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samedi 4 juillet 2026

La meilleure façon de marcher ★★★★☆ de Ben Montgomery

Vous avez envie de marcher ?
Pas pour battre un record. Pas pour aller quelque part.
Simplement pour remettre un pied devant l'autre et respirer un peu plus librement ?
Alors ce livre vous attend !

"La meilleure façon de marcher" raconte l'histoire d'Emma Gatewood, cette Américaine de 67 ans qui, en 1955, devient la première femme à parcourir d'une seule traite les 3 500 kilomètres du sentier des Appalaches. Mère de onze enfants, grand-mère de vingt-trois petits-enfants, elle quitte un matin sa maison en disant simplement qu'elle « part faire un tour ».
On pourrait croire que ce livre célèbre un exploit. J'y ai surtout lu une émancipation.
Car derrière cette silhouette frêle chaussée de simples Keds se cache une femme qui a longtemps vécu sous l'emprise d'un mari violent. La forêt n'est pas un terrain de jeu, mais plutôt un refuge. Et la marche, une manière de reprendre possession de sa vie.

« Parce que j'en avais envie. »
Elle s'autorise enfin à n'obéir qu'à son propre désir.

J'ai aimé que Ben Montgomery ne fasse pas d'Emma une héroïne inaccessible. Journaliste avant d'être écrivain, il s'appuie sur les archives, les témoignages et le contexte historique pour retracer son parcours avec beaucoup de précision. Cette approche documentaire donne parfois au récit un ton plus journalistique que romanesque ; c'est sans doute la seule petite réserve que je garderai de cette lecture. Mais elle n'enlève rien à l'admiration que suscite cette femme.

Au fil des pages, c'est aussi un magnifique hommage à la marche qui se dessine. Thoreau, Hippocrate, Stevenson ou encore Dickens s'invitent dans le récit pour rappeler combien marcher nourrit autant le corps que l'esprit. Les descriptions des Appalaches donnent envie de ralentir, de lever les yeux, d'écouter le silence des bois.
« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement. La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears (en exergue)
« Plus je vieillis, plus je vais vite. », disait Emma Gatewood, citée en exergue. Comme si les années nous apprenaient enfin dans quelle direction marcher.
Une lecture inspirante, lumineuse, qui rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin de sa propre liberté. Et que parfois, le plus grand des voyages commence par une décision que l'on ne doit qu'à soi-même ✨️

« [...] le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme. »

« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement.
La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears

« Maintenant ou jamais. »
Henry David Thoreau

« Plus je vieillis, plus je vais vite. »
Emma Gatewood 

« Nous sommes le 3 mai 1955 et la voilà enfin, ses Keds bien lacées aux pieds, sur l'extrémité sud du sentier des Appalaches, le plus long chemin de randonnée au monde. Devant elle, les cimes percent l'horizon bleu-noir et s'étirent vers le ciel. Cette femme, mère de onze enfants et grand-mère de vingt-trois petits-enfants, se tient debout face à un paysage hostile, fait de rivières enragées et de roches menaçantes. Elle en a rêvé, de ce chemin. Chez elle, dans l'Ohio, où elle entretenait son jardin et gardait ses petits-enfants, elle y pensait sans cesse, impatiente d'avoir enfin la liberté de s'échapper. Il a fallu qu'elle attende jusqu'à ses 67 ans pour pouvoir s'y lancer. »

« Devant elle, à présent, se déploie une incroyable étendue d'ormes, de châtaigniers, de tsugas, de cornouillers, d'épicéas, de sapins et d'érables à sucre. Bientôt, elle découvrira des ruisseaux étincelants, des torrents déchaînés, des paysages à couper le souffle. »

« Elle ne dévoilera jamais la raison profonde. Jamais elle ne montrera ses dents cassées ou ses côtes fracturées aux journalistes et aux caméras, jamais elle n'évoquera la ville aux sombres secrets, ni sa nuit passée dans une cellule de prison. Elle se présentera comme veuve. Oui. Elle leur dira avoir trouvé du réconfort dans la nature, loin de la poussière de la civilisation. Elle citera la phrase que son père lui répétait : « Ne traîne pas les pieds. » Un conseil qu'elle tâchait d'appliquer, leur dira-t-elle, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, à travers la vallée de l'ombre de la mort. »

« Lorsque des rivières de bitume se répandirent dans les vallées, l'Amérique motorisée découvrit le monde ouvrier et minier, mais aussi une région en pleine mutation. Dans les années 1950, l'alliance des techniques agricoles rudimentaires et la perte d'emplois míniers au profit des machines provoqua un exode des Appalaches. Ceux qui restèrent étaient suffisamment endurcis, ou suffisamment malins, pour survivre.
Tel est le territoire que foule Emma Gatewood. Elle chemine à travers une région incomprise, tissée d'amour et de danger, d'hospitalité et de venin, sur un sentier conçu par autrui comme la meilleure façon de traverser un paysage à la beauté rugueuse.
Elle a accepté l'invitation de marcher dans les pas de ses prédécesseurs - cette armée civile d'urbanistes, d'environnementalistes, de défricheurs et de devenir, d'une certaine façon, une pèlerine.
Elle vient des contreforts et, bien qu'elle ne sache pas exactement à quoi s'attendre, ne se sent pas totalement étrangère à ces lieux. »

« Les fleurs sont en pleine éclosion : les sanguínaires, les trilles, les violettes, les bleuets, les sabots-de-Vénus, les galanes. À l'orée du bois, un éclat attire son attention, une merveille qu'elle ne reverra pas avant plus de 3 000 kilomètres, comme un cadeau des Cherokees : un cornouiller à fleurs roses. »

« Après un copieux repas, ils longèrent la rivière Ohio en diligence pour se rendre à Gallipolis, puis dans la famille d'Emma au-dessus de Northup, où ils passèrent leur nuit de noces dans une  chambre bricolée à l'aide de draps tendus autour du lit. Ensuite, ils prirent le chemin du petit chalet que P.C. possédait, sur une colline surplombant Sugar Creek.
La lune de miel fut de courte durée. P.C. ne tarda pas à traiter Emma comme sa chose, à se servir d'elle comme domestique. Elle devait balayer, construire des clôtures, faire sécher les feuilles de tabac, mélanger le ciment. Ce n'était pas la vie qu'elle avait imaginée, mais elle fit de son mieux pour s'en accommoder.
Ils n'étaient mariés que depuis trois mois lorsqu'il se mit à la battre. »

