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dimanche 14 juin 2026

Trois fois la colère ★★★★★♥ de Laurine Roux

Encore un coup de cœur !

« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Comment résister à un tel roman ? Laurine Roux signe un récit d'une rare intensité, porté par une écriture somptueuse, vivante. À travers trois générations, elle nous offre une histoire de domination, de pouvoir, de violence et de vengeance, mais aussi de transmission, de liberté et d'espérance.

Une fresque médiévale où chaque personnage semble porter sa part d'ombre et de lumière. Miou, Reine, Gala, Éphraïm, Guillaume ou encore Pietro...

Laurine Roux interroge les dogmes, la justice, la colère et le libre arbitre, sans jamais sacrifier la beauté du récit. Son regard sur la nature, les liens humains et la compassion éclaire les pages d'une lumière singulière 💙

Un roman puissant, intelligent et magnifiquement écrit, qui rappelle que lorsque l'ordre engendre le désordre, désobéir peut devenir un acte de justice.

En exergue 
« Je donne à mon espoir tout l'avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. » 
GUILLAUME APOLLINAIRE, « L'AMOUR, LE DÉDAIN ET L'ESPÉRANCE », POÈMES À LOU 

« Il lui disait, "Mon esprit décide, mon corps n'a pas mal". L'adolescente avait répondu à cette suprême leçon en trouvant la force de sourire à son tour, le père et la fille pulvérisant l'horreur. »

« Reine boit les paroles de l'aïeul. L'histoire achevée, elle laisse les mots poudrer ses paupières d'or et de sang. Un soir, la gamine se tourne vers Enguerrand, Mon père est-il aussi brave que Beowulf ? Le seigneur déglutit, Oui, ton père est tout aussi brave. Satisfaite, l'enfant claironne, Alors il me tarde qu'il revienne pour nous conter ses exploits ! Le vieil homme invoque une soudaine fatigue. Il est temps d'aller se coucher, ces légendes ne sont bonnes qu'à faire des cauchemars. Au loin, un petit-duc entame sa veille lancinante. Dans son lit, Reine imagine Hugon quitter les terres impies, la main d'un roi infidèle au fond de sa besace ; revenu à Bure, il la tire du balluchon, la cloue sur la porte du château. »

« Pietro avait alors recueilli la bête dans sa bure, et s'était fait cette promesse : célébrer Dieu ne devait jamais l'empêcher de penser par lui-même. Sans quoi le Seigneur ne l'eût pas doté d'entendement. Sa liberté recouvrée, il avait réchauffé le lièvre contre sa poitrine et pris la route. »

« À la fin de l'office, pour y voir plus net, Pietro a fait quelques pas dans le jardin. L'herbe y pousse grasse, perlée de rosée. Le moindre carré de végétation loue la générosité de Dieu secondée par la main de l'homme. Ici, on a élagué, assaini les marécages, édifié, inventé des machines, des façons de démultiplier le vivant, de le fertiliser, de sorte que la simplicité et l'ingéniosité invitent à la halte. Se fiant à cette bonace, Pietro décide de séjourner une semaine ou deux aux Crots. »

« Pieds nus dans ses galoches, il rejoint Guillaume. Contrevenant au silence des matins, le franciscain rend grâce aux bourgeons des poiriers ainsi qu'aux ruches alignées devant le muret. Nuages, fouines, rameaux, lichens, ils sont tous ses frères. Aucun ne mérite moins ses hommages qu'un évêque ou un cardinal. Frissonnant de piété, Guillaume ne se scandalise pas, la candeur de Pietro l'émeut. L'hiver et la maladie d'Éphraïm ont malmené son âme, les privations du Carême creusé ses flancs. Depuis des jours et des jours, il appelle de ses vœux le printemps. Et Pietro arrive avec Pâques et ses promesses de revif. Au milieu du jardin, le père sent sa poitrine s'élargir. Aussitôt se reprend : ce pèlerin, qui bat la campagne, qui a affronté l'alpe et l'eau glaciale de la Durance, pourquoi poserait-il son havresac ici ? Nul doute, il tracera sa route, c'est ainsi : les errants errent. Et lui, Guillaume Podor, homme de bâti, de pierres assemblées pour abriter le dialogue patient des âmes avec Dieu, il restera. Son corps lui pèse plus que jamais, englué dans l'épaisseur des heures, celle des blocs de calcaire, tant le franciscain, par effet de contraste, paraît sec de grand air, prêt à s'envoler. Un oiseau. Voilà ce que dessinera Guillaume dans le cartulaire. »

