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vendredi 24 juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé ★★★★★♥ d'Aurélien Gautherie

Pensez-vous que la beauté puisse aussi naître de la douleur ?
L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.

Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.

« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.

J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.

J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.

Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.

Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.

En exergue 

« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)

« Gjógv

Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »

« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »

JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »

L'Étranger 
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »

« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »

Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »

L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »

Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »

Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »

« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »

« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »

Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »

« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

L'Étranger 
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ?  »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »

« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.

Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »

« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »

« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »

« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »

« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »

L'Étranger 
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »

« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ? 
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »

« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6) 

Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »

« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »

« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.

Sur l'auteur

Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman. 

Éditions Notabilia,  janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

dimanche 1 septembre 2024

Les falaises ★★★★★ de Virginie DeChamplain

Des mots
Des falaises de mots
Des fuites en avant 
Revenir toujours Marcher dans les pas de ses fantômes

Lecture télescopage
Que ces pages m'ont happée, parlé, émue
La Gaspésie
Des souvenirs, des pensées
Qui m'ont rattrapée

Les falaises
Ce sont des femmes frontières
Insaisissables
Belles
C'est de la poésie à chaque encablure
Ce sont des paysages sauvages
Beaux
C'est une échappée belle
Saisissante
Troublante
Une intimité
Au féminin
D'une tendre délicatesse

Des mots pommade
Des mots caresse
Des mots ressac

Merci aux Éditions La Peuplade, merci Virginie DeChamplain !
« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« Les morts, ils sont morts, ça leur dérange pas que tu sois là ou pas. Les funérailles c'est pour les vivants. »

« Ma mère aimait ça, partir. Elle aimait partir le plus loin possible. Toujours plus loin.

Ça la rassurait, trouver le chaos ailleurs. S'assurer qu'on existe encore à l'autre bout du monde. Elle nous a trimballées dans plus de gares de quais de ports que je peux compter. Elle nous faisait l'école n'importe où, sur un coin de table de café français ou dans une cabine de train qui traversait des rizières srilankaises. C'était étourdissant. Grandiose tranquille. On était des enfants sac à dos. Ionisées. En constante fusion défusion. Jamais complètement quelque part.

Je pense qu'à toutes les fois on manquait ne pas revenir, mais quelque chose la ramenait toujours ici, dans sa maison qui part au vent, dans la crique où on est nées. Et on finissait les trois jetlagged dans son lit trop grand qui tout d'un coup était juste de la bonne taille. Chez nous comme des invitées. Essoufflées, mais déjà prêtes à repartir. »

« Je retourne en dedans, continuer à déterrer les années. Empaqueter les squelettes de sauterelles et la porcelaine que mon arrière-grand-mère a reçue à son mariage. Les albums photos qui sentent le moisi. Un chaudron en fonte que j'ai manqué échapper sur le pied d'Ana. Des pantoufles tricotées, des chemises qui ont l'air d'être faites en rideaux.
Sur le cadre de porte du salon une dizaine de noms d'enfants tracés au stylo se pourchassent, se rattrapent, finissent par disparaître. Ça par contre ça s'enferme pas.
J'ai l'impression brûlante de découvrir l'histoire pour mieux l'effacer. Son histoire, mon histoire. Celle de tout ce qu'il y a eu avant nous. Je me surprends à chercher l'élément déclencheur. Ce qui l'a fait craquer, fendre sur toute la longueur. La brèche par laquelle la fin s'est infiltrée. Mais je crois qu'au fond j'aime mieux pas savoir. »

« Je réalise que je me souviens pas de la dernière fois que j'ai parlé à ma mère. Que j'ai pris de ses nouvelles. Je me suis nourrie à la rage depuis que je suis partie de la Gaspésie. Et là j'ai plus rien à haïr. Que la culpabilité de pas avoir appelé, de pas être descendue à Pâques ou de pas lui avoir envoyé de fleurs à sa fête qui me ronge comme la houle. »

« C'est clairement une fille du coin, mais je me rappelle pas l'avoir déjà croisée. On a dû s'être manquées. C'est un petit village pourtant. Tout se sait tout le monde se connaît. Mais quand on passe la moitié de sa vie ailleurs, sur la route entre deux ciels et qu'on revient juste pour reprendre son souffle ou pour enterrer sa mère, on finit par passer à côté du temps. Même quand il bouge pas. »

« Tokyo au printemps

je cherche les cerisiers

un goût de grands espaces dans le fond de la bouche

comme un mal de cœur qui passe pas

comment on fait pour s'évader quand on est déjà à l'autre bout du monde »

