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mercredi 10 juin 2026

L'éveil ★★★★★♥ d'Elizabeth Rush

🌎❄️ Coup de cœur.
Embarquer à bord d'un brise-glace en direction du glacier Thwaites, l'un des plus surveillés de la planète, et en revenir profondément transformée. Observer un monde qui se défait tout en espérant donner naissance à un autre. Voilà ce que propose Elizabeth Rush dans ce récit hors du commun.

Une expédition scientifique en Antarctique, dans laquelle l'autrice explore bien davantage que la fonte des glaces. Elle interroge notre rapport au vivant, au changement climatique, à la communauté, au soin porté aux autres, au temps, au corps, à la transmission, mais aussi à son propre désir de maternité. Entre le vêlage des glaciers et la possibilité de donner naissance, elle tisse des liens inattendus et bouleversants servis par  une écriture qui ne cherche pas à démontrer mais à explorer. Elle part avec ses questions, ses incertitudes, ses contradictions. Comment agir dans un monde qui change si vite ? Comment envisager l'avenir ? Comment accueillir la vie alors que le dernier continent se fragmente sous nos yeux ?
C'est sans doute ce qui rend le voyage si vivant ; le lecteur découvre en même temps qu'elle.

Elizabeth Rush a cette capacité à tenir ensemble des choses que l'on oppose souvent comme la science et l'émotion, la rigueur et l'émerveillement, l'inquiétude et l'espoir, la fonte des glaces et le désir de donner la vie. Elle écrit avec une humilité rare. Elle embarque sans savoir exactement ce qu'elle va trouver. Elle observe, écoute, doute, apprend. Cette posture donne vraiment au livre une profondeur particulière.

Elle est vraiment fascinante cette aventure collective menée dans l'un des endroits les plus inaccessibles du monde. Les pages consacrées aux scientifiques, aux marins, aux techniciens et à la vie à bord est un formidable portrait de l'intelligence humaine lorsqu'elle coopère. Même les passages les plus techniques restent passionnants tant ils sont incarnés par celles et ceux qui consacrent leur vie à comprendre notre planète.

Il y a cette idée qui revient souvent dans cet essai, celle que certaines réalités ne peuvent être comprises uniquement par l'intellect. Il faut les éprouver physiquement, émotionnellement. Se tenir devant un glacier qui vêle. Désirer un enfant sans savoir si ce désir pourra se réaliser. Habiter cette zone d'incertitude.
« Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier [...] pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer. »
L'Éveil est un récit de voyage, une réflexion écologique, une chronique de bord, une méditation sur la maternité et sur notre place dans le monde. Il est riche, intelligent et profondément humain.

J'ai ouvert L'Éveil en pensant partir vers l'Antarctique, vers un glacier mythique, vers une mission scientifique hors norme. Et puis, sans vraiment m'en rendre compte, je me suis retrouvée à réfléchir à des questions beaucoup plus vastes.
Je crois que c'est précisément le genre de livre qui rappelle pourquoi on aime tant lire.

Et pour continuer, Elizabeth Rush nous partages ces notes en fin d'ouvrage. Voici quelques références d'articles issues de ces notes :

Essai "First passage" d'Elizabeth Rush illustré par les magnifiques photos d'Erika Blumenfeld disponible ici : https://orionmagazine.org/article/first-passage/ 

Tasha Snow, coordonnatrice des médias, a créé un blog intitulé Snow on Ice. Elle y raconte certaines de ses expériences à bord, vues sous un autre angle. Tasha Snow, «Snow on Ice: Setting Sail #2», ITGC, 30 janvier 2019.
https://tsnow03.github.io/?utm_source=ig&utm_medium=social&utm_content=link_in_bio&fbclid=PAb21jcASThmxleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZA81NjcwNjczNDMzNTI0MjcAAafv34Q5-5FHOsGEoerPqffoSfBJHSk1X7mFbeQsGm_AwmBEY0EccNQdooEDXQ_aem_vCVIZQpKJqIx2upX5PQfrA

Préambule à la présentation des personnages 
« En janvier 2019, 57 personnes mettent le cap vers le glacier Thwaites à bord du R/V* Nathaniel B. Palmer. Près de la moitié d'entre eux sont des membres d'équipage ou du personnel de la base de recherches. L'autre moitié est constituée de scientifiques subventionnés et d'une poignée de journalistes. La liste ci-dessous présente ceux qui figurent dans ce livre : elle est classée par domaine de compétences, avec mention du pays d'origine entre parenthèses. Les scientifiques se répartissent entre trois équipes. Les projets GHC et THOR cherchent à reconstituer l'évolution dans le temps de la calotte glaciaire à partir des données géologiques prélevées dans la glace et les sédiments. L'équipe TARSAN observe les interactions actuelles entre l'océan et la glace. La somme de leurs travaux doit nous permettre de mieux comprendre le comportement actuel et futur du glacier Thwaites, entreprise qui serait impossible sans le travail, la créativité et l'attention du personnel de bord du Palmer. »
*Abréviation de research vessel, (navire océanographique).

« DÉPARTS

LE DÉCOR : Punta Arenas, Chili. La troisième ville la plus méridionale au monde. En janvier, le soleil se couche à minuit. Un groupe de cormorans drapés dans leur smoking de plumes, des yeux ronds d'un bleu stupéfiant - se chamaillent par manque de place sur une jetée. Encore plus au sud, la glace qui recouvre le dernier continent est en train de fondre. Certains considèrent ce moment charnière (et les nombreux autres à venir) comme le début de la fin. Certains voient les prémices de l'insurrection dans la dislocation fracassante des glaciers. »

« Qui sait quand tout cela a commencé ? Quand nous nous sommes retrouvés si étroitement liés l'un à l'autre, happés par la glace, obsédés par les annonces de fins déjà en marche, par l'idée de donner la vie alors que nos tiroirs fourre-tout débordent, que les méduses s'échouent sur la plage, que les plantes pollinisatrices continuent de fleurir même au mois d'octobre, bien après la saison des monarques ? Que faire de tout cela ? Que faire au milieu de tout cela ? Chacun d'entre nous commence à sa manière. Et pourtant, le commencement est le même pour tous. »

« Miami existera-t-il encore dans cent ans ? Ce sera au Thwaites d'en décider.
C'est du moins la théorie partagée par de nombreux scientifiques, raison pour laquelle le magazine Rolling Stone l'a surnommé le « glacier de l'Apocalypse » il y a quelques années. Mais personne ne s'était encore rendu sur sa zone de vêlage (l'endroit où le glacier se disloque dans la mer), si bien que la plupart de nos hypothèses sur son évolution reposent sur un mélange de science et de spéculation, de modélisations désuètes sur fond d'anxiété croissante. Plus nous en apprenons sur le Thwaites, plus nous comprenons à quel point nos prévisions sur la vitesse de l'élévation du niveau de la mer sont ténues, car basées en premier lieu sur des processus physiques déjà observés par les humains. Il est tout à fait possible qu'au point le plus froid de la planète, dans un lieu qu'aucun d'entre nous n'a jamais approché de près et encore moins inventorié avec la rigoureuse méthodologie appelée par la science, l'un des plus gros glaciers au monde s'écarte du scénario que nous avons imaginé pour lui et remette en cause nos projections même les plus poussées.
Cette possibilité m'effrayait autant qu'elle m'intriguait, si bien que j'ai envoyé ma lettre de candidature à la résidence Antarctic Artists and Writers de la NSF avec l'étrange espoir d'assister moi-même aux effets de cette transformation. Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier, voir de jeunes icebergs dégringoler dans l'océan comme des éboulements de falaise pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer à savoir que la dislocation de l'Antarctique pourrait bien redessiner les cartes du monde entier. »

« Dans une lettre adressée à sa famille, l'autrice explique pourquoi sa collègue et elle ont décidé de se rendre au pôle Sud. Ce n'est ni la soif de conquête ni la curiosité scientifique qui les ont attirées en Antarctique, précise-t-[Dre Jerri Nielsen] : « Nous sommes la raison même de notre présence. Nous sommes là l'une pour l'autre [...] Nous venons pour nous comprendre et nous soutenir d'une manière qui n'est pas de ce siècle, pas de cette époque. »
Bien après avoir terminé ma lecture, je resterai marquée non par les détails éprouvants du développement de sa maladie, mais par sa description de la communauté humaine qui se tisse autour d'elle durant la longue nuit antarctique, des soins et de l'attention des membres de l'équipe les uns envers les autres, et surtout ceux qui souffrent. Vingt ans après la parution de ce livre, alors que nous vivons sans doute les moments les plus clivants de l'histoire moderne, je me sens à la fois émue et épouvantée à l'idée de forger des liens aussi étroits avec de parfaits inconnus. »

