Affichage des articles dont le libellé est Sciences. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sciences. Afficher tous les articles

mercredi 12 février 2025

Cabane ★★★★★ de Abel Quentin

J'avais beaucoup aimé ses deux précédents romans ; "Sœur" et "Le Voyant D'Étampes". Tous deux traitent de sujets forts : l'endoctrinement d'une adolescente pour le premier, les excès et les dangers du communautarisme pour le second.
Le sujet ici n'est pas moins fort : l'urgence climatique. 
Le déni, la non réaction, le retrait, l'égoïsme...difficile de mettre un mot sur la réaction de la grande majorité d'entre nous face aux rapports scientifiques accablants.
L'heure est au profit. Notre modèle de civilisation nous conduit dangereusement au bord du gouffre, ou comme le disait Pierre Rabhi vers le dépôt de bilan planétaire.
« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »
Il sera, à priori, bien plus rapidement que ce que nous pouvons imaginer, l'heure de nous organiser pour la survie....

Un grand roman, une satire sociale empreinte d'humour et de dérision qui fait grandement réfléchir et réveille les consciences !
Entendez-vous à l'instar de Gudsonn le "bruit de l'effondrement" ?
« Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle...
Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. Cest ce que je vous propose de faire ...»
#lerapportdelapocalypse #lerapport21

« « Ces générations futures, qu'est-ce qu'elles ont fait pour moi ? »
Groucho Marx

« "Bien entendu", répondit Foucault avec le sourire d'un clown maléfique. »
Simeon Wade, Foucault en Californie,
2021 

« Il songea qu'après une trop longue séparation les souvenirs communs, au lieu de réunir les gens, dressaient entre eux une barrière invisible, et il regretta d'avoir imposé ce dîner. »

« Berkeley! Un des endroits les plus exaltants de la Terre, foyer mondial de la contestation contre l'ordre, la guerre. « Un paradis pour les sympathisants communistes, les protestataires et les déviants sexuels », avait résumé le gouverneur de Californie, Ronald Reagan. Trois ans plus tôt, le « jeudi sanglant » de People's Park avait donné à l'université ses galons de bastion hippie; Reagan avait envoyé la troupe pour évacuer le parc et une centaine d'étudiants avaient été blessés. Il y avait eu un mort, aussi. A présent, le pic de contestation était passé, les hippies étaient un peu moins présents mais la culture insurrectionnelle demeurait. Elle était bien implantée au sud du campus, du côté de Telegraph Avenue. Berkeley : la Harvard de l'Ouest. Le corps enseignant comptait onze Nobel. L'excellence des universités de la côte est, sans leur morgue et leur arrogance WASP. La flamme de la connaissance, au milieu des danses indiennes et du crachotement des ghetto-blasters. La physique atomique et Jimi Hendrix.
Mildred, Eugene, Paul et Johannes s'étaient installés dans une salle de cours déserte, au rez-de-jardin. Sur le tableau noir trop hâtivement effacé, des bribes de mots témoignaient qu'un cours de sciences humaines s'était tenu là, quelques heures plus tôt : on y avait manié des concepts complexes de linguistique, et des étudiants de premier cycle s'étaient pignolés sur du Noam Chomsky. »

« Il n'y a rien de plus monstrueux qu'une fonction expo-nentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de crois-sance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple: le bon sens ne craint pas ce qu'il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c'est de constater que l'humanité s'enrichit. Qu'elle a, en moyenne, la vie plus douce qu'avant. Et, cependant, la planète a une surface limitée, avec des ressources limitées. Les limites naturelles sont comme un plafond, qu'on ne peut pas crever. Disons qu'on peut le faire, mais pas longtemps, et surtout pas impunément. Oh, je sais ce que vous vous dites: j'aurais mieux fait de rester au plumard. Si le père Stoddard nous a fait lever pour nous expli-quer qu'il existe des limites naturelles aux activités humaines, il se paie bien nos têtes. Des philosophes l'ont déjà dit cent fois.
Réfléchissez, pourtant. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce qui vous paraît une évidence n'inquiète pas grand monde. Je dirais même qu'à part quelques-uns de vos petits copains aux cheveux longs, tout le monde s'en fout. Ici même, au cinquième étage de notre glorieux Evans Hall, dans le département d'éco-nomie où l'on se vante de traiter des questions très sérieuses et très importantes, ça n'a pas l'air de préoccuper mes collègues. Pourquoi ? Parce que nos braves économistes ont décidé, quelque part au XIXe siècle, que les ressources naturelles étaient inépuisables. Ces gens-là pensaient que la nature était... com-ment dire ? Un plateau de jeu de société. Un espace théorique, qui ne peut pas être altéré. Voilà, c'est ça. Or la nature n'est pas un espace théorique. Elle n'est pas non plus un magasin dans lequel on peut puiser éternellement, et qui serait réapprovi-sionné à l'infini. C'est une putain de planète, ronde comme une boule à facettes, d'une superficie qu'on ne pourra jamais augmenter. Cinq cent quarante millions de kilomètres carrés, dont cent quarante-neuf millions de plancher des vaches, pas un de plus.
Il laissa un silence, mais ses mots continuaient de travailler. 
- Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C'est ce que je vous propose de faire. »

« Le rapport avait été commandé par le Club transatlantique, un cercle de réflexion composé d'industriels, de hauts fonc tionnaires et de banquiers, d'inspiration sociale-démocrate. Son fondateur était Giuseppe Simeoni: Italien affable, avec un front large et de grosses joues d'enfant. Dans les années 1960, il avait dirigé un des principaux constructeurs automobiles d'Europe. Énergique, cultivé, passionné de sciences et de technologie, il était friand de prospective, obsédé à l'idée de deviner le xxr siècle qu'il ne connaîtrait pas. « Simeoni est un homme de la Renaissance », disaient ses amis, et par là ils voulaient dire que s'il avait vécu au xvı siècle il aurait construit des machines visionnaires et inexploitables, lu des traités d'alchimie, correspondu avec Montaigne tout en prêtant de l'argent aux rois. Tout le monde l'aimait: même les syndicalistes qu'il avait affrontés pendant un quart de siècle dans ses usines du Piémont. À vingt ans, il avait combattu les nazis, dans les rangs de Giustizia e Libertà. Il en parlait à la tombée du soir, en faisant admirer la robe du vin qu'il produisait dans la région d'Alba. Il disait souvent que sa réussite lui conférait une responsabilité particulière. Le Club transatlantique était à son image: il réunissait des décideurs soucieux du devenir de l'humanité, rêvant d'une société mondiale fraternelle après Auschwitz et Hiroshima. La plupart étaient effroyablement riches. »

« [...] le monde était un moteur en surchauffe. Il avait désigné une péniche, qui remontait le fleuve.
Regardez cette péniche. Que transporte-t-elle ? De l'électronique japonaise. Ou bien des bananes de Saint-Domingue. Chaque année davantage de bananes, davantage d'électronique japonaise. Mon intuition, c'est que cette opulence est une bombe à retardement. En tous cas, il n'est pas inutile de le vérifier. »

« En trois semaines, leurs travaux furent ramas-sés en un document d'une trentaine de pages, qui exposait la méthode suivie et leurs conclusions, à travers un commentaire des dix scénarios prédictifs. Neuf d'entre eux prévoyaient une dégradation des conditions matérielles de la vie humaine au milieu du xxr siècle. Et, pour l'un d'entre eux, leur effondre-ment, accompagné d'une diminution brutale de la population mondiale. Un seul scénario permettait d'envisager une issue favorable : mais c'était au prix d'un contrôle des naissances immédiat et draconien, et d'un changement non moins radical des modes de vie, de consommation et de production des habitants de la planète. »

