Traversée intérieure entre l'enfance et l'éveil à soi, entre le monde rassurant des origines et la nécessité de s'en détacher.
Roman de l'adolescence, de l'émancipation et de la quête de soi, ce texte suit Émile Sinclair au moment fragile où l'enfance se fissure. Entre le monde lumineux et protecteur de sa famille et « l'autre monde », plus sombre, violent, instinctif. Et avec lui naît la conscience de la solitude intérieure.
« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même. »
J'ai retrouvé dans ce roman ce que j'avais aimé dans Siddhartha, une écriture accessible, traversée de réflexions profondes sur l'identité, la liberté et la nécessité de devenir soi-même.
« L'oiseau cherche à se dégager de l’œuf.L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. »
Grandir implique une rupture. Quitter les certitudes, les héritages, les appartenances rassurantes. Traverser le doute, parfois le chaos, pour tenter d'atteindre une forme de vérité intérieure.
J'ai aussi été marquée par cette vision profondément humaine de Hesse que nous portons en nous lumière et obscurité, contradictions et élans opposés. Rien n'est entièrement pur, rien n'est entièrement noir. Le personnage de Demian agit alors comme un révélateur, presque une présence énigmatique venue pousser Sinclair vers lui-même.
Roman initiatique, philosophique, mystique aussi, il interroge notre rapport au conformisme, au groupe, à la peur d'être différent. Et même s'il a été écrit il y a plus d'un siècle, il conserve une étonnante modernité.
Une lecture dense, introspective, traversée par la mélancolie et la beauté étrange des livres qui parlent moins du monde que du vertige d'exister.
Je vais poursuivre sans hésiter ma découverte d'Herman Hesse avec Le loup des steppes.
« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »
Préface
« Est-ce le primat de la méditation et le pacifisme intégral de Hesse qui lui valurent la faveur de la jeunesse contestataire américaine ? S'il a dénoncé la civilisation technologique et l'empire de la machine, il n'a jamais prôné le recours à la drogue ni à la révolution. Ce qu'il a toujours affirmé, c'est la nécessité de se retirer dans le château de l'âme, comme dit Thérèse d'Avila. Il ne cherchait pas à enseigner, persuadé que la sagesse ne se com-munique pas comme se communique le savoir, parce que toute expérience est singulière et ne vaut que pour celui qui la fait. « L'espace qui semble exister entre le Monde et l'Éternité, entre la Souffrance et la Félicité, entre le Bien et le Mal, écrit-il dans Siddhartha, n'est qu'une illusion. Bouddha attend aussi bien dans le joueur de dés que dans le brigand. » On ne sait pas qui est saint, qui possède Dieu et la vérité. Aussi doit-on considérer avec une chaleureuse compréhension toutes les tentatives que font les autres pour trouver leur destinée. Des chercheurs très différents de nous appartenaient aussi à notre cercle, lisons-nous dans Demian. « Parmi eux il y avait des astrologues et des cabalistes, et même un disciple du comte Tolstoï, et bien d'autres hommes encore, tendres, timides, vulnérables, adeptes de sectes nouvelles, de méthodes hindoues, végétariens, etc. Avec tous ces gens, nous n'avions de commun, au point de vue spirituel, que le respect que chacun doit éprouver pour le rêve secret d'autrui. » Est-ce cette tolérance et la diversité des attitudes possibles face à la vie et au monde qui recommandèrent Hesse auprès des jeunes gens en colère ? »
« Pour raconter mon histoire, il me faut retourner très loin dans le passé. Il me faudrait, si cela était possible, reculer jusqu'aux toutes premières années de mon enfance, et au-delà encore, jusqu'à mes origines les plus lointaines.