« Voilà comment Pietro infléchit les représentations de Guillaume. Il est néanmoins un sujet de divergence qui ne laisse d'outrer le bénédictin, d'autant que Pietro y revient sans cesse : le devoir de réclusion. Le Lombard se réfère à François d'Assise, qui incite à franchir les portes des monastères, à aller se frotter au pouls battant des villes et des faubourgs, le sabot souillé de fange, afin de ne jamais oublier que l'homme n'est qu'un homme. Chaque fois, les joues du prieur s'empourprent. La boue ? Abyssus abyssum invocat ! clame-t-il, soudain grandiloquent, remontant aux Latins et sur ses grands chevaux. L'abîme appelle l'abîme ! en remet-il une couche, s'inquiétant que l'on puisse bientôt officier dans les tavernes, À quand les maisons de tolérance ? Par jeu, Pietro le provoque, De belles plantes peuvent croître sur le fumier... Guillaume s'étouffe, C'est parfaitement... Parfaitement. Il en postillonne, en perd ses mots, seuls lui viennent ceux d'apostat, de sacrilège. Mais comme il ne veut surtout pas blesser son hôte, il se réfrène, et file épuiser son effarement en bêchant un carré de terre. Pietro le regarde, amusé.
Que Guillaume le veuille ou non, ces différends ouvrent des brèches en lui, introduisent des vacillements - une incitation à pondérer, à assouplir -, là où les dogmes indiquent une lueur unique. Éphraïm ne rate aucune de ces controverses, auxquelles il ne comprend pourtant pas grand-chose : jamais Guillaume ne lui paraît si vivant qu'à se défendre, et il adore lorsque le Lombard tente de calmer le père. Doté d'un pouvoir presque magique, son accent rocailleux embarque le gosse par-delà les montagnes, dessine des fenêtres aux murs. Avec Pietro, le rire n'est plus un péché. Le soir, dans le secret de leur cellule, le franciscain s'exclame, Attention aux araignées ! Et il fait grimper ses doigts le long des côtes du gamin. Le petit se tord, asphyxié, heureux. Pour rien au monde, il ne supporterait qu'on lui arrache cet asile. »

« De partout les oiseaux chantent - babil de corneilles, merles et huppes en goguette ; ça folichonne. »

« Le franciscain gagne sa cellule, se laisse choir à côté de l'adolescent. Qui ne dort pas, les yeux perdus dans le vide. Pietro remonte affectueusement la couverture sous le menton du gosse, suit les contours de la tache ornant sa nuque. Ils dessinent une île, dont le moine détaille la géographie - là, un cap, ici, une anse ; quant à cette échancrure, on pourrait y deviner une baie. Peut-être qu'en explorant ces confins, on dénicherait un trésor ? Éphraïm flotte, risette aux lèvres. Pietro poursuit. Il en est sûr, dans cette oasis, nulle bêtise, nulle violence, seulement des plages claires-badigeons de bleus, de beiges presque transparents. Il s'y voit, eux deux plus Guillaume, pêchant les pieds dans l'eau, faisant ensuite griller le poisson enveloppé de larges feuilles. Au-dessus de leurs têtes, ce serait un fouillis invraisemblable - palmes et lobes géants, pia-pia d'oiseaux bariolés sous l'épais couvert. De temps à autre, une plume se décrocherait, trait jaune biffant les sentiers volcaniques ; on épinglerait le trophée au mur de la cabane. La nuit, les grenouilles n'en finiraient pas de jacasser. Éphraïm ronronne, Ça ressemble à un rêve... »

