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jeudi 19 février 2026

Les femmes de Louxor ★★★★☆ de Claire Huynen

Dans Les femmes de Louxor de Claire Huynen, la chaleur est partout, dans la ville, dans les regards, dans la promesse amoureuse. On croit lire l’histoire d’une passion, on découvre peu à peu une histoire de glissement, de renoncement, d’emprise douce.

« De toute façon, qu’aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d’Égypte. Le soleil qui m’amollissait. J’avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n’avais d’autre choix que de l’aimer. Encore. »
L’amour s’annonce comme un refuge et devient frontière. Les repères se déplacent, la volonté se brouille, le choix se rétrécit. Le cœur avance là où l’instinct hésitait.

À un moment, le texte se brise sur un corps blessé trop tôt, quelques lignes suffisent pour faire monter les larmes. Rien d’appuyé, rien d'insistant, et pourtant impossible de détourner le regard intérieur.

Et puis, au milieu de cette brûlure, une autre présence, une femme face à une femme. Un lien sans capture. Une attention fine. Une parole qui n’impose rien mais éclaire. Une délicatesse rare. Une sororité qui ne sauve pas par héroïsme, mais par justesse.

Deux formes d’attachement se font face, l’une qui enferme en promettant l’absolu, l’autre qui accompagne sans jamais prendre.

Un roman troublant et touchant, sur l'emprise, où la lumière la plus douce n’est pas celle de l’amour, mais celle du regard d’une femme sur une autre.

Je découvre l'écriture de Claire Huynen et pas de doute, je lirai son  précédent livre.

Petit aparté : j’ai entendu “pas pour moi” en parlant de ce roman. Justement, la lecture n’est pas toujours là pour nous ressembler, parfois elle est là pour nous déplacer. Lire aussi ce qui dérange, éclaire et déplace le regard. 

« Aujourd'hui encore, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment il a fait. Comment j'ai cédé si vite. Je l'ai aimé si vite. Je le soupçonne parfois d'avoir utilisé des méthodes. Des méthodes bien rodées. Comme un philtre d'amour. J'ai tout de suite été dépendante. Dépendante de l'amour qu'il avait soufflé en moi. Comme un verrier qui souffle dans la pâte chaude. Dans une matière brute. Et puis en un instant, le verre gonfle, le globe ou le vase s'arrondit. Et ça devient du verre. En un instant c'est solide. »

« J'ai su plus tard qu'ils en parlaient entre eux.
Qu'ils se passaient les trucs. Comme les prestidigitateurs de foire. Qu'il y avait comme un syndicat officieux d'amants d'Occidentales. Ils se transmettaient les méthodes, comme des tours de magie. Ceux qui marchaient, dont on ne voyait pas les ficelles. La disparition en faisait partie. C'était la première leçon, la plus facile, accessible aux apprentis séducteurs. Une recette bien rodée. »

« Elle continue à m'apprendre l'arabe. Je la comprends un peu. Mais nous nous limitons au registre des choses. Maintenant, elle me regarde. Il y a de la défiance, parfois, encore. Mais souvent elle oublie. Elle oublie que je suis la femme de Sayyed. Moi aussi. Enfin elle fait comme si. Peut-être que ça n'a plus vraiment d'importance pour elle. Ou peut-être est-ce l'ennui, les jours qui pèsent, enfermée solitaire.
Nous savons toutes les deux lorsque Sayyed revient. Il n'y a pas de signe entre nous, pas de parole pour l'annoncer, mais je m'en vais. Je m'en vais avant qu'il revienne.
C'est toujours chez elle qu'il rentre le soir. C'est par elle qu'il commence. C'est chez elle qu'il mange. Plus tard, après, il monte chez moi. »

« Tout est allé très vite. Je suis revenue à Louxor quelques semaines après. À l'aéroport, il m'a serré la main. Il m'a dit pas ici. Mais dès que nous sommes arrivés à l'hôtel, il m'a serrée dans ses bras. Il m'a serrée comme personne ne l'avait fait encore. J'étais comme prisonnière et heureuse. Il m'a dit enfin te voilà. Tu m'as tellement manqué. Il a dit d'autres choses mais c'était plus banal. La vie sans toi n'a pas de sens. Plus rien n'existe quand tu n'es pas là. J'étais comme mort. Des phrases toutes faites. Des phrases bien apprises. Mais ça non plus, personne ne me l'avait dit avant lui. Alors ça m'a fait plaisir. Et je l'ai cru. »

« [...] mes mains continuaient à la caresser. À l'étreindre. Et il y avait sur son visage un sourire. Un sourire à peine dessiné. Presque une esquisse. La chair de Hamsa ne frémissait pas. Je ne crois pas qu'elle ait ressenti de plaisir, peut-être un soulagement, le soulagement de la douleur. Mais ce qui m'a troublée alors, c'est la confiance.
C'est cela que disait son sourire. Elle se livrait à moi. Elle me faisait confiance. »

« En préparant mon voyage, en préparant mon exil, je n'avais pas eu peur. J'étais portée par une assurance intime, une conviction inébranlable. C'était là que je devais être. Auprès de Sayyed. De toute façon, je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pensais plus qu'à lui. On m'a mise en garde pourtant. On m'a dit ne te précipite pas. Ne vends pas tout de suite ton appartement. Prends un congé sabbatique. Mais j'aurais eu l'impression de le trahir. De trahir Sayyed. De ne pas faire confiance à son amour. Alors j'ai tout bazardé, boulot, logement, amis, famille. Et les conseils avec. Je me disais qu'ils ne me comprenaient pas. Ils ne pouvaient pas comprendre cela, cet amour comme une évidence. C'est cela qui aurait dû m'alerter. C'est comme ça que cela commence toujours. On se dit que personne ne peut comprendre. C'est l'erreur que l'on fait toujours. »