Les écrivains, lorsqu'ils composent des romans, font souvent comme s'ils étaient Dieu et comme s'ils pouvaient embrasser et comprendre dans son ensemble une vie humaine quelconque, et la raconter comme Dieu pourrait se la raconter, sans voile, en accordant à chacun de ses épisodes la même valeur. Cela, je ne le puis, pas plus qu'ils ne le peuvent. Mais mon histoire est pour moi plus importante que pour n'importe quel écrivain la sienne, car elle m'appartient en propre, et elle est l'histoire d'un homme, non pas inventé, idéal, n'existant pas en dehors du livre, mais d'un homme qui, une fois, a vécu réellement. Ce qu'est un homme qui vit réellement, on le sait aujourd'hui moins que jamais, et l'on tue ses semblables dont chacun est un essai unique et précieux en masse. Si nous n'étions pas autre chose que des êtres ne vivant qu'une fois, une balle de fusil suffirait en effet à supprimer chacun de nous, et alors raconter des histoires n'aurait plus aucun sens. Mais chaque homme n'est pas lui-même seulement. Il est aussi le point unique, particulier, toujours important, en lequel la vie de l'univers se condense d'une façon spéciale, qui ne se répète jamais. C'est pourquoi l'histoire de tout homme est importante, éternelle, divine. C'est pourquoi chaque homme, par le fait seul qu'il vit et accomplit la volonté de la nature, est remar-quable et digne d'attention. En chacun de nous, l'esprit est devenu chair; en chacun de nous souffre la créature; en chacun de nous un rédempteur est crucifié.
Beaucoup, aujourd'hui, ignorent ce qu'est l'homme, mais beaucoup le pressentent et, par là, il leur est plus facile de mourir, comme il me sera plus facile de mourir quand j'aurai terminé cette histoire.
Je ne puis me nommer « un initié ». J'ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. Mon histoire n'est pas agréable à lire. Elle n'est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées. Elle a un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêve, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir.
La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier. Personne n'est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l'un dans l'obscurité, l'autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. Chacun porte en soi, jusqu'à sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d'un monde primitif. Beaucoup ne deviennent jamais des hommes, mais demeurent grenouilles, lézards ou fourmis. Tel n'est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Mais chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l'homme. À nous tous, les origines, les mères sont communes. Tous, nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n'est expliqué que par soi-même. »
« Partout, l'on voyait sourdre ce deuxième monde, ce monde violent ; partout il manifestait sa présence et répandait son odeur, partout, sauf dans nos chambres, là où se tenaient mon père et ma mère. Et cela était très bien. Il était merveilleux qu'ici, chez nous, il y eût paix, ordre et tranquillité, devoir et bonne conscience, pardon et amour, mais il était merveilleux aussi que l'autre monde existât, le monde bruyant, aux couleurs crues, le monde sombre et violent, d'où, d'un bond, l'on pouvait s'enfuir et se réfugier auprès de sa mère. »
« Ces pensées me hantaient. Une pierre était tombée dans un puits, ce puits était mon âme d'enfant, et, durant une très longue période de ma vie, cette histoire du meurtre de Caïn et du « signe » demeura le point où prirent naissance chez moi le doute, l'esprit critique, les tentatives de connaissance. »
« - j'ai toujours rêvé intensément - je vivais plus que dans la vie réelle. Ces fantômes m'épuisaient. »
« Lorsqu'un animal ou un homme tendent toute leur attention, toute leur volonté sur un but défini, alors ils ne peuvent manquer de l'atteindre. C'est là tout. Et il en est exactement de même à propos de ce que tu m'as demandé. Lorsqu'on a observé un homme avec assez d'attention, on en sait sur lui plus que lui-même. »
« Chaque fois, je le regarde fixement, ce que, la plupart du temps, les gens ne supportent pas. Cela ne manque jamais de les troubler. Si tu veux obtenir quelque chose de quelqu'un, tu n'as qu'à le regarder à l'improviste tout à fait fixement dans les yeux, et s'il ne bronche pas, renonces-y. Tu n'obtiendras jamais rien de lui. Mais c'est là un fait très rare. Je ne connais qu'une personne avec qui ce procédé ne réussit pas. »
« [...] mon propre mythe, l'idée des deux mondes, c'est-à-dire des deux moitiés du monde : la moitié lumineuse et la moitié sombre.