« Pendant longtemps, l'Antarctique est resté loin de mes pensées. Je n'avais jamais réfléchi au fait que, jusqu'à récemment encore, ce lieu n'était qu'une idée abstraite pour nous.
Aristote se représentait la Terre comme une sphère avec des courants de climat glacial tournoyant autour des pôles. Cinq cents ans plus tard, Ptolémée avançait que si le monde était rond, il devait bien y avoir quelque chose de très lourd à sa base pour l'empêcher de basculer de son axe, comme un large territoire faisant office d'ancrage. Son nom à pro-prement parler n'est apparu qu'au début du XVI siècle et provient du grec arktikos, qui signifie « de la Grande Ourse » en référence à Ursa Major, la plus grande constellation de l'hémisphère Nord. Des siècles avant que l'humanité le découvre physiquement, antarktikós était perçu comme l'antithèse du familier, un ballast glacial dominé par des étoiles inconnues. »

« « Je dirais qu'on doit avoir plus d'une cinquantaine de spécimens autour de nous parce qu'on voit une bonne vingtaine de jets, explique Gui. Et quand on en voit vingt, ça veut dire qu'on peut multiplier le nombre d'animaux par deux. »
Trois panaches supplémentaires s'élèvent vers le ciel, diaphanes dans la lumière du soir.
« Je crois que c'est très bon signe, dis-je, aussi bien à lui qu'à moi.
- Nous partons pour une durée exceptionnellement longue. »
Gui me désigne Punta Arenas et les trois morros ocres qui la surplombent. C'est la dernière fois avant des mois que nous voyons des rues, des voitures, des panneaux publicitaires et d'autres humains, toutes choses qui rétrécissent à mesure que nous nous éloignons de la côte.
« Bienvenue en mer », ajoute Gui d'une voix émerveillée. »

« L'isolement et le déséquilibre entre les sexes contribuaient largement à l'incidence élevée des violences sexuelles lors des expéditions polaires à ce jour, mais je commençais aussi à soupçonner le langage métaphorique biaisé des récits consacrés à l'Antarctique d'influencer et de façonner la manière dont le dernier continent est perçu, non seulement par les quelques femmes qui y travaillent, mais aussi par toutes celles qui vivent à des milliers de kilomètres et ne l'appréhendent qu'à travers les mots. »

« Le problème du storytelling autour de l'Antarctique n'est pas tant l'étroitesse du point de vue des explorateurs, limité par leur propre contexte historique, mais son influence disproportionnée sur notre vision du continent, réduisant tout ce qu'il contient à une poignée de clichés. Si nous avions plutôt appris à considérer l'Antarctique non pas comme un trophée à gagner, mais comme un acteur légitime de son histoire, une entité qui nous façonne autant que nous la façonnons ? Si nous en venions à le voir comme un être vivant et non un objet inerte, une aubaine et non plus une menace, le messager du changement plutôt que de l'apocalypse ? En sortant de la douche pour me sécher, j'étais parvenue à la conclusion qu'il me fallait désormais considérer l'Antarctique non plus comme un avant-poste solitaire à l'extrémité de la Terre, mais comme un lieu où la vie commence. »

« [...] avant d'essayer de mettre un humain au monde, je voyagerais jusqu'à ses confins, là où la survie est difficile, pour être le témoin de l'impact de notre espèce sur le seul continent dépourvu de population autochtone, ce territoire qui appartient en théorie à nous tous. Je m'apprête à vivre des choses dont je n'ai pas la moindre idée. J'ignore comment cette expédition affectera mon désir d'enfant, pas plus que je ne sais comment ce désir affectera la glace ou le récit que je ferai de mon expérience. Au seuil de cette année qui n'en est pas tout à fait une, je vis, à bien des égards, un moment charnière. Je n'assisterai peut-être qu'au vêlage d'un glacier. Je rentrerai peut-être chez moi pour faire grandir un autre corps dans le mien. C'est un peu troublant de voir ces deux hypothèses se côtoyer dans ma tête - l'une symbole de désintégration, l'autre de création. Les humains ont longtemps projeté leurs désirs et leurs craintes sur la glace, et je ne fais pas exception à la règle. Plus je me sens bancale, tiraillée dans deux directions à la fois, plus s'impose en moi, comme une évidence, le projet de chroniquer les étapes de mon double périple vers l'Antarctique et la maternité. »

« ANNA :
Pour répondre aux enjeux majeurs qui se présentent à nous, nous devons établir des passerelles entre nations, entre domaines de compétences et entre individus. Et nous avons chacun notre personnalité. L'isolement de l'Antarctique, et de la mer d'Amundsen en particulier, fait que si vous avez besoin de données qui remontent à plus d'une année, ce ne sera pas forcément vous qui irez les chercher. Chaque fois que j'ai un pincement au cœur en me disant : Oh, ce serait tellement plus simple de faire ça moi-même, je me ressaisis. C'est justement grâce à la collaboration que les recherches à long terme, celles qui documentent le mieux le changement climatique, sont possibles. 
[...]
MEGHAN :
Avant de venir ici, j'ai fait des interventions devant des classes de CE1 et de CMs dans l'école où enseigne ma mère. Ils voulaient tous savoir combien il existe d'espèces de manchots, et s'il y avait des ours polaires. La réponse est non. Ils voulaient savoir jusqu'où la température descendait. Ils voulaient savoir si j'allais nager dans la mer. La réponse est non. Je n'aime pas trop le froid. Je n'aime pas du tout le froid, même. Mais vous savez quelle était la question qui revenait le plus souvent ? Combien de gens sont morts en Antarctique ?

LUKE :
Tout le monde rêve de voir la glace de près. Nous, d'un point de vue strictement opérationnel, on nous apprend que plus on peut l'éviter, mieux c'est. Il n'y a aucune raison de s'approcher d'elle. Aucune.

RICK :
Personne n'a envie de heurter un iceberg. On fera tout pour éviter ça. »

« J'ai envie de savoir qui je deviens sans tous les trucs dont je crois avoir besoin. »

« LINDSEY :
Je travaille en mer depuis mes 18 ans. J'ai chopé le virus. J'adore cette communauté qui se forme instantanément à bord. Il y a une interaction différente qui relie les humains sur un bateau.
Mon mari (Carmen Greto, l'un des techniciens sur le Palmer] aime travailler en mer lui aussi. Il faut un certain tempérament pour partir bosser loin de chez soi pendant des mois et renoncer aux conditions de vie auxquelles on est habitué sur la terre ferme. J'ai toujours pensé que ce serait intéressant de faire venir un psy à bord pour comprendre ce qui se passe à un niveau inter-personnel quand des gens se retrouvent isolés en mer pendant une période donnée.
Ma journée démarre à 7 heures du matin. Mon premier réflexe, c'est de regarder par le hublot pour voir où on est. Hier soir, avant d'aller me coucher, j'ai compris qu'on quittait la station de carburant pour aller au quai technique et passer la douane. Mais il y a eu changement de programme au milieu de la nuit parce qu'à mon réveil, on était de retour au quai Magallanes. D'après le capitaine, les vérifications système ont révélé une avarie au niveau du gouvernail, donc on a fait demi-tour. C'est très rare qu'il y ait un problème avec le bateau.
Les plongeurs sont descendus. Je ne sais pas encore ce qu'ils ont trouvé. Mais il y avait une grosse flaque dans le couloir au pied du tableau blanc, qui était recouvert de croquis de gouvernail. J'en ai déduit que quelqu'un avait plongé sous la coque et essayé de décrire ce qu'il avait vu. J'espère qu'on pourra repartir bientôt, mais je préfère ne pas donner d'estimation parce que quand on calcule un délai, on se fixe des attentes. Je ne dirai qu'une chose : à départ houleux, traversée tranquille. »

« L'imagerie satellite montre que, rien que cette année, le glacier s'apprête à perdre 50 milliards de tonnes de glace, soit l'équivalent de la grande pyramide de Khéops multipliée par 8 000. »

« Quand j'essaie de comprendre pourquoi, quand j'essaie de penser au-delà de la simple arithmétique de mon empreinte carbone en choisissant de me rendre jusqu'au Thwaites ou d'avoir un enfant - quand je justifie ces décisions par leurs potentiels bienfaits, par exemple en me disant que nos recherches et nos témoignages contribueront peut-être à la mise en place de règles environnementales plus strictes qui, à leur tour, réduiront singulièrement l'empreinte carbone de mon enfant, je m'aperçois que je suis sur la défensive.
Aurais-je du mal à assumer mes propres contradictions ? »

« BECKY :
J'aime bien le fait de ne pas savoir, parfois. »

« Prévoyez des pyjamas de rechange , m'a conseillé le directeur de la communication du British Antarctic Survey durant un appel en visio avant mon départ. Il y a de fortes chances pour que vous soyez malade pendant la traversée du détroit de Drake. Et je trouve toujours moins intimidant de demander de l'aide à des inconnus quand je me sens à peu près présentable. »

« MEGHAN :
Vivre en ces temps de transition géologique accélérée, c'est... dur. Très dur. Le plus éprouvant, c'est de réaliser qu'on assiste à des changements qui se produisent en une décennie alors qu'avant, ça mettait des milliers ou des centaines de millénaires. La vitesse du changement - c'est ça qui est terrifiant. Le peu de temps que prennent désormais ces transformations massives. »

