samedi 18 avril 2026

À travers les champs bleus ★★★★☆ de Claire Keegan

J’ai lu À travers les champs bleus comme on entre dans un paysage, lentement, en laissant le regard s’habituer à la lumière, aux silences, aux détails. En prenant le temps de rester dans chaque histoire. Dès les premières pages, j’ai senti cette douceur si particulière chez Claire Keegan. Une écriture sans éclat apparent, mais qui vient toucher très profondément.
Ces huit nouvelles m’ont donné l’impression de m’approcher au plus près des vies, comme si je regardais par une fenêtre entrouverte. Il n’y a rien de spectaculaire, et pourtant l’amour empêché, les liens familiaux, la solitude, les élans contrariés, les rêves qu’on n’ose pas toujours suivre imprègnent ces pages, et ce n'est pas rien..
J’ai été particulièrement touchée par les personnages féminins. Leur manière d’habiter le monde, souvent en retrait, prises dans quelque chose de plus grand qu’elles, les traditions, les attentes, une forme de rudesse du quotidien. Il y a en elles des désirs puissants, des fissures, des résistances silencieuses. Ces moments presque imperceptibles où tout bascule où tout bascule serrent le cœur. Rien n’est appuyé. Tout passe par un geste, une pensée, un souvenir. 
Et puis ces descriptions de paysages irlandais 💚, on en parle ? ☺  Ils m’ont accompagnée tout au long de la lecture. Je les ai presque respirés, l’air chargé d’embruns, la lumière sur les champs, les odeurs, les saisons. Ils ne sont jamais là par hasard, ils disent quelque chose des personnages, de leur solitude ou de leur apaisement.
Certaines phrases continuent de résonner en moi, sur le fait de ne pas vouloir la même chose au même moment, sur cette délicatesse qui rend vulnérable, sur le poids du passé qui revient toujours.

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 
Ce n’est pas un livre spectaculaire, mais c’est typiquement le genre de lecture qui reste un peu après. Je l'ai refermé avec cette sensation particulière, celle d’avoir été touchée en douceur, mais profondément. Encore une fois, Claire Keegan me laisse des images persistantes et une émotion difficile à formuler, la même que j’avais ressentie avec "Ce genre de petites choses".

« Le ciel était nuageux mais prometteur, zébré de bleu. Là-bas dans l'océan, un ruban d'eau a formé une crête transparente et s'est brisé sur la plage. » LA MORT LENTE ET DOULOUREUSE 

