Un recueil qui m'a traversée.
Dans la lignée de "Mes forêts".
Avec, en ouverture, les mots de Cécile Coulon ❤️
« Être capable d’écrire et de dire "je viens en paix", vous n’imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. »
« je viens en paix »
On croit que c'est simple. Ça ne l'est pas.
Certains poèmes résistent. Je n'ai pas insisté. Je les ai laissés faire. Les sensations, elles, sont restées.
Huit ans seule, en forêt.
Gabrielle Filteau-Chiba ne raconte pas.
Elle encaisse. Elle apprend. Elle tient.
Les saisons ne sont pas un décor. Elles attaquent. Elles déplacent. Elles obligent.
Ici, rien n’est confortable.
« vague de froidles clous éclatent dans les mursles cordes du piano droit cèdentrationner toute choseonces de couragelampées de feurameauxénergie »
Même le courage se rationne.
Et nous ?
Nous coupons.
Nous traquons.
Nous détruisons.
Avec méthode.
Avec des mots propres pour salir moins.
Et au milieu de tout ça, ses mots.
Bruts. Vivants. Indociles.
Une ode au sauvage.
Et quelque chose en moi se souvient.
Courir.
Marcher longtemps.
Se laver dans une rivière glacée, l'été,
quand la peau brûle presque du froid.
Rejoindre une cabane.
Regarder la montagne en silence.
Être là, simplement. Sans posséder. Sans prendre.
Une traversée âpre et lumineuse, au rythme des saisons.
Une poésie qui griffe autant qu'elle console.
Et qui, doucement, remet le vivant à sa place. Et nous avec.
Le challenge d'avril #laouviventleslivres sur le thème de la forêt m'a inspirée 😉
Quatre livres, trois forêts.
Celle, intime et habitée, d'Hélène Orion et de Gabrielle Filteau-Chiba ; celle, mémorielle et troublée, de Jean-Yves Jouannais dans "Une forêt" ; et celle, âpre et frontale, que l’on traverse chez Caroline Hinault dans "Traverser les forêts".
Quatre manières d'entrer en forêt, et d'en ressortir un peu moins indemne.
« Vous qui n'avez pas encore lu les romans ou les poèmes de Gabrielle Filreau-Chiba, je vous envie et trépigne à vos côtés pour savoir ce que ce sera, pour vous, une fois ce recueil refermé, une fois ses livres lus et relus, ce que ce sera donc de savoir qu'on peut écrire comme cela, c'est-à-dire avec une douceur vertigineuse vissée dans l'âme, douceur éloignée volontairement des grandes villes, douceur violente dans son exil, fragile et sauvage, oui, c'est cela qui parfois manque à la poésie contemporaine, de la dou-ceur fragile et sauvage, capable de dévaster sur son passage quelques idées de carton construites, quelques immeubles aussi, et de suspendre le temps à la branche d'un arbre sous lequel l'autrice a choisi de vivre, d'écrire, de respirer.
En tant qu'autrice, je suis avide de celles et ceux qui comprennent le besoin de se glisser à la marge d'un système pour en révéler ses dysfonctionnements, pour redonner au temps qui passe toute la longueur, toute l'épaisseur de chaque seconde, pour être apprivoisés par la forêt, par la tempête, par les grandes émotions du ciel, et de raconter tout cela à travers les formes qui nous conviennent, le roman, le poème, l'illustration. Gabrielle Filteau-Chiba est de celles qui rassurent l'autrice que je suis par les thèmes qu'elle aborde, la façon dont elle les aborde, et la douceur, encore, qu'elle y injecte.
En tant que lectrice, je suis émerveillée : chaque année, ou plutôt chaque paire d'années, une voix s'élève, nouvelle, on se dit mais pourquoi personne ne m'en a parlé avant, mais comment ai-je pu passer à côté ? Et l'on est si heureux de reconnaître cette voix, de se dire que d'autres livres sortiront, d'apprendre que le poème, si parfait dans sa sauvagerie, sera lui aussi de la partie.
Pour Gabrielle Filteau-Chiba, la forêt est une cathédrale : ici, à Clermont-Ferrand, la cathédrale, c'est un phare. J'admets que c'est cette phrase qui m'a poussée vers ses textes: j'y ai décelé ce murmure qui court dans les très bons livres, ce souffle, à la fois discret, explosif, mais qui encore une fois prend son temps, pour dire, expliquer, ressentir. Il y a dans cette écriture un déploiement sensuel rare. Gabrielle Filteau-Chiba écrit qu'elle crie pour ne pas qu'on entende trembler sa voix, mais n'est-ce pas exactement la définition de l'écriture ? De cet acte si simple et indéfinissable où le tremble-ment n'est recouvert que par les mots solides et le style haut ? Aurait-elle pu écrire j'écris pour ne pas qu'on entende trembler ma voix ? Je ne veux pas me mettre à sa place, mais j'ai hâte d'avoir la réponse !