« Elle passait un morceau de soul psychédélique du groupe The 5th Dimension; le chœur y annonçait l'avènement de l'ère du Verseau : un nouvel âge de l'Humanité où triompheraient l'amour, l'harmonie et la paix. »

« Ce sont souvent les premiers succès qui scellent le sort de l'unité des groupes de rock. Du temps des enregistrements insouciants dans un garage, tant que les concerts se résument à faire danser quelques junkies dans des sous-sols, tant qu'il n'y a d'autre gâteau à partager que la misère ou l'insouciance ou la joie pure de la musique, il n'est pas encore temps de songer à une aventure personnelle. Et certes il n'y avait pas grand-chose de commun entre des jeunes gens dépenaillés et hédonistes et un collectif de scientifiques austères, spécialistes de la dynamique des systèmes, pourtant cette comparaison tenait la route en ce sens que le succès en librairie du rapport 21, et surtout ses retombées financières, précipitèrent la rupture entre les quatre de Berkeley. »

« Sous ses airs sérieux, drapé derrière l'apparence rigoureuse d'une communication scientifique, le rapport Dundee est un cheval de Troie du socialisme. Que suggère-t-il? Que la seule solution, pour éviter la catastrophe, est d'organiser un système de rationnement et de pauvreté imposée. Disons les choses: un système soviétique. "Des tickets de rationnement ou la mort", voici ce que propose, sans le dire, le rapport Dundee. Nous autres, économistes vieux jeu, qui ne sommes pas familiers des dernières machines de la société IBM, qui travaillons laborieuse-ment, munis de notre seule intelligence et de notre stylo, n'avons pas attendu M. et Mme Dundee pour découvrir qu'il existe des problèmes environnementaux. Mais nous leur proposons une réponse américaine, une réponse d'un économiste à la fois rigoureux et épris de liberté, d'un libéral : faites confiance au marché ! »

« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »

« Elle se sentait vide, sans jus. Elle était lasse de ces grands mou-linets dans le vent, ces chiffres répétés cent fois. Elle n'en vou-lait pas à l'Amérique tout entière, elle n'en voulait pas aux gens; elle venait d'une famille de la petite bourgeoisie de Saint-Louis, Missouri, ils étaient des gens aimables et dignes, qui tenaient un magasin de luminaires et s'étaient saignés pour lui payer son installation en Californie. Elle ne leur en voulait pas de conti-nuer à nourrir des rêves de retraite au bord du lac Michigan, de tondeuse autoportée et de Chevrolet Corvette neuve dans le garage. Elle en voulait aux grands patrons, à Steve Halshey, aux hommes politiques. Eux ne se contentaient pas d'être des veaux: ils étaient condescendants. Ils revendiquaient la posi-tion d'adultes dans la pièce, alors qu'ils détruisaient l'écosystème comme des enfants tyranniques et idiots. C'est cela qui rendait fou : sentir la condescendance de ces bébés obèses, inconséquents et stupides. Se faire traiter d'utopistes et d'idéalistes par de gros nababs à courte vue qui ne faisaient rien d'autre que de foncer dans le mur en klaxonnant. Qui préféraient nier les faits si ceux-là étaient trop déprimants. Incapables de regarder plus loin que leur auge, incapables de lever une seconde leur tête lourde de l'auge odorante. Se faire infantiliser alors qu'elle et Eugene ne faisaient que décrire sobrement la réalité, avec des simulations d'une rigueur incontestable. Entendre cela attaquait votre système nerveux et vous donnait, pour le coup, l'envie d'être déraisonnable, de crever la bedaine des couenneux ministres, des industriels dodus. Cela vous donnait envie de poser des bombes mais évidemment il ne fallait pas poser de bombes, car c'était précisément ce qu'ils attendaient pour prendre une mine grave et dire « Je vous avais prévenus, ces gens-là ne sont pas raisonnables, ils sont tarés au dernier degré, on ne peut pas discuter avec eux ».
« What a disgrace », marmonnait Mildred cinquante fois par jour. Elle avait renoncé à changer le monde. Elle avait repéré une formation au département d'agronomie de l'université d'État de l'Utah. Trois ans seraient suffisants pour apprendre les rudiments de l'élevage bio: après, ils auraient leurs cochons. Tel était le lieu de l'existence où se tenaient les Dundee, en 1992, lorsque l'Académie royale de Suède se souvint du rapport qui portait leur nom. »

« La plupart des gens avaient tranché son cas en jugeant que Gudsonn était un connard hautain. Pourtant Gudsonn n'avait rien de hautain, seulement il était timide au dernier degré et cette timidité prenait parfois la forme de la brutalité, parce qu'il ne savait pas être suave et rond, et enthousiaste. Si une idée était fausse, si un calcul était erroné il ne savait faire autrement que de le relever abruptement, et l'auteur du calcul erroné en prenait ombrage, sans s'aviser que la colère de Gudsonn visait l'erreur elle-même, non son auteur. L'erreur était, dans l'esprit de Gudsonn, un crime. Elle lui provoquait un dégoût physique. C'est précisément ce qui avait plu à Stoddard, et c'est ce qui plaisait à Quérillot. Son intégrité, qui confinait au fanatisme. Son côté moine-soldat de la mathématique, pas flagorneur, pas arrangeant pour un sou. Mais la plupart le prenaient mal, bien sûr. Gudsonn ne semblait pas comprendre que les gens étaient atrocement susceptibles et vaniteux et qu'il aurait fallu, à chaque instant, entraver la recherche de la vérité pour panser les plaies d'individus qui faisaient si grand cas d'eux-mêmes. Il ne semblait pas comprendre qu'il fallait, en toutes circonstances, ménager les gens. Et ceux qui critiquaient la raideur de Gudsonn ne s'avisaient pas que Gudsonn exerçait la même brutalité à l'égard de lui-même. Qu'il reconnaissait avec la même raideur ses propres erreurs de jugement - mais il est vrai qu'il en commettait rarement. »

« Étrange, il l'était assurément. Méchant, non. Seules quelques filles avaient tenté d'en savoir un peu plus, sans le moindre succès. Elles sont parfois moins stupides que les hommes, et quelques-unes rêvaient de coucher avec Gudsonn, le colosse impénétrable, le matheux et sa crête de cheveux blonds, mais celui-ci semblait préférer sa raquette de tennis. Une fois, Quérillot l'avait vu jouer. Il matraquait comme un métronome, à droite, à gauche, en fond de court. Puis il se dirigeait vers le filet à grandes enjambées et saluait l'adversaire de façon un peu guindée, abrupte, il lui tendait la main ou plutôt la lui jetait et secouait celle de l'autre comme un prunier, avant de regagner la petite chambre qu'il occupait sur le campus, pour travailler jusqu'à l'épuisement. Voilà un homme, pensait Quérillot, avec admiration. »

« [...] il n'était pas difficile de deviner que le rapport 21 ne changerait pas la face du monde. L'éveil des consciences se heurterait à une donnée simple : l'homme était à peu près incapable de se représenter le changement radical d'une situation. Il pouvait à la limite se représenter l'aggravation ou l'amélioration d'une tendance ; l'effondrement, soit un brusque renversement des événements, excédait ses capacités d'imagination. A fortiori l'homme de l'après-guerre, l'homme insouciant et glorieux, le champion et bénéficiaire de la croissance effrénée ne le pouvait pas, car on ne lui avait jamais rien arraché brutalement. »

« Il faut modifier notre regard sur les choses, Paul. Regarder chaque morceau de terre comme une parcelle d'un tout épuisable et fini. Éprouver la surface limitée de toute chose. Mentaleument. Et dans le même temps, éprouver l'emprise humaine sur le monde. Son emprise grandissante. Chaque hectare de nature sauvage irrémédiablement perdu. Il faut laisser la panique gagner, et tirer toutes les conséquences du rapport. Cela signifie : inverser la direction du monde. Inverser la force énorme d'expansion. Moi, j'ai entendu le bruit de l'effondrement. »