« Deux voyages. Je n'ai fait que deux voyages avant de venir m'installer, de tout larguer. Deux voyages d'amour, deux séjours de promesses.
Ça a suffi. Ça a suffi pour m'enchaîner à lui. Pour s'implanter en moi. Pour saturer mes rêves.
Ça a suffi pour mater mon amour, pour dompter ma confiance. C'est cela que je me disais, je peux lui faire confiance. Alors il est responsable de ça, de la confiance qu'il a conquise. Il est responsable de moi. »

« Je n'ai rien vu de tout cela. Si, un jour il m'a emmenée au bord du canal pour voir la forêt de plumeaux. Mais la nuit était déjà tombée, ce n'était qu'une ombre chinoise. Et j'avais froid sur la moto. Pourtant, j'ai trouvé ça beau, parce qu'il me parlait, parce qu'il disait le soleil couchant. Il décrivait l'orange, le rose. Il découvrait ce que je ne voyais pas. Et parce qu'il m'avait emmenée. Il m'avait emmenée dans ses rêves, et les miens que j'avais choyés. »

« Le soufisme enseigne cela. Pour atteindre le cœur de l'autre, il faut commencer par le briser. Comprendre les désirs, cerner les faiblesses. Et les briser. Comme à grands coups de marteau. Rendre l'autre disponible, qu'il ne soit plus qu'un cœur vacant. Dans le soufisme, on veut du bien à l'autre. C'est destiné à l'ouvrir à Dieu. Je ne comprends pas bien cela mais c'est un geste bienveillant. Paraît-il.
Sayyed a grandi dans un entourage soufi. Il connaissait bien ces méthodes. Des formules solides, des techniques bien huilées. Il a dû se dire que ça pourrait marcher. Que ça pourrait marcher aussi pour séduire une femme, c'est encore de cœur que l'on parle. Alors il ne s'est pas embarrassé. Il ne s'est pas embarrassé de sacré et de tout ce fatras-là, de sagesse, de sublimation, de ces choses périmées. 
D'abord comprendre le désir de l'autre. Et pour aller plus vite, lui en mettre plein la tête, des désirs, des besoins, comme un appétit qu'on excite. Et après c'est facile, il suffit de le priver. Le temps qu'il faut, longtemps si possible, des fois qu'on aurait encore des réserves. Des réserves de patience. Il suffit d'attendre. D'attendre et de regarder. Regarder le désir qui prend toute la place, le désir qui gonfle sans qu'on n'ait plus besoin d'y toucher. Et la raison qui flanche, qui se cramponne à ça, concentrée et tendue vers l'envie. L'appétit en ivresse. Il n'y a plus que ça. Que ça et celui qui promet. Lui seul peut libérer. Alors le cœur forcément suit. Comme livré au sauveur. À celui-là qui peut.
C'est facile au fond. Même à comprendre, c'est facile. Pourtant je n'y ai rien compris. Quand j'ai été ferrée, brisée, j'ai cherché. Enfin, après, quand j'ai su que je ne pourrais plus rien y faire, que j'allais rester là, là entre Hamsa et lui, j'ai cherché à comprendre. J'ai pensé au destin, à un philtre d'amour, j'ai pensé à de la magie. Parce que je n'y comprenais rien. Pourtant c'était facile. Mais c'est trop tard. Maintenant j'ai accepté. »

« Quand il a dit j'ai droit à quatre femmes, je me suis sentie bête. Bête de n'avoir pas bien regardé le catéchisme, de n'avoir pas lu les petites lignes. Mais au fond ça n'a rien changé, ma foi et tout le reste. Au fond, il n'était pas obligé. On ne fait pas tout ce à quoi on a droit. Il avait aussi le droit de me frapper. »

« Un matin, en sortant, je l'ai trouvé là, couché sur le paillasson. Il s'est réveillé quand j'ai ouvert la porte. Il avait l'air d'un enfant. Ça a suffi. Ça a suffi à me faire oublier. La gifle, la colère, tout le reste. Ça et les mots qu'il m'a dits. C'était des mots comme au début, l'amour, le désespoir, tout le tintouin. Pour cela il savait y faire. Moi, j'étais prisonnière de ça. De ses mots et de son regard. En fait, j'étais heureuse, je crois. D'avoir retrouvé cela. Comme si l'amour recommençait. Il était passionné comme au début. Alors une gifle, ce n'était pas bien cher payé. Et il ne recommencerait plus. Il était à genoux à mes pieds lorsqu'il me l'a promis. De toute façon, qu'aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d'Égypte. Le soleil qui m'amollissait. J'avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n'avais d'autre choix que de l'aimer. Encore. »

« Ç'aurait pu être n'importe qui, pourvu que ça vienne d'Europe et que ça ait un peu d'argent. Que ça le sorte de la misère. Que ça lui offre une maison. Une épicerie. Une moto. Pas grand-chose au fond. Un peu d'argent. Ç'aurait pu être n'importe qui. Ç'a été moi. »