« DANS LA GLACE
LE DÉCOR : Ici, dans le berceau de certaines couleurs - abricot, citron, bouton de rose, nectarine. Toutes naissent dans le ciel austral maculé de traînées de confiture. »

« Ce que je sais, c'est que tous les icebergs naissent des glaciers. D'après le New Oxford American Dictionary, « vêler » (en anglais, to calve) signifie mettre bas pour une vache ou produire un iceberg en se séparant d'une masse de glace. Chacune de ces définitions tant pour le monde animal que pour les glaciers - décrit le moment où quelque chose en produit une deuxième. Une scission, un épanouissement, un nouveau départ. Cet écho linguistique m'a toujours enchantée et permis d'envisager l'Antarctique non comme une île inhospitalière tout en bas de la Terre, mais comme une mère, un être suffisamment puissant pour mettre une nouvelle vie au monde. Pourtant, à mesure que j'observe ce gros patapouf bancal, mon émerveillement à l'idée que les grands glaciers d'Antarctique nous répondent, à des milliers de kilomètres, en accouchant d'icebergs porteurs de sombres avertissements, me semble soudain déplacé. Quel niveau de gravité avons-nous atteint pour qu'un parent concède un tel sacrifice ? »

« LUKE :
Je me souviens de mon premier iceberg. Je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre, alors j'ai sorti mon appareil pour prendre quelques photos. Puis je suis retourné m'occuper faire mon quart du bateau. En mode concentration maximale. Il faut toujours remettre son attention sur le radar et sur ce qui se passe juste devant le bateau. On a beau voir des tonnes d'icebergs, chacun d'eux est unique. Ils ont tous leurs caractéristiques. Prends celui-là, par exemple - on dirait un cygne. J'ai dû en voir des milliers, mais je ne m'en lasse pas. Et c'est génial de voir la réaction des petits nouveaux à bord. Ça fait plaisir de les voir aussi heureux. »

« Je reste encore des heures sur le pont, dans ma tenue de grand froid, à regarder la glace s'ouvrir et se refermer autour du bateau. Je suis happée par sa musique laborieuse: son crépitement et son craquement à mesure que les lignes de pression s'accentuent, la cascade sifflante qui s'écoule d'un fragment de banquise renversé avec, à l'arrière-plan, ce son qui ressemble à s'y méprendre au chant d'une baleine. Je n'ai pourtant pas la moindre idée de la manière dont tout ce système - l'épaisse écorce de glace de mer, les organismes monocellulaires qui élisent domicile juste en dessous, le krill et les phoques qui s'en nourrissent - s'est mis en place. Quand je vais m'asseoir sous l'épicéa rouge dans mon jardin, je sais qu'il est né d'une pomme de pin remplie de graines et picorée par des mésanges à tête noire. Je sais comment opère le tremblement saisonnier qui fait sortir la graine hors de sa cosse protectrice quand la température s'y prête, car j'ai toujours vécu auprès de ces arbres. Mais ici, je n'ai aucun repère. Aucun moyen de comprendre, même de façon intuitive, les processus qui ont donné naissance à ce paysage surréaliste, tout droit sorti d'un univers à la Dr Seuss. »

« SCOTT :
Dans la majeure partie de l'Antarctique, si vous faites vos besoins par terre, ça n'ira nulle part pendant des centaines ou des milliers d'années. Donc comme on dit, rien ne se perd, tout se récupère: si vous devez faire pipi, ce sera dans une bouteille que vous jetterez dans une poubelle à la fin de la journée. Si vous devez faire plus que soulager votre vessie, prenez un bidon de quinze litres. Ici, on peut aussi aller en zone intertidale. La solution, c'est la dilution. »

« BP s'est offert deux pages dans le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post et plusieurs autres grands journaux nationaux. Ils ont placardé des affiches aux intersections de nos grandes villes. Diffusé des spots de trente secondes sur les principales chaînes de télé et avant certaines vidéos en ligne. En l'espace de quelques mois, le calculateur d'empreinte carbone de BP a reçu plus de un million de visites. En d'autres termes, l'affirmation selon laquelle les individus sont responsables à la fois de la crise climatique et de son ralentissement par le biais de leurs choix de consommation a été inventée et martelée dans nos cerveaux par l'un des plus gros pollueurs au monde. En découvrant que c'est BP (qui a émis plus de 34 milliards de tonnes de CO₂ dans l'atmosphère depuis 1965 et engrangé plus de 332 milliards de dollars de profit depuis 1990) qui a conçu et propagé l'outil auquel tant d'entre nous, y compris moi-même, se réfèrent comme une évidence, ma stupéfaction cède vite la place à la colère. »

« ÎLES
LE DÉCOR : Ciel d'eau (nom) : Dans le Sud profond, quand la lumière touche la surface de l'océan et renvoie une teinte bleuie. Ce n'est pas un signe annonciateur de tempête. Ici, c'est même tout le contraire: un synonyme de sécurité, quelque chose qu'on espère, la pleine mer au lieu de la glace. Durant toute la matinée, le bateau navigue à travers ce bleu si particulier jusqu'à ce qu'il atteigne la terre. »

« Becky descend son bandeau lavande sur ses oreilles et me demande comment je décrirais ce bleu étrange qui émaille les endroits où la glace semble piquetée de trous. « C'est un bleu qui semble nous ramener en arrière dans le temps, dis-je.
- Très poétique, commente Becky. Mais c'est vrai : quand nous voyons cette couleur, nous explorons le passé de notre planète. » »

« « La stabilité de l'Antarctique a peut-être un lien avec l'importance des villes portuaires, le commerce maritime international et le développement du colonialisme, dis-je. Si le niveau des mers avait grimpé de un mètre par siècle tandis que les Européens "découvraient" les Amériques, les choses auraient peut-être évolué différemment. »
S'ils n'avaient pas été si enclins à piller les terres et à réduire des peuples en esclavage pour les faire trimer sans relâche sur ces territoires volés, nous vivrions peut-être dans un présent où le coût de la combustion des matières premières, entre autres, serait plus élevé. La distance qui nous sépare d'un avenir viable ne serait pas si vaste. Plus nous discutons, plus il apparaît que l'ensemble de la cryosphère - les 46 000 glaciers qui s'étendent entre les plus hauts sommets de l'Himalaya et parmi les impressionnantes cuvettes basaltiques de Patagonie, partout sur Terre où l'eau s'est retrouvée piégée en froide suspension - dicte de nombreux aspects de nos vies. Voir acquiescer le géophysicien assis en face de moi est une révélation : cela me libère du sentiment quelque peu gênant que je ne faisais que plaquer la vision des peuples indigènes de l'autre pôle sur la glace pour y projeter ce que je voulais voir.
L'écrivain islandais Andri Snær Magnason s'empare du sujet de l'effet stabilisant et protecteur - voire nourricier - de la glace dans son ouvrage Du temps et de l'eau, sorte de réflexion sur le pouvoir et les promesses d'une vie en conversation avec les glaciers. En découvrant que le mythe de la naissance du monde à partir d'une vache sacrée (parfois née elle-même de la gelée blanche) est présent à la fois dans la mythologie nordique et dans les textes sacrés hindous, il écrit :
Soudain, les connexions commencent à se mettre en place [...] Une vache née du givre est une métaphore parfaite pour un glacier. L'eau glaciaire n'est pas de l'eau ordinaire. Sa blancheur de lait lui vient des minéraux dissous qu'elle contient.
En Islande, comme dans la vallée de l'Indus, tout le monde ou presque vit au rythme saisonnier de l'eau de fonte qui s'écoule des sommets. Que des mythes originels issus de ces deux régions du monde établissent un lien symbolique entre les glaciers et la maternité, un lien reposant sur leur caractère nourricier et leur capacité à créer des communautés, voilà qui ne me surprend pas. »

« [...] au lieu d'être célébrées pour les sacrifices qu'elles sont prêtes à faire, les femmes qui travaillent aux pôles sont souvent considérées comme un fardeau : non seulement leur présence nécessite un soutien « supplémentaire », mais elle prive leurs proches restés à la maison du soutien qui est attendu d'elles. Pendant que je me préparais à mon expédition en Antarctique, deux des questions qui m'étaient le plus fréquemment posées étaient : « Ton mari part avec toi ? » et « Tu laisses des enfants derrière toi ? » Chaque fois, cela me faisait l'effet d'une attaque. J'imagine Rob subissant le même interrogatoire et je ne peux m'empêcher de pouffer de rire - les questions semblent parfaitement absurdes dans l'autre sens. »

« LINDSEY :
Quand on rencontre quelqu'un qui a grandi dans une fratrie de treize enfants... Je sais que c'était indispensable autrefois pour assurer les travaux de la ferme, mais aujourd'hui, je panique rien qu'à l'idée. Un enfant, pas plus : c'est mon chiffre. Par une corrélation étrange, c'est là que le message sur le changement climatique se manifeste chez moi. Je ne crois pas que je pourrais ou que je voudrais en avoir plus, parce que j'ai bien vu l'impact que nous avons sur l'Antarctique. »