« Ce sentier est l'œuvre d'un rêveur, un certain Benton MacKaye. Diplômé de Harvard, il raconte en avoir eu l'inspiration au cours d'une randonnée de six semaines, faite après ses études. Alors qu'il se tenait sur la montagne Stratton dans le Vermont, il a imaginé un chemin pédestre perché sur les sommets et traversant la chaîne sur toute sa longueur.
En 1921, l'idée a mûri dans son esprit, et des amis le convainquent de décrire sa vision dans un article pour le Journal of the American Institute of Architects. MacKaye y écrit que le but du sentier serait « d'étendre l'environnement primitif et de poser des limites à l'environnement métropolitain », en offrant une majestueuse colonne vertébrale accessible à tous ceux qui se sont amassés dans les villes de la côte est. Après la publication de son papier, MacKaye cherche à impliquer des clubs de randonnée, des avocats, et d'autres groupes susceptibles d'aider à mettre son plan à exécution. Des centaines de personnes contribuent au projet, traçant et cartographiant des sections du sentier, fouillant dans les actes de propriété et les dossiers fiscaux des palais de justice, avec l'idée de bricoler ensemble et de préserver pour le public la plus longue piste de randonnée ininterrompue du monde. »

« En juin 1862, soit 93 ans avant le voyage d'Emma, Henry David Thoreau avait prédit ce déclin dans son essai De la marche³, publié à l'époque par la revue Atlantic Monthly :
« Actuellement, dans ces régions, la majeure partie de la terre appartient à tous ; le paysage n'est la propriété de personne, et le marcheur jouit d'une certaine liberté. Mais le jour viendra peut-être où ce paysage se verra divisé en terrains d'agrément dont une poignée d'individus profiteront et tireront un plaisir tout relatif ; lorsque se multiplieront les clôtures, lorsque les pièges à humains et autres machines visant à confiner l'homme à la route publique seront inventés, lorsque marcher sur la surface du monde créé par Dieu sera considéré comme une intrusion sur les terres de quelque individu. Avoir l'exclusivité d'une chose nous prive de la véritable jouissance que cette chose pourrait nous apporter. Profitons donc pleinement de ce qui nous est donné, avant que n'adviennent ces jours funestes. » »
3. Paru en français dans une traduction de Thierry Gillybœuf, Fayard, 2020. 

« Les anthropologues estiment que l'homme primitif marchait 32 kilomètres par jour. Dans l'Antiquité déjà, on attribuait à la marche des bénéfices aussi bien physiques que mentaux. L'écrivain romain Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.) décrivait la marche comme l'un des « remèdes dépendant de la volonté de l'individu ». Le médecin grec Hippocrate la considérait comme « le meilleur médicament pour l'homme » et prescrivait sa pratique pour traiter les problèmes émotionnels, les hallucinations et les troubles digestifs. Aristote faisait ses cours en marchant. À travers les siècles, les plus grands penseurs, écrivains et poètes vantèrent les vertus de la marche. Léonard de Vinci conçut des rues surélevées pour protéger les marcheurs de la circulation des charrettes. Un jour, Jean-Sébastien Bach parcourut 320 kilomètres à pied pour aller écouter un grand organiste.
William Wordsworth aurait quant à lui marché 290 000 kilomètres au cours de sa vie. Dans son essai Night Walks, Charles Dickens saisit l'état extatique à la frontière de la folie de ses nuits sans sommeil et conclut ainsi : « La marche est synonyme de bonheur. La marche est synonyme de bonne santé. » Robert Louis Stevenson parlait de son côté de « la grande camaraderie des chemins » et des « rencontres brèves mais précieuses que seuls les promeneurs connaissent ». 
Plus récemment, les écrivains connaissant les bénéfices du mouvement n'ont eu de cesse de condamner l'apathie du monde, la paresse généralisée.
« Bien sûr, les gens continuent de marcher, ironise en 1912 un journaliste du Saturday Night. C'est-à-dire qu'ils traînent les pieds sur leurs propres territoires, de la porte de chez eux jusqu'à leur voiture ou un taxi... La véritable pratique de la marche, cependant, est aussi éteinte que le dodo. »
« Ils disent ne pas avoir le temps de marcher - et attendent quinze minutes pour qu'un bus les amène 200 mètres plus loin », écrit Edmund Lester Pearson en 1925. « Ils prétendent être pressés, très occupés, extrêmement dynamiques ; en réalité, ils sont paresseux. Une poignée d'originaux - des gamins, essentiellement font de la bicyclette. »
Les jours funestes dont parlait Thoreau sont arrivés et le pays, clés de voiture en main, troque de façon dramatique ses pieds contre des pneus. Le bilan humain est ahurissant: le nombre d'accidents de la route explose, les voitures tuent près de 30 per-sonnes par jour et en blessent 700. Un journaliste du Saturday Evening Post qualifie le phénomène de « conflit » entre l'homme et l'automobile. « Le piéton, écrit-il, risquerait moins sa vie dans la savane africaine infestée de lions ou sur un territoire de tigres mangeurs d'hommes qu'en traversant une rue du centre-ville à la tombée de la nuit ».
C'est à ce moment-là, au milieu de la confluence de l'ingénierie mécanique et de la construction autoroutière, que le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme.

En 1948, Earl Shaffer est le premier à le parcourir de bout en bout d'une seule traite, le premier thru-hiker. À la suite de cette prouesse, il écrit :

J'y repensais comme à une sorte de rêve éveillé, habité de soleil, d'ombre et de pluie
Avec la certitude, déjà, que l'envie me viendrait souvent de repartir
Sur les collines côtoyant les nuages, surplombant le monde entier
Près du cairn battu par le vent où des yeux émerveillés accueillirent les premiers le jour naissant
De marcher encore là où glissent les nuages blancs, loin du fracas de la ville
Et de boire, à la gloire du Long Sentier Perché, l'eau claire et fraîche de la montagne.»