« Je n'avais rien dit à personne. Avant de partir m'installer avec Sayyed, j'avais demandé son avis à tout le monde. Et j'ai vu ce que ça avait donné.
C'est à peine si on n'avait pas levé les bras au ciel. J'étais folle, irresponsable, c'était ce qu'on disait, le plus souvent. Alors quand je me suis mariée, je n'ai rien dit à personne. Je ne voulais pas entendre encore tout cela. En fait, ce n'était pas ceux qui levaient les bras au ciel qui m'ont fait le plus de peine. Le plus dur, ça a été les silences. De ceux-là qui me regardaient avec tristesse, parfois avec pitié. Ils avaient raisonné, avant. Ils avaient tenté de me faire changer d'avis. Ils avaient demandé du temps. Attends un peu. Va le voir de temps en temps. N'envoie pas tout balader, comme ça, sur un coup de tête. Mais j'étais attirée comme par une force sourde. Un destin qui m'appelait. Alors, ces mots-là, contre le destin, ça ne fait ni chaud ni froid. Comme ça ne marchait pas, comme les mots n'ont jamais raison contre l'amour, après ils se sont tus. Ils me regardaient partir. C'est ça qui était dur. Car on ne peut rien répondre à un regard. Il y avait ma joie, que j'appelais bonheur, et en face c'était le silence. C'était comme un fossé qui se creusait entre nous. Moi j'étais d'un côté avec mon amour sourd, et eux, de plus en plus loin, répondaient en silence, venaient tout gâcher avec leur tristesse. Alors j'ai fermé les yeux. Je ne voulais plus voir ça. »

« Elle a dit je voudrais être comme toi. Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait dire. Si elle enviait ma liberté, celle d'une Européenne, celle de pouvoir choisir, partir, ou le lien qui m'unissait à Sayyed. Peut-être était-ce autre chose.
Lorsqu'elle m'a dit cela, je me suis sentie forte. J'ai aimé cette différence qu'elle marquait. Je l'ai prise dans mes bras. J'avais envie de la protéger. Mais de la protéger de quoi? Orgueilleuse que je suis. Je n'étais pas plus libre qu'elle et Sayyed ne m'aimait pas mieux. Nous avions choisi la même cage. Hamsa était plus forte que moi car elle savait la porte fermée. »

« Et puis ça se referme. Ça finit par se refermer. Mais au fond ça ne cicatrise jamais. Entre leurs jambes, elles ont une plaie. Entre leurs jambes sourd la trahison, la trahison des femmes qui leur ont infligé cela, celle de leurs mères qui les ont ligotées de leurs bras, qui ont permis cela, qui ne les ont pas protégées. Et qui les exhortent, dures, à arrêter de pleurer. »

« Hamsa s'est calmée. Elle a enfin avalé la pomme, puis elle a dit il a le droit. Il a le droit de me frapper. Dieu l'a voulu ainsi. Elle disait cela d'une voix blanche, comme si elle répétait une leçon. Pourtant, aux mouvements farouches de son corps, à ses mains serrées sur le manche du balai, à la manière dont elle faisait voltiger la poussière, pourtant on sentait qu'elle se révoltait. Son corps était en sédition.
Toute une mutinerie s'agitait là-dedans. Mais elle répétait il a le droit. »

« Voilà, Hamsa avait accepté. Elle avait accepté sa destinée, accepté ce que la communauté avait décidé pour elle, accepté de dépendre de ça. Elle avait accepté l'ordre, la loi qui ne s'écrit pas. Elle avait accepté d'appartenir, de faire partie de ça. Elle avait accepté qu'elle n'avait pas le choix parce que quand on fait partie d'un tout on n'a pas le choix de se détacher, de s'arracher, de s'extraire, de tout chambouler parce que ça ne nous va pas. En elle, il y avait un grondement, du bruit comme un orage. Mais elle le faisait taire, parce qu'elle n'aurait su qu'en faire. Ici, on n'appelle pas les petites filles Antigone. On ne leur raconte pas ces histoires-là, d'une jeune fille qui se lève, qui dit non. Ici, on appelle les petites filles la grâce, la beauté, la gaieté, l'innocence, le murmure. Je dis ça, mais même là d'où je viens, personne ne s'appelle Antigone. On n'appelle plus nulle part les petites filles Antigone. Il y a bien des Simone, des Rosa, des Louise, mais leur prénom ne veut rien dire, on ne les prédestine à rien. Elles en font ce qu'elles veulent. »

« Derrière une arête, un coude de la montagne, elles étaient là, les stèles de Méretseger. Des monolithes de grès, polis, usés et plantés dans la terre. Des hiéroglyphes à demi effacés racontaient des his-toires sur les pierres dressées. Nous nous sommes assises. Au loin, on devinait le Nil festonné de vert tendre. Sinon, c'était la pierre, le sable, le caillou. Des maisons, quelques temples, là, plus bas, immobiles. Mais surtout, il y avait le silence. Pas le silence des soirs qui est un silence de mille sons, bruyant d'insectes, de chiens errants, d'ânes qui s'invectivent. Pas celui des après-midi d'été où la chaleur écrase tout, où le bruit des machines, climatiseurs, ventilateurs, remplace le bruit de l'air. Le silence, là, protégé par Méretseger, était un silence dense, un silence sans bruit. Un silence plein d'une absence entière. C'était comme un pacte avec l'air, une immobilité des souffles.
Comme si le temps s'était retenu de respirer. »

« Je pense encore souvent à la montagne qui fut mon paysage. Chaque jour, sa couleur changeait et chaque matin, elle m'inspirait des mots qui ressemblaient à un poème. » Dans les remerciements. 