« ALI :
Il faut apprendre à être flexible - d'une flexibilité totale. La vie à bord du bateau est autant une question de science qu'une ques tion d'adaptation aux changements permanents d'un jour à l'autre, parfois même d'une heure à l'autre. Peut-être que ça nous apprend à être résilients et à accepter le changement de manière générale. »

« Je passe ma dernière demi-heure sur terre à griffonner des cartes postales pour mes proches et mes amis. Celle-ci est adressée à mon mari :
Amour, lumière et chaleur dans ma nuit antarctique. Me voici tout en bas du monde, mais tu es avec moi dans le souffle du vent qui soulève la neige et l'emporte en longs rubans de den-telle aérienne vers le haut des montagnes. Tu es la roche sous mes pas et ici dans mon cœur. Le feu qui brille fort, fort, fort.
A jamais. Je t'aime. »

« À reprendre les échanges avec mes camarades de bord. À consigner les récits de naissance et les témoignages de ceux dont le travail rend le nôtre possible. À me montrer toujours plus attentive à leurs besoins, comme ils se montrent attentifs aux miens. Plus convaincue que jamais que le soin, sous toutes ses formes, est un geste réparateur - surtout lorsqu'il est offert librement, et non dicté par des siècles de conventions genrées ou d'attentes économiques. Plus portée que jamais par l'idée que l'acte de compassion, surtout envers ce qui ne nous appartient pas - ni par propriété ni par lien biologique - « est le travail rigoureux et inlassable de toute une vie », comme l'écrit Maggie Nelson dans "De la liberté", même si elle nous prévient : « Ce n'est pas quelque chose qu'on réussit toujours. » Notre mise en œuvre sera sans doute imparfaite, mais cela ne nous empêche pas d'essayer. »

« La bordure grise du Thwaites vacille dans le crépuscule.
Nous longeons ses contours, entrons dans ses criques, contournons ses curieux promontoires. Nous avançons lentement, comme sur un fil. Le dernier voile d'obscurité de la nuit s'estompe pour céder la place à une aube bleuie, et d'autres me rejoignent dehors pour voir enfin se révéler ce que chacun de nous attendait - depuis des semaines, des mois, voire des années pour certains. Le silence est total. Quand quelqu'un veut dire quelque chose, il chuchote, comme si nous nous trouvions dans une immense cathédrale à ciel ouvert. Après notre long voyage en mer, nous posons enfin notre regard sur le glacier qui nous a réunis ici. Rick tient la barre, attentif, le capitaine à ses côtés, et nous dirige le long de l'insondable ligne de fracture du Thwaites, son cœur de lait qui saigne dans la mer. »

« LARS :
Il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans le fait de voyager en bateau. Ce n'est pas comme de monter dans un avion et de se retrouver sur place en un claquement de doigts. Non, en bateau, on prend le temps d'arriver. »

« [...] aucun geste et aucun mot ne semble à la hauteur de ce qui est devant nous, ce calme trompeur qu'il nous est impossible d'appréhender. »

« LA BAIE ANONYME
LE DÉCOR : Aucun humain n'a jamais posé les yeux sur tout ceci. Quand l'autrice prononce ces mots devant ses camarades de bord, ils les répètent à leur tour, mais la chose semble toujours irréelle. Elle se retient de leur demander ce qu'ils ressentent, car son instinct lui dit que pour l'instant, comme elle, ils sont incapables de l'exprimer. Découvrent-ils un lieu nouveau, ou sont-ils en train de s'y noyer ? Rien n'est clair autour du dernier continent. Elle qui croyait que la glace lui permettrait de comprendre s'ils se tenaient à la fin du monde ou à l'aube du prochain. »

« Durant la première moitié du XX siècle, la principale motivation des expéditions en Antarctique était la conquête territoriale : le Royaume-Uni, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la France, le Chili et l'Argentine réclamaient chacun leur part du gâteau. Mais en 1958, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, la plupart de ces nations, auxquelles s'ajoutèrent l'URSS et les États-Unis (malgré l'escalade de la guerre froide), participèrent à la plus grande entreprise de coopération scientifique jamais initiée dans l'histoire de l'humanité : l'Année géophysique internationale (ou AGI). L'idée était d'étudier la planète et son environnement avec une attention particulière portée aux pôles, devenus plus accessibles grâce à l'évolution de la technologie. Des dizaines de milliers de scientifiques issus de 67 nations différentes participèrent au projet. Leurs travaux aboutirent au lancement des premiers satellites orbitaires, à la découverte de la ceinture de radiation de Van Allen, et au début de l'observation systématique de l'atmosphère et de la glace en Antarctique. »

« BASTIEN :
Quand tu merdes, tu perds 10% de tes travaux, mais si tu passes ton temps à t'en faire, c'est 20% de foutus en l'air. Pour moi, les scientifiques qui bossent en Antarctique sont comme les autres. C'est juste qu'on se retrouve dans des situations avec des délais compliqués et qu'on nous fournit toutes les ressources nécessaires - genre, quatre repas cuisinés par jour - pour qu'on se sorte les doigts du fion et qu'on avance. C'est stressant, bien sûr. Mais le plus dur, c'est de devoir tenir deux mois à ce rythme. C'est là que l'expérience fait la différence.

ANNA :
Tous les gens à bord ont une mentalité positive, donc on accepte le fait que l'erreur est humaine. Ce n'est pas toujours le cas, croyez-moi. Souvent, il y a une personne ou un groupe de gens à qui on n'a surtout pas envie d'avouer qu'on s'est planté, parce qu'on sait qu'ils vont jubiler. C'est parce que le monde universitaire a tendance à promouvoir la compétition, et non la collaboration. Mais ici, on a le droit d'avouer : J'ai merdé dans les grandes largeurs, parce que les autres vont éclater de rire en disant : Ouais, bienvenue au club. Et là-dessus, quelqu'un va ajouter : Tiens, t'as essayé cette autre méthode ?

ALI :
Sur un navire océanographique comme celui-là, où il se passe tellement de choses et où les gens courent dans tous les sens, ça arrive qu'on casse un truc en le faisant tomber. Ça arrive qu'on fasse des erreurs. Mais on n'a pas le choix : on nettoie ses conneries, et on avance »

« Quand j'ai commencé, je n'avais aucun modèle dont m'inspirer. L'océanographie est un monde dominé par les hommes, et c'est encore pire dans les régions polaires. Mais c'est en train de changer. Notre seule présence ici permet à des jeunes femmes de s'imaginer un avenir dans la science polaire. Mes filles sont fières de moi, de ce que j'ai choisi de faire de ma vie. Mais c'était dur pour elles quand elles étaient petites. Je m'en rends compte aujourd'hui. Elles en ont un peu payé le prix. La plus jeune a 19 ans, l'aînée 21, donc je sais au moins qu'elles s'en sont bien sorties. Maintenant, elles se chamaillent pour savoir qui héritera de mon appart si je meurs. »

« KELLY :
On dit que les choses évoluent à un rythme glaciaire, mais cette métaphore n'est plus vraiment d'actualité. Ces glaciers n'ont plus du tout la lenteur d'autrefois. »

« LARS :
C'était vraiment une journée magnifique. N'essaie même pas d'essayer de la décrire. C'est impossible. Tu peux prendre toutes les photos que tu voudras, filmer des vidéos - qui seront forcément superbes... Je crois que rien ne pourra jamais restituer ce qu'on ressent ici. Les icebergs, la banquise, la glace pilée, les plateformes de glace. Ces paysages incroyables, le ciel si bleu, le soleil, les phoques sur les morceaux de banquise, ceux qu'on a attrapés, ceux qu'on a réussi à marquer... C'est juste magnifique. D'une beauté pure, évidente. On a aussi assisté à un tsunami et ça, c'était quelque chose. »

« ALI :
En glaciologie, on a tout une gamme de mots pour décrire la glace, qui ne s'appliquent à rien d'autre sur la planète. Comme ligne d'échouement ou déformation ductile. C'est un lexique assez rigide. Il n'y a pas vraiment de termes plus familiers pour décrire ces phénomènes. Toute une partie de l'histoire de la glace n'a jamais été écrite nulle part, en tout cas, pas dans ce qu'on reconnaît comme une langue. J'interprète ce que je vois dans les sédi-ments, dans le fond marin et, à partir de là, j'invente une histoire dans ma tête. »

« Ensemble, nous regar-dons les oiseaux dessiner des huit derrière le bateau et tisser une élégante conversation entre ciel et mer. »

« « Pendant deux mois, notre fumée a été la seule chose visible dans l'air à part les oiseaux », fais-je observer. À présent, je ne sais plus si ces volutes grises au loin sur la ligne d'horizon proviennent de nous ou d'un autre bateau. Mais leur origine exacte importe peu. Qu'elles s'élèvent de la cheminée du Palmer ou de la raffinerie Gregorio située à proximité, ce sont les nôtres, quoi qu'il arrive - que nous naviguions vers l'Antarctique ou restions chez nous, que nous ayons des enfants ou veillions sur ceux de nos amis, aucun de nos choix individuels ne fera disparaître notre empreinte humaine de l'air ni ne permettra au Thwaites de rester figé dans le temps. »