Gabrielle Filteau-Chiba a quitté un emploi à Montréal, à l'âge de vingt-trois ans, pour aller vivre sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans la forêt, entre les murs d'une cabane, sans électricité. Celles et ceux qui ont passé une bonne partie de leur adolescence à rêver en lisant Walden ou la Vie dans les bois sentent s'allumer cette petite lumière d'admiration, de stupeur, à ceci près que Thoreau habitait à dix minutes de chez ses parents, qu'il mangeait chez sa mère quatre fois par semaine. Pas vraiment le cas de Gabrielle Filteau-Chiba, qui a dit, lors d'une interview au moment de la sortie de Sauvagines, qu'en arrivant dans la forêt, elle avait peur de tout, de son ombre, des coyotes, des bruits, et qu'en même temps un grand fou rire, une grande joie s'était emparée d'elle, que ces trois années furent trois années de joie pure, de lecture, d'apprentissage des sons, des styles de bûches - la température descend jusqu'à moins quarante-, la solitude évidemment, et le retour au temps long, percé par les hiboux, les coyotes, les oiseaux.
Là où les trois romans de l'autrice embrassaient pleinement la question de l'éco-anxiété, du sentiment d'urgence à protéger les arbres primaires, de la nécessité de se battre et de porter sa sensibilité en étendard, ses poèmes prennent, encore, une sente ténue. Ils font un pas de côté dans le grand pas de côté, une cachette dans la cachette: là on chasse celui qui croit chasser, on traque le braconnier, on se fait traqueur pour ne plus se sentir traquée. Les poèmes n'évacuent pas la question politique, mais cette question est tendue entre deux êtres qui se pourchassent, sous les arbres :
Nature d'amour
si tu m'aimes en retour
aide-moi
Dans la peur, dans le doute, dans la cuirasse que la poétesse revêt pour chasser le chasseur, il y a, en cathédrale, la prière, évidente, sublime, qui me touche et m'émeut plus que je n'ose le dire, car cet appel c'est celui qu'on a dans le cœur et dans la bouche lorsque l'on fait partie de celles et ceux qui ont moins peur en forêt que dans le métro, de celles et ceux qui préfèrent les bruissements de feuilles mortes au raffut du trafic aérien, et qui savent rester des heures avec eux-mêmes, encabanés dans leur corps et leur mémoire. La prière à la nature, à la nature d'amour, raconte une autre histoire : celle des peuples qui protègent plus qu'ils n'abîment, qui rendent hommage plus qu'ils n'avilissent, qui cachent plus qu'ils ne traquent. Les vers de ces poèmes sont saisissants de simplicité et de rage : la douceur est nourrie par le sentiment d'urgence, par la nécessité absolue de faire corps avec le paysage. Gabrielle Filteau-Chiba lui parle, à cette forêt, à cette nature, elle la convoque, la supplie aussi.
Impossible de ne pas être envahie par l'amour, la colère et la douceur, à la lecture de ces poèmes. L'œuvre est comme un tableau où les lignes bougent sans cesse à l'abri des regards des visiteurs : les couleurs sont vagues et multiples, les traits tirés et défaits en mille branches, terriers et nids, les personnages sont plus des ombres que des corps, menaçants, des ombres qui arrachent et salissent par le sang, des ombres qui vendent et retournent et tuent, l'autrice elle, le répète :
je viens en paix
Ça aurait pu être je crois le titre de ce recueil, un titre mais aussi un hurlement désespéré, car comment faire avec les corps que nous avons, les vies que nous vivons, les animaux que nous tuons, pour dire en arrivant dans la forêt « je viens en paix » ? La grande force des poèmes c'est d'être capable de le dire, de le faire, d'y croire. Dans la peur qui inonde tout, il y a cet espoir fou, venir en paix dans la forêt. Se saisir de son vertige, écrit Gabrielle Filteau-Chiba, nous ne savons plus faire cela, au mieux nous le contournons, au pire il nous jette dans la fosse, au pire du pire nous le remplissons de très grosses voitures et de fourrures à tête de renard.
C'est cela que nous propose la poétesse de ses terres, qui sont pour nous terres de larges paysages, de froids inimaginables et d'accents vivants : apprendre à dire « je viens en paix ».
