Elle se brossa les dents dans le noir, s'assit au bord de la baignoire. Qui va voler ? pensa-t-elle. Maman, dit-elle. Nul ne répondit. Bien sûr que nul ne répondit. Elle pensa à son père, là-bas, abandonné, vide, pas seulement vide, d'ailleurs, mais creux, car quand on perd la personne avec qui on a vécu une longue vie, on est évidé et coupé du monde, et la solitude souffle à travers soi. »
« Adolescente, Lydia avait rêvé d'un amoureux qui chérisse chacun de ses gestes. Cependant, bien que ni son père ni sa mère ne le lui aient dit directement, elle avait vite compris que les rêves de ce genre recelaient une certaine mesquinerie, presque de la méchanceté. Il fallait mener une vie digne, et au fond une vie digne était synonyme de vivre sans se faire remarquer. Mais cette insuffisance de son père, que renfermait-elle ? Le fait qu'il essayait de surmonter une réalité qui ne cessait de lui échapper ? Ou était-il importuné par le constat qu'un acte, une déception ou un instant de joie n'intervenaient jamais avec la précision d'un problème d'arithmétique ? »
« Elle resta à attendre dans la lumière rose, et alors qu'elle se tenait ainsi sans entreprendre quoi que ce soit, elle se sentit dégagée de toute inquiétude. C'était aussi stupéfiant qu'une lettre disparue de l'alphabet. »
« L'homme maigre et tendineux renfermait une lassitude que Lydia interpréta comme un symptôme de ce qu'il n'attendait plus personne. »
« Elle exécutait son travail avec une forme d'équilibre exubérant, la lumière la servait; en plein épisode critique, du sang et de la saleté jusqu'aux coudes, elle remarquait le doux gazouillis dehors au soleil. Elle était là où elle voulait être, dans le rural, le provincial. Elle se prit à penser que son existence paradoxale, la bonne satisfaction alanguie engendrée par le printemps lui avaient été offertes en cadeau. »
« Ce qu'elle aimait par-dessus tout était de s'occuper de son carré d'herbes aromatiques. Elle prenait grand plaisir à y œuvrer, dans le coin abrité du jardin, ce petit bout de terrain qu'elle ne cessait d'agrandir. Même au soleil couchant, il restait suffisamment de lumière, et Lydia continuait de jardiner jusqu'à la tombée du soir, elle creusait, désherbait, ratissait. Ces tâches renfermaient une lenteur particulière.
Et le luxuriant paysage miniature grouillait de tout petits êtres vivants qui rampaient tranquillement ou alors fuyaient, terrifiés, les mains appliquées de l'imposante créature. »
« Il n'y avait sûrement aucune vérité profonde dans cette observation, Lydia en était consciente, mais à cette table de cuisine peinte d'un rouge superbe, tout lui paraissait extraordinairement réel : le pain, la croûte croustillante qui s'ouvrait au moment où on l'arrachait, les miettes qui retombaient sur les assiettes et sur la table, tous ces détails bienfaisants. Et la conversation, quoiqu'elle se bloquât sans cesse, n'en semblait pas moins libératrice. Lydia se sentait si docile, si conciliante. C'était comme de dire: Ne veux-tu pas te joindre à moi comme je me joins à toi ? »
« Même un cheval de manège dans ane fête foraine pouvait éveiller les instincts de son cœur tendre, expliqua son père. Lydia répondit qu'elle ne s'en souvenait pas. De plus, la relation qu'elle entretenait avec les animaux n'avait nullement trait à un cœur tendre ni au sens du sacrifice. C'était plutôt le réel, le travail pratique qui l'attirait. Sa mère avait un jour déclaré qu'il fallait se donner de la peine pour maintenir les choses en vie, et elle avait bel et bien employé le mot « choses », cette notion démontrable et pragmatique à laquelle on a souvent recours y compris pour embrasser les éléments vivants du monde. Et dans le vocabulaire de sa mère, l'expression « il faut se donner de la peine » était synonyme d'honorabilité. »