Quatrième de couverture

Elles sont des centaines à Louxor. Des Occidentales qui se sont installées sur la rive ouest, après avoir tout quitté pour épouser un Égyptien qui les a séduites lors d'une croisière sur le Nil. Mais en Égypte, où la polygamie est autorisée, une autre épouse, égyptienne celle-là, fait toujours partie de l'histoire. Entre la narratrice et l'autre femme de Sayyed, un lien étrange et beau se noue.
Dans ce roman à l'écriture parfaite, Claire Huynen nous entraîne dans l'exploration minutieuse du tourisme amoureux mais, surtout, restitue avec une grande justesse ce qui lie les femmes et, au-delà des détresses et des élans, dessine une géométrie humaine singulière.
Claire Huynen est Belge et vit à Paris. Elle a publié deux romans aux éditions Arléa.

Éditions Arléa,  mars 2025
144 pages
Prix Victor Rossel 2025

vendredi 12 septembre 2025

Ta promesse ★★★★☆ de Camille Laurens

« Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement, et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. » Philip Roth
"Ta promesse" raconte une emprise amoureuse, une relation toxique. Deux amants ne tiendront pas leur promesse, l'un pour nuire, l'autre pour se sauver et retrouver goût à la vie. Le récit est bien construit, il m'a happée, tenue en haleine jusqu'au dénouement dans les toutes dernières pages.
Gilles, le gentil, insoupçonnable pervers narcissique, vit dans sa réalité, une réalité falsifiée. Elle, Claire, elle, l'aime et devient « complètement dépendante de lui, oui, sans hésiter : une emprise affective totale [...]. ». Il l'a séduite, réduite, détruite, "gaslightée".
« Ce qu'il faut bien comprendre, Maître, c'est que tout cela ne pesait pas lourd dans la balance du quotidien si abondamment chargée de bonheur. Je ne l'idéalisais pas, non, je ne crois pas, mais, à ces quelques détails près dont je viens de vous parler, il était idéal. »
Une lecture qui malmène, éprouvante parfois.
J'ai fait fi des polémiques autour de l'autrice, et j'ai sincèrement beaucoup aimé cette lecture. L'autrice ménage le suspens et fait couler les révélations goutte à goutte, donnant au roman des allures de thriller psychologique.
« La mort de l'empathie humaine est l'un des premiers signes et le plus révélateur d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

« An artist needs to be ruthless, but a woman wants to be desired. Each woman artist needs to resolve this conflict in her own way.
RACHEL CUSK
Un artiste doit être impitoyable, mais une femme veut être désirée. Chaque femme artiste doit résoudre ce conflit à sa manière. »

« Un intellectuel, comme on disait chez moi autrefois. J'avais longtemps cru qu'il s'agissait d'un compliment, avant de comprendre qu'un intellectuel, c'était quelqu'un qui ne savait rien faire de ses dix doigts, un songe-creux. Mais moi j'aime l'intelligence. Pas la culture ni l'érudition, non, l'intelligence. Les gens qui comprennent ce qui se passe. En eux, autour d'eux. Qui sont capables de créer des liens. L'intelligence, c'est le début de l'amour. Et puis un pianiste, justement, pensais-je, un pianiste sait très bien se servir de ses dix doigts. »

« Est-ce qu'il y a eu des signes ? Oui, si vous y tenez, et même dès le début, mais des signes de quoi? Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit.

