mercredi 25 février 2026

Aednan, Terre Mère ★★★★★ de Linnea Axelsson

❄️ Une lecture habitée. Une belle traversée en terre sami.
Un texte fort.
Avec Aednan, Terre Mère, Linnea Axelsson nous ouvre les veines d’un peuple et les racines d’une famille. Trois générations sami, prises dans l’étau d’une histoire de dépossession, d’effacement, de persécution. Et pourtant, ce n’est jamais un récit figé dans la plainte : c’est un chant. Un chant libre. Un chant debout. Elle met en accusation un système. Celui d’États nordiques qui se pensent exemplaires, progressistes, mais qui ont méthodiquement marginalisé le peuple sami.
« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »
En vers libres, l’autrice tisse une fresque où la terre respire, où les rennes traversent les frontières imposées, où la langue vacille mais ne meurt pas. On s’imprègne peu à peu de ces fragments de vie, de ces silences transmis, de ces blessures rentrées. La force du texte tient à ses vers libres, d’une douceur presque fragile, mais traversés d’une colère sourde.
Il y a dans ces pages une douceur presque fragile, celle des gestes quotidiens, des liens invisibles, et, en même temps, une violence sourde : celle de l’arrachement culturel, des politiques d’assimilation, du déracinement. Un livre qui ne hurle pas, il expose. Il montre comment la violence politique infiltre l’intime. Comment les décisions administratives deviennent des silences familiaux. Comment le déracinement se transmet comme une cicatrice invisible.
Et puis ce barrage suédois.
Symbole d’un progrès décidé d’en haut, qui submerge des terres ancestrales et fracture des vies. Sous couvert de modernité, on noie une culture. 
Le dépaysement est total, mais il n’est pas exotique. Il est intime. On marche dans la neige, on sent le vent sur les plateaux, on entend le craquement du gel. Et l’on comprend que cette terre n’est pas un décor : elle est une mémoire vivante. Une mère.
✨️Il y a eu cet instant suspendu, il y a quelques mois, dans les locaux de Babelio. La rencontre avec l’autrice. La voix posée d'une lectrice. Les mots dits à voix haute. Les notes improvisées du musicien Mathieu Lecoq qui enveloppaient les vers d’une douceur vibrante.
💙 C’est là que le texte m’a saisie. Dans cette alchimie rare entre parole et musique, j’ai senti la force tellurique de Aednan. Depuis, le livre ne m’a plus quittée.
Il est doux, ce temps partagé avec cette famille.
Il est bouleversant aussi.
« Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Elles ont commencé à paître

Elles resteront
calmes encore
quelques heures

Quand elles seront bien réveillées

Elles reprendront
leur route vers l'ouest
là où naîtront leurs petits

Les dents broient
et ruminent la nourriture

Dans l'eau des entrailles
les faons piétinent
la chaleur
de ceux qui ne sont pas encore nés »

« Laissez le feu 
vous tenir compagnie
Souvenez-vous que ceux 
qui vous manquent et travaillent 
loin là-bas
contemplent
les mêmes étoiles

Dans la même braise 
mourante ils reposent 
leurs regards fatigués

La couronne de notre fils 
aux cheveux noirs

Quand Aslat est venu au monde
Jamais je n'avais vu 
de cheveux 
si noirs
et si épais 
que les siens »

« J'étais la forêt qui 
s'épaississait
autour de la grande 
route forestière 
déboisée 
autrefois
Là où le renne de tête 
a frotté ses bois

As-tu senti Maman 
dans ta main
alors que tu étais occupée à 
traire la femelle apprivoisée 
qui a ensuite disparu 
parmi les arbres
À la recherche de lichens 
et de champignons et pour lécher 
l'urine répandue au sol 
J'étais le poids 
de la pierre que vous avez rapportée 
de la côte
pour la déposer sur 
ma tombe »

« Au beau milieu des pâturages 
le Suédois vint à nous 
sous des nuages chargés de pluie
Pour discourir longuement 
parmi les femelles en chaleur 
de notre troupeau
Il était mandaté 
par les hommes 
des trois royaumes

les Suédois les Norvégiens 
et les Finlandais

Dans un monde étranger 
à celui des rennes 
plusieurs familles avaient été désignées

Nous devions contraindre 
nos troupeaux à paître 
sur des terres inconnues

Nous allions être expulsés 
des forêts des montagnes 
des lacs »

« La mémoire du troupeau
les pas du nouveau-né 
qui toujours
nous ramenaient chez nous
Désormais ils verraient le jour 
sur d'autres terres
Chaque nouveau pas 
vers la maison cet automne 
était un renoncement à 
nos vies »

« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »

« Paroisse de Karesuando 
Hiver 1920 (Ristin)