D'où que nous soyons nous avons appris les guerres, les conflits, les combats, nous avons récité que ces guerres, ces conflits et ces combats furent nécessaires, gagnés ou perdus, nous nous sommes enfoncés dans l'histoire comme dans du coton mouillé. Gabrielle Filteau-Chiba renverse ce que nous avons appris par cœur, ses poèmes sont des leçons, pas celles de l'école ni celles de nos parents, des leçons de l'âme, du sensible, du silence interieur. Être capable d'écrire et de dire « je viens en paix », vous n'imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. Le dernier combat sera contre ce mauvais sentiment que nous portons en nous, la certitude d'être plus fort que la nature qui nous entoure.
Vous qui bientôt lirez les premières pages de ce recueil, je vous envie d'entrer en lieu sacré du cœur car ici, dans ces poèmes, entre ces arbres couverts de neige, de brume ou de fumée, la voix d'une poétesse est pareille au grand feu qui éclaire les hommes sans brûler leur cabane.
Cécile Coulon »
« j'ai la phobie du noir des gens
de me tromper de sentier
de tomber sur tu sais qui
je l'entends qui tire
à toute heure d'la nuit
j'ai trouvé des crânes troués
j'essaie de faire ma forte
en même temps
j'ai peur à l'infini »
« je caresse ma première chienne
ma sang-mêlée chérie
traqueras-tu avec moi
ceux qui osent nous braconner »
« éclairez-moi
pourquoi on se plie aux lobbys
si l'argent ne se mange pas
comme disaient mes profs de droit
t'as pas la note de passage
parce que t'as rien compris
le crime doit être commis
on dédommage après coup
inondation d'argent liquide
et la poussière va sous le tapis »
« tu dormiras enfin tout ton saoul
du sommeil des planteuses d'ail
des jardinières maraîchères
des accoucheuses de miracles
saisis ton vertige à deux mains
et ramone comme une grande
prends toujours de l'avance
prépare-toi au pire
au froid
graisse et débarre les fenêtres
aère tes esprits
n'oublie jamais d'ouvrir les clés
il faut une fente qui aspire
les tracas les tristesses
et laisse entrer la joie »
« je viens en paix
parce que la seule martre
que je connais n'a que trois pattes
je comprends qu'elle prenne l'eau
m'évite comme calamité
trop tard
est-il trop tard
parce que je rêve encore moi
au retour des amitiés fortuites
de coureuses-rieuses des rives
qui se croisant se saluent
petite
je viens en paix
lis dans mes paupières basses
mes mains vides
tendues en désarroi
toutes les excuses de mon espèce
l'homme en chasse est loin maintenant
ne t'en fais pas »
« je reprends le sentier des avalanches
songe à tout ce que j'y ai enfoui
haricots iroquois
vivaces alpines
bulbes de lys
lubies
j'aurai au moins des bouquets
de médecines douces et d'épices
à en combler le grenier
de mes doutes
le précipice
de mes origines »
« cannage
je voudrais mettre en pots
des réserves de pluie
faire rougir à contre-soleil
mon huile de millepertuis
je voudrais mettre en pots
l'avertissement des tamias
des miels et des baumes
mille réserves de joie
les années nostalgies
les immortaliser
tresses de foin d'odeur
couronnes de cornouiller
je pourrais mettre en mots
mon instinct de survie
et tout l'espoir
en moi »
« ne plus courir
pourquoi se faire aller le globe
c'est jamais mieux ailleurs
j'ai pourtant d'la chance du bois cordé
du cannage des bouts de chandelles
des allumettes des briquets
enfin ma propre tanière
mais je ronge mon frein quand même
dans l'antre des murènes
je fomente sans répit
des plans d'évasion
j'ai toujours envie de m'en aller
telles mes amies d'eau vive
ondines fées furtives
jamais attrapées
pour ne plus fuir
faut-il se barbeler »
« l'irrévérence est une hérésie en soi »
« dewors
ça commence mal à matin
les mésanges sont parties
une scie à chaîne de malheur
chuinte un peu trop près
à mon goût
comment donc qu'on bûche accidentellement
qu'on couche sans honte aucune
une vingtaine de mes belles
au bois dormant
elles et moi nous avions
le même âge
timber
j'expire ma fumée
le bûcheron me tend des verts
quatre-vingts huards froissés
la valeur marchande de mes sœurs
décapitées
je crache à terre
un mauvais sort vers toi
mauvais karma exposant deux
c'est tellement pas
tellement pas
la première fois
plus tard je me servirai de rubans blancs
pour marquer clairement mes limites
