mercredi 29 avril 2026

La forêt barbelée ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

Un recueil qui m'a traversée.
Dans la lignée de "Mes forêts".
Avec, en ouverture, les mots de Cécile Coulon ❤️
« Être capable d’écrire et de dire "je viens en paix", vous n’imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. »
« je viens en paix »
On croit que c'est simple. Ça ne l'est pas.

Certains poèmes résistent. Je n'ai pas insisté. Je les ai laissés faire. Les sensations, elles, sont restées.

Huit ans seule, en forêt.
Gabrielle Filteau-Chiba ne raconte pas.
Elle encaisse. Elle apprend. Elle tient.
Les saisons ne sont pas un décor. Elles attaquent. Elles déplacent. Elles obligent.

Ici, rien n’est confortable.
« vague de froid
les clous éclatent dans les murs
les cordes du piano droit cèdent

rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie »
Même le courage se rationne.

Et nous ?
Nous coupons.
Nous traquons.
Nous détruisons.
Avec méthode.
Avec des mots propres pour salir moins.

Et au milieu de tout ça, ses mots.
Bruts. Vivants. Indociles.

Une ode au sauvage.

Et quelque chose en moi se souvient.
Courir.
Marcher longtemps.
Se laver dans une rivière glacée, l'été,
quand la peau brûle presque du froid.
Rejoindre une cabane.
Regarder la montagne en silence.

Être là, simplement. Sans posséder. Sans prendre.

Une traversée âpre et lumineuse, au rythme des saisons.
Une poésie qui griffe autant qu'elle console.
Et qui, doucement, remet le vivant à sa place. Et nous avec.

Le challenge d'avril #laouviventleslivres sur le thème de la forêt m'a inspirée 😉
Quatre livres, trois forêts.
Celle, intime et habitée, d'Hélène Orion et de Gabrielle Filteau-Chiba ; celle, mémorielle et troublée, de Jean-Yves Jouannais dans "Une forêt" ; et celle, âpre et frontale, que l’on traverse chez Caroline Hinault dans "Traverser les forêts".
Quatre manières d'entrer en forêt, et d'en ressortir un peu moins indemne.

« Vous qui n'avez pas encore lu les romans ou les poèmes de Gabrielle Filreau-Chiba, je vous envie et trépigne à vos côtés pour savoir ce que ce sera, pour vous, une fois ce recueil refermé, une fois ses livres lus et relus, ce que ce sera donc de savoir qu'on peut écrire comme cela, c'est-à-dire avec une douceur vertigineuse vissée dans l'âme, douceur éloignée volontairement des grandes villes, douceur violente dans son exil, fragile et sauvage, oui, c'est cela qui parfois manque à la poésie contemporaine, de la dou-ceur fragile et sauvage, capable de dévaster sur son passage quelques idées de carton construites, quelques immeubles aussi, et de suspendre le temps à la branche d'un arbre sous lequel l'autrice a choisi de vivre, d'écrire, de respirer.

En tant qu'autrice, je suis avide de celles et ceux qui comprennent le besoin de se glisser à la marge d'un système pour en révéler ses dysfonctionnements, pour redonner au temps qui passe toute la longueur, toute l'épaisseur de chaque seconde, pour être apprivoisés par la forêt, par la tempête, par les grandes émotions du ciel, et de raconter tout cela à travers les formes qui nous conviennent, le roman, le poème, l'illustration. Gabrielle Filteau-Chiba est de celles qui rassurent l'autrice que je suis par les thèmes qu'elle aborde, la façon dont elle les aborde, et la douceur, encore, qu'elle y injecte.
En tant que lectrice, je suis émerveillée : chaque année, ou plutôt chaque paire d'années, une voix s'élève, nouvelle, on se dit mais pourquoi personne ne m'en a parlé avant, mais comment ai-je pu passer à côté ? Et l'on est si heureux de reconnaître cette voix, de se dire que d'autres livres sortiront, d'apprendre que le poème, si parfait dans sa sauvagerie, sera lui aussi de la partie.

Pour Gabrielle Filteau-Chiba, la forêt est une cathédrale : ici, à Clermont-Ferrand, la cathédrale, c'est un phare. J'admets que c'est cette phrase qui m'a poussée vers ses textes: j'y ai décelé ce murmure qui court dans les très bons livres, ce souffle, à la fois discret, explosif, mais qui encore une fois prend son temps, pour dire, expliquer, ressentir. Il y a dans cette écriture un déploiement sensuel rare. Gabrielle Filteau-Chiba écrit qu'elle crie pour ne pas qu'on entende trembler sa voix, mais n'est-ce pas exactement la définition de l'écriture ? De cet acte si simple et indéfinissable où le tremble-ment n'est recouvert que par les mots solides et le style haut ? Aurait-elle pu écrire j'écris pour ne pas qu'on entende trembler ma voix ? Je ne veux pas me mettre à sa place, mais j'ai hâte d'avoir la réponse !