« [...] le bruit de l'effondrement : le chant infernal des plateformes de forage, le craquement des glaciers, les hurlements d'enfants affamés. »

« Le rapport 21 est le réquisitoire le plus cinglant de tous les temps contre la civilisation obèse de la croissance sans limites, la civilisation de la dope énergétique, du confort et de la vitesse. »

« [...] il était question de modéliser les interactions entre les activités humaines et les ressources naturelles, et Quérillot avait été séduit par le caractère à la fois vague et pharaonique de la recherche [...]. »

« Les quatre de Berkeley étaient du même tonneau. Le ton du rapport était austère et réaliste. Pas d'eschatologie millénariste, pas de délires New Age. Des graphiques simples illustraient le texte, et quel que soit le graphique (production de denrées ali-mentaires, production industrielle, démographie, etc.), il pre-nait la forme d'une pente ascensionnelle raide qui brutalement se mettait à stagner, comme un plateau de montagne, déclinait en pente douce ou bien plongeait (cette dernière hypothèse était celle de l'effondrement). Le message était clair : la croissance nous conduisait dans le mur, et il était illusoire de s'en remettre au progrès technologique pour éviter le crash. Les limites physiques de la planète ne pouvaient pas être dépassées impunément.
À l'époque, le livre avait été un best-seller. Il n'était pas le premier consacré à l'urgence écologique, mais le rapport 21 avait, le premier, apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l'impasse de la croissance dans un monde fini. Il avait été violemment critiqué, aussi. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. »

« J'avais encore en tête la remarque de Cédric, qui m'avait demandé un papier « quelque part entre Ken Loach et les frères Dardenne » (voilà le genre de phrase qu'on finissait par prononcer quand on restait trop longtemps dans ce métier, on envisageait les tragédies humaines sous l'angle de leur potentiel éditorial ou pire, dans le journalisme de reportage, de leur caractère « cinématographique »). Dieu sait que Cédric n'était pas le pire, pourtant : il voyait encore les gens derrière les histoires, enfin il ne les perdait pas complètement de vue. »

« Je terminai le rapport. Le livre n'était pas une lecture aisée, et cependant il était d'une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. Sans doute parce que le désastre programmé était envisagé de façon globale, là où l'actualité saucissonnait les sujets, traitant séparément le réchauffement climatique et l'épuisement des métaux rares, la question démographique et celle de la biodiversité. C'était pathétique : être « réveillé » par un rapport de 1973. »

« - Qu'est-ce que vous en pensez ?
- De Gudsonn ? Je crois que la pratique intensive des mathématiques pures peut nuire à certains organismes. Je crois aussi que le rapport les a marqués, tous les quatre.
- Non, je veux dire... Qu'est-ce qu'il adviendra de nous, lorsque tout s'effondrera ? Par exemple, quelqu'un comme moi ?
Joël Pérouel réfléchit.
- Vous maîtrisez un savoir artisanal ? N'importe quoi : vannerie, plomberie, élevage amateur, charpente ?
Je grimaçai : je ne savais rien faire. Joël soupira.
- Écoutez, je ne vais pas vous mentir. Ce sera probablement difficile. Votre profession est déjà paupérisée, en raison de sa faible utilité sociale.
D'une voix étranglée, j'objectai une banalité sur le quatrième pouvoir. Joël Pérouel la balaya poliment.
- Je ne dis pas qu'elle est inexistante, ou négative, comme celle d'un constructeur de smartphones, ou d'un gérant de « fonds vautour ». Reconnaissez cependant qu'elle ne remplit aucune nécessité vitale. Moi, je vous appelle les « journalopes », mais ne le prenez pas mal, c'est pour rire. Comprenez-moi bien: je ne sais pas à quoi ressemblera l'effondrement, et ceux qui vous disent ce qui va se passer exactement sont des escrocs. Je sais seulement qu'il aura lieu. La chronologie des crises et les contours exacts du monde d'après ne peuvent être déterminés à l'avance. Je ne fais ici qu'une hypothèse, qui est la suivante : l'effondrement aura une vertu d'assainissement. Retour aux valeurs fondamentales. Les activités humaines enfin rétribuées à leur juste valeur, en fonction de leur utilité sociale. Concrètement, cela signifie que les métiers semi-parasitaires subiront une sérieuse décote. On peut parier que le chiendent de l'économie tertiaire, les boulots inutiles inventés pour répondre à des besoins artificiellement créés, tout cela disparaîtra et alors le menuisier, le soudeur, le médecin, le bûcheron l'électricien seront les maîtres. L'agriculteur tiendra les couilles du pays dans ses mains calleuses.
- Et, dans ce scénario, vous pensez que le journalisme disparaîtra ?
- Les journalistes demeureront, comme les comédiens, les banquiers d'affaires, les responsables qualité, les psychanalystes ou les écrivains. Mais ils seront une caste d'intouchables, payés misérablement. Par contre, en cas de total collapse...
- Pardon ?
- Je veux dire, si l'effondrement économique entraînait celui des structures sociales du pays, remplacées par une multitude de communautés autonomes, alors... Alors, il vous faudra trouver un emploi de substitution, et en absence de compétence technique...
- C'est bon, je crois que j'ai compris, grommelai-je. Je devrai casser des cailloux.
- Ou vous prostituer. »

« Les trois premiers avaient été publiés entre 1969 et 1970, et portaient sur la géométrie algébrique. Les deux derniers, publiés après le rapport 21, traitaient de la (joliment nommée) théorie de la catastrophe. Wikipédia la définissait comme « la théorie mathématique des modifications spectaculaires ou soudaines ». Forgée par le Français René Thom, elle visait « à décrire les phénomènes discontinus à l'aide de modèles mathématiques continus ». Je nageais là dans des eaux hostiles. Je savais tout juste faire un produit en croix, et le seul mathématicien que je remettais était Cédric Villani : avec sa broche en forme d'araignée et ses manches en dentelle, le très médiatique lauréat de la médaille Fields ressemblait à un courtisan tout droit sorti de Barry Lyndon. Je l'avais écouté aux Grosses Têtes, sans déplaisir et sans comprendre, expliquer la théorie des ensembles à Philippe Candeloro. Je suspectais que tous n'étaient pas aussi flamboyants. »

« La technologie ne peut pas être contrôlée. C'est un train sans conducteur, lancé à toute vitesse. Comment veux-tu détourner un fleuve furieux ? Il n'y a rien à faire. Ce qui peut être inventé sera inventé. Si l'état de nos connaissances nous permet de créer une application pour se filmer l'intérieur du fion, cette application verra le jour. Moi, j'ai toujours dit: perdu pour perdu, autant être celui qui la met sur le marché. Donc, j'ai fait du blé comme tout le monde. »

« La suite de Fibonacci est un double symbole : celui de l'harmonie de la Nature, et celui de la démesure des hommes, de la multiplication incontrôlée des individus et de leurs machines que nous avions mises au jour, avec le rapport 21. »

« »

« »

« »

« »
« »

« »

« »

« »

Quatrième de couverture

Berkeley, 1973. Département de dynamique des systèmes. Quatre jeunes chercheurs mettent les dernières touches au rapport qui va changer leur vie.
Les résultats de l'IBM 360, alias « Gros Bébé », sont sans appel: si la croissance industrielle et démographique ne ralentit pas, le monde tel qu'on le connaît s'effondrera au cours du XXIe siècle. Au sein de l'équipe, chacun réagit selon son tempérament; le couple d'Américains, Mildred et Eugene Dundee, décide de monter sur le ring pour alerter l'opinion ; le Français Paul Quérillot songe à sa carrière et rêve de vivre vite ; et l'énigmatique Johannes Gudsonn, le Norvégien, surdoué des maths ? Gudsonn, on ne sait pas trop. Certains disent qu'il est devenu fou.