Pour déchiffrer, il faut savoir que c'est chiffré. J'avais bien remarqué certains détails qui ne me plaisaient pas, je vous en ai cité quelques-uns. Je n'irais pas jusqu'à dire des alertes. Ou alors si, parce que je suis tout le temps en alerte, un genre de lièvre aux aguets. Dans la vie j'ai un cœur de lièvre, qui s'affole au moindre bruit et comprend la menace dans la lumière des phares. On ne peut pas me tuer sans que j'aie pris conscience du danger, c'est impossible, mon instinct est plus rapide que n'importe quelle flèche. L'angoisse est ce qui ne trompe pas, et c'est mon sixième sens. Imaginez un système de voyants qui clignotent à la moindre alarme sensible et vous saurez comment je vis au milieu des autres. Du moins, c'est ce que je croyais, je me pensais forte d'un système d'alerte ultra sophistiqué. Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter - je ne laisse rien passer, enfin j'essayais. Mais c'est aussi ma pratique de ne pas juger - pas avant d'avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris et quand j'ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d'amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d'intelligence de l'autre. Je l'ai d'ailleurs dit à la juge, l'autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu'un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m'a épatée, elle m'a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. Elle avait l'air contente de son petit effet, ses yeux disaient « et toc !». 
Peut-être a-t-elle raison : peut-être se trompe-t-on tout le temps ? On lit les signes, mais de travers. Enfin moi, ce n'est jamais quelque chose que je veux comprendre, c'est quelqu'un. J'ai une addiction à l'âme humaine - à l'âme au sens premier du mot, à ce qui nous anime. Il peut m'arriver de rater ma station de métro pour continuer de regarder une fille qui se maquille malgré les secousses de la rame, ses grimaces dans le miroir de poche en équilibre sur son sac, son habileté fascinante à ne pas se défigurer au mascara tout en expliquant à une copine, le téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, pourquoi elle va plaquer Kevin ou changer de boulot. Je suis un sismographe, j'enregistre tout, surtout les paroles j'écris d'abord avec les oreilles. Sauf exception, ma curiosité reste gentille, oui, gentille, ne me regardez pas comme ça, le mot n'a rien d'obscène, ce n'est pas un mot que vous utilisez au tribunal, je m'en doute, mais je ne sais pas comment le dire autrement. Par gentille je veux dire : je réagis parfois, mais je ne conclus rien, en tout cas je n'interprète pas. Dans un livre, ensuite, c'est différent : il faut décaper sa propre douceur. Mais quand je rencontre quelqu'un - en vrai je veux dire, pas dans le cirque mondain, je suis prête à l'aimer. À moins qu'il n'ait une vraie gueule de salaud ou que sa réputation le précède, et encore... Je n'ai pas une âme de procureur. La vie n'est pas un conte de fées, d'accord, vous avez raison. C'est justement parce que je le sais que je n'attachais pas d'importance aux fausses notes qui faisaient parfois grincer la symphonie il y en a eu si peu, ces années-là, et puis des couacs, j'en ai fait aussi, Gilles n'a pas manqué de me le rappeler. Je crois, j'ai toujours cru, à la bonté humaine. C'est peut-être là où je me trompe. Carole avait du mal avec mon indulgence - Carole et sa tolérance zéro. Elle continue à me le dire. Selon elle, je n'ai rien compris, en fait: l'amour est aveugle. Appelez ça du déni ou de la naïveté, si vous voulez, pour moi c'est autre chose. Je ne m'attends pas à ce qu'on me fasse du mal, même si je sais que le mal existe. Vous vous souvenez de ce fait divers quel mot injuste -, le tueur de l'Est parisien ? Quand il a été arrêté, il a raconté ses crimes. Que l'une de ses victimes, au moment où il avait approché le couteau de sa gorge après l'avoir attachée, violée et s'être servi une bière, lui avait dit, ç'avait été ses dernières paroles, la surprise dans les yeux: « Qu'est-ce que tu fais ? Tu me tues ? » Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n'y croit pas. Je crois, j'ai toujours cru à l'amour, si c'est ce que vous voulez me faire dire - vous allez plaider la passion ? »

« Au fond, moi, j'ai toujours détesté les voyages, en tout cas ceux qu'on fait en touristes. J'aime les séjours. Je rêve d'habiter, non d'arpenter. Les lieux sont comme les gens pour les connaître, il faut du temps. En voyage, on traverse dans la largeur des personnes et des paysages qu'on ne peut comprendre que dans le sens de la longueur. Seule la durée donne accès. Sinon, quoi ? Deux ou trois clichés, quelques sensations... - En fait, moi, je n'aime pas tellement voyager, ai-je ébauché. Je pense la même chose que Beckett dans je ne sais plus quelle pièce : « Je suis con, mais pas au point d'aimer les voyages. » »

« L'amour vous déplace. Il vous embarque où vous ne seriez jamais allée toute seule, fût-ce dans un roman-photo aux mains de votre grand-mère. Il ne manquerait plus qu'un voyage à Venise, me disais-je pour rire - six mois plus tard je laisserais traîner ma main dans le sillage d'une gondole, le bras de Gilles enlaçant ma taille. J'y ai même pris une photo d'un grand mimosa au bord d'un canal. Honnêtement, quand Gilles a fait des selfies près du pont des Soupirs, un verre de limoncello à la main, j'ai gommé instinctivement l'ironie de mon visage. C'était ce qui m'avait perdue, jusque-là, pensais-je: l'ironie accotée au doute, la satire, l'habitude de décrypter les conventions, le souci de ne pas faire comme tout le monde, l'horreur du troupeau. Il s'agissait maintenant d'habiter le présent de l'amour, de prendre Gilles comme modèle pour trouver la joie dans un mot, une photo, un cadeau, un instant - simplement. Il serait mon professeur de bonheur. »

« [...] je suis d'une moralité douteuse : je doute de la morale des autres. La vérité, pour en finir avec mon appartement, c'est que j'ai vite compris que Gilles avait besoin d'être sur son terrain, chez lui, dans son quartier. Chose étrange de la part de quelqu'un qui aime voyager, n'est-ce pas ? Mais je vous l'ai dit, j'aimais tout chez lui, même ses contradictions. »

« Quand on aime quelqu'un, on est toujours un peu en visite, non ? - je veux dire on fait attention. On ne s'installe pas dans l'amour, rien ne doit jamais être complètement familier. Dès qu'on est avec l'autre comme chez soi, c'est foutu. »

« Les gens critiquent ce qu'ils voient dans le miroir de l'autre, c'est-à dire eux-mêmes, me disais-je. »

« Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. »

« La vie matérielle est un gouffre où s'abîment le temps et l'énergie. »

« Il voulait toujours plus, il rêvait toujours plus grand, plus haut. Je l'ai mis en garde, mais rien n'y a fait. Il disait que Claire le suivrait au bout du monde. Moi, je suis plus vieux, j'ai plus d'expérience. J'avais peur qu'à force de tout vouloir il perde tout. C'est une loi générale : qui trop embrasse mal étreint. Pour tout vous dire, j'ai vu un sombre présage dans le foudroiement du mimosa. Dans leur récit à tous les deux, cet arbre était tellement le symbole de leur amour : un truc lumineux, qui rend heureux. La foudre est tombée pile dessus, un jour d'orage. Gilles a dû l'abattre la mort dans l'âme. Je me souviens d'eux à ce moment-là, ils étaient à terre. Claire pleurait toutes les larmes de son corps au pied de la souche, puis elle a sorti des photos de l'arbre qu'elle m'a montrées une à une comme s'il s'agissait d'un défunt de sa famille, elle hoquetait en les commentant, Gilles ne savait plus quoi faire pour la réconforter. Le quartier tout entier était en deuil et moi je me suis dit aïe ! J'y ai vu un signe du destin. La suite ne m'a pas donné tort. »

