Dans Les femmes de Louxor de Claire Huynen, la chaleur est partout, dans la ville, dans les regards, dans la promesse amoureuse. On croit lire l’histoire d’une passion, on découvre peu à peu une histoire de glissement, de renoncement, d’emprise douce.
« De toute façon, qu’aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d’Égypte. Le soleil qui m’amollissait. J’avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n’avais d’autre choix que de l’aimer. Encore. »
L’amour s’annonce comme un refuge et devient frontière. Les repères se déplacent, la volonté se brouille, le choix se rétrécit. Le cœur avance là où l’instinct hésitait.
À un moment, le texte se brise sur un corps blessé trop tôt, quelques lignes suffisent pour faire monter les larmes. Rien d’appuyé, rien d'insistant, et pourtant impossible de détourner le regard intérieur.
Et puis, au milieu de cette brûlure, une autre présence, une femme face à une femme. Un lien sans capture. Une attention fine. Une parole qui n’impose rien mais éclaire. Une délicatesse rare. Une sororité qui ne sauve pas par héroïsme, mais par justesse.
Deux formes d’attachement se font face, l’une qui enferme en promettant l’absolu, l’autre qui accompagne sans jamais prendre.
Un roman troublant et touchant, sur l'emprise, où la lumière la plus douce n’est pas celle de l’amour, mais celle du regard d’une femme sur une autre.
Je découvre l'écriture de Claire Huynen et pas de doute, je lirai son précédent livre.
Petit aparté : j’ai entendu “pas pour moi” en parlant de ce roman. Justement, la lecture n’est pas toujours là pour nous ressembler, parfois elle est là pour nous déplacer. Lire aussi ce qui dérange, éclaire et déplace le regard.
« Aujourd'hui encore, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment il a fait. Comment j'ai cédé si vite. Je l'ai aimé si vite. Je le soupçonne parfois d'avoir utilisé des méthodes. Des méthodes bien rodées. Comme un philtre d'amour. J'ai tout de suite été dépendante. Dépendante de l'amour qu'il avait soufflé en moi. Comme un verrier qui souffle dans la pâte chaude. Dans une matière brute. Et puis en un instant, le verre gonfle, le globe ou le vase s'arrondit. Et ça devient du verre. En un instant c'est solide. »
« J'ai su plus tard qu'ils en parlaient entre eux.
Qu'ils se passaient les trucs. Comme les prestidigitateurs de foire. Qu'il y avait comme un syndicat officieux d'amants d'Occidentales. Ils se transmettaient les méthodes, comme des tours de magie. Ceux qui marchaient, dont on ne voyait pas les ficelles. La disparition en faisait partie. C'était la première leçon, la plus facile, accessible aux apprentis séducteurs. Une recette bien rodée. »
« Elle continue à m'apprendre l'arabe. Je la comprends un peu. Mais nous nous limitons au registre des choses. Maintenant, elle me regarde. Il y a de la défiance, parfois, encore. Mais souvent elle oublie. Elle oublie que je suis la femme de Sayyed. Moi aussi. Enfin elle fait comme si. Peut-être que ça n'a plus vraiment d'importance pour elle. Ou peut-être est-ce l'ennui, les jours qui pèsent, enfermée solitaire.
Nous savons toutes les deux lorsque Sayyed revient. Il n'y a pas de signe entre nous, pas de parole pour l'annoncer, mais je m'en vais. Je m'en vais avant qu'il revienne.
C'est toujours chez elle qu'il rentre le soir. C'est par elle qu'il commence. C'est chez elle qu'il mange. Plus tard, après, il monte chez moi. »
« Tout est allé très vite. Je suis revenue à Louxor quelques semaines après. À l'aéroport, il m'a serré la main. Il m'a dit pas ici. Mais dès que nous sommes arrivés à l'hôtel, il m'a serrée dans ses bras. Il m'a serrée comme personne ne l'avait fait encore. J'étais comme prisonnière et heureuse. Il m'a dit enfin te voilà. Tu m'as tellement manqué. Il a dit d'autres choses mais c'était plus banal. La vie sans toi n'a pas de sens. Plus rien n'existe quand tu n'es pas là. J'étais comme mort. Des phrases toutes faites. Des phrases bien apprises. Mais ça non plus, personne ne me l'avait dit avant lui. Alors ça m'a fait plaisir. Et je l'ai cru. »
« [...] mes mains continuaient à la caresser. À l'étreindre. Et il y avait sur son visage un sourire. Un sourire à peine dessiné. Presque une esquisse. La chair de Hamsa ne frémissait pas. Je ne crois pas qu'elle ait ressenti de plaisir, peut-être un soulagement, le soulagement de la douleur. Mais ce qui m'a troublée alors, c'est la confiance.