« j'ai fait taire le bruit 
les oreilles à l'envers 
crier par en dedans »

« J'ai peur de ce qu'y a là-dedans, de ce qu'elle a trouvé à raconter toutes ces années. Impatiente de ces années de village de fond de rang, enroulées dans le temps qui roule, en silence à part le bruit des vagues. Est-ce que je vais déterrer des morts qui dormaient dur, leur squelette mangé par les vers ? J'ai peur de la lire et de me lire, moi. De découvrir que rien a changé. Qu'on se transmet le temps d'une génération à l'autre sans que rien avance. Qu'on s'aime à rebours, quand il est trop tard. Je fige un peu en me disant que pire, je vais peut-être rien ressentir du tout.
Je me secoue, prends le premier cahier sur le bord, sors sur la galerie m'asseoir dans les grandes marées. Je me berce dans la chaise de ma grand-mère, les jointures frettes dans la tempête qui s'en vient. J'ouvre le cahier en plein milieu. Le pâté chinois passe croche. »

« 2 décembre 1970

Aujourd'hui, c'est ton anniversaire. Tu viens d'avoir deux ans et je n'arrive pas à déterminer si le temps a passé vite ou lentement. Je viens d'aller te coucher sans te raconter d'histoire, car tu t'es assoupie dans mes bras alors que je montais l'escalier. Je t'ai déposée et je t'ai regardée dormir une minute, me demandant à quoi tu rêvais. Comme j'aimerais dormir d'un sommeil tendre comme le tien. Le mien est peuplé d'ombres et de figures qui me fuient. Qui me fuient autant que je les fuis. Je ne sais pas si je dois en avoir peur alors je cours. Je me réveille tous les matins essoufflée, essoufflée d'avoir tant couru et rien rêvé.
La maison a bourdonné toute la journée. Tes oncles et tes tantes ont fait la route pour venir te voir. Pour venir caresser tes joues et te regarder jouer en souriant. Et les femmes du village sont passées avec leur marmaille pour le gâteau. Des femmes de mon âge. Je crois qu'elles s'imaginent que nous sommes amies. Simplement puisque nous nous ressemblons. Simplement puisque nous avons enfanté à quelques mois d'intervalle. Elles me parlent de recettes de soupe et de trucs pour retirer une tache de vin. Je hoche la tête et je souris, mais à l'intérieur j'ai envie de crier. De les secouer. De les secouer toutes. Je les trouve vides. Incroyablement vides et tristes.
Et j'ai peur de l'être aussi, vide et triste. Et je me regarde rêver, moi qui n'attrape rien ni personne, moi qui cours sans direction tant le jour que la nuit. Et je me dis que je le suis probablement. Comme toutes les âmes de ce village, toutes ces ombres qui passent en longeant les murs, en faisant craquer les planchers pour signaler leur présence.
Et je me promets que je ne te laisserai jamais devenir comme nous. »

« Quand on était petites et qu'on débarquait d'un avion, ma mère nous disait toujours de respirer un grand coup et de nommer ce que ça sentait parce que dans une minute on allait s'être habituées à l'odeur et on se rendrait plus compte que c'était différent. Ça allait devenir le nouveau normal.
Managua sentait la mangue. Les poubelles tristes qui cuisent au soleil.
Hanoi les oignons et le thé vert.
Marrakech la terre sèche, les citrons, les olives.
Séville les oranges et la pierre brûlante.
Bombay la pisse, la misère et les feux d'artifice.
Ici, l'air goûte déjà janvier jusque dans le fond de la gorge. Le hareng fumé. Le gaz à quatre-roues le ressac les algues de la dernière marée. Je me dis que je pourrais rester ici en recluse. Tomber avec la neige qui s'en vient. M'emmitoufler. Me réveiller au chant des skidoos et au craquement des glaces sur la berge.
Ma mère haïssait l'hiver. L'idée d'une saison qui rend immobile. »

« Le soleil se lève et, pendant dix secondes, un trou creuse les nuages de l'autre bord de l'horizon. Pendant dix secondes la lumière m'éventre, m'ouvre au complet, me remet là, ici, parmi les vivants qui dorment autour. J'ai le souffle coupé. L'averse s'enfarge pour se calmer. J'ai le souffle coupé, je sais c'est con.
C'est juste de la lumière , je sais. Juste de la lumière.
Je continue de marcher et j'atteins les premières maisons du village. J'ai envie d'adopter un chien. Je l'emmènerais se promener. On se protégerait. On se passerait le temps pour que ça ait l'air moins long. On se baignerait dans des dix secondes de soleil. »