« . L'amour, à mes yeux, c'est le contraire de la fusion, c'est savoir être seuls ensemble. »

« [...] il avait tendance à se réfugier derrière un savoir théorique ou des explications techniques qui bien sûr étaient nécessaires au projet mais réduisaient la part des émotions. Quoique je l'aie amené plusieurs fois à les exprimer davantage, il n'a jamais franchi la limite de la souffrance. Ça non, il n'a jamais pu. Il y a une phrase de Pavese : « On cesse d'être jeune quand on comprend qu'il ne sert à rien de dire une douleur. » Pour Gilles, ce n'était même pas la question. Il ne voulait pas dire sa douleur, c'est tout. Elle n'existait pas, elle n'avait jamais existé. Ni l'abandon ni la solitude ni l'angoisse ni rien. Il n'avait jamais souffert et ne souffrirait jamais. « Je ne veux pas souffrir, répétait-il. Point barre. » Mon travail consistait à entamer un peu ce que j'éprouvais comme un bloc viril bétonné avec ce que j'espérais lui apporter - une approche plus féminine de la vie. Je voulais qu'il s'ouvre, qu'il s'entrebâille, au moins. Ces catégories étaient assez niaises, j'en conviens, mâtinées de psychanalyse de comptoir, sans doute, mais je nous voyais ainsi un homme et une femme. Tout mon désir était dans ce couple notre couple. Chaque infime concession qu'il m'accordait dans l'écriture de son texte - « Je comprends, disait-il, tu as raison - me bouleversait. Je croyais que l'effort qu'il faisait en écrivant un tel récit, cet effort immense, manifeste, je croyais qu'il le faisait pour moi, pour me plaire, pour me rejoindre là où j'étais, pour être aimé. Je l'aimais. »

« Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». «Je n'ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j'écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C'est bien mieux que les voyages - c'est des pays profonds. » Je me disais qu'un jour ce serait le titre d'un de mes livres, si j'arrivais encore à écrire. Mes pays profonds. Les livres, les musiques, les tableaux. Mes intensités immobiles. Et j'ajouterais les arbres. Oui, j'ajouterais le mimosa. »

« J'étais redevenue sa mère - sa mère mauvaise.

*

- Mais foutez-nous la paix avec vos mères ! dit Carole. Ou retournez chez elles, si vous n'arrivez pas à vous en passer ! On n'en peut plus de vos états d'âme. Vous oubliez une chose, quand tout à coup vous voyez la mère en nous, c'est qu'alors vous êtes des petits garçons. Ce n'est pas que nous sommes des mères, toxiques ou non, c'est que vous êtes des fils, des fils éternels. Voilà ce que vous devez soigner, chez le psy ou ailleurs : le petit garçon qui geint dans votre corps d'homme. La complainte de Romain Gary nous empoisonne : Avec l'amour maternel, la vie nous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. » Et nanana et nananère. Les femmes ne sont pas là pour tenir la promesse des mères. Qu'on se le dise ! « On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de nos jours. » Oh les pauvres bichons ! C'est triste ! Mais nous ne sommes pas sur terre pour que vous mangiez chaud toute votre vie. On n'a pas envie de rester à la cuisine, on a d'autres projets. Allez vous faire cuire un œuf. Grandissez jusqu'à pouvoir attraper vous-même la casserole en haut du placard! D'ailleurs les mères ne vous ont rien promis. Vous avez rêvé. Elles ne sont pas au courant de l'existence d'une promesse. Est-ce qu'on leur a promis quelque chose, à elles ? 
Enfin, quand vous aimez votre mère, passe encore. Aucune femme après elle n'est à la hauteur, vous mangez froid, d'accord, mais c'est bon quand même. Le pire, c'est quand elle n'a pas tenu le serment que vous pensiez avoir échangé avec elle parce qu'elle vous serrait dans ses bras. Si votre mère vous a trahi, toutes les femmes le feront. Ce présage vous poursuit et vous hante. Vous ne mangerez pas froid, non, vous mourrez de faim. Aucune femme ne vous nourrira, vous serez l'éternel affamé, cherchant de sein en sein celui qui ne s'asséchera pas et dont le lait ne tournera pas. Mais nous ne sommes ni un nectar ni un fiel, ni votre remède ni votre poison. Nous ne sommes pas votre sempiternelle déception, la source de votre mélancolie. Nous ne voulons pas de ce cycle infernal que vous nous faites subir comme à des machines, projetant sur nous à chaque rencontre vos fantasmagories de vieux petits garçons : d'abord amantes idéales, puis mamans frustrantes, mères toxiques, et à la fin, dans vos cervelles déglinguées, mantes religieuses acharnées à vous dévorer courage, fuyons. Nous ne sommes pas celles que vous croyez. Séparez-vous des belles promesses, des fausses promesses, et vous nous trouverez, promis. Nous sommes des femmes, pas vos mamantes. »