De la tiède insouciance des seventies à la gueule de bois des années 2020, Cabane est le récit d'une traque, et la satire féroce d'une humanité qui danse au bord de l'abime.

Après Sœur (sélection prix Goncourt 2019) et Le Voyant d'Étampes (prix de Flore, finaliste Renaudot et sélection Goncourt 2021), Cabane est le troisième roman d'Abel Quentin.

Les Éditions de l'Observatoire,  juin 2024
478  pages
Prix des Libraires de Nancy 2024
Prix des journalistes du Point 2024

jeudi 29 décembre 2022

Le dernier des siens ★★★★☆ de Sybille Grimbert

À l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé, Le dernier des siens est un très beau récit sur les rapports entre les êtres humains et les animaux
En 1834, "Gus", un zoologiste français, alors qu'il assiste à un massacre d'une colonie de grand pingouin,  d'une grande violence, attrape un pingouin sans réellement réfléchir à son geste. 
La phase d'adaptation passée, une relation improbable et touchante d'amitié, et d'amour aussi, s'installe entre Gus et "son" pingouin. Elle deviendra d'autant plus forte, que le scientifique prend conscience que son protégé est certainement le dernier de son espèce.
 « Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »
Passionnante lecture. Les descriptions scientifiques sont simples et à la portée de tous. De même que les théories - celles de Lamarck, Cuvier ... ou encore Darwin, la seule que je connaissais ;-) - de l'époque sur l'extinction des espèces. 
Passionnante et intéressante lecture qui donne à réfléchir, qui interroge sur la place de l'homme dans la nature. Le ton n'est absolument pas moralisateur ; l'impact de ce récit n'en est que plus fort.
Merci Sybille Grimbert.
« Gus aurait mieux surmonté la disparition du grand pingouin s'il avait pu accuser un volcan, ou les orques, ou des ours blancs. Mais cet oiseau mourrait d'avoir été la matière première des ragoûts, de steaks noirs, d'huile qui n'était même pas meilleure que celle des baleines. »

« Alors que la chaloupe d’où Auguste avait observé la scène repartait vers le bateau, il aperçut une forme noire passer près d’eux dans la mer. Cela ressemblait à la serpillère dont Mme Bridge se servait pour nettoyer le sol. Il se pencha, attrapa le pingouin et sentit sa nervosité, sa force, même affaiblie à cet instant – sinon, il ne serait pas resté à flotter là -, et quand il le ramena dans l’embarcation, la bête, dont un moignon d’aile cassée pendait sur son ventre, hurla. »

« Maintenant, il n’y avait plus un seul animal vivant sur l’île. Il faut dire que cette colonie était petite, moins d’une trentaine d’individus ; certains marins, qui l’avaient vue l’année passée, disaient qu’elle avait encore diminué. Et les hommes remontèrent dans la chaloupe en portant les dépouilles. On les entendait chanter. Ils savaient qu’il y aurait un bon dîner ce soir, la chair tendre des pingouins, les protéines de l’énorme omelette qu’on allait dévorer. »

« Cet animal est buté, pensa Gus, il manque d’intelligence, de sens du futur, cet animal est stupide, voilà, il préfère mourir de faim que de rester dans une cage. Gus lui en voulait. Un homme cesserait-il de manger parce qu’il est en prison ? Non, mais justement le pingouin n’avait pas de ressort dans l’adversité, il est défaitiste. Il coinçait sa tête dans sa poitrine, évoquant un bout de bois, un objet de culte druidique, une pierre de Stonehenge en réduction. »

« - Auguste, vous n'avez pas été choqué quand vous avez vu les marins tuer toute la colonie?
Son ton grave produisait un effet légèrement accusateur. Pourquoi Gus aurait-il été choqué ? Les hommes mangeaient les bêtes, les bêtes mangeaient d'autres bêtes, c'était la loi du monde. Et pourtant, quelque chose le dérangeait, le souvenir d'une panique, le plaisir des hommes, la vulgarité du massacre, la vision d'un pingouin qui protégeait son œuf et était écrasé par une pierre. C'était vrai : Gus ne s'était pas posé de questions, il avait tout vu comme en rêve. Ou non, peut-être avait-il baissé les yeux, ou regardé de biais, d'abord les planches de la chaloupe, puis la plage, puis les planches encore. »

« Ainsi, il partirait bientôt. Il marchait dans la longue rue, il voulut voir la ville en la regardant depuis le bord de mer et il bifurqua à gauche. Stromness étant assez petit, cela lui prit deux minutes. D'un seul coup d'œil il l'embrassa tout entier dans sa largeur. C'était minuscule en effet. Les maisons en granit d'un rose morne auraient pu paraître lumineuses, mais elles étaient seulement austères. Quelque chose dans ce paysage, cette colline au-dessus du port, sur laquelle elles s'étendaient si peu, avait un air triste, un air déçu, comme si la ville elle-même savait que quelque chose manquait. Dès le premier jour ici, il avait ressenti la monotonie que provoquait ce paysage sans drame et résigné. Il tenta en pensée de l'améliorer. La lumière était probablement trop diluée quand elle arrivait ici, et soudain il comprit: manquaient les arbres, que le vent empêchait de pousser.
L'idée qu'il voyait Stromness pour une des dernières fois l'inclinait cependant à l'indulgence. En repartant vers sa maison, il éprouva de la nostalgie pour ce qu'il avait encore sous les yeux. Ce n'était peut-être pas aussi ennuyeux que cela. Certes, les arbres auraient apporté de la gaieté, de la fantaisie, des jeux de couleurs, mais après tout cette sobriété sèche avait son charme. Il s'en souviendrait sans doute quand il serait ailleurs. »

« Ils étaient là depuis longtemps. Les doigts de Gus étaient glacés. Pourquoi était-il si mal à l'aise ? Il revint sur la grève, rattacha la ficelle au piquet, remonta la barque, et s'assit, le dos contre le bateau; l'animal sortit de l'eau, titubant à sa façon bancale habituelle. Gus, pour la première fois, n'avait pas eu besoin de tirer sur la ficelle et de l'attraper de force encore emmêlé à une vague. La bête, au début, n'avança pas particulièrement vite, puis son pas, aussitôt la dernière flaque passée, s'accéléra, agile et pourtant dandiné, accompagné d'un seul cri, un cri aigu, bref comme la trajectoire d'une balle, pour tout dire: un cri joyeux. Et comme si la balle l'avait frappé, Gus retrouva entre sa poitrine et son bras, dans le pli de sa veste, le bec d'un oiseau, le corps d'un oiseau lustré par l'eau, dont il sentait la chaleur émaner d'un endroit près du cœur. »

« Mais Prosp, lui, savait-il qu'il connaissait un homme. et une femme en la personne d'Elinborg ? Confondait-il la maison avec un nid ou une île ? Prosp, après tout, ne savait pas à quoi il ressemblait, il ignorait qu'il était un pingouin, qu'il était noir, avec une grande étendue blanche sur le ventre. Peut-être croyait-il être le seul de son espèce ou au contraire qu'il était humain. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il imaginé autre chose ? Gus lui parlait, faisait des vocalises avec lui comme pour lui répondre. De même qu'il ne comprenait pas le langage des pingouins, le pingouin ne saisissait spas le sien, et pourtant Gus était convaincu qu'ils se comprenaient, que dans l'immensité de leur vocabulaire à chacun, ils avaient trouvé des modulations, un ton, des inflexions en commun. Pourquoi Prosp ne se serait-il pas cru humain? Pourquoi Gus ne se croyait-il pas pingouin? Prosp savait-il même qu'il était heureux ou triste ? Selon Gus, le seul fait d'être en vie devait réjouir un animal, pourtant son oiseau ne savait pas qu'il échappait au rorqual chaque jour dans son enclos, pas plus qu'il ne mesurait les avantages de l'existence près de Gus, la nourriture quotidienne assurée, et encore une fois la sécurité. Mais Gus aurait-il sacrifié sa liberté à ces deux conditions ? Il n'en était pas sûr. »