« Je fais un sac de ses draps. Un autre sac de robes de foulards de manteaux d'hiver ses chapeaux de fausse fourrure ses maillots de bain ses sandales en rotin qu'elle a achetées au Panama y'a vingt ans et qui sont encore comme neuves. Dans le sac. Toute. J'ai plus envie de trier. Je garroche tout. Toute sa vie dans le sac. Coup de pied dans la commode. Tiens, crisse. Sa vie de cadavre maintenant. Sa vie de poussière.
Je lance le sac dans le passage et m'assois sur le plancher qui gondole dans ma nausée. La mort prise entre les poumons. J'écrase mes larmes avec mes poings. »

« Chloé s'arrête tous les trois pas pour me présenter. Tout le monde fait semblant d'être surpris, de pas savoir déjà qui je suis. On me serre la main, me touche les épaules. On me dit bienvenue. Rebienvenue. Ça doit faire du bien d'être revenue. Leurs sourires croches. L'envie de leur casser les dents. À ces gens qui toute ma vie m'ont regardée me noyer. Nous ont regardées nous noyer les yeux grand fermés. Leurs mains me brûlent. Je veux partir. Chloé, je veux partir. »

« J'ai douze ans et je vois mon père pour la première fois. Sur un polaroïd volé dans le tiroir de ma mère. Je sais pas pourquoi, mais je sais que c'est lui. Son menton comme le mien peut-être. Ou le coup de poing dans le ventre que son regard me donne. Un matin gris de tuque de marin enfoncée jusqu'aux oreilles. NORDFJORDEID, 1991 écrit au stylo derrière. Il sourit pas, mais quelque chose dans ses yeux. Quatre ans plus tard, après avoir cherché son adresse en cachette, je me pointe devant chez lui, avec mon dictionnaire français/norvégien et tout l'air qu'il me manque. Til salgs. À vendre. Le voisin me dit en norvégien, puis se ravise en anglais, qu'il est mort il y a trois semaines. Que mon père est mort. Je pose ma main, mon poing, mon corps sur la porte de la maison. Un cri dans la poitrine. Fâchée contre tout ce qui m'abandonne. »

« les sorcières les fées dans la nuit agitée

les cavernes sombres où les peuples cachés m'attendent

les os mal soudés qu'on casse à nouveau pour qu'ils guérissent mieux »

« Je dis à tout le monde que je suis partie à Montréal pour me trouver une job qui a de l'allure. Mais c'était plus pour le bruit. Pour avoir du bruit de millions d'inconnus autour de ma peau. Pour faire taire le silence de tous ceux qui nous ont regardées de loin. À distance respectable des flammes. L'angoisse me serre comme deux mains autour de ma gorge. Le foutu silence des villages où tout le monde sait tout et personne dit rien. »

« Le vent la tirait dans le vide. L'océan s'écrasait en bas. Mais elle avait pas sauté.
Elle avait pas sauté parce qu'elle était enceinte de moi.
Sur le plancher de l'épicerie j'ai envie de pleurer. Ma mère cale sa tête sur mon épaule. Je pleure pas. Je suis plus forte que ça. J'ai treize ans. Tellement plus forte que ça. On reste là jusqu'à ce qu'un commis vienne nous dire qu'on bloque le chemin. On bloque l'espace. Por favor levántate, estás bloqueando el espacio.
À treize ans je me disais que je l'avais sauvée. Ma mère. Je regardais Anaïs et je me disais que je l'avais sauvée. Que des entrailles de ma mère je nous avais toutes sauvées.
Aujourd'hui j'en suis pas si sûre. Aujourd'hui j'ai un goût amer dans la bouche quand j'y repense. J'ai frette à la colonne quand j'y repense.
Je me dis que c'est là probablement là qu'est né le trou dans mon ventre.
D'où tout nous ramène toujours. »

