Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière.
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue.
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.
Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.
Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.
« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »
« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »
« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »
« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »
« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »
« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »
« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »
« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »
« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »
« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »
« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »
« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »
« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »
« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »
« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »
« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »
« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »
« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »
« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »
« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »
« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »
« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »
« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »
« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »
« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »
Quatrième de couverture
Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?
Une nouvelle voix à découvrir absolument!
Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.
Éditions Seuil, Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages
Grand Prix de Littérature Policière 2025

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