L'idée que mon problème était un problème de tous les hommes, de toute vie et de toute pensée m'envahit tout à coup comme une ombre sacrée, et un sentiment d'angoisse et de respect me pénétra lorsque je vis et sentis que ma vie la plus intime, ma pensée la plus secrète puisaient au fleuve éternel des grandes idées. Cette révélation était plutôt mélancolique, bien qu'elle confirmât mon expérience personnelle et, par là, m'apportât un certain réconfort. Elle avait un arrière-goût âpre, car elle était accompagnée d'un sentiment nouveau de responsabilité et annonçait la fin de l'enfance et la solitude intérieure.
Pour la première fois de ma vie, je dévoilai - à mon camarade - un secret aussi profond : la découverte des deux mondes qui datait de ma première enfance, et, aussitôt, Demian se rendit compte que mes sentiments secrets s'harmonisaient avec les siens et les justifiaient, mais il eût été contraire à son habitude d'exploiter une pareille confession. Il m'écouta avec l'attention la plus profonde qu'il m'eût jamais accordée et me fixa dans les yeux jusqu'à ce que je dusse détourner mon regard, car dans le sien je voyais de nouveau cette absence d'âge étrange, animale, qui le mettait hors du temps. »
« Le véritable Demian était celui que je contemplais en ce moment : de pierre, antique, animal, beau et froid, pétrifié, inanimé et secrètement plein d'une vie mystérieuse. Et, tout autour de lui, ce vide silencieux, cet éther, cet espace sidéral, cette mort solitaire. »
« La tête me faisait mal et j'étais dévoré d'une soif ardente. C'est alors qu'une image, disparue depuis longtemps, se montra à nouveau. Je revis ma ville natale, la maison de mes parents, mon père et ma mère, mes sœurs et le jardin. Je vis ma petite chambre tranquille, l'école et la place du marché. Je vis Demian et me rappelai les jours précédant la confirmation. Tout cela brillait d'un éclat merveilleux, divin et pur et je m'en rendais compte maintenant, cela m'avait appartenu, hier encore, il y avait quelques heures seulement, attendant que j'y revinsse. Et, en cet instant même, subitement, ce monde venait de s'engloutir, comme frappé d'une malédiction. Il ne m'appartenait plus ; il me repoussait avec dégoût. Tous les plus chers, les plus intimes souvenirs des lointains jardins dorés de mon enfance : les baisers de ma mère, les fêtes de Noël, les pieuses et sereines matinées du dimanche, les fleurs du jardin, tout ce passé, je venais de le fouler aux pieds, de le détruire. Si des archers étaient venus et m'avaient lié les mains pour me conduire à la potence, comme un infâme sacrilège, je les aurais suivis volontiers; j'aurais trouvé le châtiment juste et mérité.»
« - Tu vas souvent à l'auberge ? me demanda-t-il.
- Ah ! oui, répondis-je nonchalamment. Que peut-on faire d'autre ? C'est après tout ce qu'il y a de plus amusant.
- Crois-tu ? Il se peut. L'ivresse, l'élément bachique, oui, cela est beau. Mais, chez la plupart des gens qui vont à l'auberge, cela a disparu. Je trouve même que la vie d'auberge a un caractère tout à fait bourgeois. Oui, une belle ivresse, une bacchanale à la lumière des torches, a de la grandeur ! Mais ces séances de cabaret, toujours les mêmes, où l'on vide chopine après chopine, que peut-on trouver là-dedans ? T'imagines-tu Faust assis, soir après soir, à une table de taverne ?
Je bus et le regardai sans aménité.
- Tout le monde ne peut pas être Faust », dis-je sèchement.
[...]
- Bah ! après tout, pourquoi discuter ? La vie d'un buveur et d'un libertin est sans doute plus vivante que celle d'un bourgeois irréprochable. Et puis - j'ai lu cela quelque part - la vie d'un débauché est la meilleure préparation à la vie d'un mystique. Ce sont toujours des gens tels qu'un Augustin qui deviennent des saints. Il était aussi un viveur et un jouisseur.
J'étais défiant et nullement disposé à avoir le dessous. Aussi dis-je d'un air blasé :
- Oui, à chacun son plaisir. À franchement parler, je ne tiens nullement à devenir un saint ou quelque chose de semblable.
Demian lança un regard qui me transperça.