« Le jeune homme s'en emplit les poumons, s'exerçant à distinguer les essences - érables sycomores, mélèzes, pins noirs, hêtres, cytises, ifs. D'autres effluves se devinent, aux notes troubles, mélange de cailloux, de groins, d'ailes, d'échines et de terre humide. Au milieu, une touche douce et féconde, indéfinissable, qui lui dit, Viens. »

« La force réside dans l'esprit. Les poings sont les ministres du cœur. »

« La mort a ses obscénités, et cueille même les marmots. »

« La jalousie a raclé son cœur. Ça le prend parfois, en bouffées de haine, comme des coliques, et c'est confit d'amertume qu'il grimpe la pente du château. »

« Quand l'ordre engendre le désordre, l'homme juste désobéit. »

« Il y a ce long silence. [...] On assemble les pièces, c'est brouillon, hasardeux - Voilà ce que Gala m'a conté. Ce que Clarisse et la vieille m'ont révélé. Une engeance terrible prend forme, marquée au fer rouge par le viol, le mensonge et la domination. À sa racine, un homme, que Reine honnit après l'avoir vénéré. Jadis héros, désormais monstre - bourreau de son grand-père, de sa mère, et de sa sœur. »

« Pietro voudrait trouver les bons mots, mais il est des peines trop vastes, trop profondes, qu'aucune douceur ne peut panser. Alors il reste debout, armé de sa seule compassion. »

« Elle seule saura - l'enfant dans son giron n'est pas de ces unions adoubées par le Saint-Siège, il est né d'un château en flammes, de l'injustice et de la déraison. »

« La colère est mauvaise conseillère. »

« Les cors résonnent de bon matin : l'ennemi est là, à l'autre bout de la plaine. De partout, le barouf des hommes se préparant au combat - lances qu'on affûte, pièces d'armure qui s'entrechoquent, marmites bouillant sur le feu, et les éternels conciliabules, sourds d'abord, puis perturbés par des éclats de voix. Ainsi se chorégraphie le désir d'écraser l'autre. Fureur à l'est comme à l'ouest. [...] La terre boira le sang des catholiques avec la même avidité que celui des impies, laissant au sol des flaques d'une même couleur dégueulasse. Quel sens donner à cela ? »

« Imaginer une manière de tracer les contours de ce qui est juste, de séparer le bon grain de l'ivraie, en se méfiant de son propre jugement comme de celui de Dieu : voilà ce à quoi elle doit s'atteler. »

Quatrième de couverture

« Avant tol, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Le temps des croisades. D'un coup d'épée, une jeune fille tue son grand-père, dit Hugon le. Terrible. Ce geste prend racine plusieurs générations en arrière, aux confins des Alpes, où jadis sont nés des triples affublés d'une mystérieuse tache au cou. Aucun des enfants - séparés au berceau - ne saura rien des deux autres, jusqu'à ce que le destin les entraîne tous dans une formidable épopée mélant rébellion, vengeance et soif de soif de justice
Dans Trois fois la colère, Laurine Roux s'empare des grandes questions qui taraudent notre modernité : la domination masculine, l'emprise du passé, les identités à inventer, la réparation des victimes. Le tout campe dans une nature souveraine, symbole de l'amour et de l'espoir.

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes. Elle est l'autrice d' Une immense sensation de calme, du Sanctuaire, de L'Autre Moitié du monde et de Sur l'épaule des géants, tous parus aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2025
244 pages