« ÉPILOGUE
LE DÉCOR : Presque un an jour pour jour après avoir pris la mer (curieux comme cela continue de se produire, comme si un mois de janvier en reflétait un autre), l'autrice se trouve en Oregon, blottie contre le flanc du massif des Cascades, sa cabane à cheval sur la frontière entre la pluie et la neige. C'est là qu'elle travaille à la première ébauche de ce livre un livre qui racontera une histoire de maternité et de recul glaciaire. Un livre sur une communauté qui se délite tout en se soudant. Que de jours précieux, noyés dans la brume, bénédictions de jade, mini-joyaux à savourer avant que la maîtrise de son temps lui échappe. À la fin de la résidence, son mari et elle redescendent de la montagne en voiture et serpentent le long du fleuve McKenzie jusqu'à la bibliothèque de boue pour y voir les carottes prélevées et échantillonnées durant l'expédition. »

« Je croyais à tort que les propos de ces scientifiques suffiraient à transmettre l'ampleur de la transformation radicale qui se joue là-bas, loin du regard de la plupart d'entre nous. Je croyais que moi aussi, j'allais revenir de cette aventure en ayant emmagasiné un peu de ce savoir. Que je serais témoin de ce changement et qu'en retour, cela allait transformer ma façon de vivre. Mais lorsqu'un individu part à la recherche de signes de transformation en Antarctique, il ne perçoit qu'une fraction infime d'un tableau qui le dépasse.
Imaginez que vous contempliez une forêt nordique, non la façade d'un glacier. Votre regard pourrait s'attarder sur la ramure souple d'une pruche au revers moucheté de sacs d'œufs déposés par le puceron lanigère, une espèce envahissante; ou bien sur un chêne noir à larges feuilles qui prospère malgré la sécheresse ; ou encore, sur un tangara écarlate affaibli ou un pic à ventre roux fraîchement arrivé. Certaines de ces images montrent des espèces en déclin, et d'autres en plein essor, mais aucune prise isolément ne saurait donner une vision complète de la forêt. Non seulement parce qu'elles sont limitées dans leur portée, mais parce qu'elles sont incapables de nous montrer le bouleversement à l'œuvre. Incapables de nous montrer comment la douceur des hivers permet au puceron lanigère d'élargir son territoire, ce qui entraîne un recul des populations de pruches; inca-pables de nous montrer que les pics à ventre rouge migrent vers le nord pour suivre leur niche thermique tandis que les tangaras ne cessent de décliner. La seule façon de dresser un tableau le plus complet possible, c'est de mettre chaque observation en regard d'une autre, inlassablement, au fil du temps, jusqu'à ce qu'une trame émerge. »

Quatrième de couverture

AU BOUT DE CETTE GRANDE AVENTURE EN ANTARCTIQUE: L'ESPOIR.

En 2019, des scientifiques embarquent durant plusieurs mois sur un navire brise-glace pour approcher au plus près l'immense glacier Thwaites. Leur objectif : en apprendre le plus possible sur cette partie du globe où aucun humain n'a pu se risquer jusque-là, et documenter le changement cli-matique. Elizabeth Rush raconte cette expérience de l'extrême avec modernité et audace : elle valorise la dimension collective et scientifique de l'aventure, en même temps qu'elle se questionne sur son désir d'enfant.
Entre émerveillement, réflexions personnelles et rationalité scientifique, L'Éveil est un grand récit de voyage contemporain dans un monde en bouleversement.

Elizabeth Rush, née aux États-Unis, écrit depuis plus de dix ans sur les conséquences du changement climatique. Son travail a été finaliste du prestigieux prix Pulitzer de non-fiction. L'Éveil a reçu de nombreuses récompenses aux États-Unis.

Éditions Marchialy,  février 2026
496 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

mercredi 12 février 2025

Cabane ★★★★★ de Abel Quentin

J'avais beaucoup aimé ses deux précédents romans ; "Sœur" et "Le Voyant D'Étampes". Tous deux traitent de sujets forts : l'endoctrinement d'une adolescente pour le premier, les excès et les dangers du communautarisme pour le second.
Le sujet ici n'est pas moins fort : l'urgence climatique. 
Le déni, la non réaction, le retrait, l'égoïsme...difficile de mettre un mot sur la réaction de la grande majorité d'entre nous face aux rapports scientifiques accablants.
L'heure est au profit. Notre modèle de civilisation nous conduit dangereusement au bord du gouffre, ou comme le disait Pierre Rabhi vers le dépôt de bilan planétaire.
« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »
Il sera, à priori, bien plus rapidement que ce que nous pouvons imaginer, l'heure de nous organiser pour la survie....

Un grand roman, une satire sociale empreinte d'humour et de dérision qui fait grandement réfléchir et réveille les consciences !
Entendez-vous à l'instar de Gudsonn le "bruit de l'effondrement" ?
« Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle...
Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. Cest ce que je vous propose de faire ...»
#lerapportdelapocalypse #lerapport21

« « Ces générations futures, qu'est-ce qu'elles ont fait pour moi ? »
Groucho Marx

« "Bien entendu", répondit Foucault avec le sourire d'un clown maléfique. »
Simeon Wade, Foucault en Californie,
2021 

« Il songea qu'après une trop longue séparation les souvenirs communs, au lieu de réunir les gens, dressaient entre eux une barrière invisible, et il regretta d'avoir imposé ce dîner. »

« Berkeley! Un des endroits les plus exaltants de la Terre, foyer mondial de la contestation contre l'ordre, la guerre. « Un paradis pour les sympathisants communistes, les protestataires et les déviants sexuels », avait résumé le gouverneur de Californie, Ronald Reagan. Trois ans plus tôt, le « jeudi sanglant » de People's Park avait donné à l'université ses galons de bastion hippie; Reagan avait envoyé la troupe pour évacuer le parc et une centaine d'étudiants avaient été blessés. Il y avait eu un mort, aussi. A présent, le pic de contestation était passé, les hippies étaient un peu moins présents mais la culture insurrectionnelle demeurait. Elle était bien implantée au sud du campus, du côté de Telegraph Avenue. Berkeley : la Harvard de l'Ouest. Le corps enseignant comptait onze Nobel. L'excellence des universités de la côte est, sans leur morgue et leur arrogance WASP. La flamme de la connaissance, au milieu des danses indiennes et du crachotement des ghetto-blasters. La physique atomique et Jimi Hendrix.
Mildred, Eugene, Paul et Johannes s'étaient installés dans une salle de cours déserte, au rez-de-jardin. Sur le tableau noir trop hâtivement effacé, des bribes de mots témoignaient qu'un cours de sciences humaines s'était tenu là, quelques heures plus tôt : on y avait manié des concepts complexes de linguistique, et des étudiants de premier cycle s'étaient pignolés sur du Noam Chomsky. »

« Il n'y a rien de plus monstrueux qu'une fonction expo-nentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de crois-sance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple: le bon sens ne craint pas ce qu'il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c'est de constater que l'humanité s'enrichit. Qu'elle a, en moyenne, la vie plus douce qu'avant. Et, cependant, la planète a une surface limitée, avec des ressources limitées. Les limites naturelles sont comme un plafond, qu'on ne peut pas crever. Disons qu'on peut le faire, mais pas longtemps, et surtout pas impunément. Oh, je sais ce que vous vous dites: j'aurais mieux fait de rester au plumard. Si le père Stoddard nous a fait lever pour nous expli-quer qu'il existe des limites naturelles aux activités humaines, il se paie bien nos têtes. Des philosophes l'ont déjà dit cent fois.
Réfléchissez, pourtant. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce qui vous paraît une évidence n'inquiète pas grand monde. Je dirais même qu'à part quelques-uns de vos petits copains aux cheveux longs, tout le monde s'en fout. Ici même, au cinquième étage de notre glorieux Evans Hall, dans le département d'éco-nomie où l'on se vante de traiter des questions très sérieuses et très importantes, ça n'a pas l'air de préoccuper mes collègues. Pourquoi ? Parce que nos braves économistes ont décidé, quelque part au XIXe siècle, que les ressources naturelles étaient inépuisables. Ces gens-là pensaient que la nature était... com-ment dire ? Un plateau de jeu de société. Un espace théorique, qui ne peut pas être altéré. Voilà, c'est ça. Or la nature n'est pas un espace théorique. Elle n'est pas non plus un magasin dans lequel on peut puiser éternellement, et qui serait réapprovi-sionné à l'infini. C'est une putain de planète, ronde comme une boule à facettes, d'une superficie qu'on ne pourra jamais augmenter. Cinq cent quarante millions de kilomètres carrés, dont cent quarante-neuf millions de plancher des vaches, pas un de plus.
Il laissa un silence, mais ses mots continuaient de travailler. 
- Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C'est ce que je vous propose de faire. »