« Il a bien chargé la barque pour la couler! C'est un connard fini, point barre, comme il dit. La pire espèce de salaud. Même la phrase pansement est découpée pour ne rien panser. Au contraire, c'est fait pour arracher la chair. « Je t'aime, je te respecte, je t'admire. » Il manque « je te désire ». Il le sait très bien. Il sait qu'elle va le remarquer, qu'elle va en souffrir. Il l'écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l'air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l'affaiblir, la vider de sa... Il gasquoi ? Il gaslighte. C'est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c'est l'art de rendre l'autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l'esprit par des messages contradictoires. C'est détruire l'autre par le langage. Pour une écrivaine, qu'y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître la violence psychologique, l'emprise perverse. Et dès le début, malgré les apparences d'idylle. Pensez à la promesse : il demande à une écrivaine dont toute l'œuvre repose sur le récit de soi, qui est connue et reconnue pour cela, il lui fait jurer de ne jamais écrire sur lui! Autant dire ne plus jamais écrire. Se mettre au macramé ! D'ailleurs, pourquoi la promesse est-elle négative ? « Promets-moi de ne pas... » Quelle censure au cœur du serment! La promesse en est gauchie, dévitalisée, elle perd tout son potentiel d'avenir, d'engagement heureux, elle devient une restriction, une privation: une négation de l'autre dans ce qu'elle a de plus cher, de plus intime, dans l'une de ses plus profondes raisons d'être. C'est évidemment pourquoi Claire a répondu de même, par une autre négation. « Promets-moi de ne pas me trahir. » Elle a perçu la trahison que constituait la promesse exigée d'elle. Elle était déjà trahie, à ce moment-là. Trahie au plus profond d'elle-même. Par ce bâtard. Qu'il crève ! »

« Gilles Fabian - lui a envoyé un truc du genre «Bonne chance pour le spectacle et Claire s'est métamorphosée : il lui avait donné une miette et elle s'en nourrissait. Moi, au contraire, je me suis décomposé un homme de théâtre qui dit autre chose que merde ou toï toï avant un spectacle, c'est carrément de la provocation. Mais Claire y a puisé la force de danser. Alors oui, je dirais qu'elle était complètement dépendante de lui, oui, sans hésiter : une emprise affective totale, c'est ce que j'ai vu. »

« Au moment de leur divorce, alors qu'elle était en plein succès médiatique, il a demandé au juge aux affaires familiales qu'on lui retire la garde de leur fille sous prétexte que dans son dernier roman elle « avouait » pratiquer l'échangisme et qu'Alice figurait dans la page suivant ce récit. Un malade... D'abord il ne faisait pas la différence entre la narratrice et l'autrice, ni entre un fantasme et la réalité. Et surtout, il voyait le livre comme un appartement où se mouvaient des personnes réelles. Les pages étaient des pièces et pendant que dans le salon la mère se faisait démonter par un gang bang, dans la chambre la petite fille dormait ! C'était donc une mauvaise mère qui ne pouvait pas éduquer moralement leur enfant ni même s'en occuper au quotidien. On frôlait la psychose. Notre avocat a eu beau jeu de le renvoyer à son délire et il a été débouté. N'empêche qu'il est parti en empochant la moitié de tout ce qu'elle avait gagné comme romancière - ils étaient mariés sous le régime de la communauté.
Ça ne lui a posé aucun cas de conscience: il racontait partout qu'elle le lui devait puisque en réalité c'était largement lui qui avait écrit ses livres. Ces gens-là vivent dans une réalité falsifiée, la vérité est ce qu'ils décident. »

« La mort de l'empathie humaine est l'un des premiers signes et le plus révélateur d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

« PORTRAIT-ROBOT

Écrire, c'est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d'un bois. Ce que vous comprenez alors, c'est combien il y a d'obscurité partout.
La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l'épaisseur de l'ombre.
WILLIAM FAULKNER

L'homme n'est qu'un monstre incompréhensible.
PASCAL »

« L'amour, c'est quand on y croit. Seul le temps fait obstacle, une peccadille se met dans les rouages et c'en est fini. Dans le temps, rien ne tient, les fétiches sont en carton-pâte. L'amour, c'est tant qu'on y croit. »

« On voit le tableau, maintenant. Claire Lancel et Gilles Fabian. L'autobiographe promet de ne jamais écrire sur son amant, le spécialiste de Pinocchio promet de ne jamais trahir son amante. Le début de l'histoire contient sa fin, le serment enserre son mensonge. Qui ils sont, ce qui les anime, ce qu'ils vont devenir : ils ne seront jamais plus près de la vérité que ce soir-là, dans le parfum du mimosa sur les bougies éteintes. »

« Percuter d'un mot
l'horreur des choses
L'angle mort, passe encore 
en faisant attention
Notre âme
on la cisèle
Mais l'âme d'un autre
inapaisée l'âme opposée
la nuit noire de son âme 
on court après le vent
Autant faire tenir la mer 
dans un verre
La vie est
ineffable
C'est ce qui est triste
quand on commence
un livre
On n'est pas dupe
comme au commencement
de l'amour
On sait
qu'on n'y arrivera pas. »

« Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s'est construit sur un défaut d'humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l'intimité qu'il feint d'instaurer, haine de l'individualité, absence totale d'identification empathique à l'autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L'abus souvent subi dans l'enfance en fait un abuseur pour qui l'autre est un objet interchangeable qu'il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n'y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l'instrumentalisation, la haine de l'amour et l'amour de la haine. »