« - C'est pas toi, tu l'sais ça, hein ? C'est pas ta faute rien de tout ça.
Non. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.
- Non, Marie, c'est ma faute. D'être partie. D'avoir laissé Anaïs derrière. D'avoir laissé ma mère derrière. D'avoir toute laissé. J'suis revenue trop tard, Marie. Tellement trop tard. J'suis revenue pour trouver rien, personne. Des fois je me dis que c'est ça qu'elle voulait. Qu'on revienne. Mais à quoi ça sert ? À quoi ça sert esti, à quoi ça sert s'il reste plus rien, si tout le monde est parti pis qu'on arrive toujours trop tard ? Je cours après du vide depuis des années, j'me sauve d'elle parce que je veux pas devenir pareil mais plus ça va plus j'me dis que j'peux pas y échapper. Que toute va nous ramener ici pareil dans cette esti de maison où toute résonne trop fort pis où il est toujours trop tard.
Je remonte mes genoux sous mon menton. La poitrine dans un tuyau trop serré.
- J'suis brisée, Marie. J'ai envie de courir mais je sais pu comment, de sacrer des coups de poing dans les murs mais je sais pu comment, de crier mais je sais pu comment. Quand je crois que ça va mieux, ça recommence à aller mal. Y'a toujours quelque chose qui brise plus creux ou qui me pousse à m'enfuir. »

« L'ISLANDE.

Le silence plus grand qu'ailleurs. Le ciel avale les avions qui décollent autour. Mon sac à dos léger. Les riens qui me transportent.
Je débarque sous la pluie froide, dans un flot de gens qui savent où ils vont. Tous prennent l'autobus direction centre-ville qui attend devant l'aéroport. Je suis le mouvement. Je suis les gens qui savent où ils vont. Je choisis un siège près de la vitre. Les grands espaces défilent, indomptés jusqu'à la ville.
Reykjavik la grande. Reykjavik de Vikings et de sel. Je me demande si elles ont pris l'autobus, elles aussi. Si elles avaient frette aux mains, elles aussi. Si elles avaient un feu dans le ventre, elles aussi. Ma grand-mère devant avec ma mère et moi dans leur sillage. Les plaines sauvages brunes et vertes me rappellent la Gaspésie après un hiver triste. L'Océan à ma gauche. Les cahiers tirent à leur fin. J'entame le dernier. »

« j'ai cherché une carte des étoiles 
j'ai trouvé un reflet dans le miroir 
ce n'était pas le mien 
mais presque »

« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« On boit du vin rouge et Steinunn me demande ce que je fais ici toute seule, entre deux saisons. C'est peut-être le vin ou les veines fragiles sous sa peau, mais je me mets à leur raconter ma mère et les sirènes et la maison dans la crique et les fantômes et les cahiers dans la garde-robe et l'Islande et ma grand-mère dans sa tempête.
Steinunn verse une larme dans sa serviette de table. Elle me dit qu'elle pleure toujours quand c'est trop beau. Quand c'est trop triste. Je lui renvoie un drôle de sourire. »

« CHLOÉ,

Quand je vais revenir, je vais t'écrire des poèmes de renarde et te les lire en dessous de la fenêtre ouverte, une bouteille de rouge entre les cuisses. Je vais embrasser tes dents bleues, la neige dans tes cils. Chloé j'ai le corps de l'autre bord du monde, mais j'au- rais envie de m'endormir entre tes seins. Cachée crevée au fond de toi. Je vais dessi- ner des cartes de tes taches de rousseur, les encadrer dans la cage d'escalier. Question de toujours savoir le chemin quand on va monter se coucher. Je retourne à mes grands espaces. Garde le fleuve pour moi. »

« Les femmes de ma vie. On se succède sans se voir, comme des ombres qui courent devant les miroirs, sacrent des coups de poing dedans et continuent leur route pour voir le monde. »

« LE CIEL ME COULE DESSUs au bord de la falaise. Je marche avec mes fantômes, leur raconte mes journées. »

Quatrième de couverture

V. vient d'apprendre que l'on a retrouvé le corps sans vie de sa mère, rejeté par le Saint-Laurent sur une plage de la Gaspésie, l'équivalent « du bout du monde ». Elle regagne là-bas, brusquement, sa maison natale, et se confectionne une « île » au milieu du salon venteux, lieu désigné pour découvrir et mieux effacer- ou la ramener-l'histoire des femmes de sa lignée à travers les journaux manuscrits de sa grand-mère. V. se voit prise dans sa lecture, incapable de s'en détacher. Sa seule échappatoire réside derrière le comptoir d'un bar au village, dans une chevelure rousse aérienne, et s'appelle Chloé.

Les falaises fait le récit d'un chaos à dompter, d'un grand voyage onirique, historique et féminin, qui de la Gaspésie à l'Islande réunit ces survivantes de mère en fille qui admettent difficilement être de quelque part, préférant se savoir ailleurs et se déraciner à volonté.

Virginie DeChamplain est née et a grandi au bord du fleuve, à Rimouski. Ils ne se sont jamais vraiment quittés. Les falaises est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  mars 2020
213 pages
Sélection 2023 Prix Harper Collins Poche