« Le rapport avait été commandé par le Club transatlantique, un cercle de réflexion composé d'industriels, de hauts fonc tionnaires et de banquiers, d'inspiration sociale-démocrate. Son fondateur était Giuseppe Simeoni: Italien affable, avec un front large et de grosses joues d'enfant. Dans les années 1960, il avait dirigé un des principaux constructeurs automobiles d'Europe. Énergique, cultivé, passionné de sciences et de technologie, il était friand de prospective, obsédé à l'idée de deviner le xxr siècle qu'il ne connaîtrait pas. « Simeoni est un homme de la Renaissance », disaient ses amis, et par là ils voulaient dire que s'il avait vécu au xvı siècle il aurait construit des machines visionnaires et inexploitables, lu des traités d'alchimie, correspondu avec Montaigne tout en prêtant de l'argent aux rois. Tout le monde l'aimait: même les syndicalistes qu'il avait affrontés pendant un quart de siècle dans ses usines du Piémont. À vingt ans, il avait combattu les nazis, dans les rangs de Giustizia e Libertà. Il en parlait à la tombée du soir, en faisant admirer la robe du vin qu'il produisait dans la région d'Alba. Il disait souvent que sa réussite lui conférait une responsabilité particulière. Le Club transatlantique était à son image: il réunissait des décideurs soucieux du devenir de l'humanité, rêvant d'une société mondiale fraternelle après Auschwitz et Hiroshima. La plupart étaient effroyablement riches. »

« [...] le monde était un moteur en surchauffe. Il avait désigné une péniche, qui remontait le fleuve.
Regardez cette péniche. Que transporte-t-elle ? De l'électronique japonaise. Ou bien des bananes de Saint-Domingue. Chaque année davantage de bananes, davantage d'électronique japonaise. Mon intuition, c'est que cette opulence est une bombe à retardement. En tous cas, il n'est pas inutile de le vérifier. »

« En trois semaines, leurs travaux furent ramas-sés en un document d'une trentaine de pages, qui exposait la méthode suivie et leurs conclusions, à travers un commentaire des dix scénarios prédictifs. Neuf d'entre eux prévoyaient une dégradation des conditions matérielles de la vie humaine au milieu du xxr siècle. Et, pour l'un d'entre eux, leur effondre-ment, accompagné d'une diminution brutale de la population mondiale. Un seul scénario permettait d'envisager une issue favorable : mais c'était au prix d'un contrôle des naissances immédiat et draconien, et d'un changement non moins radical des modes de vie, de consommation et de production des habitants de la planète. »

« Elle passait un morceau de soul psychédélique du groupe The 5th Dimension; le chœur y annonçait l'avènement de l'ère du Verseau : un nouvel âge de l'Humanité où triompheraient l'amour, l'harmonie et la paix. »

« Ce sont souvent les premiers succès qui scellent le sort de l'unité des groupes de rock. Du temps des enregistrements insouciants dans un garage, tant que les concerts se résument à faire danser quelques junkies dans des sous-sols, tant qu'il n'y a d'autre gâteau à partager que la misère ou l'insouciance ou la joie pure de la musique, il n'est pas encore temps de songer à une aventure personnelle. Et certes il n'y avait pas grand-chose de commun entre des jeunes gens dépenaillés et hédonistes et un collectif de scientifiques austères, spécialistes de la dynamique des systèmes, pourtant cette comparaison tenait la route en ce sens que le succès en librairie du rapport 21, et surtout ses retombées financières, précipitèrent la rupture entre les quatre de Berkeley. »

« Sous ses airs sérieux, drapé derrière l'apparence rigoureuse d'une communication scientifique, le rapport Dundee est un cheval de Troie du socialisme. Que suggère-t-il? Que la seule solution, pour éviter la catastrophe, est d'organiser un système de rationnement et de pauvreté imposée. Disons les choses: un système soviétique. "Des tickets de rationnement ou la mort", voici ce que propose, sans le dire, le rapport Dundee. Nous autres, économistes vieux jeu, qui ne sommes pas familiers des dernières machines de la société IBM, qui travaillons laborieuse-ment, munis de notre seule intelligence et de notre stylo, n'avons pas attendu M. et Mme Dundee pour découvrir qu'il existe des problèmes environnementaux. Mais nous leur proposons une réponse américaine, une réponse d'un économiste à la fois rigoureux et épris de liberté, d'un libéral : faites confiance au marché ! »

« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »

« Elle se sentait vide, sans jus. Elle était lasse de ces grands mou-linets dans le vent, ces chiffres répétés cent fois. Elle n'en vou-lait pas à l'Amérique tout entière, elle n'en voulait pas aux gens; elle venait d'une famille de la petite bourgeoisie de Saint-Louis, Missouri, ils étaient des gens aimables et dignes, qui tenaient un magasin de luminaires et s'étaient saignés pour lui payer son installation en Californie. Elle ne leur en voulait pas de conti-nuer à nourrir des rêves de retraite au bord du lac Michigan, de tondeuse autoportée et de Chevrolet Corvette neuve dans le garage. Elle en voulait aux grands patrons, à Steve Halshey, aux hommes politiques. Eux ne se contentaient pas d'être des veaux: ils étaient condescendants. Ils revendiquaient la posi-tion d'adultes dans la pièce, alors qu'ils détruisaient l'écosystème comme des enfants tyranniques et idiots. C'est cela qui rendait fou : sentir la condescendance de ces bébés obèses, inconséquents et stupides. Se faire traiter d'utopistes et d'idéalistes par de gros nababs à courte vue qui ne faisaient rien d'autre que de foncer dans le mur en klaxonnant. Qui préféraient nier les faits si ceux-là étaient trop déprimants. Incapables de regarder plus loin que leur auge, incapables de lever une seconde leur tête lourde de l'auge odorante. Se faire infantiliser alors qu'elle et Eugene ne faisaient que décrire sobrement la réalité, avec des simulations d'une rigueur incontestable. Entendre cela attaquait votre système nerveux et vous donnait, pour le coup, l'envie d'être déraisonnable, de crever la bedaine des couenneux ministres, des industriels dodus. Cela vous donnait envie de poser des bombes mais évidemment il ne fallait pas poser de bombes, car c'était précisément ce qu'ils attendaient pour prendre une mine grave et dire « Je vous avais prévenus, ces gens-là ne sont pas raisonnables, ils sont tarés au dernier degré, on ne peut pas discuter avec eux ».
« What a disgrace », marmonnait Mildred cinquante fois par jour. Elle avait renoncé à changer le monde. Elle avait repéré une formation au département d'agronomie de l'université d'État de l'Utah. Trois ans seraient suffisants pour apprendre les rudiments de l'élevage bio: après, ils auraient leurs cochons. Tel était le lieu de l'existence où se tenaient les Dundee, en 1992, lorsque l'Académie royale de Suède se souvint du rapport qui portait leur nom. »

« La plupart des gens avaient tranché son cas en jugeant que Gudsonn était un connard hautain. Pourtant Gudsonn n'avait rien de hautain, seulement il était timide au dernier degré et cette timidité prenait parfois la forme de la brutalité, parce qu'il ne savait pas être suave et rond, et enthousiaste. Si une idée était fausse, si un calcul était erroné il ne savait faire autrement que de le relever abruptement, et l'auteur du calcul erroné en prenait ombrage, sans s'aviser que la colère de Gudsonn visait l'erreur elle-même, non son auteur. L'erreur était, dans l'esprit de Gudsonn, un crime. Elle lui provoquait un dégoût physique. C'est précisément ce qui avait plu à Stoddard, et c'est ce qui plaisait à Quérillot. Son intégrité, qui confinait au fanatisme. Son côté moine-soldat de la mathématique, pas flagorneur, pas arrangeant pour un sou. Mais la plupart le prenaient mal, bien sûr. Gudsonn ne semblait pas comprendre que les gens étaient atrocement susceptibles et vaniteux et qu'il aurait fallu, à chaque instant, entraver la recherche de la vérité pour panser les plaies d'individus qui faisaient si grand cas d'eux-mêmes. Il ne semblait pas comprendre qu'il fallait, en toutes circonstances, ménager les gens. Et ceux qui critiquaient la raideur de Gudsonn ne s'avisaient pas que Gudsonn exerçait la même brutalité à l'égard de lui-même. Qu'il reconnaissait avec la même raideur ses propres erreurs de jugement - mais il est vrai qu'il en commettait rarement. »

« Étrange, il l'était assurément. Méchant, non. Seules quelques filles avaient tenté d'en savoir un peu plus, sans le moindre succès. Elles sont parfois moins stupides que les hommes, et quelques-unes rêvaient de coucher avec Gudsonn, le colosse impénétrable, le matheux et sa crête de cheveux blonds, mais celui-ci semblait préférer sa raquette de tennis. Une fois, Quérillot l'avait vu jouer. Il matraquait comme un métronome, à droite, à gauche, en fond de court. Puis il se dirigeait vers le filet à grandes enjambées et saluait l'adversaire de façon un peu guindée, abrupte, il lui tendait la main ou plutôt la lui jetait et secouait celle de l'autre comme un prunier, avant de regagner la petite chambre qu'il occupait sur le campus, pour travailler jusqu'à l'épuisement. Voilà un homme, pensait Quérillot, avec admiration. »