- Mon cher Sinclair, dit-il lentement, ce n'était point mon intention de te dire des propos désagréables. En somme, nous ignorons tous deux dans quel but tu bois maintenant tes chopes. Ce qui est en toi, ce qui fait ta vie, le sait déjà. Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout, qui veut tout ce qui est pour notre bien et l'accomplit mieux que nous-même. Mais excuse-moi, je dois rentrer. »
« Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout. »
« L'oiseau cherche à se dégager de l'œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »
« - Halte-là ! s'écria Pistorius. Il y a une grande différence entre le fait de porter le monde en soi et le fait de le savoir. Il y a des fous dont les pensées peuvent rappeler celles de Platon, et un pieux écolier dans un institut piétiste peut avoir une intuition aussi profonde des rapports entre Dieu, l'âme et l'univers, que Zoroastre ou les gnostiques. Mais il l'ignore, et tant qu'il l'ignore, il n'est pas plus qu'un arbre, ou une pierre, ou, tout au plus, un animal. Il ne devient un homme que lorsque jaillit en lui la première étincelle de cette connaissance. Vous ne considérez cependant pas comme des hommes tous les bipèdes qui se promènent dans la rue sim-plement parce qu'ils vont droit et portent leurs petits pendant neuf mois ? Vous voyez combien il en est qui sont encore poissons ou moutons, vers ou sangsues, fourmis ou abeilles ! En chacun d'eux, toutefois, l'humanité véritable est en germe, mais ces possibilités d'humanité ne lui appartiennent en propre que lorsqu'il a commencé à les pressentir, à les réaliser en partie dans sa conscience. »
« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »
« Chacun doit, une fois, faire le pas qui le sépare de son père, de ses maîtres. Chacun doit éprouver la dureté de la solitude, bien que la plupart des hommes la supportent mal et, bientôt, se réfugient à nouveau auprès de leurs semblables. Avec mes parents et le monde lumineux de ma belle enfance, je n'avais pas rompu de façon violente. Peu à peu et presque insensiblement, je m'en étais éloigné ; ils m'étaient devenus toujours plus étrangers. Cela me peinait et rendait souvent amères mes visites au foyer paternel, mais sans m'affliger profondément. C'était supportable. »
« La communauté en soi, dit Demian, est belle. Mais ce que nous voyons partout se développer, ce n'est pas la communauté véritable. Elle naîtra du rapprochement de certains individus et elle transformera le monde pour quelque temps. Ce qu'on appelle communauté n'est que formation grégaire. Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu'ils ont peur les uns des autres. Chacun pour soi! les patrons pour eux, les ouvriers pour eux, les savants pour eux ! Et pourquoi ont-ils peur ? L'on a peur uniquement quand on n'est pas en accord avec soi-même. Ils ont peur parce qu'ils ne sont jamais parvenus à la connais-sance d'eux-mêmes. Ils se rassemblent parce qu'ils ont peur de l'inconnu qui est en eux. Ils sentent que leurs principes sont surannés, qu'ils vivent d'après de vieilles Tables de la Loi et que ni leurs religions ni leurs morales ne répondent aux nécessités présentes. Depuis plus d'un siècle, l'Europe ne fait qu'étudier et construire des usines. On sait exactement combien il faut de grammes de poudre pour tuer un homme mais on ne sait plus comment on prie on ne sait même plus comment se divertir pendant une heure seulement. Entre une fois dans un cabaret d'étudiants ou dans un lieu de plaisirs destiné aux gens riches. C'est lamentable ! Mon cher Sinclair, tout cela ne peut rien engendrer de bien gai. Ces hommes qui se rassemblent si anxieusement sont pleins de crainte et de méchanceté. Aucun d'eux ne se fie à l'autre. Ils restent attachés à des idéaux qui n'en sont plus et lapident celui qui en révèle un nouveau. Je sens qu'il existe des conflits. Ils éclateront bientôt, crois-moi. Ils n'amélioreront pas le monde. Que les ouvriers tuent les fabricants ou que la Russie et l'Allemagne se jettent l'une sur l'autre, il n'en résultera qu'un changement de possesseurs. Mais ce bouleversement ne sera pas vain. Il nous rendra conscients de la médiocrité des idéaux actuels. Nous serons débarrassés des dieux de l'âge de la pierre. Le monde, tel qu'il est aujourd'hui, veut mourir, veut s'effondrer, et ainsi en sera-t-il.
