Un texte fort.
Avec Aednan, Terre Mère, Linnea Axelsson nous ouvre les veines d’un peuple et les racines d’une famille. Trois générations sami, prises dans l’étau d’une histoire de dépossession, d’effacement, de persécution. Et pourtant, ce n’est jamais un récit figé dans la plainte : c’est un chant. Un chant libre. Un chant debout. Elle met en accusation un système. Celui d’États nordiques qui se pensent exemplaires, progressistes, mais qui ont méthodiquement marginalisé le peuple sami.
« Nous ne pourrions plus jamaisnous asseoir à la pointe de l'îlelà où l'océan polissaitles galets »
En vers libres, l’autrice tisse une fresque où la terre respire, où les rennes traversent les frontières imposées, où la langue vacille mais ne meurt pas. On s’imprègne peu à peu de ces fragments de vie, de ces silences transmis, de ces blessures rentrées. La force du texte tient à ses vers libres, d’une douceur presque fragile, mais traversés d’une colère sourde.
Il y a dans ces pages une douceur presque fragile, celle des gestes quotidiens, des liens invisibles, et, en même temps, une violence sourde : celle de l’arrachement culturel, des politiques d’assimilation, du déracinement. Un livre qui ne hurle pas, il expose. Il montre comment la violence politique infiltre l’intime. Comment les décisions administratives deviennent des silences familiaux. Comment le déracinement se transmet comme une cicatrice invisible.
Et puis ce barrage suédois.
Symbole d’un progrès décidé d’en haut, qui submerge des terres ancestrales et fracture des vies. Sous couvert de modernité, on noie une culture.
Symbole d’un progrès décidé d’en haut, qui submerge des terres ancestrales et fracture des vies. Sous couvert de modernité, on noie une culture.
Le dépaysement est total, mais il n’est pas exotique. Il est intime. On marche dans la neige, on sent le vent sur les plateaux, on entend le craquement du gel. Et l’on comprend que cette terre n’est pas un décor : elle est une mémoire vivante. Une mère.
✨️Il y a eu cet instant suspendu, il y a quelques mois, dans les locaux de Babelio. La rencontre avec l’autrice. La voix posée d'une lectrice. Les mots dits à voix haute. Les notes improvisées du musicien Mathieu Lecoq qui enveloppaient les vers d’une douceur vibrante.
💙 C’est là que le texte m’a saisie. Dans cette alchimie rare entre parole et musique, j’ai senti la force tellurique de Aednan. Depuis, le livre ne m’a plus quittée.
Il est doux, ce temps partagé avec cette famille.
Il est bouleversant aussi.
« Vous les enfants nordiquesqui envisagez si facilement l'avenirComme vous seriezimpuissantssans votre passé »
« Elles ont commencé à paître
Elles resteront
calmes encore
quelques heures
Quand elles seront bien réveillées
Elles reprendront
leur route vers l'ouest
là où naîtront leurs petits
Les dents broient
et ruminent la nourriture
Dans l'eau des entrailles
les faons piétinent
la chaleur
de ceux qui ne sont pas encore nés »
« Laissez le feu
vous tenir compagnie
Souvenez-vous que ceux
qui vous manquent et travaillent
loin là-bas
contemplent
les mêmes étoiles
Dans la même braise
mourante ils reposent
leurs regards fatigués
La couronne de notre fils
aux cheveux noirs
Quand Aslat est venu au monde
Jamais je n'avais vu
de cheveux
si noirs
et si épais
que les siens »
« J'étais la forêt qui
s'épaississait
autour de la grande
route forestière
déboisée
autrefois
Là où le renne de tête
a frotté ses bois
As-tu senti Maman
dans ta main
alors que tu étais occupée à
traire la femelle apprivoisée
qui a ensuite disparu
parmi les arbres
À la recherche de lichens
et de champignons et pour lécher
l'urine répandue au sol
J'étais le poids
de la pierre que vous avez rapportée
de la côte
pour la déposer sur
ma tombe »
« Au beau milieu des pâturages
le Suédois vint à nous
sous des nuages chargés de pluie
Pour discourir longuement
parmi les femelles en chaleur
de notre troupeau
Il était mandaté
par les hommes
des trois royaumes
les Suédois les Norvégiens
et les Finlandais
Dans un monde étranger
à celui des rennes
plusieurs familles avaient été désignées
Nous devions contraindre
nos troupeaux à paître
sur des terres inconnues
Nous allions être expulsés
des forêts des montagnes
des lacs »
« La mémoire du troupeau
les pas du nouveau-né
qui toujours
nous ramenaient chez nous
Désormais ils verraient le jour
sur d'autres terres
Chaque nouveau pas