vendredi 3 janvier 2025

Le sang des mirabelles ★★★★☆ de Camille de Peretti

Une bien agréable lecture que celle-ci. J'ai découvert l'écriture de Camille de Peretti avec L'inconnu au portrait, écriture à laquelle j'avais succombé. Et bien, il n'y a pas de doute, je la relirai sans hésiter.
Dans Le sang des mirabelles, l'autrice nous plonge au coeur du Moyen-âge pour suivre la destinée de deux sœurs Eléonore, dite la Salamandre et Adélaïde,  dite l'Abeille. L'une destinée à donner un héritier à l'adipeux Guillaume, dit l'Ours et la deuxième, a un penchant pour l'apprentissage des remèdes et de la chirurgie, elle désire soigner. Toutes deux savent lire et écrire, toutes deux sont fougueuses et passionnées, toutes deux aspirent à être des femmes libres. 
Un roman historique original, captivant et intéressant. Je me suis glissée dans cette lecture sans difficulté comme on se glisse dans un bon lit douillet, j'ai ri à certaines cocasseries de la langue de l'époque, retiendrai le terme de "coquefredouille" entre autres ;), aimé la thématique abordée : l'émancipation de la femme. 
L'intrigue est simple, l'histoire plutôt linéaire, peu de personnages rentrent en jeu, ce qui en fait la lecture idéale en cette période de vie au ralenti 😉 

« Femme, tu es la porte du diable. »
Tertullien (155-222)

« [...] les signes sont-ils interprétables quand on a perdu la raison ? »

« Coquefredouilles [pauvres diables], corne de bouc ! Pauvre de moi, entouré par la merdaille, par une armée d'abrutis, de galeux, environné de conseillers sotards, tous autant que vous êtes et qui n'avez rien vu venir ! Tous des ases [bons à rien] ! »

« Manon a toujours pensé que dans la mort, le seigneur Ours se changerait vraiment en ours et la Salamandre en salamandre, quand elle, Manon, resterait simplement Manon, une femme sans crocs ni griffes pour se défendre. Dans la mort, les seigneurs restaient plus forts. Mais on lui a raconté aussi que tous les hommes seraient punis, les méchants condamnés à bouillir dans une grande marmite pour l'éternité, l'avare étranglé par le cordon de sa bourse, le gourmand avec le ventre près d'éclater, et la luxurieuse mordue aux seins et au sexe par des crapauds répugnants. »

« Elle ne respecte pas la matière comme sa sœur a appris à la respecter, ne se rend pas compte que le métier d'apothicaire demande précision et tact, et qu'un mauvais dosage pourrait s'avérer fatal. On trouve toujours simple ce qu'on ignore. »

« La mère attend son fils depuis longtemps. Impatiente de le serrer dans ses bras, elle le tiendra comme on tient sa revanche. Elle a appris qu’il n’y avait que deux manières de prendre le pouvoir en ce monde quand on naissait femelle, par le bas-ventre ou par le ventre. Écarter les jambes pour y faire entrer le pendeloche de son seigneur ou écarter les jambes pour en expulser l’enfant qui vous protègera. Sans mari et sans fils, point de salut. »

« L'esquisse d'un sourire se dessine sur les lèvres de la chambrière : que l'on mange du blanc de cygne ou de la potée de choux, quand la mort frappe, la seigneurie comme la servantaille n'est plus qu'un amas de chair flasque et froide. »

« Plus nous appréhendons les choses, plus nous découvrons le puits sans fond de notre ignorance. Adélaïde, ebahie, explorait cet abîme...»

Quatrième de couverture

« Depuis deux saisons déjà, le vieux Hibou lui avait ouvert les portes de son officine et l'avait laissée feuilleter les pages de ses livres. Elle s'y était plongée avec délice, elle avait tout dévoré. Quelques mois et tout avait changé; la jeune fille savait désormais que le monde ne se réduisait pas à une bobine de fil et à une aiguille. »

Au cœur du Moyen Âge, deux sœurs se bâtissent un destin singulier. Bravant les conventions, l'une découvre le véritable amour tandis que l'autre s'adonne en secret à sa passion pour la médecine. Mais cette quête d'émancipation n'est pas sans danger à une époque vouant les femmes au silence. Une magnifique saga, qui renouvelle le genre du roman historique.

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris.
Elle est l'auteur de six romans dont Thornytorina (Belfond, 2005, prix du Premier roman de Chambéry) et Blonde à forte poitrine (Kero, 2016).

Éditions Calmann Levy,  juin 2019
332 pages