C'est cela que disait son sourire. Elle se livrait à moi. Elle me faisait confiance. »
« En préparant mon voyage, en préparant mon exil, je n'avais pas eu peur. J'étais portée par une assurance intime, une conviction inébranlable. C'était là que je devais être. Auprès de Sayyed. De toute façon, je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pensais plus qu'à lui. On m'a mise en garde pourtant. On m'a dit ne te précipite pas. Ne vends pas tout de suite ton appartement. Prends un congé sabbatique. Mais j'aurais eu l'impression de le trahir. De trahir Sayyed. De ne pas faire confiance à son amour. Alors j'ai tout bazardé, boulot, logement, amis, famille. Et les conseils avec. Je me disais qu'ils ne me comprenaient pas. Ils ne pouvaient pas comprendre cela, cet amour comme une évidence. C'est cela qui aurait dû m'alerter. C'est comme ça que cela commence toujours. On se dit que personne ne peut comprendre. C'est l'erreur que l'on fait toujours. »
« Deux voyages. Je n'ai fait que deux voyages avant de venir m'installer, de tout larguer. Deux voyages d'amour, deux séjours de promesses.
Ça a suffi. Ça a suffi pour m'enchaîner à lui. Pour s'implanter en moi. Pour saturer mes rêves.
Ça a suffi pour mater mon amour, pour dompter ma confiance. C'est cela que je me disais, je peux lui faire confiance. Alors il est responsable de ça, de la confiance qu'il a conquise. Il est responsable de moi. »
« Je n'ai rien vu de tout cela. Si, un jour il m'a emmenée au bord du canal pour voir la forêt de plumeaux. Mais la nuit était déjà tombée, ce n'était qu'une ombre chinoise. Et j'avais froid sur la moto. Pourtant, j'ai trouvé ça beau, parce qu'il me parlait, parce qu'il disait le soleil couchant. Il décrivait l'orange, le rose. Il découvrait ce que je ne voyais pas. Et parce qu'il m'avait emmenée. Il m'avait emmenée dans ses rêves, et les miens que j'avais choyés. »
« Le soufisme enseigne cela. Pour atteindre le cœur de l'autre, il faut commencer par le briser. Comprendre les désirs, cerner les faiblesses. Et les briser. Comme à grands coups de marteau. Rendre l'autre disponible, qu'il ne soit plus qu'un cœur vacant. Dans le soufisme, on veut du bien à l'autre. C'est destiné à l'ouvrir à Dieu. Je ne comprends pas bien cela mais c'est un geste bienveillant. Paraît-il.
Sayyed a grandi dans un entourage soufi. Il connaissait bien ces méthodes. Des formules solides, des techniques bien huilées. Il a dû se dire que ça pourrait marcher. Que ça pourrait marcher aussi pour séduire une femme, c'est encore de cœur que l'on parle. Alors il ne s'est pas embarrassé. Il ne s'est pas embarrassé de sacré et de tout ce fatras-là, de sagesse, de sublimation, de ces choses périmées.
D'abord comprendre le désir de l'autre. Et pour aller plus vite, lui en mettre plein la tête, des désirs, des besoins, comme un appétit qu'on excite. Et après c'est facile, il suffit de le priver. Le temps qu'il faut, longtemps si possible, des fois qu'on aurait encore des réserves. Des réserves de patience. Il suffit d'attendre. D'attendre et de regarder. Regarder le désir qui prend toute la place, le désir qui gonfle sans qu'on n'ait plus besoin d'y toucher. Et la raison qui flanche, qui se cramponne à ça, concentrée et tendue vers l'envie. L'appétit en ivresse. Il n'y a plus que ça. Que ça et celui qui promet. Lui seul peut libérer. Alors le cœur forcément suit. Comme livré au sauveur. À celui-là qui peut.