« À l'origine, le sentier des Appalaches est pensé comme un espace infini de nature sauvage où le marcheur est invité à flâner à sa guise. Personne n'envisage alors de le parcourir d'une traite, dans sa totalité. Par fragments, oui. Ou pour une randonnée à la journée. Mais y marcher cinq mois durant, confronter son corps à la terre, tester les limites de son endurance physique et mentale, n'est pas le but. Le parcours se conçoit alors en termes de sections, comme un bœuf se découpe en morceaux. Même si l'on goûte à chaque partie de la bête, il ne s'agit pas de la dévorer tout entière. Avant 1948, personne n'aurait même pu imaginer qu'une telle prouesse était réalisable. »

« Emma a l'habitude de s'échapper dans la nature. Cela remonte à loin.
« J'ai toujours beaucoup marché dans les bois, dira-t-elle à un journaliste des années plus tard. Le calme et le silence des forêts m'attirent, et j'aime la paix qui y règne. »
Les gens la prenaient pour une folle, à l'époque. Mais pour elle la nature était un refuge, loin de son foyer dirigé par un tyran.
Plus tard, elle confia à ses enfants que leur père ne lui infligeait pas seulement des coups de poing qui la laissaient avec les yeux au beurre noir et les lèvres en sang. Elle était aussi l'objet de son appétit sexuel insatiable, il exigeait qu'elle se donne à lui souvent plusieurs fois par jour. Ils ignoraient ce fait à l'époque, mais avaient l'habitude que leur mère vienne chercher la paix dans leurs lits, quand elle ne pouvait plus supporter d'être allongée près de lui. »

« Une fois de plus, on l'a reconnue. Les nouvelles vont vite, La fameuse dépêche de The Associated Press rédigée à Boonsboro a même circulé jusqu'au comté de Gallia, où le journal local a publié un autre article sur la nouvelle célébrité de la région.
Depuis son départ « vers le sud » un matin d'avril, on ignorait où elle se trouvait. Jusqu'à vendredi après-midi, quand la nouvelle de sa progression sur le sentier arriva de Boonsboro, dans le Maryland. Cette randonnée débute sur le mont Oglethorpe, traverse quatorze États, huit forêts nationales et deux parcs nationaux, et s'achève au sommet du mont Katahdin, à quelque 1 580 mètres au-dessus du niveau de la mer. »

« Devant Emma, à travers les nuages bas et noirs qui filent vers le nord le matin du 9 août, se dresse le plus haut sommet du Massachusetts : le mont Greylock. Si les monts Berkshires qu'elle vient de dépasser sont lumineux et accueillants, celui-ci, culminant à 1 063 mètres d'altitude, représente un défi de taille.
Cette montagne a nourri l'imagination de certains des plus grands écrivains américains. Herman Melville s'est inspiré du mont Greylock lorsqu'il travaillait sur Moby-Dick, cent cinq ans avant qu'Emma foule ces terres. Depuis la fenêtre de son bureau à Pittsfield, il pouvait voir les flancs de cette montagne semblables à ceux d'une baleine. Dans Sept jours sur le fleuve, Henry David Thoreau a raconté l'ascension qu'il en fit en 1844, un an avant sa découverte de l'étang de Walden.
À travers leurs écrits, les deux hommes ont saisi le caractère exceptionnel de cette montagne tout en lui conférant un pouvoir très différent. Dans « La Véranda », nouvelle de Melville, le narrateur part en quête d'une lumière magique aperçue au sommet du mont Greylock. Lorsqu'il arrive sur les hauteurs et découvre que la lumière ne vient pas d'une fée mais d'une jeune orpheline isolée, elle-même intriguée par la lumière qu'elle aperçoit en contrebas, le mont symbolise une quête qui n'aura jamais de fin. Thoreau met en scène une quête similaire, en revanche la femme qu'il rencontre sur la montagne a « des yeux étincelants de vie », et le narrateur n'a qu'une envie : revenir passer du temps dans ce lieu si paisible. Pendant des dizaines d'années, les universitaires s'interrogeront sur ces points de vue opposés du mont Greylock et sur le thème de la nature représentée par une femme sur une montagne. Mais peu questionneront les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent ainsi prisonnières, isolées du monde d'en bas. »

« Bien des choses font un foyer,
Livres, ficelles, petits papiers,
Peigne et brosse pour se coiffer,
Un fauteuil où tricoter, 
Une bible, une horloge, des chants, Sur le feu des plats mijotant.
Des petits pieds qui courent 
Dans l'escalier ou dans la cour, 
Des tas de jouets sur le plancher,
Petits trains, voitures et poupées. 
Du linge d'enfants et un couffin, 
Le miaulement d'un chaton qui a faim. 
L'aboiement d'un chien vigilant
Lorsque passe un visiteur gênant.
Une mère douce et bienveillante, 
Avec les siens toujours patiente.
Un monde béni habite ces murs, 
En plus du paiement des factures.
Un esprit qui rassemble les gens, 
Dans les épreuves, par tous les temps. 
Chaque jour la bonté doit régner, 
Pour qu'un foyer soit éclairé. »

« Elle marche pour elle, elle marche pour être elle-même. »

« Quand un journaliste lui demande ce qui l'a poussée à faire tout ça, elle répond : « Certaines personnes pensent que c'est de la folie, mais j'y trouve de la sérénité, quelque chose qui satisfait ma nature. Les bois me comblent de joie. La forêt est un endroit tranquille et la nature est magnifique. Je n'ai pas envie de rester assise sur un fauteuil à bascule. Je veux être active. »
Elle confie avoir trouvé le sentier mieux entretenu cette année-là. Ses critiques après sa première randonnée ont encouragé les clubs de randonneurs à nettoyer et baliser certaines sections. C'est en partie grâce à ces améliorations qu'elle met quelques jours de moins pour arriver à destination. »

« Ils pensent qu'aucune femme de mon âge ne ferait une chose pareille, à moins d'être payée pour ça. C'est drôle. Je travaille comme une mule au terrain de camping. Et quand j'annonce que je pars marcher, on me dit que ce n'est pas raisonnable à mon âge. Il y a quelque temps, je suis montée sur le toit pour scier une branche d'arbre, et personne n'a rien trouvé à redire à ça. »

« Elle se vantait d'être la seule des thru-hikers du sentier à l'avoir vraiment vécu à la dure, et elle avait probablement raison, dit Ed Garvey à la fin de sa vie. Il lui manquait le matériel que les randonneurs considèrent absolument indispensable, mais elle possédait un ingrédient en particulier, l'envie, dans une quantité si débordante que tout le reste était superflu. »

« Parmi toutes les réponses qu'elle fit à la presse, il y en a une qui me semble plus pertinente que les autres, une affirmation qui tient autant de la vérité que de la provocation. C'est aussi une phrase qui trahit un secret, qui contient autant d'audace que de non-dits. Quelque chose de beau et d'indépendant, de mystérieux et de courageux. Une volonté de fuir se lit en filigrane. Fuir la violence et l'oppression. Fuir l'âge et les obligations. La phrase se clôt par un point mais pourrait aussi bien se terminer par un point d'interrogation. Quelques mots qui donnent la migraine. Une réponse frustrante, mais qui se suffit à elle-même.
« Parce que j'en avais envie. » »

Quatrième de couverture

Emma Gatewood fut la première femme à parcourir dans sa totalité le mythique sentier des Appalaches.
À l'âge de 67 ans, elle a marché 3500 kilomètres à travers les forêts américaines. 3500 kilomètres de tempêtes, de nuits à la belle étoile. 3500 kilomètres en petites chaussures de toile, avec un baluchon pour seul bagage. Aux siens, elle écrit qu'elle est « partie faire un tour ».
Élevée dans la pauvreté, victime de violences conjugales, cette mère de famille échappe à un destin tragique. Pas à pas, avec un courage et une détermination qui forcent l'admiration, Emma Gatewood parvient à reconquérir sa liberté.
Ce récit lumineux nous invite à mettre un pied devant l'autre pour découvrir, à ses côtés, la meilleure façon de marcher.
Écrivain et journaliste, Ben Montgomery a eu accès aux archives inédites d'Emma Gatewood. Dès sa parution, La meilleure façon de marcher s'est imposé comme un best-seller et a été récompensé par le National Outdoor Book Award.