- Et qu'adviendra-t-il de nous ? demandai-je.
- Oh ! peut-être périrons-nous avec lui. Nous aussi, nous pouvons être tués. Mais notre esprit et notre œuvre ne sauraient mourir. Autour de ce qui subsistera de nous, ou bien autour de ceux qui nous survivront, se concentrera la volonté de l'humanité, cette volonté que l'Europe a étouffée pendant si longtemps par les cris de la foire à la technique et à la science. Et il sera révélé que la volonté de l'humanité n'a jamais été celle des communautés actuelles, des États, des peuples et des Églises. Mais le but que la nature tend à atteindre par l'humanité est écrit en chaque individu, en toi et en moi. Il était écrit en Jésus, il l'était en Nietzsche. Quand les communautés actuelles auront disparu, alors ces courants, seuls importants, qui, naturellement, peuvent se présenter chaque jour sous un autre aspect, trouveront la place qui leur est nécessaire. »
« Maintenant, je constatais avec ravissement que je m'étais trompé et qu'il était possible, étant parvenu à la liberté et ayant renoncé à son bonheur d'enfant, de revoir le monde avec les yeux émerveillés de l'enfance. »
« Il est toujours dur de naître. Vous savez que l'oiseau a de la peine à sortir de l'œuf.
Questionnez votre mémoire et demandez-vous si le chemin était vraiment si dur. Était-il seulement difficile, ou beau, aussi ? En connaîtriez-vous de plus beau, de plus facile ? »
« Nous, les porteurs du signe, pouvions à bon droit passer aux yeux du monde pour étranges, insensés et dangereux. Nous étions des hommes éveillés ou en train de s'éveiller et nous aspirions à le devenir toujours plus complètement, tandis que les efforts des autres, leur recherche du bonheur, consistaient uniquement à adapter leurs opinions, leurs idéaux, leurs devoirs, leur vie et leur bonheur à ceux du troupeau. Chez eux, aussi, il y avait effort, force et grandeur. Mais alors que, selon notre conception, nous, les porteurs du signe, nous incarnions la volonté de la nature dirigée vers l'avenir, le nouveau, l'individuel, eux s'étaient fixé comme but le maintien du passé. Pour eux, - l'humanité qu'ils aimaient comme nous l'aimions - représentait quelque chose d'achevé qui devait être conservé et protégé. Selon nous, l'humanité représentait un avenir lointain vers lequel nous étions en marche, dont l'image n'était connue de personne et les lois écrites nulle part. »
Quatrième de couverture
Roman de formation, Demian est l'un des chefs-d'œuvre de ce genre littéraire. Ce livre-culte de la génération de l'entre-deux-guerres tente de répondre à une question fondamentale comment l'homme peut-il échapper au monde des miroirs et parvenir à être lui-même ?
Depuis sa plus tendre enfance, Émile Sinclair est partagé entre le petit enclos familier et ordonné de sa famille bourgeoise, et l' autre côté », l'univers cru et violent de la rue, des voleurs et des prostituées. À l'école, il fait la rencontre d'un individu qui bouleverse sa vie: Max Demian, un être charismatique qui semble venu de nulle part. Il enseigne au jeune Émile Sinclair à ne pas suivre l'exemple de ses parents, à se révolter pour se trouver, à traverser le chaos pour mériter l'accomplissement de sa destinée propre. Au bout du chemin, où le divin et le démoniaque se mêlent, la crainte d'être un exilé, un séparé, un étranger est annihilée. Il n'est pas d'autre mesure à l'humain que sa liberté.
Né allemand en 1877, naturalisé suisse en 1923, Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, exerça plusieurs métiers avant de se consacrer à l'écriture. Voyageur, poète, romancier, il rechercha dans la psychologie et les sagesses de l'Orient une spiritualité nouvelle. Il mourut au Tessin en 1962.
Éditions La Cosmopolite, juin 2014
275 pages
Traduit de l'allemand par Denise Riboni

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