Gabrielle Filteau-Chiba a quitté un emploi à Montréal, à l'âge de vingt-trois ans, pour aller vivre sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans la forêt, entre les murs d'une cabane, sans électricité. Celles et ceux qui ont passé une bonne partie de leur adolescence à rêver en lisant Walden ou la Vie dans les bois sentent s'allumer cette petite lumière d'admiration, de stupeur, à ceci près que Thoreau habitait à dix minutes de chez ses parents, qu'il mangeait chez sa mère quatre fois par semaine. Pas vraiment le cas de Gabrielle Filteau-Chiba, qui a dit, lors d'une interview au moment de la sortie de Sauvagines, qu'en arrivant dans la forêt, elle avait peur de tout, de son ombre, des coyotes, des bruits, et qu'en même temps un grand fou rire, une grande joie s'était emparée d'elle, que ces trois années furent trois années de joie pure, de lecture, d'apprentissage des sons, des styles de bûches - la température descend jusqu'à moins quarante-, la solitude évidemment, et le retour au temps long, percé par les hiboux, les coyotes, les oiseaux.

Là où les trois romans de l'autrice embrassaient pleinement la question de l'éco-anxiété, du sentiment d'urgence à protéger les arbres primaires, de la nécessité de se battre et de porter sa sensibilité en étendard, ses poèmes prennent, encore, une sente ténue. Ils font un pas de côté dans le grand pas de côté, une cachette dans la cachette: là on chasse celui qui croit chasser, on traque le braconnier, on se fait traqueur pour ne plus se sentir traquée. Les poèmes n'évacuent pas la question politique, mais cette question est tendue entre deux êtres qui se pourchassent, sous les arbres :

Nature d'amour
si tu m'aimes en retour
aide-moi 

Dans la peur, dans le doute, dans la cuirasse que la poétesse revêt pour chasser le chasseur, il y a, en cathédrale, la prière, évidente, sublime, qui me touche et m'émeut plus  que je n'ose le dire, car cet appel c'est celui qu'on a dans le cœur et dans la bouche lorsque l'on fait partie de celles et ceux qui ont moins peur en forêt que dans le métro, de celles et ceux qui préfèrent les bruissements de feuilles mortes au raffut du trafic aérien, et qui savent rester des heures avec eux-mêmes, encabanés dans leur corps et leur mémoire. La prière à la nature, à la nature d'amour, raconte une autre histoire : celle des peuples qui protègent plus qu'ils n'abîment, qui rendent hommage plus qu'ils n'avilissent, qui cachent plus qu'ils ne traquent. Les vers de ces poèmes sont saisissants de simplicité et de rage : la douceur est nourrie par le sentiment d'urgence, par la nécessité absolue de faire corps avec le paysage. Gabrielle Filteau-Chiba lui parle, à cette forêt, à cette nature, elle la convoque, la supplie aussi.

Impossible de ne pas être envahie par l'amour, la colère et la douceur, à la lecture de ces poèmes. L'œuvre est comme un tableau où les lignes bougent sans cesse à l'abri des regards des visiteurs : les couleurs sont vagues et multiples, les traits tirés et défaits en mille branches, terriers et nids, les personnages sont plus des ombres que des corps, menaçants, des ombres qui arrachent et salissent par le sang, des ombres qui vendent et retournent et tuent, l'autrice elle, le répète :

je viens en paix

Ça aurait pu être je crois le titre de ce recueil, un titre mais aussi un hurlement désespéré, car comment faire avec les corps que nous avons, les vies que nous vivons, les animaux que nous tuons, pour dire en arrivant dans la forêt « je viens en paix » ? La grande force des poèmes c'est d'être capable de le dire, de le faire, d'y croire. Dans la peur qui inonde tout, il y a cet espoir fou, venir en paix dans la forêt. Se saisir de son vertige, écrit Gabrielle Filteau-Chiba, nous ne savons plus faire cela, au mieux nous le contournons, au pire il nous jette dans la fosse, au pire du pire nous le remplissons de très grosses voitures et de fourrures à tête de renard.