Les doigts du Suédois 
partout dans ma bouche
les vêtements éparpillés 
au sol
Moi qui croyais 
que c'était pour mes 
mauvaises dents
que le médecin itinérant était venu
Avec des instruments durs 
il prit mes mesures 
parmi une assemblée d'hommes savants
En faisant crisser 
leur plume acérée
ils me transpercèrent 
de part en part

Je compris qu'une 
silhouette trapue 
prenait forme 
sur leurs documents
L'encre royale 
dessinait 
une race animale
Les chaînes 
de notre soumission
dégrafèrent 
la ceinture cousue de mes mains
Ma poitrine tombait 
leur dégoût transpirait
Je les vis 
plisser leurs 
nez fins
et rire 
en même temps »

« Ça parle de nous

C'est le médecin itinérant
suédois
qui a écrit le livre

Il dit
Je vais te montrer quelque chose
j'attends
Pendant que le livre sur les genoux 
ils y recherchent
une page précise
Il désigne la photo 
qu'ils ont prise cette fois-là
un cliché de notre Nila
Ber-Joná pointe 
l'index 
en dessous de l'image
et le parent 
épelle pour nous 
la légende
Individu faible d'esprit »

« Le ressac couchait 
sans relâche les vagues 
les unes sur les autres »

« Dans son lit le fleuve respirait 
se prélassait au soleil
Les feuilles jaunies avaient 
commencé à sécher
Les broussailles à se faire plus rares
et les rochers 
brouillaient les sentiers 
sous mes pieds »

« Je sentais 
que le courant 
doucement 
m'entraînait
jusqu'à la mer
Là où le fleuve 
se fond 
dans les vagues
Au large du golfe de Botnie
et se mêle 
aux autres fleuves
Le Julevätno mêlant ses eaux 
à celles du Gájnajädno 
du Vuojatätno et 
du fleuve Pite
peut-être y avait-il 
encore d'autres fleuves
Encore d'autres rivières 
des chemins glacés en hiver
où nos dialectes avaient 
voyagé et s'étaient propagés 
tout autour de la Terre
Jusqu'à ce que Vattenfall
construise des barrages 
sur les anciennes voies d'eau 
exploite le moindre ruisseau
Remplisse ses 
lourdes citernes 
d'inondations futures 
crée de nouveaux lacs 
de sorte que le fleuve 
doit chercher son chemin »

« Le jaune vif de la lumière d'automne
se répand parmi
les feuilles tendres
rayonne depuis 
la confiture de mûres arctiques
Que Maman 
a sortie »

« Raconte comment
c'était à l'École des Nomades 
Maman
Je dois faire 
une rédaction sur toi 
à l'école

Je ne voulais
pas en parler
Pas si brutalement
Avec Rolf qui écoutait
et Per qui me dévisageait 
avec curiosité

Les fils tressés du silence 
crépitent à l'abri »

« Cette commode lie-de-vin 
haute et lourde
Qui est devenue presque 
comme le barrage là-bas
Une digue
à laquelle se heurte 
le flot des événements
dans un vaste 
tourbillon glacé 
où se mêlent 
toutes les époques
Se dissolvent les couleurs 
de chaque sentiment »

« Le village same de Girjas
assignait l'État suédois en justice
Au sujet des droits de chasse 
et de pêche dans les environs de la localité
Tu as dit
Girjas a gagné Maman
nous avons gagné au tribunal 
de Gällivare
Nous attendons maintenant 
que l'État
fasse appel
[...]
Est-ce qu'une confiance nouvelle 
envers l'État 
allait maintenant émerger
Ou est-ce que le Grand Suédois 
s'équipait d'une armure 
encore plus lourde
en prévision 
d'un combat d'envergure

Que fais-tu donc Sandra 
que vois-tu comme horizon 
pour ta lutte

au-delà de ta propre voix

Combien de fois
ne m'as-tu pas 
demandé de raconter 

Raconte
ta vie Maman
dis-tu

sans te rendre compte 
combien je suis gênée 
quand tu déclares

Il faut que tu écrives
ton histoire
Maman

écris le récit de ta vie
raconte ton parcours

Je n'ai pas réussi 
à t'expliquer
 Sandra combien
je trouve inapproprié
Que tu désignes
le fait que 
je sois venue au monde 
et que je vive encore

sous le nom de parcours »

« La langue suédoise
a pris possession
de mes pensées

Le same dormait
depuis longtemps 
tout au fond de moi 
de honte
de soumission

Recroquevillé
sur lui-même

Une voix qui tressaillait
à peine perceptible 

presque impossible 
à discerner

L'Histoire suédoise 
des rois ambitieux 
des grandes nations puissantes
exaltait la classe entière
jusqu'à l'extase
oui quasiment l'extase

Mais pas
un mot
sur notre histoire

Comme si nous et
nos parents
n'avions jamais existé

jamais
rien fait »

« Elle a écouté avec 
des trésors de patience
chaque mot que 
je n'ai pas dit »