« [...] il n'était pas difficile de deviner que le rapport 21 ne changerait pas la face du monde. L'éveil des consciences se heurterait à une donnée simple : l'homme était à peu près incapable de se représenter le changement radical d'une situation. Il pouvait à la limite se représenter l'aggravation ou l'amélioration d'une tendance ; l'effondrement, soit un brusque renversement des événements, excédait ses capacités d'imagination. A fortiori l'homme de l'après-guerre, l'homme insouciant et glorieux, le champion et bénéficiaire de la croissance effrénée ne le pouvait pas, car on ne lui avait jamais rien arraché brutalement. »

« Il faut modifier notre regard sur les choses, Paul. Regarder chaque morceau de terre comme une parcelle d'un tout épuisable et fini. Éprouver la surface limitée de toute chose. Mentaleument. Et dans le même temps, éprouver l'emprise humaine sur le monde. Son emprise grandissante. Chaque hectare de nature sauvage irrémédiablement perdu. Il faut laisser la panique gagner, et tirer toutes les conséquences du rapport. Cela signifie : inverser la direction du monde. Inverser la force énorme d'expansion. Moi, j'ai entendu le bruit de l'effondrement. »

« [...] le bruit de l'effondrement : le chant infernal des plateformes de forage, le craquement des glaciers, les hurlements d'enfants affamés. »

« Le rapport 21 est le réquisitoire le plus cinglant de tous les temps contre la civilisation obèse de la croissance sans limites, la civilisation de la dope énergétique, du confort et de la vitesse. »

« [...] il était question de modéliser les interactions entre les activités humaines et les ressources naturelles, et Quérillot avait été séduit par le caractère à la fois vague et pharaonique de la recherche [...]. »

« Les quatre de Berkeley étaient du même tonneau. Le ton du rapport était austère et réaliste. Pas d'eschatologie millénariste, pas de délires New Age. Des graphiques simples illustraient le texte, et quel que soit le graphique (production de denrées ali-mentaires, production industrielle, démographie, etc.), il pre-nait la forme d'une pente ascensionnelle raide qui brutalement se mettait à stagner, comme un plateau de montagne, déclinait en pente douce ou bien plongeait (cette dernière hypothèse était celle de l'effondrement). Le message était clair : la croissance nous conduisait dans le mur, et il était illusoire de s'en remettre au progrès technologique pour éviter le crash. Les limites physiques de la planète ne pouvaient pas être dépassées impunément.
À l'époque, le livre avait été un best-seller. Il n'était pas le premier consacré à l'urgence écologique, mais le rapport 21 avait, le premier, apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l'impasse de la croissance dans un monde fini. Il avait été violemment critiqué, aussi. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. »

« J'avais encore en tête la remarque de Cédric, qui m'avait demandé un papier « quelque part entre Ken Loach et les frères Dardenne » (voilà le genre de phrase qu'on finissait par prononcer quand on restait trop longtemps dans ce métier, on envisageait les tragédies humaines sous l'angle de leur potentiel éditorial ou pire, dans le journalisme de reportage, de leur caractère « cinématographique »). Dieu sait que Cédric n'était pas le pire, pourtant : il voyait encore les gens derrière les histoires, enfin il ne les perdait pas complètement de vue. »

« Je terminai le rapport. Le livre n'était pas une lecture aisée, et cependant il était d'une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. Sans doute parce que le désastre programmé était envisagé de façon globale, là où l'actualité saucissonnait les sujets, traitant séparément le réchauffement climatique et l'épuisement des métaux rares, la question démographique et celle de la biodiversité. C'était pathétique : être « réveillé » par un rapport de 1973. »

« - Qu'est-ce que vous en pensez ?
- De Gudsonn ? Je crois que la pratique intensive des mathématiques pures peut nuire à certains organismes. Je crois aussi que le rapport les a marqués, tous les quatre.
- Non, je veux dire... Qu'est-ce qu'il adviendra de nous, lorsque tout s'effondrera ? Par exemple, quelqu'un comme moi ?
Joël Pérouel réfléchit.
- Vous maîtrisez un savoir artisanal ? N'importe quoi : vannerie, plomberie, élevage amateur, charpente ?
Je grimaçai : je ne savais rien faire. Joël soupira.
- Écoutez, je ne vais pas vous mentir. Ce sera probablement difficile. Votre profession est déjà paupérisée, en raison de sa faible utilité sociale.
D'une voix étranglée, j'objectai une banalité sur le quatrième pouvoir. Joël Pérouel la balaya poliment.
- Je ne dis pas qu'elle est inexistante, ou négative, comme celle d'un constructeur de smartphones, ou d'un gérant de « fonds vautour ». Reconnaissez cependant qu'elle ne remplit aucune nécessité vitale. Moi, je vous appelle les « journalopes », mais ne le prenez pas mal, c'est pour rire. Comprenez-moi bien: je ne sais pas à quoi ressemblera l'effondrement, et ceux qui vous disent ce qui va se passer exactement sont des escrocs. Je sais seulement qu'il aura lieu. La chronologie des crises et les contours exacts du monde d'après ne peuvent être déterminés à l'avance. Je ne fais ici qu'une hypothèse, qui est la suivante : l'effondrement aura une vertu d'assainissement. Retour aux valeurs fondamentales. Les activités humaines enfin rétribuées à leur juste valeur, en fonction de leur utilité sociale. Concrètement, cela signifie que les métiers semi-parasitaires subiront une sérieuse décote. On peut parier que le chiendent de l'économie tertiaire, les boulots inutiles inventés pour répondre à des besoins artificiellement créés, tout cela disparaîtra et alors le menuisier, le soudeur, le médecin, le bûcheron l'électricien seront les maîtres. L'agriculteur tiendra les couilles du pays dans ses mains calleuses.
- Et, dans ce scénario, vous pensez que le journalisme disparaîtra ?
- Les journalistes demeureront, comme les comédiens, les banquiers d'affaires, les responsables qualité, les psychanalystes ou les écrivains. Mais ils seront une caste d'intouchables, payés misérablement. Par contre, en cas de total collapse...
- Pardon ?
- Je veux dire, si l'effondrement économique entraînait celui des structures sociales du pays, remplacées par une multitude de communautés autonomes, alors... Alors, il vous faudra trouver un emploi de substitution, et en absence de compétence technique...
- C'est bon, je crois que j'ai compris, grommelai-je. Je devrai casser des cailloux.
- Ou vous prostituer. »

« Les trois premiers avaient été publiés entre 1969 et 1970, et portaient sur la géométrie algébrique. Les deux derniers, publiés après le rapport 21, traitaient de la (joliment nommée) théorie de la catastrophe. Wikipédia la définissait comme « la théorie mathématique des modifications spectaculaires ou soudaines ». Forgée par le Français René Thom, elle visait « à décrire les phénomènes discontinus à l'aide de modèles mathématiques continus ». Je nageais là dans des eaux hostiles. Je savais tout juste faire un produit en croix, et le seul mathématicien que je remettais était Cédric Villani : avec sa broche en forme d'araignée et ses manches en dentelle, le très médiatique lauréat de la médaille Fields ressemblait à un courtisan tout droit sorti de Barry Lyndon. Je l'avais écouté aux Grosses Têtes, sans déplaisir et sans comprendre, expliquer la théorie des ensembles à Philippe Candeloro. Je suspectais que tous n'étaient pas aussi flamboyants. »

« La technologie ne peut pas être contrôlée. C'est un train sans conducteur, lancé à toute vitesse. Comment veux-tu détourner un fleuve furieux ? Il n'y a rien à faire. Ce qui peut être inventé sera inventé. Si l'état de nos connaissances nous permet de créer une application pour se filmer l'intérieur du fion, cette application verra le jour. Moi, j'ai toujours dit: perdu pour perdu, autant être celui qui la met sur le marché. Donc, j'ai fait du blé comme tout le monde. »

« La suite de Fibonacci est un double symbole : celui de l'harmonie de la Nature, et celui de la démesure des hommes, de la multiplication incontrôlée des individus et de leurs machines que nous avions mises au jour, avec le rapport 21. »

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Quatrième de couverture

Berkeley, 1973. Département de dynamique des systèmes. Quatre jeunes chercheurs mettent les dernières touches au rapport qui va changer leur vie.
Les résultats de l'IBM 360, alias « Gros Bébé », sont sans appel: si la croissance industrielle et démographique ne ralentit pas, le monde tel qu'on le connaît s'effondrera au cours du XXIe siècle. Au sein de l'équipe, chacun réagit selon son tempérament; le couple d'Américains, Mildred et Eugene Dundee, décide de monter sur le ring pour alerter l'opinion ; le Français Paul Quérillot songe à sa carrière et rêve de vivre vite ; et l'énigmatique Johannes Gudsonn, le Norvégien, surdoué des maths ? Gudsonn, on ne sait pas trop. Certains disent qu'il est devenu fou.