C'est facile au fond. Même à comprendre, c'est facile. Pourtant je n'y ai rien compris. Quand j'ai été ferrée, brisée, j'ai cherché. Enfin, après, quand j'ai su que je ne pourrais plus rien y faire, que j'allais rester là, là entre Hamsa et lui, j'ai cherché à comprendre. J'ai pensé au destin, à un philtre d'amour, j'ai pensé à de la magie. Parce que je n'y comprenais rien. Pourtant c'était facile. Mais c'est trop tard. Maintenant j'ai accepté. »
« Quand il a dit j'ai droit à quatre femmes, je me suis sentie bête. Bête de n'avoir pas bien regardé le catéchisme, de n'avoir pas lu les petites lignes. Mais au fond ça n'a rien changé, ma foi et tout le reste. Au fond, il n'était pas obligé. On ne fait pas tout ce à quoi on a droit. Il avait aussi le droit de me frapper. »
« Un matin, en sortant, je l'ai trouvé là, couché sur le paillasson. Il s'est réveillé quand j'ai ouvert la porte. Il avait l'air d'un enfant. Ça a suffi. Ça a suffi à me faire oublier. La gifle, la colère, tout le reste. Ça et les mots qu'il m'a dits. C'était des mots comme au début, l'amour, le désespoir, tout le tintouin. Pour cela il savait y faire. Moi, j'étais prisonnière de ça. De ses mots et de son regard. En fait, j'étais heureuse, je crois. D'avoir retrouvé cela. Comme si l'amour recommençait. Il était passionné comme au début. Alors une gifle, ce n'était pas bien cher payé. Et il ne recommencerait plus. Il était à genoux à mes pieds lorsqu'il me l'a promis. De toute façon, qu'aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d'Égypte. Le soleil qui m'amollissait. J'avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n'avais d'autre choix que de l'aimer. Encore. »
« Ç'aurait pu être n'importe qui, pourvu que ça vienne d'Europe et que ça ait un peu d'argent. Que ça le sorte de la misère. Que ça lui offre une maison. Une épicerie. Une moto. Pas grand-chose au fond. Un peu d'argent. Ç'aurait pu être n'importe qui. Ç'a été moi. »
« Je n'avais rien dit à personne. Avant de partir m'installer avec Sayyed, j'avais demandé son avis à tout le monde. Et j'ai vu ce que ça avait donné.
C'est à peine si on n'avait pas levé les bras au ciel. J'étais folle, irresponsable, c'était ce qu'on disait, le plus souvent. Alors quand je me suis mariée, je n'ai rien dit à personne. Je ne voulais pas entendre encore tout cela. En fait, ce n'était pas ceux qui levaient les bras au ciel qui m'ont fait le plus de peine. Le plus dur, ça a été les silences. De ceux-là qui me regardaient avec tristesse, parfois avec pitié. Ils avaient raisonné, avant. Ils avaient tenté de me faire changer d'avis. Ils avaient demandé du temps. Attends un peu. Va le voir de temps en temps. N'envoie pas tout balader, comme ça, sur un coup de tête. Mais j'étais attirée comme par une force sourde. Un destin qui m'appelait. Alors, ces mots-là, contre le destin, ça ne fait ni chaud ni froid. Comme ça ne marchait pas, comme les mots n'ont jamais raison contre l'amour, après ils se sont tus. Ils me regardaient partir. C'est ça qui était dur. Car on ne peut rien répondre à un regard. Il y avait ma joie, que j'appelais bonheur, et en face c'était le silence. C'était comme un fossé qui se creusait entre nous. Moi j'étais d'un côté avec mon amour sourd, et eux, de plus en plus loin, répondaient en silence, venaient tout gâcher avec leur tristesse. Alors j'ai fermé les yeux. Je ne voulais plus voir ça. »
« Elle a dit je voudrais être comme toi. Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait dire. Si elle enviait ma liberté, celle d'une Européenne, celle de pouvoir choisir, partir, ou le lien qui m'unissait à Sayyed. Peut-être était-ce autre chose.