« Lui aussi va-t-il 
avoir un enfant ici 
un jour

Quelle langue 
parleront 
ses petits-enfants

De quels oiseaux et de quels arbres 
vont-ils apprendre 
le nom

quelles chansons 
chanteront-ils

Sur le soleil et le vent

La guerre et les hommes

les riches et les pauvres »

« Il est allongé 
sur l'herbe jaunie
il regarde l'eau
Je suis assise sur un rocher

Mes doigts caressent 
la surface rugueuse 
de la pierre
et la nature 
autour de nous 
m'emmène ailleurs

Vers un paysage 
plus désertique
Qui existe peut-être aussi 

C'est tout au nord 
près de la côte norvégienne

D'énormes blocs de pierre 
y crépitent les uns 
contre les autres

Les vents de l'Atlantique 
s'engouffrent 
entre les rochers

Je les entends jouer 
sur le rivage
comme ils joueraient 
sur un orgue monumental »

« Quelles histoires
Maman leur a-t-elle transmises 
ces petites pelotes de fil qu'elle dévide

Qu'ils vont serrer le long du chemin 
suivre et démêler
De leurs mains 
sensibles 
qui perçoivent tout
décèlent ce qui flotte dans l'air 
la moindre atmosphère

Maman ce que 
j'ai vécu aujourd'hui

Si tu avais vu 
ces hommes dans le jury 
leur âge

Que penses-tu qu'ils 
ont appris sur les 
Sames à l'école 

Combien de temps
aura 
l'avocat de Girjas
pour leur expliquer

Tout ce
qu'une fois adultes 
ils n'ont pas voulu savoir

Avant qu'ils cessent d'écouter 
se détournent de nous

Qu'ils nous excusent 
si nous perturbons
leurs rêves

qu'ils nous pardonnent

Mais l'ère du progrès 
et la conscience du monde
ne résument pas 
la totalité de l'histoire de leur pays

Notre pays à nous 
ils ne l'ont en fait 
jamais vu

Savent-ils seulement

que nous avons été écartelés 
entre quatre nations

Alors que notre pays

ce territoire
au nom immémorial

S'étend depuis toujours 
sur tout le nord
de la Scandinavie 
et un fragment de la Russie

Donc qu'ils nous pardonnent 
si nous contrarions 
leurs cartes

Et n'est-il pas 
bientôt temps

que leurs enfants aussi 
commencent à entendre 
la voix de notre 
histoire commune

Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Autrefois 
brillait ici 
un soleil plus froid

le soleil 
des anciens hivers

Ces dernières années 
nous luttons contre 
le réchauffement

qui fait fondre la neige»

« Elle dort l'armure 
sur le dos

Dire que je ne me 
souviens pas quand 
elle a été couronnée

quand elle a pris sa décision

Elle a appris le same 
et cousu des kolts 
alors que moi je conduisais 
comme embrumé
un camion qui 
n'était pas le mien 
Sur des routes 
qui n'étaient pas 
les miennes »

« Ma voix est faite de nostalgie
Celle de Sandra est belliqueuse »

« Enfant vivant 
enfant robuste

Le parfum de peau 
qui émane de tes cheveux

Le parfum de 
sang tiède 
le parfum de mer 
et de sel

Le parfum de l'abîme 
sous la peau scintillante 
aussi mince qu'une feuille 
de ce visage aux yeux clos

J'ai un enfant

Je maintiens le temps 
en vie 
dans mes bras

Où allons-nous échouer 
nos carcasses 
Manal

Ne sommes-nous 
pas déjà à la maison »

Quatrième de couverture

À l'aube du xx siècle, le nomadisme vit ses dernières heures. Alors que de nouvelles frontières contraignent les éleveurs de rennes sames à modifier leurs routes de transhumance, le jeune Aslat grimpe sur une falaise pour trouver son chemin et bascule dans le vide. Cette tragédie amorce la dispersion du clan familial.

Une génération plus tard, Lise, arrachée à ses parents et dépouillée de la langue de ses ancêtres, s'interroge sur son héritage culturel. C'est sa fille, Sandra, incarnation de la résistance autochtone, qui mettra fin à cette tentative d'effacement, un siècle après le début de cette épopée.

Un texte poignant, qui donne voix aux vivants et aux morts pour raconter l'histoire d'un monde en voie de disparition.

Née en 1980 d'une mère same et d'un père suédois, Linnea Axelsson a grandi à l'extrême nord de la Suède. Poète et romancière, elle fait une entrée remarquée en littérature dès la publication de son premier texte, Adnan, récompensé par le Prix August. Elle vit aujourd'hui à Stockholm.

Prix August
« La puissance de cette voix poétique est telle que le temps semble s'arrêter. »
Dagens Nyheter

Éditions Paulsen, Collection La Grande Ourse,  août 2025
510 pages
Traduit du suédois par Rachel Erdmann 
Prix August

Prix Norrland

Prix Svenska Dagbladet

Finaliste du National Book Award en littérature étrangère

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