« Depuis son enfance, elle suspectait que toutes les personnes qu'elle rencontrait finiraient par se ressembler si elle n'identifiait pas de moyen de les renouveler, et le secret, avait-elle découvert, était tout simplement de se renouveler soi-même, enfin tout simplement, c'était vite dit, changer n'avait rien de simple; rien ne va de soi quand on cherche à se métamorphoser. »
« Et c'était Vivaldi, la troisième sonate pour violoncelle, celle en la mineur. Elle la connaissait si bien, elle augmenta le volume, fredonnant et dirigeant délicatement de la main droite. Elle n'avait jamais parlé de musique avec son père, ni avec sa mère, du reste. Dans cette maison, l'usage n'avait jamais été de faire part de ce qu'on appré-ciait. Néanmoins, la maigre collection de disques était régulièrement utilisée depuis que Lydia était petite, et elle se souvenait que, lors de l'un de ses voyages à Stockholm, sa mère avait acheté une nouvelle pointe de lecture. Un diamant, ça semblait si somptuaire. Mais donc, ils n'exprimaient jamais qu'ils aimaient tel ou tel morceau de Vivaldi, de Haydn ou de Bach. Que disait toujours sa mère ? Que l'ouverture méritait qu'on lui réponde par de l'ouverture, et que ce qui était fermé méritait aussi qu'on y réponde par de l'ouverture. Lydia n'avait jamais su avec certitude ce qu'était censée signifier cette déclaration embrouillée, quelque chose de conciliant et d'indulgent, bien entendu, car c'était la délicatesse de sa mère qui parlait, sa signature presque; toujours vague et pleine de ménagements, des citations de la Bible, ou des phrases de son cru qui n'en semblaient pas moins être également des citations de la Bible. »
« Jolie fille, que faisais-tu sur le toit ce matin ? J'essayais de découvrir d'où soufflait le vent. Pourquoi voulais-tu savoir d'où soufflait le vent ? Parce que d'où vient le vent vient le bonheur. C'est donc pourquoi tu appelais le vent avec ta chanson ? Là où est le chant vient le bonheur. Et si à la place vient le chagrin ? Cela n'a aucune importance. Comment t'appelles-tu, petite chanteuse ? Seule la personne qui m'a baptisée le sait. Et qui t'a baptisée ? Je n'en ai pas la moindre idée. »
Quatrième de couverture
Ayant grandi comme enfant unique dans le nord de la Suède, Lydia est habituée à l'isolement. Quand elle part s'installer dans la campagne norvégienne pour exercer son métier de vétérinaire, elle adopte les rythmes de la vie rurale, occupe ses journées avec son amour des animaux, de la nature et du travail, oscille entre désir de contacts humains et solitude épanouie.
Dans ce roman d'une exceptionnelle beauté, couronné du prix Brage - le Goncourt norvégien -, Rune Christiansen dépeint avec une poésie délicate la profonde humanité d'une vie, la plénitude qui se cache derrière une apparente simplicité, la richesse des mondes intérieurs.
Poète et romancier, Rune Christiansen est l'auteur d'une quinzaine de livres unanimement salués par la critique qui lui ont valu les prix littéraires les plus prestigieux.
Sur l'auteur
Rune Christiansen a été poète avant de devenir romancier. Il a publié treize recueils de poèmes et onze romans, unanimement salués par la critique, qui portent tous le sceau d'un poète écrivain. Entre autres récompenses, il a reçu en 1996 le prix Halldis Moren Vesaas, et en 2014, le prix Brage, deux des prix littéraires norvégiens les plus prestigieux. L'Affaire des lubies du temps perdu a reçu le prix Transfuge du meilleur roman étranger.
Éditions Notabilia, janvier 2026
280 pages
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

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