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Des bribes de sa relation avec la fille de Lawlor lui viennent à l'esprit. Comme c'était merveilleux de la connaître intimement. Elle disait que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà. Elle croyait que, dans toute conversation, il existait un bol invisible. La parole était l'art de placer des mots adéquats dans le bol et d'en sortir d'autres. Dans une conversation amoureuse, on se découvrait de la façon la plus tendre, et à la fin, le bol était à nouveau vide. Elle disait qu'un homme ne pouvait pas se connaître et vivre seul. Elle croyait que l'amour menait à la connaissance physique. Ses opinions l'irritaient parfois, mais il ne réussissait jamais à lui donner tort. Il se rappelle cette soirée dans le salon, ses bras lisses parsemés de taches de rousseur. La manière dont elle s'est assise au bord du lit à Newry et lui a recousu son bouton de chemise. Le lendemain matin, leur dernier, ils sont restés couchés avec la fenêtre ouverte et il a rêvé que le vent lui emportait toutes ses taches de rousseur. Plus tard dans la matinée, lorsqu'elle a tourné la tête et l'a regardé, il a dit qu'il ne pouvait pas quitter la prêtrise. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Il pousse le portail en bois et l'écoute se refermer derrière lui. Il reste immobile et regarde le monde. Le printemps est arrivé, sec et prometteur. L'aulne se développe, ses grosses branches pâles cuivrées. Tout semble plus net à présent. La nuit s'est arcboutée contre les pieux de la clôture. Le râteau est un objet brillant, apprécié et usé.
Où est Dieu ? a-t-il demandé, et ce soir Dieu lui répond. Tout autour l'odeur âcre des groseilliers sauvages rend l'air piquant. Un agneau sort d'un profond sommeil et traverse le champ bleu. Là-haut, les étoiles ont pris leur place. Dieu est la nature.
Il se rappelle ces heures allongé nu avec la fille de Lawlor dans une chambre près de Newry. Il se rappelle tous ces pissenlits montés en graine et la déclaration qu'il a faite de l'aimer toujours. Il se rappelle cela, intégralement, et n'éprouve aucune honte. Comme c'est étrange d'être vivant. Bientôt, ce sera Pâques. Du travail l'attend, un sermon à écrire pour le dimanche des Rameaux. Par les champs, il grimpe vers la route, pensant à sa vie demain, son existence de prêtre, déchiffrant, du mieux qu'il peut, le langage chrétien des arbres. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Au bout de moins d'un an, la futilité de la vie conjugale l'a frappée douloureusement : la futilité de faire un lit, d'ouvrir et de fermer les rideaux. Elle se sentait plus seule maintenant qu'à n'importe quel moment de sa vie de célibataire. Et il n'y avait rien ou presque dans les environs d'Aghowle pour la divertir. Toutes les semaines, elle se rendait au village à vélo, mais Parkbridge se réduisait à un bureau de poste et à un pub avec magasin dont le propriétaire était d'une curiosité indiscrète.
« Victor se porte bien ? Voilà un homme remarquable, un travailleur remarquable. Il ne laisse pas les choses traîner. » » LA FILLE DU FORESTIER 

« Il était inhabituel que les voisins entrent dans cette maison, mais, quand ils y pénétraient, Martha racontait des histoires. En fait, elle avait un vrai talent de conteuse. Lors de ces rares soirées, ils la voyaient cueillir les fruits de son imagination et les révéler devant eux. Ils repartaient avec le souvenir non pas de la belle maison ancienne qui les impressionnait toujours, de l'homme à la mine soucieuse qui en était propriétaire ou de l'étrange groupe d'adolescents, mais de la femme dont les cheveux brun foncé flottaient plus librement au fil des heures et de ses mains pâles cueillant des histoires improbables comme des prunes vertes qui auraient mûri au fur et à mesure du récit près du feu. Ayant écouté ces histoires, les voisins avaient quelquefois trop peur pour ressortir dans la nuit et Deegan devait les raccompagner jusqu'à la route. Après de telles soirées, il emmenait toujours sa femme au lit pour lui donner, et se donner à lui-même, l'assurance qu'elle était exclusivement sienne. Il pensait parfois que c'était la raison pour laquelle elle racontait bien. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Judge se félicite de ne pas savoir parler. Il n'a jamais compris l'obligation qu'ont les humains de converser : les gens, quand ils parlent, disent des choses inutiles qui améliorent rarement, pour ne pas dire jamais, leur existence. Leurs paroles les attristent. Pourquoi ne peuvent-ils pas se taire et s'embrasser ? La femme pleure à présent. Il lui lèche la main. Elle a des traces de graisse et de beurre sur les doigts. En dessous, son odeur n'est pas sans évoquer celle de son mari. Tandis que le retriever lui nettoie la main, le désir de Martha de le chasser s'évanouit. Ce désir appartient à hier, est devenu une chose de plus dont elle ne sera peut-être jamais capable. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Pour Noël, la fillette reçoit un disque d'Abba qu'elle écoute deux fois et apprend par cœur. Waterloo est sa chanson préférée. Le père Noël descend par la cheminée et dépose un vélo d'occasion pour le cadet. Celui-ci espérait des machines pour sa ferme une herse pour semer le blé précoce ou une moissonneuse-batteuse, car ses betteraves sucrières sont quasi prêtes pour l'usine. Quelquefois il souhaite de la pluie. Leurs feuilles, qu'il a fabriquées avec des pneus de vélo, semblent sèches et ne grandissent pas. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Sa grand-mère, chez qui il a vécu pendant la rupture de ses parents, est morte maintenant. Il n'y a pas un seul jour où il ne souffre pas de cette absence. Elle disait que, si elle avait pu tout recommencer, elle ne serait jamais remontée dans la voiture. Elle serait restée et se serait prostituée plutôt que de rentrer. Neuf enfants, elle a mis au monde. Quand il lui a demandé ce qui l'avait poussée à remonter dans la voiture, elle a répondu : « L'époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix. » Sa grand-mère est morte, mais il a vingt et un ans, il habite un endroit sur terre, il a d'excellentes notes à Harvard, il marche sur une plage au clair de lune sans aucune restriction de temps. » PRÈS DU BORD DE L'EAU