Lorsqu'elle m'a dit cela, je me suis sentie forte. J'ai aimé cette différence qu'elle marquait. Je l'ai prise dans mes bras. J'avais envie de la protéger. Mais de la protéger de quoi? Orgueilleuse que je suis. Je n'étais pas plus libre qu'elle et Sayyed ne m'aimait pas mieux. Nous avions choisi la même cage. Hamsa était plus forte que moi car elle savait la porte fermée. »
« Et puis ça se referme. Ça finit par se refermer. Mais au fond ça ne cicatrise jamais. Entre leurs jambes, elles ont une plaie. Entre leurs jambes sourd la trahison, la trahison des femmes qui leur ont infligé cela, celle de leurs mères qui les ont ligotées de leurs bras, qui ont permis cela, qui ne les ont pas protégées. Et qui les exhortent, dures, à arrêter de pleurer. »
« Hamsa s'est calmée. Elle a enfin avalé la pomme, puis elle a dit il a le droit. Il a le droit de me frapper. Dieu l'a voulu ainsi. Elle disait cela d'une voix blanche, comme si elle répétait une leçon. Pourtant, aux mouvements farouches de son corps, à ses mains serrées sur le manche du balai, à la manière dont elle faisait voltiger la poussière, pourtant on sentait qu'elle se révoltait. Son corps était en sédition.
Toute une mutinerie s'agitait là-dedans. Mais elle répétait il a le droit. »
« Voilà, Hamsa avait accepté. Elle avait accepté sa destinée, accepté ce que la communauté avait décidé pour elle, accepté de dépendre de ça. Elle avait accepté l'ordre, la loi qui ne s'écrit pas. Elle avait accepté d'appartenir, de faire partie de ça. Elle avait accepté qu'elle n'avait pas le choix parce que quand on fait partie d'un tout on n'a pas le choix de se détacher, de s'arracher, de s'extraire, de tout chambouler parce que ça ne nous va pas. En elle, il y avait un grondement, du bruit comme un orage. Mais elle le faisait taire, parce qu'elle n'aurait su qu'en faire. Ici, on n'appelle pas les petites filles Antigone. On ne leur raconte pas ces histoires-là, d'une jeune fille qui se lève, qui dit non. Ici, on appelle les petites filles la grâce, la beauté, la gaieté, l'innocence, le murmure. Je dis ça, mais même là d'où je viens, personne ne s'appelle Antigone. On n'appelle plus nulle part les petites filles Antigone. Il y a bien des Simone, des Rosa, des Louise, mais leur prénom ne veut rien dire, on ne les prédestine à rien. Elles en font ce qu'elles veulent. »
« Derrière une arête, un coude de la montagne, elles étaient là, les stèles de Méretseger. Des monolithes de grès, polis, usés et plantés dans la terre. Des hiéroglyphes à demi effacés racontaient des his-toires sur les pierres dressées. Nous nous sommes assises. Au loin, on devinait le Nil festonné de vert tendre. Sinon, c'était la pierre, le sable, le caillou. Des maisons, quelques temples, là, plus bas, immobiles. Mais surtout, il y avait le silence. Pas le silence des soirs qui est un silence de mille sons, bruyant d'insectes, de chiens errants, d'ânes qui s'invectivent. Pas celui des après-midi d'été où la chaleur écrase tout, où le bruit des machines, climatiseurs, ventilateurs, remplace le bruit de l'air. Le silence, là, protégé par Méretseger, était un silence dense, un silence sans bruit. Un silence plein d'une absence entière. C'était comme un pacte avec l'air, une immobilité des souffles.
Comme si le temps s'était retenu de respirer. »
« Je pense encore souvent à la montagne qui fut mon paysage. Chaque jour, sa couleur changeait et chaque matin, elle m'inspirait des mots qui ressemblaient à un poème. » Dans les remerciements.
Quatrième de couverture
Elles sont des centaines à Louxor. Des Occidentales qui se sont installées sur la rive ouest, après avoir tout quitté pour épouser un Égyptien qui les a séduites lors d'une croisière sur le Nil. Mais en Égypte, où la polygamie est autorisée, une autre épouse, égyptienne celle-là, fait toujours partie de l'histoire. Entre la narratrice et l'autre femme de Sayyed, un lien étrange et beau se noue.
Dans ce roman à l'écriture parfaite, Claire Huynen nous entraîne dans l'exploration minutieuse du tourisme amoureux mais, surtout, restitue avec une grande justesse ce qui lie les femmes et, au-delà des détresses et des élans, dessine une géométrie humaine singulière.
Claire Huynen est Belge et vit à Paris. Elle a publié deux romans aux éditions Arléa.
Éditions Arléa, mars 2025
144 pages
Prix Victor Rossel 2025

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