vers la maison cet automne
était un renoncement à
nos vies »
« Nous ne pourrions plus jamais
nous asseoir à la pointe de l'île
là où l'océan polissait
les galets »
« Paroisse de Karesuando
Hiver 1920 (Ristin)
Les doigts du Suédois
partout dans ma bouche
les vêtements éparpillés
au sol
Moi qui croyais
que c'était pour mes
mauvaises dents
que le médecin itinérant était venu
Avec des instruments durs
il prit mes mesures
parmi une assemblée d'hommes savants
En faisant crisser
leur plume acérée
ils me transpercèrent
de part en part
Je compris qu'une
silhouette trapue
prenait forme
sur leurs documents
L'encre royale
dessinait
une race animale
Les chaînes
de notre soumission
dégrafèrent
la ceinture cousue de mes mains
Ma poitrine tombait
leur dégoût transpirait
Je les vis
plisser leurs
nez fins
et rire
en même temps »
« Ça parle de nous
C'est le médecin itinérant
suédois
qui a écrit le livre
Il dit
Je vais te montrer quelque chose
j'attends
Pendant que le livre sur les genoux
ils y recherchent
une page précise
Il désigne la photo
qu'ils ont prise cette fois-là
un cliché de notre Nila
Ber-Joná pointe
l'index
en dessous de l'image
et le parent
épelle pour nous
la légende
Individu faible d'esprit »
« Le ressac couchait
sans relâche les vagues
les unes sur les autres »
« Dans son lit le fleuve respirait
se prélassait au soleil
Les feuilles jaunies avaient
commencé à sécher
Les broussailles à se faire plus rares
et les rochers
brouillaient les sentiers
sous mes pieds »
« Je sentais
que le courant
doucement
m'entraînait
jusqu'à la mer
Là où le fleuve
se fond
dans les vagues
Au large du golfe de Botnie
et se mêle
aux autres fleuves
Le Julevätno mêlant ses eaux
à celles du Gájnajädno
du Vuojatätno et
du fleuve Pite
peut-être y avait-il
encore d'autres fleuves
Encore d'autres rivières
des chemins glacés en hiver
où nos dialectes avaient
voyagé et s'étaient propagés
tout autour de la Terre
Jusqu'à ce que Vattenfall
construise des barrages
sur les anciennes voies d'eau
exploite le moindre ruisseau
Remplisse ses
lourdes citernes
d'inondations futures
crée de nouveaux lacs
de sorte que le fleuve
doit chercher son chemin »
« Le jaune vif de la lumière d'automne
se répand parmi
les feuilles tendres
rayonne depuis
la confiture de mûres arctiques
Que Maman
a sortie »
« Raconte comment
c'était à l'École des Nomades
Maman
Je dois faire
une rédaction sur toi
à l'école
Je ne voulais
pas en parler
Pas si brutalement
Avec Rolf qui écoutait
et Per qui me dévisageait
avec curiosité
Les fils tressés du silence
crépitent à l'abri »
« Cette commode lie-de-vin
haute et lourde
Qui est devenue presque
comme le barrage là-bas
Une digue
à laquelle se heurte
le flot des événements
dans un vaste
tourbillon glacé
où se mêlent
toutes les époques
Se dissolvent les couleurs
de chaque sentiment »
« Le village same de Girjas
assignait l'État suédois en justice
Au sujet des droits de chasse
et de pêche dans les environs de la localité
Tu as dit
Girjas a gagné Maman
nous avons gagné au tribunal
de Gällivare
Nous attendons maintenant
que l'État
fasse appel
[...]
Est-ce qu'une confiance nouvelle
envers l'État
allait maintenant émerger
Ou est-ce que le Grand Suédois
s'équipait d'une armure
encore plus lourde
en prévision
d'un combat d'envergure
Que fais-tu donc Sandra
que vois-tu comme horizon
pour ta lutte
au-delà de ta propre voix
Combien de fois
ne m'as-tu pas
demandé de raconter
Raconte
ta vie Maman
dis-tu
sans te rendre compte
combien je suis gênée
quand tu déclares
Il faut que tu écrives
ton histoire
Maman
écris le récit de ta vie
raconte ton parcours
Je n'ai pas réussi
à t'expliquer
Sandra combien
je trouve inapproprié
Que tu désignes
le fait que
je sois venue au monde
et que je vive encore
sous le nom de parcours »
« La langue suédoise
a pris possession
de mes pensées
Le same dormait
depuis longtemps
tout au fond de moi
de honte
de soumission
Recroquevillé
sur lui-même
Une voix qui tressaillait
à peine perceptible
presque impossible
à discerner
L'Histoire suédoise
des rois ambitieux
des grandes nations puissantes
exaltait la classe entière
jusqu'à l'extase
oui quasiment l'extase
Mais pas
un mot
sur notre histoire
Comme si nous et
nos parents
n'avions jamais existé
jamais
rien fait »
« Elle a écouté avec
des trésors de patience
chaque mot que
je n'ai pas dit »
« Lui aussi va-t-il
avoir un enfant ici
un jour
Quelle langue