« Une lecture qui apaise et émerveille. »
Kirkus Reviews

Éditions Paulsen,  avril 2026
277 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ghez

lundi 18 mai 2026

Demian ★★★★☆ de Hermann Hesse

Un classique. Expérience de l'intime. 
Traversée intérieure entre l'enfance et l'éveil à soi, entre le monde rassurant des origines et la nécessité de s'en détacher. 
Roman de l'adolescence, de l'émancipation et de la quête de soi, ce texte suit Émile Sinclair au moment fragile où l'enfance se fissure. Entre le monde lumineux et protecteur de sa famille et « l'autre monde », plus sombre, violent, instinctif. Et avec lui naît la conscience de la solitude intérieure.
« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même. »
J'ai retrouvé dans ce roman ce que j'avais aimé dans Siddhartha, une écriture accessible, traversée de réflexions profondes sur l'identité, la liberté et la nécessité de devenir soi-même.
« L'oiseau cherche à se dégager de l’œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. »
Grandir implique une rupture. Quitter les certitudes, les héritages, les appartenances rassurantes. Traverser le doute, parfois le chaos, pour tenter d'atteindre une forme de vérité intérieure.
J'ai aussi été marquée par cette vision profondément humaine de Hesse que nous portons en nous lumière et obscurité, contradictions et élans opposés. Rien n'est entièrement pur, rien n'est entièrement noir. Le personnage de Demian agit alors comme un révélateur, presque une présence énigmatique venue pousser Sinclair vers lui-même.
Roman initiatique, philosophique, mystique aussi, il interroge notre rapport au conformisme, au groupe, à la peur d'être différent. Et même s'il a été écrit il y a plus d'un siècle, il conserve une étonnante modernité.
Une lecture dense, introspective, traversée par la mélancolie et la beauté étrange des livres qui parlent moins du monde que du vertige d'exister.
Je vais poursuivre sans hésiter ma découverte d'Herman Hesse avec Le loup des steppes.
« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »

Préface 
« Est-ce le primat de la méditation et le pacifisme intégral de Hesse qui lui valurent la faveur de la jeunesse contestataire américaine ? S'il a dénoncé la civilisation technologique et l'empire de la machine, il n'a jamais prôné le recours à la drogue ni à la révolution. Ce qu'il a toujours affirmé, c'est la nécessité de se retirer dans le château de l'âme, comme dit Thérèse d'Avila. Il ne cherchait pas à enseigner, persuadé que la sagesse ne se com-munique pas comme se communique le savoir, parce que toute expérience est singulière et ne vaut que pour celui qui la fait. « L'espace qui semble exister entre le Monde et l'Éternité, entre la Souffrance et la Félicité, entre le Bien et le Mal, écrit-il dans Siddhartha, n'est qu'une illusion. Bouddha attend aussi bien dans le joueur de dés que dans le brigand. » On ne sait pas qui est saint, qui possède Dieu et la vérité. Aussi doit-on considérer avec une chaleureuse compréhension toutes les tentatives que font les autres pour trouver leur destinée. Des chercheurs très différents de nous appartenaient aussi à notre cercle, lisons-nous dans Demian. « Parmi eux il y avait des astrologues et des cabalistes, et même un disciple du comte Tolstoï, et bien d'autres hommes encore, tendres, timides, vulnérables, adeptes de sectes nouvelles, de méthodes hindoues, végétariens, etc. Avec tous ces gens, nous n'avions de commun, au point de vue spirituel, que le respect que chacun doit éprouver pour le rêve secret d'autrui. » Est-ce cette tolérance et la diversité des attitudes possibles face à la vie et au monde qui recommandèrent Hesse auprès des jeunes gens en colère ? »

« Pour raconter mon histoire, il me faut retourner très loin dans le passé. Il me faudrait, si cela était possible, reculer jusqu'aux toutes premières années de mon enfance, et au-delà encore, jusqu'à mes origines les plus lointaines.
Les écrivains, lorsqu'ils composent des romans, font souvent comme s'ils étaient Dieu et comme s'ils pouvaient embrasser et comprendre dans son ensemble une vie humaine quelconque, et la raconter comme Dieu pourrait se la raconter, sans voile, en accordant à chacun de ses épisodes la même valeur. Cela, je ne le puis, pas plus qu'ils ne le peuvent. Mais mon histoire est pour moi plus importante que pour n'importe quel écrivain la sienne, car elle m'appartient en propre, et elle est l'histoire d'un homme, non pas inventé, idéal, n'existant pas en dehors du livre, mais d'un homme qui, une fois, a vécu réellement. Ce qu'est un homme qui vit réellement, on le sait aujourd'hui moins que jamais, et l'on tue ses semblables dont chacun est un essai unique et précieux en masse. Si nous n'étions pas autre chose que des êtres ne vivant qu'une fois, une balle de fusil suffirait en effet à supprimer chacun de nous, et alors raconter des histoires n'aurait plus aucun sens. Mais chaque homme n'est pas lui-même seulement. Il est aussi le point unique, particulier, toujours important, en lequel la vie de l'univers se condense d'une façon spéciale, qui ne se répète jamais. C'est pourquoi l'histoire de tout homme est importante, éternelle, divine. C'est pourquoi chaque homme, par le fait seul qu'il vit et accomplit la volonté de la nature, est remar-quable et digne d'attention. En chacun de nous, l'esprit est devenu chair; en chacun de nous souffre la créature; en chacun de nous un rédempteur est crucifié.
Beaucoup, aujourd'hui, ignorent ce qu'est l'homme, mais beaucoup le pressentent et, par là, il leur est plus facile de mourir, comme il me sera plus facile de mourir quand j'aurai terminé cette histoire.
Je ne puis me nommer « un initié ». J'ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. Mon histoire n'est pas agréable à lire. Elle n'est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées. Elle a un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêve, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir.
La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier. Personne n'est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l'un dans l'obscurité, l'autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. Chacun porte en soi, jusqu'à sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d'un monde primitif. Beaucoup ne deviennent jamais des hommes, mais demeurent grenouilles, lézards ou fourmis. Tel n'est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Mais chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l'homme. À nous tous, les origines, les mères sont communes. Tous, nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n'est expliqué que par soi-même. »