C'est cela que nous propose la poétesse de ses terres, qui sont pour nous terres de larges paysages, de froids inimaginables et d'accents vivants : apprendre à dire « je viens en paix ».
D'où que nous soyons nous avons appris les guerres, les conflits, les combats, nous avons récité que ces guerres, ces conflits et ces combats furent nécessaires, gagnés ou perdus, nous nous sommes enfoncés dans l'histoire comme dans du coton mouillé. Gabrielle Filteau-Chiba renverse ce que nous avons appris par cœur, ses poèmes sont des leçons, pas celles de l'école ni celles de nos parents, des leçons de l'âme, du sensible, du silence interieur. Être capable d'écrire et de dire « je viens en paix », vous n'imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. Le dernier combat sera contre ce mauvais sentiment que nous portons en nous, la certitude d'être plus fort que la nature qui nous entoure.

Vous qui bientôt lirez les premières pages de ce recueil, je vous envie d'entrer en lieu sacré du cœur car ici, dans ces poèmes, entre ces arbres couverts de neige, de brume ou de fumée, la voix d'une poétesse est pareille au grand feu qui éclaire les hommes sans brûler leur cabane.

Cécile Coulon »

« j'ai la phobie du noir des gens 
de me tromper de sentier 
de tomber sur tu sais qui

je l'entends qui tire 
à toute heure d'la nuit 
j'ai trouvé des crânes troués

j'essaie de faire ma forte 
en même temps 
j'ai peur à l'infini »

« je caresse ma première chienne 
ma sang-mêlée chérie 
traqueras-tu avec moi 
ceux qui osent nous braconner »

« éclairez-moi 
pourquoi on se plie aux lobbys 
si l'argent ne se mange pas

comme disaient mes profs de droit 
t'as pas la note de passage 
parce que t'as rien compris

le crime doit être commis 
on dédommage après coup 
inondation d'argent liquide

et la poussière va sous le tapis »

« tu dormiras enfin tout ton saoul 
du sommeil des planteuses d'ail 
des jardinières maraîchères 
des accoucheuses de miracles

saisis ton vertige à deux mains 
et ramone comme une grande

prends toujours de l'avance 
prépare-toi au pire 
au froid

graisse et débarre les fenêtres 
aère tes esprits

n'oublie jamais d'ouvrir les clés 
il faut une fente qui aspire 
les tracas les tristesses 
et laisse entrer la joie »

« je viens en paix

parce que la seule martre 
que je connais n'a que trois pattes 
je comprends qu'elle prenne l'eau 
m'évite comme calamité

trop tard 
est-il trop tard

parce que je rêve encore moi 
au retour des amitiés fortuites 
de coureuses-rieuses des rives 
qui se croisant se saluent

petite 
je viens en paix 
lis dans mes paupières basses 
mes mains vides 
tendues en désarroi 
toutes les excuses de mon espèce

l'homme en chasse est loin maintenant 
ne t'en fais pas »

« je reprends le sentier des avalanches 
songe à tout ce que j'y ai enfoui
haricots iroquois
vivaces alpines
bulbes de lys

lubies

j'aurai au moins des bouquets 
de médecines douces et d'épices 
à en combler le grenier 
de mes doutes

le précipice 
de mes origines »

« cannage

je voudrais mettre en pots 
des réserves de pluie 
faire rougir à contre-soleil 
mon huile de millepertuis

je voudrais mettre en pots 
l'avertissement des tamias 
des miels et des baumes 
mille réserves de joie

les années nostalgies 
les immortaliser 
tresses de foin d'odeur 
couronnes de cornouiller

je pourrais mettre en mots 
mon instinct de survie 
et tout l'espoir 
en moi »

« ne plus courir

pourquoi se faire aller le globe 
c'est jamais mieux ailleurs

j'ai pourtant d'la chance du bois cordé 
du cannage des bouts de chandelles 
des allumettes des briquets 
enfin ma propre tanière

mais je ronge mon frein quand même 
dans l'antre des murènes 
je fomente sans répit 
des plans d'évasion

j'ai toujours envie de m'en aller 
telles mes amies d'eau vive 
ondines fées furtives 
jamais attrapées

pour ne plus fuir 
faut-il se barbeler »

« l'irrévérence est une hérésie en soi »

« dewors

ça commence mal à matin 
les mésanges sont parties 
une scie à chaîne de malheur 
chuinte un peu trop près 
à mon goût

comment donc qu'on bûche accidentellement 
qu'on couche sans honte aucune 
une vingtaine de mes belles 
au bois dormant

elles et moi nous avions 
le même âge

timber

j'expire ma fumée
le bûcheron me tend des verts 
quatre-vingts huards froissés 
la valeur marchande de mes sœurs 
décapitées 

je crache à terre 
un mauvais sort vers toi 
mauvais karma exposant deux 
c'est tellement pas 
tellement pas 
la première fois

plus tard je me servirai de rubans blancs 
pour marquer clairement mes limites

chercheurs de trouble 
dewors

c'est chez nous 
on tue pas toute icitte »

