jeudi 21 mai 2026

Le Calamity Club ★★★★☆ de Kathryn Stockett

Mais quel retour romanesque foisonnant et profondément humain de Kathryn Stockett ! Dans le Mississippi des années 1930, Le Calamity Club déploie une grande fresque de femmes, mères, filles, sœurs, qui tentent d'exister dans une société qui cherche sans cesse à les enfermer.
Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont, pour cette lecture en avant-première et la rencontre en visio avec l'autrice. Et quelle belle lecture !
Un pavé généreux, vibrant de vie, dans lequel on s'installe pour un moment, et qu'il vaut mieux ouvrir quand on a du temps devant soi tant il devient difficile de le quitter. Quel immense plaisir j'ai eu, à chaque fois, à retrouver Birdie, Charlie, Meg et tous les autres personnages qui gravitent autour d'elles. Des figures profondément humaines, imparfaites, drôles, cabossées parfois, mais toujours terriblement vivantes.
Kathryn Stockett restitue merveilleusement l'atmosphère du Sud américain, ses tensions raciales, ses non-dits et ses existences entremêlées. 
Un roman dense mais très fluide, porté par une écriture pleine de souffle, qui donne la sensation de traverser des vies entières. 
Le roman interroge la place des femmes dans la société, entre assignation domestique et désir d'émancipation. Certains échanges résonnent avec une étonnante modernité, notamment autour de l'hystérie féminine et du regard masculin sur le corps et le désir des femmes. Sous l'humour et l'ironie le livre est une critique sociale mordante, qui met en lumière l'hypocrisie d'un système profondément inégalitaire.
Il y règne aussi une énergie lumineuse, presque jubilatoire. Le livre déborde de scènes pleines de verve, de dialogues savoureux et de personnages féminins qui refusent, chacune à leur manière, de se laisser enfermer. Birdie incarne merveilleusement cette aspiration à une vie plus vaste, plus libre, plus aventureuse « L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l’âme. »
Une très belle lecture, généreuse et habitée !
N'hésitez pas si vous aimez les grandes fresques romanesques mêlant humour, drame et critique sociale, où les destins individuels racontent aussi une époque et ses fractures et les romans chorals portés par des personnages féminins forts et profondément humains. 

« Derrière moi, j'entendais Miss Garnett respirer à travers ses lèvres poisseuses. Quand elle parlait, ça sortait tout gluant, comme si elle ruminait de l'herbe.
Sale, dégoûtante.
Je lui ai dit tout net : Franchement, Miss Garnett, les autres filles sont bien plus sales que moi. C'est à peine si elles regardent la savonnette quand c'est l'heure de se laver. Elle n'était ni particulièrement brutale ni particulièrement douce avec mes cheveux on aurait dit qu'elle faisait sa corvée. Et si quelque chose s'est sali à l'intérieur de moi, comment vous voulez que je nettoie là-dedans ? Je crois même avoir tranché l'air de ma main comme elle le faisait quand elle assénait ses idées. Les enfants ont tendance à attraper les manières des autres.
Cette saleté ne se nettoie pas, Meg, elle est dans votre sang. Parce que vous êtes née dans l'idolâtrie.
Je crois que je suis née dans le Tennessee, à Memphis, je lui ai dit.
Elle a continué à le répéter. Même quand j'aurai cent ans, j'entendrai encore le bruit de ses lèvres qui se décollent.
Elle a dit : Vous avez été engendrée par une femme lascive, irresponsable et faible d'esprit. Mais vous êtes ma croix désormais.
Quand elle a dit ça - eh bien, j'en suis restée comme deux ronds de flan. Vous êtes sûre que vous vous trompez pas de maman, Miss Garnett ?
Mais j'ai eu beau demander, impossible de tirer une réponse franche de cette sale bonne femme. »