« Partout, l'on voyait sourdre ce deuxième monde, ce monde violent ; partout il manifestait sa présence et répandait son odeur, partout, sauf dans nos chambres, là où se tenaient mon père et ma mère. Et cela était très bien. Il était merveilleux qu'ici, chez nous, il y eût paix, ordre et tranquillité, devoir et bonne conscience, pardon et amour, mais il était merveilleux aussi que l'autre monde existât, le monde bruyant, aux couleurs crues, le monde sombre et violent, d'où, d'un bond, l'on pouvait s'enfuir et se réfugier auprès de sa mère. »

« Ces pensées me hantaient. Une pierre était tombée dans un puits, ce puits était mon âme d'enfant, et, durant une très longue période de ma vie, cette histoire du meurtre de Caïn et du « signe » demeura le point où prirent naissance chez moi le doute, l'esprit critique, les tentatives de connaissance. »

« - j'ai toujours rêvé intensément - je vivais plus que dans la vie réelle. Ces fantômes m'épuisaient. »

« Lorsqu'un animal ou un homme tendent toute leur attention, toute leur volonté sur un but défini, alors ils ne peuvent manquer de l'atteindre. C'est là tout. Et il en est exactement de même à propos de ce que tu m'as demandé. Lorsqu'on a observé un homme avec assez d'attention, on en sait sur lui plus que lui-même. »

« Chaque fois, je le regarde fixement, ce que, la plupart du temps, les gens ne supportent pas. Cela ne manque jamais de les troubler. Si tu veux obtenir quelque chose de quelqu'un, tu n'as qu'à le regarder à l'improviste tout à fait fixement dans les yeux, et s'il ne bronche pas, renonces-y. Tu n'obtiendras jamais rien de lui. Mais c'est là un fait très rare. Je ne connais qu'une personne avec qui ce procédé ne réussit pas. »

« [...] mon propre mythe, l'idée des deux mondes, c'est-à-dire des deux moitiés du monde : la moitié lumineuse et la moitié sombre.
L'idée que mon problème était un problème de tous les hommes, de toute vie et de toute pensée m'envahit tout à coup comme une ombre sacrée, et un sentiment d'angoisse et de respect me pénétra lorsque je vis et sentis que ma vie la plus intime, ma pensée la plus secrète puisaient au fleuve éternel des grandes idées. Cette révélation était plutôt mélancolique, bien qu'elle confirmât mon expérience personnelle et, par là, m'apportât un certain réconfort. Elle avait un arrière-goût âpre, car elle était accompagnée d'un sentiment nouveau de responsabilité et annonçait la fin de l'enfance et la solitude intérieure.
Pour la première fois de ma vie, je dévoilai - à mon camarade - un secret aussi profond : la découverte des deux mondes qui datait de ma première enfance, et, aussitôt, Demian se rendit compte que mes sentiments secrets s'harmonisaient avec les siens et les justifiaient, mais il eût été contraire à son habitude d'exploiter une pareille confession. Il m'écouta avec l'attention la plus profonde qu'il m'eût jamais accordée et me fixa dans les yeux jusqu'à ce que je dusse détourner mon regard, car dans le sien je voyais de nouveau cette absence d'âge étrange, animale, qui le mettait hors du temps. »

« Le véritable Demian était celui que je contemplais en ce moment : de pierre, antique, animal, beau et froid, pétrifié, inanimé et secrètement plein d'une vie mystérieuse. Et, tout autour de lui, ce vide silencieux, cet éther, cet espace sidéral, cette mort solitaire. »

« La tête me faisait mal et j'étais dévoré d'une soif ardente. C'est alors qu'une image, disparue depuis longtemps, se montra à nouveau. Je revis ma ville natale, la maison de mes parents, mon père et ma mère, mes sœurs et le jardin. Je vis ma petite chambre tranquille, l'école et la place du marché. Je vis Demian et me rappelai les jours précédant la confirmation. Tout cela brillait d'un éclat merveilleux, divin et pur et je m'en rendais compte maintenant, cela m'avait appartenu, hier encore, il y avait quelques heures seulement, attendant que j'y revinsse. Et, en cet instant même, subitement, ce monde venait de s'engloutir, comme frappé d'une malédiction. Il ne m'appartenait plus ; il me repoussait avec dégoût. Tous les plus chers, les plus intimes souvenirs des lointains jardins dorés de mon enfance : les baisers de ma mère, les fêtes de Noël, les pieuses et sereines matinées du dimanche, les fleurs du jardin, tout ce passé, je venais de le fouler aux pieds, de le détruire. Si des archers étaient venus et m'avaient lié les mains pour me conduire à la potence, comme un infâme sacrilège, je les aurais suivis volontiers; j'aurais trouvé le châtiment juste et mérité.»

« - Tu vas souvent à l'auberge ? me demanda-t-il.
- Ah ! oui, répondis-je nonchalamment. Que peut-on faire d'autre ? C'est après tout ce qu'il y a de plus amusant.
- Crois-tu ? Il se peut. L'ivresse, l'élément bachique, oui, cela est beau. Mais, chez la plupart des gens qui vont à l'auberge, cela a disparu. Je trouve même que la vie d'auberge a un caractère tout à fait bourgeois. Oui, une belle ivresse, une bacchanale à la lumière des torches, a de la grandeur ! Mais ces séances de cabaret, toujours les mêmes, où l'on vide chopine après chopine, que peut-on trouver là-dedans ? T'imagines-tu Faust assis, soir après soir, à une table de taverne ?
Je bus et le regardai sans aménité.
-  Tout le monde ne peut pas être Faust », dis-je sèchement. 
[...]
- Bah ! après tout, pourquoi discuter ? La vie d'un buveur et d'un libertin est sans doute plus vivante que celle d'un bourgeois irréprochable. Et puis - j'ai lu cela quelque part - la vie d'un débauché est la meilleure préparation à la vie d'un mystique. Ce sont toujours des gens tels qu'un Augustin qui deviennent des saints. Il était aussi un viveur et un jouisseur. 
J'étais défiant et nullement disposé à avoir le dessous. Aussi dis-je d'un air blasé :
- Oui, à chacun son plaisir. À franchement parler, je ne tiens nullement à devenir un saint ou quelque chose de semblable. 
Demian lança un regard qui me transperça.
- Mon cher Sinclair, dit-il lentement, ce n'était point mon intention de te dire des propos désagréables. En somme, nous ignorons tous deux dans quel but tu bois maintenant tes chopes. Ce qui est en toi, ce qui fait ta vie, le sait déjà. Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout, qui veut tout ce qui est pour notre bien et l'accomplit mieux que nous-même. Mais excuse-moi, je dois rentrer. »

« Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout. »

« L'oiseau cherche à se dégager de l'œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »

« - Halte-là ! s'écria Pistorius. Il y a une grande différence entre le fait de porter le monde en soi et le fait de le savoir. Il y a des fous dont les pensées peuvent rappeler celles de Platon, et un pieux écolier dans un institut piétiste peut avoir une intuition aussi profonde des rapports entre Dieu, l'âme et l'univers, que Zoroastre ou les gnostiques. Mais il l'ignore, et tant qu'il l'ignore, il n'est pas plus qu'un arbre, ou une pierre, ou, tout au plus, un animal. Il ne devient un homme que lorsque jaillit en lui la première étincelle de cette connaissance. Vous ne considérez cependant pas comme des hommes tous les bipèdes qui se promènent dans la rue sim-plement parce qu'ils vont droit et portent leurs petits pendant neuf mois ? Vous voyez combien il en est qui sont encore poissons ou moutons, vers ou sangsues, fourmis ou abeilles ! En chacun d'eux, toutefois, l'humanité véritable est en germe, mais ces possibilités d'humanité ne lui appartiennent en propre que lorsqu'il a commencé à les pressentir, à les réaliser en partie dans sa conscience. »

« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »

« Chacun doit, une fois, faire le pas qui le sépare de son père, de ses maîtres. Chacun doit éprouver la dureté de la solitude, bien que la plupart des hommes la supportent mal et, bientôt, se réfugient à nouveau auprès de leurs semblables. Avec mes parents et le monde lumineux de ma belle enfance, je n'avais pas rompu de façon violente. Peu à peu et presque insensiblement, je m'en étais éloigné ; ils m'étaient devenus toujours plus étrangers. Cela me peinait et rendait souvent amères mes visites au foyer paternel, mais sans m'affliger profondément. C'était supportable. »

« La communauté en soi, dit Demian, est belle. Mais ce que nous voyons partout se développer, ce n'est pas la communauté véritable. Elle naîtra du rapprochement de certains individus et elle transformera le monde pour quelque temps. Ce qu'on appelle communauté n'est que formation grégaire. Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu'ils ont peur les uns des autres. Chacun pour soi! les patrons pour eux, les ouvriers pour eux, les savants pour eux ! Et pourquoi ont-ils peur ? L'on a peur uniquement quand on n'est pas en accord avec soi-même. Ils ont peur parce qu'ils ne sont jamais parvenus à la connais-sance d'eux-mêmes. Ils se rassemblent parce qu'ils ont peur de l'inconnu qui est en eux. Ils sentent que leurs principes sont surannés, qu'ils vivent d'après de vieilles Tables de la Loi et que ni leurs religions ni leurs morales ne répondent aux nécessités présentes. Depuis plus d'un siècle, l'Europe ne fait qu'étudier et construire des usines. On sait exactement combien il faut de grammes de poudre pour tuer un homme mais on ne sait plus comment on prie on ne sait même plus comment se divertir pendant une heure seulement. Entre une fois dans un cabaret d'étudiants ou dans un lieu de plaisirs destiné aux gens riches. C'est lamentable ! Mon cher Sinclair, tout cela ne peut rien engendrer de bien gai. Ces hommes qui se rassemblent si anxieusement sont pleins de crainte et de méchanceté. Aucun d'eux ne se fie à l'autre. Ils restent attachés à des idéaux qui n'en sont plus et lapident celui qui en révèle un nouveau. Je sens qu'il existe des conflits. Ils éclateront bientôt, crois-moi. Ils n'amélioreront pas le monde. Que les ouvriers tuent les fabricants ou que la Russie et l'Allemagne se jettent l'une sur l'autre, il n'en résultera qu'un changement de possesseurs. Mais ce bouleversement ne sera pas vain. Il nous rendra conscients de la médiocrité des idéaux actuels. Nous serons débarrassés des dieux de l'âge de la pierre. Le monde, tel qu'il est aujourd'hui, veut mourir, veut s'effondrer, et ainsi en sera-t-il.
- Et qu'adviendra-t-il de nous ? demandai-je.
- Oh ! peut-être périrons-nous avec lui. Nous aussi, nous pouvons être tués. Mais notre esprit et notre œuvre ne sauraient mourir. Autour de ce qui subsistera de nous, ou bien autour de ceux qui nous survivront, se concentrera la volonté de l'humanité, cette volonté que l'Europe a étouffée pendant si longtemps par les cris de la foire à la technique et à la science. Et il sera révélé que la volonté de l'humanité n'a jamais été celle des communautés actuelles, des États, des peuples et des Églises. Mais le but que la nature tend à atteindre par l'humanité est écrit en chaque individu, en toi et en moi. Il était écrit en Jésus, il l'était en Nietzsche. Quand les communautés actuelles auront disparu, alors ces courants, seuls importants, qui, naturellement, peuvent se présenter chaque jour sous un autre aspect, trouveront la place qui leur est nécessaire. »

« Maintenant, je constatais avec ravissement que je m'étais trompé et qu'il était possible, étant parvenu à la liberté et ayant renoncé à son bonheur d'enfant, de revoir le monde avec les yeux émerveillés de l'enfance. »

« Il est toujours dur de naître. Vous savez que l'oiseau a de la peine à sortir de l'œuf.
Questionnez votre mémoire et demandez-vous si le chemin était vraiment si dur. Était-il seulement difficile, ou beau, aussi ? En connaîtriez-vous de plus beau, de plus facile ? »

« Nous, les porteurs du signe, pouvions à bon droit passer aux yeux du monde pour étranges, insensés et dangereux. Nous étions des hommes éveillés ou en train de s'éveiller et nous aspirions à le devenir toujours plus complètement, tandis que les efforts des autres, leur recherche du bonheur, consistaient uniquement à adapter leurs opinions, leurs idéaux, leurs devoirs, leur vie et leur bonheur à ceux du troupeau. Chez eux, aussi, il y avait effort, force et grandeur. Mais alors que, selon notre conception, nous, les porteurs du signe, nous incarnions la volonté de la nature dirigée vers l'avenir, le nouveau, l'individuel, eux s'étaient fixé comme but le maintien du passé. Pour eux, - l'humanité qu'ils aimaient comme nous l'aimions -  représentait quelque chose d'achevé qui devait être conservé et protégé. Selon nous, l'humanité représentait un avenir lointain vers lequel nous étions en marche, dont l'image n'était connue de personne et les lois écrites nulle part. »

Quatrième de couverture

Roman de formation, Demian est l'un des chefs-d'œuvre de ce genre littéraire. Ce livre-culte de la génération de l'entre-deux-guerres tente de répondre à une question fondamentale comment l'homme peut-il échapper au monde des miroirs et parvenir à être lui-même ?