« Gus se rendait seul au crépuscule, il essayait d'embrasser la mer jusqu'à l'horizon, le plus loin possible. Le désert, croyait-il, devait ressembler à la mer; ce vide, ou ce lieu plein d'une matière qui n'était pas faite pour l'homme, cet espace qui se fichait complètement que l'homme s'y trouve à l'aise ou pas le transperçait. Au sens propre puisqu'une sorte de flèche s'enfonçait en lui, comme elle l'aurait fait avec un ballon, dégonflant sa peau, la laissant tomber au sol, pauvre chose devenue tout à coup inutile.
À cet instant, il se sentait plus léger qu'un pollen, insignifiant et absolu en même temps. Il savait qu'il appartenait à cet univers à l'instar du caillou à droite de sa chaussure qu'il n'aurait pu différencier d'un autre à trois mètres; de la vague au loin, qu'il était certain de voir se reformer ailleurs, alors qu'il s'agissait sans doute d'une tout autre vague; ou du brin d'herbe sur la colline, qui se confondait avec les autres brins d'herbe et pourtant était sans doute unique.
Soudain, l'être humain n'avait plus d'importance dans ce monde qui respirait seul, de lui-même, de cet univers indifférent à sa présence, qui existait avant qu'un être humain ne le regarde et qui continuerait après. Ni ni moins important qu'un copeau parmi des milliards de copeaux, il n'était plus rien, plus rien qui eût un nom, une corpulence, une odeur, des habitudes, des goûts, une individualité changeante. Et bizarrement il se sentait plus libre, rassuré d'être identique à la vague, de tenir compagnie à la mouche qui volait sur le sable noir, plus fort de discuter, infime, modeste et égal à toutes choses, avec cet univers infini qui ne lui répondait pas.
C'était si grisant, si inédit que, tous les jours, il revint sur la grève chercher cette sensation. Parfois, quand l'effet s'était éventé, quand, au lieu de ce sentiment d'ensemble et d'étrangeté, il ne voyait que le trait un peu baveux de l'horizon, le clapotis, la mécanique du vent et de la houle à la place du caractère mémorable d'une vague, il guettait en lui-même d'autres réflexions mystérieuses. Il regardait la chasse d'une mouette qui saisissait un poisson au large, il se demandait à quoi le poisson avait pensé à l'instant où il avait cessé de respirer alors que le bec de l'animal avait déjà entaillé son corps. Avait-il même compris que seul, parmi des centaines d'autres poissons comme lui, il avait été capturé ? Avait-il pensé au hasard affreux qui l'avait choisi ? Ou avait-il accepté son sort, parce que c'était l'existence, depuis toujours, des poissons et des mouettes ?  »

« Juste avant que Gus ne s'embarque pour les Orcades, Cuvier avait publié un article sur le dodo, qui avait disparu. Or il fallait bien l'avouer: il existait entre le volatile de l'ile Maurice et Prosp une ressemblance spectaculaire. Leurs ailes à tous deux avaient été atrophiées, rognées par le bonheur; ces deux grands oiseaux avaient décidé de ne plus voler puisque tout était là devant eux, au coeur de la pesanteur. Et Gus craignit d'y déceler un présage. »

« Ce fut donc ainsi, pour retrouver le sommeil, pour le bonheur de son animal - l'envie d'aventure également - que Gus décida de partir. Organiser son voyage ne fut pas difficile; l'Académie et l'Université lançaient régulièrement des explorations de l'Islande. Elinborg accepta son départ. La perspective de la solitude, des mois qu'elle allait passer sans lui l'exaspérait, mais elle avait beau y réfléchir, elle ne savait comment s'y opposer; en un sens il s'agissait d'une sorte de contrat moral entre elle et lui, du protocole de leur mariage: Gus et la science, Gus et Prosp, et ce, malgré les enfants. D'ailleurs, se disait-elle, parce que Gus aimait Prosp, il aimait Ottarr et Augustine; parce que Gus était dévoué tout entier à un être fragile - dont un jour il avait accepté presque par hasard la responsabilité, il était fiable avec ses enfants dont il s'occupait moins parce qu'ils en avaient moins besoin. Elle avait fini par comprendre que Prosp révélait la faculté d'amour total de Gus, cette bonté due à ce qui vous est étranger, ce qui est tout autre, ce que vous ne pouvez saisir parfaitement; le respect pour ce que vous ne pouvez que protéger et chérir, parce qu'il s'est remis entre vos mains. Et à vrai dire, Elinborg se souvenait aussi qu'elle avait rencontré un aventurier dans un archipel démuni que presque personne ne visitait, un homme qui avait vécu avec elle dans une maison minuscule, d'une simplicité qui confinait à la pauvreté, et qu'ils avaient été heureux. Le garder sur les pavés d'une ville propre, dans les faux cols, les odeurs de lessive, la douceur des lagunes n'aurait pas eu de sens. »

« Ils arrivèrent au nord-ouest de l'Islande pendant l'été 1849. Ils s'installèrent dans une maison d'une seule pièce, faite de pierre et d'herbe près du rivage. La maison garderait la chaleur en hiver. Le premier village se trouvait à quatorze kilomètres. Ils étaient juste tous les deux, sur les cailloux et les prairies, mais c'était normal, ils étaient les seuls et les deux derniers: Gus le dernier homme sur terre qui verrait un pingouin, Prosp le dernier des siens. »

« Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »

« Who Killed the Great Auk ? de Jeremy Gaskell (« Qui a tué le grand pingouin?», Oxford University Press, 2001) m'a appris l'existence de William Proctor, l'homme qui crut que le grand pingouin avait disparu dès 1837. Malgré son erreur, il a connu l'expérience que j'ai prêtée à Gus: découvrir une réalité avant de pouvoir la comprendre, parce que les idées, les théories, les manières de voir propres à votre temps ne vous le permettent pas. Or Proctor, et donc Gus, a eu l'intuition de la réalité dans laquelle nous vivons désormais, à l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé. »

Quatrième de couverture

1835. Gus, un jeune scientifique, est envoyé par le musée d'Histoire naturelle de Lille étudier la faune du nord de l'Europe. Lors d'une traversée, il assiste au massacre d'une colonie de grands pingouins et sauve l'un d'eux. Il le ramène chez lui aux Orcades et le nomme Prosp.

Sans le savoir, Gus vient de récupérer le dernier spécimen sur Terre de l'espèce. Une relation bouleversante s'instaure entre l'homme et l'oiseau. La curiosité du chercheur et la méfiance du pingouin vont bientôt se muer en un attachement profond et réciproque.

À l'heure de la sixième extinction, Sibylle Grimbert convoque un duo inoubliable et réussit le tour de force de créer un personnage animal crédible, avec son intériorité, ses émotions, son intelligence, sans jamais verser dans l'anthropomorphisme ou la fable. Le Dernier des siens est hanté par une question aussi intime que métaphysique : que veut dire aimer ce qui ne sera plus jamais ?

Sibylle Grimbert est éditrice et romancière. Elle a déjà publié aux éditions Anne Carrière Le Fils de Sam Green, Avant les singes et La Horde.