« kintsugi

j'aime le marin des faïences 
sur les porcelaines crème et blanches 
et les vaisselles les plus polies 
celles dont les fêlures se parent 
des couleurs de mes baies confites

elles m'apprennent à faire la paix 
à sucrer mes amertumes 
à mettre en lumière ces blessures franches 
là où j'ai cédé

à voir le sourire dans mes rides 
à composer avec les saisons 
à admirer les failles 
les manquements 
avec indulgence

belle brisée 
recolle tes morceaux 
laque tes plaies 
orne-les des plus douces 
poussières d'or »

« il y a sous la neige 
et l'herbe dessous 
tant d'espoirs fertiles 
en dormance »

« vague de froid

les clous éclatent dans les murs 
les cordes du piano droit cèdent

rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie»

« nocturnes

dehors
forêt noire
domaine ébène

je préfère de loin 
les présences 
qui acceptent de négocier

elles me flairent 
et quand je hurle
elles reculent

dans mon fanal 
la flamme à mèche courte 
ne tremble plus »

« silence

gorgée
présage d'embâcles

suées
frissons d'eaux de vie

je remue-ménage la lie 
cherchant encore au fond 
à trier mes pommes pourries

dans cette tranchée mienne 
il y a un silence d'intendance 
qui vaut franchement la peine »

« gouttes de pluie

métronome de la fonte 
seaux pleins d'eau grise 
mon toit fuit plus vite 
que la sève des érables

je pleure en silence 
mes dégâts matériels

grand'pa dirait 
pour me consoler 
il faut apprivoiser 
les fins d'épreuves aussi

je rafistole la gouttière 
la pluie lave mes reins

j'ai su j'en suis fière 
enfiler les hivers 
gardant vivants en moi 
d'invincibles soleils »

« carpe diem

une femme 
m'a lu les paumes

m'a avoué désolée 
que mes lignes de vie 
étaient bien bien courtes

je la remercie 
chaque jour »

« éden

les larmes chaudes 
déboulent

la marée monte

moi aussi j'ai les joues peintes 
maintenant striées

le cœur militant

les espoirs cartonnés
dans l'encre partout
la poésie civile
gueule

il est où le bonheur promis
si notre éden qui se meurt 
on nous le marginalise
si on nous enferme
nous empêche
de le défendre »

« baleines

elles m'ont soufflé des graves 
une mélodie presque une supplication

berceuse triste chantée seulement 
lorsqu'on sait de source sûre 
qu'on se quittera

qu'on va peut-être 
mourir bientôt

l'île comme moi en tremblait de tout son long

je me pince 
je dis non

si vous êtes là 
ô beautés monumentales 
c'est qu'il y a des chances 
qu'on peut rêver d'océans 
où l'on ne reconnaîtra plus 
les reines à leurs cicatrices »

« primevères

je n'ai plus besoin de retenir mon souffle
les abeilles sont revenues
les mâles s'amourachent 
des primevères

la rivière se lisse de pollen 
phosphorescent

je pense aux univers minuscules 
essentiels »

« enchâssées

nous les mères qui veillent 
les gardiennes des enfants 
nous interjetons appel 
encore et encore

le poing haut 
l'avenir au ventre 
le front en sueur 
l'âme en larmes

nous ne livrerons pas 
nos veines rivières 
à vos plans charlatans 
de mises à mort »

« il faut être junkie d'espoir
pour refaire forêt 
et ne pas perdre le moral 
à la voir qui recule
et recule encore »

Quatrième de couverture

Pendant huit ans, Gabrielle Filteau-Chiba a vécu au cœur de la forêt québécoise. Seule dans une cabane, elle a dû apprendre à vivre dans ce nouvel environnement.
Répartis en quatre saisons, ses poèmes témoignent de cette quête de sens. Ils décrivent son apprentissage des dangers de la nature et son adaptation progressive. Dominée par la beauté de la flore et de ses occupants, sa poésie met également en garde contre les menaces qui continuent de planer sur ces territoires sauvages.

« J'en viendrai 
là c'est clair 
à aimer la pénombre 
à préférer au jour 
mes nuits de veille 
raconter le ruisseau gelé 
la soif du lac abreuvoir 
ce quelque part où enfin 
étancher toutes les bêtes en moi »

Gabrielle Filteau-Chiba est née à Montréal en 1987. En 2013, elle quitte le confort d'une vie citadine pour vivre isolée dans la région du Kamouraska. Elle est l'autrice d'une trilo-gie romanesque remarquée: Encabanée (Le Mot et le Reste /Folio), Sauvagines et Bivouac (Stock / Folio), en cours d'adaptation au cinéma.

Éditions Castor Astral,  mars 2024
113 pages 

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