Depuis sa plus tendre enfance, Émile Sinclair est partagé entre le petit enclos familier et ordonné de sa famille bourgeoise, et l' autre côté », l'univers cru et violent de la rue, des voleurs et des prostituées. À l'école, il fait la rencontre d'un individu qui bouleverse sa vie: Max Demian, un être charismatique qui semble venu de nulle part. Il enseigne au jeune Émile Sinclair à ne pas suivre l'exemple de ses parents, à se révolter pour se trouver, à traverser le chaos pour mériter l'accomplissement de sa destinée propre. Au bout du chemin, où le divin et le démoniaque se mêlent, la crainte d'être un exilé, un séparé, un étranger est annihilée. Il n'est pas d'autre mesure à l'humain que sa liberté.

Né allemand en 1877, naturalisé suisse en 1923, Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, exerça plusieurs métiers avant de se consacrer à l'écriture. Voyageur, poète, romancier, il rechercha dans la psychologie et les sagesses de l'Orient une spiritualité nouvelle. Il mourut au Tessin en 1962.

Éditions La Cosmopolite,  juin 2014
275 pages
Traduit de l'allemand par Denise Riboni 

vendredi 3 janvier 2025

Le sang des mirabelles ★★★★☆ de Camille de Peretti

Une bien agréable lecture que celle-ci. J'ai découvert l'écriture de Camille de Peretti avec L'inconnu au portrait, écriture à laquelle j'avais succombé. Et bien, il n'y a pas de doute, je la relirai sans hésiter.
Dans Le sang des mirabelles, l'autrice nous plonge au coeur du Moyen-âge pour suivre la destinée de deux sœurs Eléonore, dite la Salamandre et Adélaïde,  dite l'Abeille. L'une destinée à donner un héritier à l'adipeux Guillaume, dit l'Ours et la deuxième, a un penchant pour l'apprentissage des remèdes et de la chirurgie, elle désire soigner. Toutes deux savent lire et écrire, toutes deux sont fougueuses et passionnées, toutes deux aspirent à être des femmes libres. 
Un roman historique original, captivant et intéressant. Je me suis glissée dans cette lecture sans difficulté comme on se glisse dans un bon lit douillet, j'ai ri à certaines cocasseries de la langue de l'époque, retiendrai le terme de "coquefredouille" entre autres ;), aimé la thématique abordée : l'émancipation de la femme. 
L'intrigue est simple, l'histoire plutôt linéaire, peu de personnages rentrent en jeu, ce qui en fait la lecture idéale en cette période de vie au ralenti 😉 

« Femme, tu es la porte du diable. »
Tertullien (155-222)

« [...] les signes sont-ils interprétables quand on a perdu la raison ? »

« Coquefredouilles [pauvres diables], corne de bouc ! Pauvre de moi, entouré par la merdaille, par une armée d'abrutis, de galeux, environné de conseillers sotards, tous autant que vous êtes et qui n'avez rien vu venir ! Tous des ases [bons à rien] ! »

« Manon a toujours pensé que dans la mort, le seigneur Ours se changerait vraiment en ours et la Salamandre en salamandre, quand elle, Manon, resterait simplement Manon, une femme sans crocs ni griffes pour se défendre. Dans la mort, les seigneurs restaient plus forts. Mais on lui a raconté aussi que tous les hommes seraient punis, les méchants condamnés à bouillir dans une grande marmite pour l'éternité, l'avare étranglé par le cordon de sa bourse, le gourmand avec le ventre près d'éclater, et la luxurieuse mordue aux seins et au sexe par des crapauds répugnants. »

« Elle ne respecte pas la matière comme sa sœur a appris à la respecter, ne se rend pas compte que le métier d'apothicaire demande précision et tact, et qu'un mauvais dosage pourrait s'avérer fatal. On trouve toujours simple ce qu'on ignore. »

« La mère attend son fils depuis longtemps. Impatiente de le serrer dans ses bras, elle le tiendra comme on tient sa revanche. Elle a appris qu’il n’y avait que deux manières de prendre le pouvoir en ce monde quand on naissait femelle, par le bas-ventre ou par le ventre. Écarter les jambes pour y faire entrer le pendeloche de son seigneur ou écarter les jambes pour en expulser l’enfant qui vous protègera. Sans mari et sans fils, point de salut. »

« L'esquisse d'un sourire se dessine sur les lèvres de la chambrière : que l'on mange du blanc de cygne ou de la potée de choux, quand la mort frappe, la seigneurie comme la servantaille n'est plus qu'un amas de chair flasque et froide. »

« Plus nous appréhendons les choses, plus nous découvrons le puits sans fond de notre ignorance. Adélaïde, ebahie, explorait cet abîme...»

Quatrième de couverture

« Depuis deux saisons déjà, le vieux Hibou lui avait ouvert les portes de son officine et l'avait laissée feuilleter les pages de ses livres. Elle s'y était plongée avec délice, elle avait tout dévoré. Quelques mois et tout avait changé; la jeune fille savait désormais que le monde ne se réduisait pas à une bobine de fil et à une aiguille. »

Au cœur du Moyen Âge, deux sœurs se bâtissent un destin singulier. Bravant les conventions, l'une découvre le véritable amour tandis que l'autre s'adonne en secret à sa passion pour la médecine. Mais cette quête d'émancipation n'est pas sans danger à une époque vouant les femmes au silence. Une magnifique saga, qui renouvelle le genre du roman historique.

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris.
Elle est l'auteur de six romans dont Thornytorina (Belfond, 2005, prix du Premier roman de Chambéry) et Blonde à forte poitrine (Kero, 2016).