Éditions Anne Carrière,  août 2022
182 pages
Prix Littéraire 30 Millions d'Amis
Sélection Prix Renaudot, Prix Femina et Grand Prix de l'Académie française 2022

mercredi 30 novembre 2022

L'inventeur ★★★★★ de Miguel Bonnefoy

Augustin Mouchot, oublié des manuels scolaires, m'était totalement inconnu, avant de me plonger dans ce livre de Miguel Bonnefoy.
J'ai découvert un homme courageux, persévérant, loin des standards, attachant. A. Mouchot inventa le premier moteur solaire, l'héliopompe, au milieu du XIXème siècle. L'auteur nous conte les aventures et mésaventures de ce personnage, ses rencontres, ses tourments, les hasards qui ont jalonné sa vie. Un être solitaire, à la santé fragile, qui atteint pourtant l'âge de quatre-vingt-sept ans. 
De Tour à Paris, en passant par l'Algérie et le mont Chelia, je me suis laissée emporter par ce récit rythmé et surprenant.
Superbe moment de lecture, comme toujours avec Miguel Bonnefoy ;-) tant il est un conteur incomparable !

« Archimède, après l'achèvement d'un calcul sur la force d'un levier, disait qu'il pourrait soulever le monde. Moi, je prétends que la concentration de la chaleur rayonnante du soleil produirait une force capable d'arrêter la terre dans sa marche. »
Augustin MOUCHOT

« Dans ses veines coulait un sang tiède mais tenace. Son legs n'était pas celui d'une lignée de géants travailleurs de la terre, qui bâtissent et meurent jeunes, ou de génies de l'art, qui sont comme des comètes fugitives. Ses racines frêles se plantaient dans une dynastie de têtus, d'incassables, courbés pendant des siècles sur des poignées de fenêtres et des plis de clapets, dont chaque génération vit cent ans, résiste à tout, s'use sans rompre, reste impérissable sans être prodigieuse. »

« [...] comme tous les savants d'une seule idée, Mouchot ne dévia pas sa trajectoire. Il s'obstina à creuser le même trou, profondément, jusqu'à trouver un trésor. Il ne faisait pas partie de ces inventeurs capables d'imaginer cent projets à la minute, de se laisser entraîner par des pensées inspirantes à chaque découverte, de voir se presser dans son esprit pêle-mêle des innovations fabuleuses. Mouchot était de ceux qui choisissent une direction à l'aube de leurs travaux et s'y tiennent jusqu'à la fin. Il comprenait maintenant pourquoi il s'était entêté à survivre, à résister à tout, pourquoi il s'était agrippé à la vie avec autant de ténacité et de persévérance : il était un homme de l'ombre tourné vers le soleil au milieu d'un siècle lumineux tourné vers le charbon. »

« Au milieu de l'été, il emménagea dans une mai- son, rue Bernard-Palissy, à quelques mètres de la gare, derrière le jardin du musée des Beaux-Arts où était planté le plus grand cèdre de France. C'était une construction à la mode tourangelle avec une cour intérieure qui lui donna plus d'espace pour ses travaux. En bras de chemise, les mains couvertes de blessures, il faisait des va-et-vient torrides et furieux, portant sur son dos de grosses chaudières peintes en noir. Il se lança dans une série d'expérimentations sur plusieurs miroirs différents, avec un désordre de platine, de lattes d'or et d'acier qu'il avait fait construire sur mesure par un miroitier tchèque. Habité par des forces inconnues, il recommençait les mêmes opérations, en marmonnant dans sa moustache un rosaire de calculs incompréhensibles, combattant farouche- ment pour ériger du néant cette machine lourde comme une statue grecque que la France, quelques années plus tard, lors de l'Exposition universelle, devait bientôt admirer. »

« Selon lui, c'était uniquement la science qui devait pousser au combat, à la lutte pour la justesse, pour les villes de demain, pour la connaissance, c'était uniquement la science qui avait le droit à la guerre. Le reste n'était qu'événements fortuits, accidents de l'humanité, embûches. Mouchot ferma les yeux devant cette bataille contemporaine, si bien que ce 19 septembre, alors qu'une terreur étouffée envahissait la ville, comme le calme qui précède une catastrophe, il descendit depuis Grenelle, prit la rue de Vaugirard en direction de la Sorbonne, pour vérifier si les librairies avaient mis son livre en vitrine. »

« L'énergie naturelle de son âge dilatait, par contraste, la sérénité de sa maturité. »

« Émile Zola était dans le public. Il fut si impressionné que vingt ans plus tard, quand il publia Travail, il pensa à cette innovation et lui rendit hommage en évoquant « ces savants qui sont parvenus à imaginer de petits appareils qui captaient la chaleur solaire et la transformaient en électricité ». Bien que le soleil ne fût pas très ardent ce jour-là, et que la radiation fût gênée par quelques nuages, la presse fonctionna toute la journée. Gaston Tissandier, chimiste et physicien, éditeur de la revue "La Nature", annonça comme une prophétie : « Quand l'heure funeste aura sonné, quelque génie, sortant des rangs, saura féconder le champ des grandes découvertes. » »

Quatrième de couverture

Voici l'extraordinaire destin d'Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIX siècle, découvre l'énergie solaire. La machine qu'il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l'Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil.
Mais l'avènement de l'ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l'on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant « fleurir le désert » sous le soleil d'Algérie.

Avec la verve savoureuse qu'on lui connaît, Miguel Bonnefoy livre dans ce roman l'éblouissant portrait d'un génie oublié.

Miguel Bonnefoy est l'auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le voyage d'Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues.

Éditions Payot-rivages,  août 2022
199 pages

mardi 14 janvier 2020

L'invention des corps ★★★★★ de Pierre Ducrozet

Waouh waouh waouh ! Quelle belle découverte

Le roman débute par un fait divers terrifiant : le massacre de quarante-trois étudiants à Iguala au Mexique. Un survivant de cette tuerie, Alvaro Beltran, tout jeune professeur d'informatique surdoué. Il fuit, prend la tangente, prend le risque d'être considéré comme un traître, ne prend pas part à la révolte qui s'en suit, et parvient, non sans mal, à rejoindre L.A. Intérieurement, les images de la tuerie bouillonnent en lui, le hantent. La rage. Une rage qu'il apprendra à dompter; la vengeance, au bout du chemin.
 « Il a failli crever, c'est sûr, mais le ver, le ver il l'avait toujours connu, son goût âcre et sucré baignait sa bouche depuis l'enfance, il n'en veut plus, il ne veut plus rien. Bientôt il fera à nouveau ce qu'il sait faire, se couler dans les tubes, bâtir des systèmes, bientôt il sera loin. Pour l'instant, il s'applique à troquer la rage contre l'oubli. »
Sa rencontre avec Parker Hayes, milliardaire de la Silicon Valley, qui « croit en un homme augmenté, amélioré, qui parviendrait à s'élever au-dessus de sa condition actuelle, bien piteuse au regard de ses possibilités » marquera un tournant assez radical dans sa vie ; son corps jeune, musclé et vaillant servira aux recherches sur l'immortalité.

Une bouleversante épopée qui suscite réflexions et questionnements sur le XXIème siècle, siècle du Net, dirigé par des savants fous milliardaires prêts à tout pour rendre leur pensée immortelle.

Une construction atypique, faite de flash-backs, de croisements, de liens, d'assemblages, une structure en réseau sans nœud central, comme un clin d’œil à la toile.

Un grand plaisir de lecture, Pierre Ducrozet nous tient en haleine, et même si ce récit n'est pas structuré autour d'une intrigue centrale, l'auteur réussit à nous embarquer dans un thriller quasi haletant et brasse un grand nombre de sujets (transhumanisme, utopie libertaire, cellules souches, Holocauste, impact des réseaux sociaux sur notre quotidien, hyper-connexion...), qui densifient ce récit et le rendent époustouflant in fine.

Attention, démarrage un peu long...