« Miss Birdie m'examine, l'air surpris derrière ses lunettes. Et tu veux aller travailler dans une conserverie ? Mais tu es une petite
fille. C'est une formidable opportunité.
Oui, c'est ce que Frances a dit. Tu sais, ma sœur, qui travaille dans la salle des petites. Je fais signe que oui, ah ça, je la connais, la Lèche-Cul. C'est elle qui a cafté quand je suis entrée dans le réduit. Elle se pavane dans ses beaux habits en attendant que Miss Garnett la regarde. Un de ces jours, je vais peut-être devoir lui renverser un truc dessus.
Je suis venue lui rendre visite. Je suis du Delta. Ça m'a fait plaisir de la voir... Elle se tourne vers la salle des petites, de l'autre côté du couloir. Même si elle me reproche d'être trop satisfaite de mon sort.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça ne m'a pas l'air d'être un compliment.
Satisfaite de son sort, ça signifie... Elle croise les bras. Qu'on est juste moyennement heureux. Qu'on n'est plus émerveillé par rien - j'ai pourtant récolté une tomate de trois kilos cet été, et je te garantis que c'était une merveille. Mais sous prétexte que je ne vis pas comme elle, ma sœur s'imagine que j'ai abandonné tout espoir d'une existence plus intéressante, plus aventureuse. Quelque chose comme ça.
L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l'âme, je récite. »

« Au Foote, je m'étais laissée absorber par la vie des autres : fiançailles, mariages, pas de divorces mais quelques départs, quelques retours, trop de maladies et d'accidents. Des naissances, des bébés perdus. Tellement de mort, tellement de vie ! J'avais entendu les histoires les plus folles les gens du Delta étant connus pour avoir de l'imagination, et être de grands exagérateurs à l'esprit aussi fertile que leur sol. Ce matin-là, dans l'auto qui m'emmenait à l'église, il me vint l'idée que, peut-être, j'avais davantage observé que vécu. Je savais pertinemment ce qui m'avait ouvert les yeux : en l'espace de quelques semaines, j'étais tombée amoureuse d'un homme marié, je m'étais fait épiler les sourcils, j'avais ouvert un dancing en profitant de l'absence de ma sœur, et je me faisais déposer à l'église par cinq prostituées. Si tout cela ne suffisait pas à me réveiller, rien ne pourrait le faire. »

« « Tenez, écoutez ça, dit-elle soudain, sans préambule. Dans le cas d'une femme qui fait des syncopes, de la rétention d'eau, est irritable, présente des appétits sexuels démesurés, le diagnostic sera fort probablement une hystérie féminine, qui, si elle n'est pas traitée, amènera la patiente à provoquer des troubles dans la société. » Elle regarda autour d'elle, narines dilatées, comme une vieille tante choquée par une jupe courte. « C'est incroyable d'écrire de telles âneries, non ? » Comme personne ne lui répon-dait, elle leva le doigt. « Attendez, ce n'est pas fini : Le traitement le plus efficace contre l'hystérie est de pratiquer sur la patiente des masturbations administrées par un praticien expérimenté. » Virginia releva la tête de son livre. « Donc d'après eux, si une femme paie un homme pour effectuer un service sexuel, il est considéré comme un praticien expérimenté, mais si un homme paie une femme pour lui rendre le même service, c'est une putain. Je vous jure! Ce bouquin me donne envie de hurler. »

« La dame à qui j'avais demandé mon chemin, dressée toute droite au bord de sa véranda, me considéra. Prudemment, elle dit : « Oui, ma'am. » J'avais remarqué à mon arrivée à Oxford une ambiance très différente de celle de notre petite ville de Footely. Il y avait une atmosphère électrique entre les Noirs et les Blancs, le souvenir d'un passé qui pourrait se reproduire. Il était toujours possible que la visite d'une Blanche inconnue à Freemantown n'annonce rien de bon. »

Quatrième de couverture

Oxford, Mississipi, 1933.

Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles « non adoptables » de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la  présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée « faible d'esprit », est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides et peu recommandables qui élaborent un plan audacieux : le « Calamity Club ». Mais dans une ville imprégnée d'hypocrisie, le moindre acte de défiance peut avoir des conséquences dangereuses... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

Le grand retour de Kathryn Stockett,
L'autrice de La Couleur des sentiments: bienvenue dans Le Calamity Club, une histoire de résilience et d'amitié où la solidarité féminine n'a d'égale que la soif de justice et de liberté.

Kathryn Stockett est née et a grandi à Jackson, dans le Mississippi. Après avoir obtenu son diplôme à l'université d'Alabama, elle s'est installée à New York, où elle a travaillé pendant neuf ans dans l'édition de magazines et le marketing. Son premier roman, La Couleur des sentiments, est un best-seller mondial.

Éditions Robert Laffont, Collection Pavillons,  mai 2026
667 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

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