Éditions Calmann Levy,  juin 2019
332 pages

mercredi 2 juin 2021

La mauvaise herbe ★★★★☆ de Yves Montmartin

« Toutes les religions semblent être organisées au bénéfice du sexe masculin, avec pour conséquence que les femmes sont reléguées au second plan : elles accouchent, élèvent les enfants, s’occupent des corvées. Voilà pourquoi je me méfie des religions. » 

La citation de Jim Fergus en exergue laisse présager du sujet que les mots d'Yves Montmartin vont porter. 
Un sujet poignant. Qui bouscule. Qui m'égratigne à chaque fois que j'y suis confrontée, par la lecture ou autres. 
Il y a des parcours de vie qui ne peuvent laisser indifférent, des parcours que je ne comprends pas. Comment peut-on si peu considérer une femme ? Comment les femmes, entre elles, peuvent-elles se détruire ainsi ? Comment l'entendre ? Le carcan religieux de la soumission, de l'obéissance prive les femmes de tout droit, condamne leurs émotions et les cantonne à un rôle d'épouse dévouée à son mari et de "ventre" à porter la progéniture, et une progéniture très fortement recommandée au masculin, s'il-vous-plaît. 

La mauvaise herbe, c'est l'histoire d'Amira, née à Alger. Elle se définit elle-même comme la mauvaise herbe et nous raconte sa vie, de sa naissance à sa vie de femme. L'enfance d'Amira est belle, entourée de parents aimants et surtout d'une tante, Nour, bienveillante et qui a su s'émanciper, se libérer des chaines du patriarcat. Un exemple pour notre héroïne. 
« Tout le monde dit que j’ai un mauvais caractère, que je suis une rebelle, mes parents, mes frères, mes camarades d’école, mes professeurs. Je m’en fiche, je préfère avoir la tête dure que de ne pas avoir de personnalité. Pour moi c’est une évidence, la vie bouillonne en moi, j’ai envie de prendre toute ma place, de m’affirmer. Je souhaite rire, chanter, courir, respirer. Je deviens une femme et je ne veux pas être soumise, ni à un père ni à un mari. » 
La vie d'Amira est intelligemment et symboliquement morcelée par l'auteur en quatre saisons. Le printemps marque l’éclosion, l’arrivée d’une jolie fleur, une princesse, Amira, la princesse de son papa. Puis vient l’été, le temps des retrouvailles au pays, par exemple, entre ceux qui ont migré et ceux qui sont restés. À l’automne, le temps se gâte et l’hiver arrive bien vite. Glaçant, il clôt cette histoire.
 
La mauvaise herbe; c'est aussi le quotidien d'un quartier, les modes de vie des Algériens, que l'auteur nous fait découvrir, et nous sensibilise aussi à l'exil. Il nous propose une véritable immersion dans la vie des Algériens, et on comprend les relations transnationales qui s'instaurent entre ceux qui sont restées au pays et ceux qui ont décidés de partir, les ponts qui se sont créés entre eux. 

Je ne vais pas être très originale, mais vous l'aurez compris, cette lecture fait partie des lectures nécessaires. Un témoignage poignant, bouleversant, écrit avec beaucoup de réalisme et d'humanité. L'écriture est simple, j'avoue avoir été un peu surprise au début, mais je m'y suis faite, et les phrases courtes que je n'affectionne pas particulièrement, je les ai adoptées au fur et à mesure.

Le procédé final d'écriture (que je ne peux dévoiler ;-)) laissera en moi une trace indélébile. Impérissable. Une expérience humaine à jamais marquante. De celle qui forge. Impactante.

Merci beaucoup Yves pour ce moment. La rencontre fut très belle.

« Toutes les religions semblent être organisées au bénéfice du sexe masculin, avec pour conséquence que les femmes sont reléguées au second plan : elles accouchent, élèvent les enfants, s'occupent des corvées. Voilà pourquoi je me méfie des religions. » Les amazones - Jim Fergus, cité en exergue

« Je suis née le premier jour du printemps. C'est un signe de force, de vigueur et de longue vie, me dit Nour en essayant de démêler mes cheveux avec une brosse. »

« Restée toute seule au milieu du jardin, la petite fille s’est relevée. Il ne lui reste plus qu’un ou deux mètres de terrain à travailler.
Elle se rappelle les paroles de son père : « les mauvaises herbes, il faut les déraciner. Une fois que tu as bien supprimé les racines, la plante ne repousse plus, elle est morte à jamais ».
Elle ne se doute pas que dans son cœur commence à germer une graine de mauvaise herbe…
Elle ne sait pas à ce moment précis qu’elle aussi, un jour, elle sera déracinée. »
« Tout le monde dit que j’ai un mauvais caractère, que je suis une rebelle, mes parents, mes frères, mes camarades d’école, mes professeurs. Je m’en fiche, je préfère avoir la tête dure que de ne pas avoir de personnalité. Pour moi c’est une évidence, la vie bouillonne en moi, j’ai envie de prendre toute ma place, de m’affirmer. Je souhaite rire, chanter, courir, respirer. Je deviens une femme et je ne veux pas être soumise, ni à un père ni à un mari. » 

« Tu sais Amira, la mort d'un enfant, c'est comme un déflagration mais le monde tout autour ne l'entend pas et ne peut voir les dégâts qu'elle a provoqués à l'intérieur de toi. »

« L'absence n'est rien d'autre qu'une présence obsédante. » Éliette Abécassis

« Un silence s'est installé entre Driss et moi. Ce silence s'étire, mais je n'ai pas peur de ce silence, au contraire il me rassure. Il éloigne la violence. »

« Je regarde le train s’arrêter quelques minutes, les portières qui s’ouvrent, qui invitent à monter. Moi aussi j’aimerais tant grimper dans un wagon, m’évader, avoir un boulot, des collègues de bureau avec qui partager des banalités, le temps qu’il fait, les enfants, tout simplement échanger, exister. »

Quatrième de couverture

Restée seule au milieu du jardin, la petite fille s’est relevée. Il ne lui reste plus qu’un ou deux mètres de terrain à travailler. Elle se rappelle les paroles de son père :
« Les mauvaises herbes, il faut les déraciner. Une fois que tu as bien supprimé les racines, la plante ne repousse plus, elle est morte à jamais ».
Elle ne se doute pas que dans son cœur commence à germer une graine de mauvaise herbe ; elle ne sait pas à ce moment précis qu’elle aussi, un jour, elle sera déracinée. Tout le monde dit qu’elle a la tête dure comme une calebasse. La vie bouillonne en elle, elle souhaite rire, chanter, courir, respirer, vivre tout simplement. Elle ne veut pas être soumise à un père ou à un mari. D’Alger à la banlieue lyonnaise, ce roman raconte le destin tragique d’une jeune femme algérienne, qui petite fille rêvait d’indépendance et de liberté et va se retrouver emprisonnée par le poids des traditions et de la religion.

Éditions La chouette à lunettes, en auto-édition, mars 2021
247 pages