chercheurs de trouble
dewors
c'est chez nous
on tue pas toute icitte »
« kintsugi
j'aime le marin des faïences
sur les porcelaines crème et blanches
et les vaisselles les plus polies
celles dont les fêlures se parent
des couleurs de mes baies confites
elles m'apprennent à faire la paix
à sucrer mes amertumes
à mettre en lumière ces blessures franches
là où j'ai cédé
à voir le sourire dans mes rides
à composer avec les saisons
à admirer les failles
les manquements
avec indulgence
belle brisée
recolle tes morceaux
laque tes plaies
orne-les des plus douces
poussières d'or »
« il y a sous la neige
et l'herbe dessous
tant d'espoirs fertiles
en dormance »
« vague de froid
les clous éclatent dans les murs
les cordes du piano droit cèdent
rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie»
« nocturnes
dehors
forêt noire
domaine ébène
je préfère de loin
les présences
qui acceptent de négocier
elles me flairent
et quand je hurle
elles reculent
dans mon fanal
la flamme à mèche courte
ne tremble plus »
« silence
gorgée
présage d'embâcles
suées
frissons d'eaux de vie
je remue-ménage la lie
cherchant encore au fond
à trier mes pommes pourries
dans cette tranchée mienne
il y a un silence d'intendance
qui vaut franchement la peine »
« gouttes de pluie
métronome de la fonte
seaux pleins d'eau grise
mon toit fuit plus vite
que la sève des érables
je pleure en silence
mes dégâts matériels
grand'pa dirait
pour me consoler
il faut apprivoiser
les fins d'épreuves aussi
je rafistole la gouttière
la pluie lave mes reins
j'ai su j'en suis fière
enfiler les hivers
gardant vivants en moi
d'invincibles soleils »
« carpe diem
une femme
m'a lu les paumes
m'a avoué désolée
que mes lignes de vie
étaient bien bien courtes
je la remercie
chaque jour »
« éden
les larmes chaudes
déboulent
la marée monte
moi aussi j'ai les joues peintes
maintenant striées
le cœur militant
les espoirs cartonnés
dans l'encre partout
la poésie civile
gueule
il est où le bonheur promis
si notre éden qui se meurt
on nous le marginalise
si on nous enferme
nous empêche
de le défendre »
« baleines
elles m'ont soufflé des graves
une mélodie presque une supplication
berceuse triste chantée seulement
lorsqu'on sait de source sûre
qu'on se quittera
qu'on va peut-être
mourir bientôt
l'île comme moi en tremblait de tout son long
je me pince
je dis non
si vous êtes là
ô beautés monumentales
c'est qu'il y a des chances
qu'on peut rêver d'océans
où l'on ne reconnaîtra plus
les reines à leurs cicatrices »
« primevères
je n'ai plus besoin de retenir mon souffle
les abeilles sont revenues
les mâles s'amourachent
des primevères
la rivière se lisse de pollen
phosphorescent
je pense aux univers minuscules
essentiels »
« enchâssées
nous les mères qui veillent
les gardiennes des enfants
nous interjetons appel
encore et encore
le poing haut
l'avenir au ventre
le front en sueur
l'âme en larmes
nous ne livrerons pas
nos veines rivières
à vos plans charlatans
de mises à mort »
« il faut être junkie d'espoir
pour refaire forêt
et ne pas perdre le moral
à la voir qui recule
et recule encore »
Quatrième de couverture
Pendant huit ans, Gabrielle Filteau-Chiba a vécu au cœur de la forêt québécoise. Seule dans une cabane, elle a dû apprendre à vivre dans ce nouvel environnement.
Répartis en quatre saisons, ses poèmes témoignent de cette quête de sens. Ils décrivent son apprentissage des dangers de la nature et son adaptation progressive. Dominée par la beauté de la flore et de ses occupants, sa poésie met également en garde contre les menaces qui continuent de planer sur ces territoires sauvages.
« J'en viendrai
là c'est clair
à aimer la pénombre
à préférer au jour
mes nuits de veille
raconter le ruisseau gelé
la soif du lac abreuvoir
ce quelque part où enfin
étancher toutes les bêtes en moi »
Gabrielle Filteau-Chiba est née à Montréal en 1987. En 2013, elle quitte le confort d'une vie citadine pour vivre isolée dans la région du Kamouraska. Elle est l'autrice d'une trilo-gie romanesque remarquée: Encabanée (Le Mot et le Reste /Folio), Sauvagines et Bivouac (Stock / Folio), en cours d'adaptation au cinéma.
Éditions Castor Astral, mars 2024
113 pages

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