« J'ai aperçu mon avocat qui discutait avec mon éditeur. Rob est venu à ma rencontre, il devait guetter mon arrivée. Je le voyais soucieux de me détendre. « J'ai pensé une chose, Claire : une fois que cette petite affaire sera réglée, vous devriez reprendre votre fiction au pays des Narks. Car votre dystopie est déjà la réalité. » Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l'évidence, c'est le même pitch que le roman qui nous vaut d'être ici, mais à l'échelle d'un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu'il avait fait semblant d'aimer. Les troubles de l'ego, nouveau mal du siècle - non, vraiment, c'est le sujet. » »

« J'avais pensé inscrire en exergue au roman une citation de Philip Roth et même lui donner pour titre L'Histoire de la vie parce qu'il sonnait comme une espèce de loi universelle où se fondaient les expériences particulières : « Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement, et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. » Finalement, j'y avais renoncé cette épigraphe annoncerait trop la couleur. Or, je voulais que le lecteur se trompe avec moi, se trompe autant que moi, dans les grandes largeurs, au début. Il ignore qu'on lui raconte des histoires. Il y croit, il est comme moi. La célèbre définition de ce qu'exige un roman, une suspension consentie de l'incrédulité, convient aussi à l'amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu'un, il faut être dupe. »

Quatrième de couverture

« Au moment où s'ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l'ai faite, c'est idiot, j'étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n'est-ce pas d'y croire ? »

Que s'est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s'est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.

Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l'absence d'empathie, et se demande comment sauver l'amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.

Éditions Gallimard,  décembre 2024
358 pages
Prix RTL Lire - Grand Prix - 2025

mercredi 2 juillet 2025

Le tribunal des oiseaux ★★★★☆ d'Agnès Ravatn

Beaucoup aimé ce huis-clos, plutôt intense,  avec un suspense bien ménagé, et petit opus que j'aurais aimé ne jamais lâcher. Choisi pour son titre et sa couverture, je m'y suis plongée complètement à l'aveugle. 

Une maison isolée au bord d'un fjord norvégien un embarcadère où l'on se verrait bien contempler le coucher du soleil, un jardin dans lequel nous n'avons aucun mal à nous imaginer sirotant un verre de vin blanc frais, nous prélassant sous le cerisier, la forêt alentour pour se ressourcer ... mais l'atmosphère tendue, voire glaçante qui se dégage de ce Tribunal des oiseaux n'invite pas tout à fait à la détente et à l'oisiveté...
Je dis ça, je ne dis rien 😉

« Sans faire de bruit, je refermai le portail derrière moi et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je frappai mais personne ne répondit. J’eus un léger frisson, posai mes affaires sur le perron et fis le tour de la maison par le sentier dallé. Et là je vis le paysage s’ouvrir. Sur l’autre rive du fjord se dressaient des montagnes violettes où subsistaient encore quelques taches de neige. Partout des broussailles encerclaient la propriété. »

« Voilà ce que ça donnait de se couper du monde. On devenait insensible et étriqué, imperméable à la chaleur des autres. »

« Comme il est facile de disparaître, me dis-je. Est-ce que les gens le savaient ? Ce n'était pas une chose à ébruiter. »

« Un scandale pouvait-il durer se perpétuer longtemps ? De nos jours, sans doute pas, me dis-je. Les gens étaient narcissiques, ils oubliaient vite, il leur fallait sans cesse du nouveau, des horreurs toutes fraiches. Le pays était trop petit pour qu'on écrase quelqu'un, on se contentait de lui donner...»

Quatrième de couverture

Fuyant un scandale, Allis Hagtorn pense avoir trouvé un havre de paix en acceptant un poste d'aide à domicile dans un petit fjord perdu. Mais l'homme qui la reçoit est loin de correspondre au vieillard décati au-quel elle s'attendait : âgé d'une quarantaine d'années, Sigurd Bagge est un individu taciturne et mystérieux qui, en l'absence de son épouse, a besoin de renfort pour l'entretien de son jardin et de sa maison. Il impose des règles et horaires stricts avant de se retirer dans son bureau, qu'il ne quitte qu'à l'occasion des repas. Allis se coule dans le rôle de la domestique effacée, se résignant au comportement parfois absurde et aux sautes d'humeur inexplicables de son employeur tout en lui vouant une fascination croissante qui peu à peu devient obsessionnelle. Mais à mesure que le temps passe, une inquiétude sourde l'assaille : que fait-il toute la journée dans ce bureau - une pièce qui s'avère complètement vide ? Et que s'est-il réellement passé avec sa femme dont les affaires gisent dans la chambre voisine, fermée à double tour ?
D'une intensité rare, Le Tribunal des oiseaux est un huis clos envoûtant et redoutable à la griffe hitch-cockienne. On en sort fébrile, comme d'une nuit agitée, au petit matin, lorsque l'on tente de saisir un rêve tout en redoutant ce que nous réserve la fin.

Née en 1983, Agnes Ravatn est une auteure et journaliste norvégienne. Son œuvre est composée de trois recueils d'essais primés et acclamés par la presse, ainsi que de trois romans. Récompensé par le prix de la traduction du PEN, Le Tribunal des oiseaux est son premier roman publié en français.

Éditions Actes Sud,  février 2023
228 pages
Traduit du néo-norvégien par Terje Sinfing