parleront
ses petits-enfants
De quels oiseaux et de quels arbres
vont-ils apprendre
le nom
quelles chansons
chanteront-ils
Sur le soleil et le vent
La guerre et les hommes
les riches et les pauvres »
« Il est allongé
sur l'herbe jaunie
il regarde l'eau
Je suis assise sur un rocher
Mes doigts caressent
la surface rugueuse
de la pierre
et la nature
autour de nous
m'emmène ailleurs
Vers un paysage
plus désertique
Qui existe peut-être aussi
C'est tout au nord
près de la côte norvégienne
D'énormes blocs de pierre
y crépitent les uns
contre les autres
Les vents de l'Atlantique
s'engouffrent
entre les rochers
Je les entends jouer
sur le rivage
comme ils joueraient
sur un orgue monumental »
« Quelles histoires
Maman leur a-t-elle transmises
ces petites pelotes de fil qu'elle dévide
Qu'ils vont serrer le long du chemin
suivre et démêler
De leurs mains
sensibles
qui perçoivent tout
décèlent ce qui flotte dans l'air
la moindre atmosphère
Maman ce que
j'ai vécu aujourd'hui
Si tu avais vu
ces hommes dans le jury
leur âge
Que penses-tu qu'ils
ont appris sur les
Sames à l'école
Combien de temps
aura
l'avocat de Girjas
pour leur expliquer
Tout ce
qu'une fois adultes
ils n'ont pas voulu savoir
Avant qu'ils cessent d'écouter
se détournent de nous
Qu'ils nous excusent
si nous perturbons
leurs rêves
qu'ils nous pardonnent
Mais l'ère du progrès
et la conscience du monde
ne résument pas
la totalité de l'histoire de leur pays
Notre pays à nous
ils ne l'ont en fait
jamais vu
Savent-ils seulement
que nous avons été écartelés
entre quatre nations
Alors que notre pays
ce territoire
au nom immémorial
S'étend depuis toujours
sur tout le nord
de la Scandinavie
et un fragment de la Russie
Donc qu'ils nous pardonnent
si nous contrarions
leurs cartes
Et n'est-il pas
bientôt temps
que leurs enfants aussi
commencent à entendre
la voix de notre
histoire commune
Vous les enfants nordiques
qui envisagez si facilement l'avenir
Comme vous seriez
impuissants
sans votre passé »
« Autrefois
brillait ici
un soleil plus froid
le soleil
des anciens hivers
Ces dernières années
nous luttons contre
le réchauffement
qui fait fondre la neige»
« Elle dort l'armure
sur le dos
Dire que je ne me
souviens pas quand
elle a été couronnée
quand elle a pris sa décision
Elle a appris le same
et cousu des kolts
alors que moi je conduisais
comme embrumé
un camion qui
n'était pas le mien
Sur des routes
qui n'étaient pas
les miennes »
« Ma voix est faite de nostalgie
Celle de Sandra est belliqueuse »
« Enfant vivant
enfant robuste
Le parfum de peau
qui émane de tes cheveux
Le parfum de
sang tiède
le parfum de mer
et de sel
Le parfum de l'abîme
sous la peau scintillante
aussi mince qu'une feuille
de ce visage aux yeux clos
J'ai un enfant
Je maintiens le temps
en vie
dans mes bras
Où allons-nous échouer
nos carcasses
Manal
Ne sommes-nous
pas déjà à la maison »
Quatrième de couverture
À l'aube du xx siècle, le nomadisme vit ses dernières heures. Alors que de nouvelles frontières contraignent les éleveurs de rennes sames à modifier leurs routes de transhumance, le jeune Aslat grimpe sur une falaise pour trouver son chemin et bascule dans le vide. Cette tragédie amorce la dispersion du clan familial.
Une génération plus tard, Lise, arrachée à ses parents et dépouillée de la langue de ses ancêtres, s'interroge sur son héritage culturel. C'est sa fille, Sandra, incarnation de la résistance autochtone, qui mettra fin à cette tentative d'effacement, un siècle après le début de cette épopée.
Un texte poignant, qui donne voix aux vivants et aux morts pour raconter l'histoire d'un monde en voie de disparition.
Née en 1980 d'une mère same et d'un père suédois, Linnea Axelsson a grandi à l'extrême nord de la Suède. Poète et romancière, elle fait une entrée remarquée en littérature dès la publication de son premier texte, Adnan, récompensé par le Prix August. Elle vit aujourd'hui à Stockholm.
Prix August
« La puissance de cette voix poétique est telle que le temps semble s'arrêter. »
Dagens Nyheter
Éditions Paulsen, Collection La Grande Ourse, août 2025
510 pages
Traduit du suédois par Rachel Erdmann
Prix August
Prix Norrland
Prix Svenska Dagbladet
Finaliste du National Book Award en littérature étrangère
Prix Norrland
Prix Svenska Dagbladet
Finaliste du National Book Award en littérature étrangère

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