« L'espoir est toujours la dernière chose à mourir ; il l'avait appris enfant et l'avait vu, de ses propres yeux, soldat. » RENONCEMENT 

« Si elle se demandait, avant de dormir, ce que faisait le voisin dans le lit de l'autre côté du mur, elle ne s'appesantissait pas. Elle tâchait de ne s'appesantir sur rien. Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 

« LA NUIT DES SORBIERS*
Jadis à la campagne, dans toutes les maisons, les habitants se lavaient les pieds, comme ils le font maintenant, et une fois que l'on s'était lavé les pieds, il fallait toujours jeter l'eau dehors, car l'eau sale ne devait pas rester à l'intérieur de la maison durant la nuit. Les vieilles gens disaient toujours qu'un malheur risquait de s'abattre sur la maison si l'eau du bain de pieds restait à l'intérieur et n'était pas jetée, et elles disaient toujours, aussi, qu'au moment où l'on jetait l'eau dehors il fallait crier "Seachain ** !" de peur qu'un esprit ou une pauvre âme ne se trouve dans le passage. Mais là n'est pas la question, et je dois continuer mon histoire...»
D'après L'Eau du bain de pieds, un conte de fées irlandais.
*On attribue au sorbier des propriétés magiques et protectrices exceptionnelles. Dans la mythologie, il a un pouvoir d'enchantement. Son nom irlandais, caorthann, vient de taor, qui désigne à la fois une baie et une flamme claire. L'un de ses noms anglais, quicken tree, évoque ses effets toniques, vivifiants.
**Exclamation irlandaise qui signifie « Attention ! » . 

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Quatrième de couverture

À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS. Plus tôt, les femmes étaient venues avec des fleurs, chacune d'une nuance de rouge plus foncée. Dans la chapelle, où ils attendaient, leur parfum était fort. L'organiste a lentement joué la toccata de Bach, mais un frémissement de doute se répandait sur les bancs.
Dès l'initiale de la nouvelle titre, avec ce frémissement de doute, Claire Keegan parvient à suggérer un trouble, que confirmeront les premiers balbutiements du prêtre au moment de célébrer le mariage.
Les huit nouvelles de ce recueil, pour l'essentiel enracinées dans la terre d'Irlande, évoquent le pouvoir dévastateur des mots (La Mort lente et douloureuse), les relations des pères et de leurs filles (Le Cadeau d'adieu, La Fille du forestier), les amours impossibles (À travers les champs bleus, Chevaux noirs, La Nuit des sorbiers), la force des préjugés (Près du bord de l'eau) ou le poids des traditions (Renoncement). Tout comme dans L'Antarctique (2010) et Les Trois Lumières (2011), le regard acéré et les phrases ciselées de l'écrivain en imposent. Sans jamais rien affirmer, Claire Keegan parvient, dans ses textes d'une beauté lapidaire, à susciter d'inoubliables émotions de lecture.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu'elle a quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit à la campagne, dans le comté de Wexford.

Éditions Sabine Wespieser,  octobre 2012
256 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

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