« Il n'y a rien ici ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose. Des baraques seules sous un ciel bas, des chemins qui serpentent vers des amas de pierres. La terre a été pelée par des siècles de soleil. Les gestes ont un temps de retard sur les choses. Les fils électriques s'entortillent autour d'une taqueria aux relents de porc grillé. Au loin, sur les collines, des plantations de pavot et de marijuana, un village qui porte un nom. Les mots qui pouvaient reformuler le réel se sont englués le long des parois en chaux.L'un des chemins monte vers l' école normale Isidro Burgos, seule possibilité pour les gosses des montagnes alentour de sortir leurs mains de la terre.Ayotzinapa, État du Guerrero, à six heures au sud de Mexico DF.
Le problème c'est tout ce qu'il a devant lui. Il hait le trou abject où on l'a laissé pousser comme une mauvaise herbe. C'est une splendeur pourtant ce garçon à la peau sombre qui marche d'un pas délié, ses longues mains le long du corps. Mais ça bout là-dedans à des températures qu'il faudrait pas. L'embrouille c'est tout ce qu'il y a devant lui. Ici on appelle ça Mexique, mais ça pourrait être le Mozambique ou la Bolivie ce serait pareil.
Il découvre enfin quelques choses à la hauteur de la rage qui bat en lui : le monde radical des hackers, dernier repaire de pirates. Le XXIème siècle s'invente là, dans cet espace sans limites.
Il reste des nuits entières fasciné par ce puits sans fond devant lui, suites infinies de 0 et de 1, câbles jaunes rouges bleus, agglomérats d'aluminium, d'âme en cuivre, de silicone et de tresse isolante dans lesquels coule toute l'information du monde ; il se glisse dedans et gicle comme un fluide sur les autoroutes souterraines.
Le soir, ses nerfs se heurtent frontalement à la léthargie de son père et à l'hystérie de sa mère. Ce qu'il voit dans ce salon humide, ce sont deux petits fonctionnaires de la culture au service du savoir et de la sagesse (dont ils ignorent tout), qui pensent encore que les seuls noms de Bunuel et d'Octavio Paz vous sauvent de quoi que ce soit. Ce qui sauve, c'est de savoir utiliser Bunuel et Octavio Paz pour changer sa vie - en tant que tels, ils ne signifient rien de plus qu'une truie ou qu'un boyau.
Usé par la torpeur de la ville infiniment déroulée sous lui, Alvaro se tire. Il se sent coupable de n'avoir jamais rien tenté, ne serait-ce qu'un geste ou un mot, contre la glaise qui enlisé son pays, ce mélange boueux de corruption et d'indifférence, de violence et d'effroi, et, doublement coupable sans doute d'avoir, en un sens, lui-même participé à son érosion éthique, comme tous, il offre ses services à différentes écoles normales du Mexique, héritières des préceptes de Zapata et de la Révolution de 1910 dans leur volonté d'offrir aux fils de paysans un savoir et un avenir.
Rien n'est donné ici, et moins encore aux étudiants rouges, contraints comme tous de trouver une poche d'air entre les narcos d'un côté et l'armée de l'autre. On sait ça tout de suite, on naît le souffle court, le visage vers le sol. On a le regard fermé des grands. On n'a jamais été un enfant.
C'est l'air qui vous assèche le cœur. Les humiliations aussi, tout le temps, et puis l'assaut final, le couteau qui vous saigne.
Personne n'est prêt à crever pour un regard trop haut, pour une rue qu'on n'aurait pas dû prendre, pour votre mur défoncé à la kalachnikov parce que le voisin était narco chez les Zetas. Personne veut ça. El Cochiloco lui a expliqué trois jours plus tôt l'histoire de son village. Les militaires y avaient fait des descentes pendant toute son enfance, enlevant un dixième de ses habitants, qu'ils présumaient tous plus ou moins liés à un guérillero originaire d'ici. Sous la table où il s'abritait des tirs, el Cochiloco, sept ans, serrait les poings. Dans le bus aujourd'hui contre la vitre, il les serre toujours.
Les gars autour ne voient pas les cendres qu'on leur souffle tout le jour au visage, ils ne distinguent pas la mélancolie extrême des maisons et des lampes, ils ne voient pas ou bien ils ne voient plus, ils marchent somnambules au milieu des ombres. Toujours Alvaro a eu cette hypersensibilité à tout ce qui tombe, le regard de son père, les gestes des passants, la résignation, les défaites toute cette mort en suspension dans l'air le déchire.

Alvaro avale la nuit qui l'apaise.

[...] tout dans cette histoire donne la nausée aux Mexicains et au monde entier, l'attaque des étudiants innocents, révolutionnaires, des pauvres parmi les pauvres, leur mort probable, la collusion extrême entre l'État et le crime organisé, les fausses pistes et entraves à l'enquête du gouvernement, la fuite du maire et de sa femme, tous les jours pourtant il y a des exécutions et des morts pendus ou découpés, mais là une limite semble avoir été franchie. Les quarante-trois étudiants entraînent tout avec eux, les années de terreur, les mensonges d'État, la corruption, la violence à chaque minute, les disparus, 27 659 en neuf ans la jeunesse rouge massacrée, tout remonte avec les quarante-trois. [...] Le cri étouffé depuis des années jaillit finalement. Un torrent secoue les rues du pays.
Parker Hayes est depuis 1997 une des figures majeures de la Silicon Valley. Cette année-là, il fonde avec Elon Musk (qui créera cinq ans plus tard Tesla Motors, constructeur de la voiture électrique dans laquelle Parker circule aujourd'hui) le premier système de paiement en ligne, Cashflow , qui devient vite incontournable. L'idée (pas de commission, paiement direct de particulier à particulier échappant aux taxes étatiques) était brillante. Quatre ans plus tard, après s'être brouillé avec son associé il revend Cashflow pour 1,5 milliard de dollars à eBay.
Parker Hayes a tout. Comme Elon Musk, fondateur de SpaceX qui bientôt peuplera Mars, comme Larry Page et Sergueï Brin, les fondateurs de Google, comme Mark Zuckerberg de Facebook. Tout : les milliards, le pouvoir économique, politique, social, ils mènent la danse, ils parlent à l'oreille des présidents de la Bank of America et des États-Unis, ils vivent dans des manoirs bois blanc sur bord de mer, ils partent en week-end à Salonique où les vieilles pierres les apaisent, ils couchent avec des femmes qui semblent irréelles à force d' échapper aux lois biologiques, ce n'est plus de la peau c'est de la soie, ils couchent aussi avec des hommes parfois, ils dorment dans des lits qui n'en sont pas, dans lesquels on flotte, ils partiraient en vacances dans l'espace mais les vacances les ennuient. Ils vivent dans la baie de San Francisco, se déplacent en jet, ils sont les rois du monde, dont ils infléchissent le cours. Oui. Oui mais. Il y a une chose qui leur résiste.
- Beth, si je t'introduis un flingue dans l'anus, à priori t'es pas contre ?
- Oh tu es fou, Parker, complètement fou. Vas-y.
D'une manière générale la vie se plie à leurs désirs. Il faut dire qu'eux aussi ont beaucoup fait pour la vie. Que feriez-vous aujourd'hui, pauvres de vous, sans Google, sans Mac , sans Internet, sans iPhone ? Que feriez-vous, bande de tocards ?
Mais quelque chose leur résiste. Une anomalie, une erreur de système. Ils contrôlent pourtant l'ensemble du processus.
- La mort est une idéologie comme une autre.
[...]
- De nombreux obstacles entravent l'évolution de l'homme, et en premier lieu sa mortalité. C'est un immense handicap. Or la mort n'est pas obligatoire et inévitable comme on veut bien nous le faire croire. Ce n'est pas une nécessité. Moi, par exemple, je compte bien m'en passer. [...] À quoi bon vieillir ? Ça vous intéresse, vous ?
Adèle aime puissamment, c'est pas un truc de cartes postales. Du coup c'est compliqué, les hommes préfèrent à priori qu'on les aime tranquillement, ils trouvent ça agréable, une femme disponible, fraîche, une amante exercée, mais il faut pas non plus les emmerder outre mesure avec les bagatelles du cœur, ils ont des trucs à faire (dominer le monde, instaurer leur loi, bouffer des chips), alors les parties de jambes en l'air, c'est sympathique, ça les calme pour le reste de leurs affaires (certains avaient même remarqué que le sexe à profusion leur quittait l'envie de faire la guerre ; on leur coupa les couilles, à ces putains de hippies), mais après ça se complique toujours, les femmes veulent en parler, elles entortillent la chose à un point insensé, quand tout est pourtant extrêmement clair.
L'idée de la conquête de l'Ouest était de repousser toujours plus loin la frontière, dit Sergueï Brin, co-fondateur de Google, à la tribune. Et puis les pionniers ont buté contre l'océan, alors ils ont dû s'arrêter. Partir vers le nord chercher de l'or. Mais on est en 2015, chers amis. L'or nous l'avons entre les mains. Nous roulerons bientôt tous en Google Car, nous traverserons le globe avec l'Hyperloop, ce train magnétique qui nous propulsera à 1 200 kilomètres-heure, nous partirons vivre sur Mars. Et nous repousserons la dernière frontière de l'Ouest : nous vaincrons la mort.
Adèle connaît parfaitement ces gars-là, les transhumanistes de la Silicon Valley, elle en a marre d'entendre leurs noms à toutes les sauces. C'est une bande de dingues qui ont envahi tous les domaines scientifiques et technologiques, une secte maquillée en pensée libre et transversale, des fanatiques de la pureté qui rêvent d'immortalité, de cerveaux téléchargés sur des disques durs et d'humains sans corps.
Mon idée est très simple : je veux qu'on puisse baiser direct avec son iPhone. Je vous explique.Les journées passent plutôt vite.
T'es qu'une vieille conne, maman. Tu es comme tous ces imbéciles dans toutes ces tours, tu ne sers à rien. (La voix de Lin est montée brusquement dans les aigus.) Vous vivez dans un monde qui n'existe plus, qui n'a jamais existé en réalité, vous êtes des fossiles, en moins bien, parce que les fossiles nous disent quelque chose. Le monde est excitant et vous ne l'êtes pas. Des centaines de révolutions sont en cours, je parle avec des gens de Buenos Aires et de New York des nouvelles manières de créer une démocratie et de répartir le pouvoir, et toi tu nous prépares la même putain de soupe aux oignons et au porc depuis quoi vingt ans ? Regarde, tu la vois ta soupe, vieille conne ?
Il respire lentement. Il baisse les yeux vers ses mains : il ne les voit plus. Il les met sur son visage. L'air emplit ses poumons. Il tombe.On le tire par les bras. On le jette au feu. La peau brûle vite, puis les tendons, les ligaments, les muscles, dans une lourde odeur de bête. Les flammes rongent les intestins, le foie, la vessie, elles avalent le cœur. Le cerveau fond dans un bruit de plastique. Les cheminées le recrachent entièrement.
[...] il crie, elle le secoue, il crie plus fort. Si elle ne peut rien y faire, c'est parce qu'elle est elle-même pleine de nuit. Elle est fissurée de toutes parts, et ce ne sont pas les avenues folles, leurs lumières et leurs tours, les pardessus et les trottoirs emmêlés qui vont arranger ça. Elle ne la voyait pas comme ça, l'Amérique. Elle avait imaginé de grands espaces, des chevaux et des plumes, des routes droites entre les arbres, mais c'est plein de mort comme le reste.
L'Amérique de l'après-guerre est traversée par des mouvements contradictoires et incontrôlables, qui sécrètent des liquides inflammables. Le pays, corseté, empêtré dans ses valeurs traditionnelles et sa moraline, connaît des bouffées d'érotisme, des coups de fièvre. Des corps déferlent qui la secouent : il y a celui, lascif, furieux, ondulant d'Elvis, qui gicle des écrans et des scènes en 1954, hystérise l'Amérique, glace d'effroi les pères de famille, ce corps qui danse, qui enfle, liane folle, cette voix grave qui ensorcelle ; il y a les corps incandescents de Jack Kerouac et d'Allen Ginsberg qui cavalent & hurlent & cherchent la lumière, il y a la froide machine létale de William Burroughs qui lance des insanités à la face de l'Amérique d'une voix d'opinel, la puissance charnelle de Marlon Brando, le regard frondeur de James Dean, la grâce élastique de Little Richard, des milliers d'appels d'air ; il y a les corps ardents d'une jeunesse qui se lance à leur suite.
Facebook ne partage rien de ses secrets, Google (dont la devise Don't be evil n'est bien sûr là que pour dissimuler son antiphrase) sait tout sur ses usagers qui ne savent rien sur lui, Apple vend des téléphones entièrement refermés sur leur technologie à des prix démentiels, irréparables objets du bonheur. Ce sont des entreprises comme les autres, à savoir des machines à cash, avec un zeste supplémentaire qui fait leur succès : un discours messianique qui promet à l'humanité le passage à un stade supérieur.
Quand ils se réveillent plus rien ne reste que leurs corps en chantier, adoucis par les rêves, une pâte secouée et pétrie. Ils émergent d'un ruban de lumière et se regardent. Elle le prend dans ses bras. Ils ne disent rien.
2003 c'est un joli début de siècle, Jérôme Bosch sans la grâce : pendaisons, viols, dénonciations, des insectes qui enculent des enfants, des hommes qui enculent des brebis, des hommes politiques qui enculent des femmes de ménage et des prostituées ukrainiennes dans des hôtels perdus dans la brume, des pères qui baisent leurs filles et leurs petites-filles dans des sous-sols puis les laissent allongées là, devant la télé, dans l'humidité d'un cageot, pendant des décennies, quand le soleil dehors lèche les porte-fenêtres - c'est un début de siècle imaginatif, on envoie des têtes coupées par la poste, on torture, humilie, sodomise les prisonniers dans des prisons militaires, on les traîne en laisse, on trucide ses nouveau-nés et on les garde au congélateur ; on a conservé le meilleur des siècles passés auquel on a rajouté une petite touche de fantaisie ; on encule toujours les pauvres mais à sec désormais et sans vergogne, on brûle les faibles et les forêts, on fait ce qu'on a toujours fait mais en mieux.
Adèle a toujours été un cheval mal dompté. Elle sait depuis l'enfance que les espaces confinés ne lui conviennent pas. Ce n'est pas une vertu, ce n'est pas un vice, c'est ainsi, elle a le sang qui bout fort et de travers. Si elle n'étend pas les jambes, l'espace lui pète à la gueule. »

Quatrième de couverture

Rescapé du massacre des quarante-trois disparus d’Iguala, dans la nuit du 26 septembre 2014, Álvaro, qui n’a plus rien à perdre, file vers la frontière américaine. Aussi indomptable que blessé, ce surdoué de l’informatique se retrouve bientôt entre les griffes d’un magnat du Net, apprenti sorcier de la Silicon Valley, mécène et apôtre du transhumanisme, qui vient de recruter une brillante biologiste française. En mettant sa vie en jeu, Álvaro se rapproche lentement de l’amour, et du désir d’être lui-même.

Exploration tentaculaire des réseaux qui irriguent le contemporain – du corps humain au World Wide Web –, L’invention des corps cristallise les enjeux de la modernité avec un sens crucial du suspense, de la vitesse et de la mise en espace.

Éditions Actes-Sud, mai 2019
304 pages
Prix Flore 2017