De la tiède insouciance des seventies à la gueule de bois des années 2020, Cabane est le récit d'une traque, et la satire féroce d'une humanité qui danse au bord de l'abime.

Après Sœur (sélection prix Goncourt 2019) et Le Voyant d'Étampes (prix de Flore, finaliste Renaudot et sélection Goncourt 2021), Cabane est le troisième roman d'Abel Quentin.

Les Éditions de l'Observatoire,  juin 2024
478  pages
Prix des Libraires de Nancy 2024
Prix des journalistes du Point 2024

jeudi 29 décembre 2022

Le dernier des siens ★★★★☆ de Sybille Grimbert

À l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé, Le dernier des siens est un très beau récit sur les rapports entre les êtres humains et les animaux. 
En 1834, "Gus", un zoologiste français, alors qu'il assiste à un massacre d'une colonie de grand pingouin,  d'une grande violence, attrape un pingouin sans réellement réfléchir à son geste. 
La phase d'adaptation passée, une relation improbable et touchante d'amitié, et d'amour aussi, s'installe entre Gus et "son" pingouin. Elle deviendra d'autant plus forte, que le scientifique prend conscience que son protégé est certainement le dernier de son espèce.
 « Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »
Passionnante lecture. Les descriptions scientifiques sont simples et à la portée de tous. De même que les théories - celles de Lamarck, Cuvier ... ou encore Darwin, la seule que je connaissais ;-) - de l'époque sur l'extinction des espèces. 
Passionnante et intéressante lecture qui donne à réfléchir, qui interroge sur la place de l'homme dans la nature. Le ton n'est absolument pas moralisateur ; l'impact de ce récit n'en est que plus fort.
Merci Sybille Grimbert.
« Gus aurait mieux surmonté la disparition du grand pingouin s'il avait pu accuser un volcan, ou les orques, ou des ours blancs. Mais cet oiseau mourrait d'avoir été la matière première des ragoûts, de steaks noirs, d'huile qui n'était même pas meilleure que celle des baleines. »

« Alors que la chaloupe d’où Auguste avait observé la scène repartait vers le bateau, il aperçut une forme noire passer près d’eux dans la mer. Cela ressemblait à la serpillère dont Mme Bridge se servait pour nettoyer le sol. Il se pencha, attrapa le pingouin et sentit sa nervosité, sa force, même affaiblie à cet instant – sinon, il ne serait pas resté à flotter là -, et quand il le ramena dans l’embarcation, la bête, dont un moignon d’aile cassée pendait sur son ventre, hurla. »

« Maintenant, il n’y avait plus un seul animal vivant sur l’île. Il faut dire que cette colonie était petite, moins d’une trentaine d’individus ; certains marins, qui l’avaient vue l’année passée, disaient qu’elle avait encore diminué. Et les hommes remontèrent dans la chaloupe en portant les dépouilles. On les entendait chanter. Ils savaient qu’il y aurait un bon dîner ce soir, la chair tendre des pingouins, les protéines de l’énorme omelette qu’on allait dévorer. »

« Cet animal est buté, pensa Gus, il manque d’intelligence, de sens du futur, cet animal est stupide, voilà, il préfère mourir de faim que de rester dans une cage. Gus lui en voulait. Un homme cesserait-il de manger parce qu’il est en prison ? Non, mais justement le pingouin n’avait pas de ressort dans l’adversité, il est défaitiste. Il coinçait sa tête dans sa poitrine, évoquant un bout de bois, un objet de culte druidique, une pierre de Stonehenge en réduction. »

« - Auguste, vous n'avez pas été choqué quand vous avez vu les marins tuer toute la colonie?
Son ton grave produisait un effet légèrement accusateur. Pourquoi Gus aurait-il été choqué ? Les hommes mangeaient les bêtes, les bêtes mangeaient d'autres bêtes, c'était la loi du monde. Et pourtant, quelque chose le dérangeait, le souvenir d'une panique, le plaisir des hommes, la vulgarité du massacre, la vision d'un pingouin qui protégeait son œuf et était écrasé par une pierre. C'était vrai : Gus ne s'était pas posé de questions, il avait tout vu comme en rêve. Ou non, peut-être avait-il baissé les yeux, ou regardé de biais, d'abord les planches de la chaloupe, puis la plage, puis les planches encore. »

« Ainsi, il partirait bientôt. Il marchait dans la longue rue, il voulut voir la ville en la regardant depuis le bord de mer et il bifurqua à gauche. Stromness étant assez petit, cela lui prit deux minutes. D'un seul coup d'œil il l'embrassa tout entier dans sa largeur. C'était minuscule en effet. Les maisons en granit d'un rose morne auraient pu paraître lumineuses, mais elles étaient seulement austères. Quelque chose dans ce paysage, cette colline au-dessus du port, sur laquelle elles s'étendaient si peu, avait un air triste, un air déçu, comme si la ville elle-même savait que quelque chose manquait. Dès le premier jour ici, il avait ressenti la monotonie que provoquait ce paysage sans drame et résigné. Il tenta en pensée de l'améliorer. La lumière était probablement trop diluée quand elle arrivait ici, et soudain il comprit: manquaient les arbres, que le vent empêchait de pousser.
L'idée qu'il voyait Stromness pour une des dernières fois l'inclinait cependant à l'indulgence. En repartant vers sa maison, il éprouva de la nostalgie pour ce qu'il avait encore sous les yeux. Ce n'était peut-être pas aussi ennuyeux que cela. Certes, les arbres auraient apporté de la gaieté, de la fantaisie, des jeux de couleurs, mais après tout cette sobriété sèche avait son charme. Il s'en souviendrait sans doute quand il serait ailleurs. »

« Ils étaient là depuis longtemps. Les doigts de Gus étaient glacés. Pourquoi était-il si mal à l'aise ? Il revint sur la grève, rattacha la ficelle au piquet, remonta la barque, et s'assit, le dos contre le bateau; l'animal sortit de l'eau, titubant à sa façon bancale habituelle. Gus, pour la première fois, n'avait pas eu besoin de tirer sur la ficelle et de l'attraper de force encore emmêlé à une vague. La bête, au début, n'avança pas particulièrement vite, puis son pas, aussitôt la dernière flaque passée, s'accéléra, agile et pourtant dandiné, accompagné d'un seul cri, un cri aigu, bref comme la trajectoire d'une balle, pour tout dire: un cri joyeux. Et comme si la balle l'avait frappé, Gus retrouva entre sa poitrine et son bras, dans le pli de sa veste, le bec d'un oiseau, le corps d'un oiseau lustré par l'eau, dont il sentait la chaleur émaner d'un endroit près du cœur. »

« Mais Prosp, lui, savait-il qu'il connaissait un homme. et une femme en la personne d'Elinborg ? Confondait-il la maison avec un nid ou une île ? Prosp, après tout, ne savait pas à quoi il ressemblait, il ignorait qu'il était un pingouin, qu'il était noir, avec une grande étendue blanche sur le ventre. Peut-être croyait-il être le seul de son espèce ou au contraire qu'il était humain. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il imaginé autre chose ? Gus lui parlait, faisait des vocalises avec lui comme pour lui répondre. De même qu'il ne comprenait pas le langage des pingouins, le pingouin ne saisissait spas le sien, et pourtant Gus était convaincu qu'ils se comprenaient, que dans l'immensité de leur vocabulaire à chacun, ils avaient trouvé des modulations, un ton, des inflexions en commun. Pourquoi Prosp ne se serait-il pas cru humain? Pourquoi Gus ne se croyait-il pas pingouin? Prosp savait-il même qu'il était heureux ou triste ? Selon Gus, le seul fait d'être en vie devait réjouir un animal, pourtant son oiseau ne savait pas qu'il échappait au rorqual chaque jour dans son enclos, pas plus qu'il ne mesurait les avantages de l'existence près de Gus, la nourriture quotidienne assurée, et encore une fois la sécurité. Mais Gus aurait-il sacrifié sa liberté à ces deux conditions ? Il n'en était pas sûr. »

« Gus se rendait seul au crépuscule, il essayait d'embrasser la mer jusqu'à l'horizon, le plus loin possible. Le désert, croyait-il, devait ressembler à la mer; ce vide, ou ce lieu plein d'une matière qui n'était pas faite pour l'homme, cet espace qui se fichait complètement que l'homme s'y trouve à l'aise ou pas le transperçait. Au sens propre puisqu'une sorte de flèche s'enfonçait en lui, comme elle l'aurait fait avec un ballon, dégonflant sa peau, la laissant tomber au sol, pauvre chose devenue tout à coup inutile.
À cet instant, il se sentait plus léger qu'un pollen, insignifiant et absolu en même temps. Il savait qu'il appartenait à cet univers à l'instar du caillou à droite de sa chaussure qu'il n'aurait pu différencier d'un autre à trois mètres; de la vague au loin, qu'il était certain de voir se reformer ailleurs, alors qu'il s'agissait sans doute d'une tout autre vague; ou du brin d'herbe sur la colline, qui se confondait avec les autres brins d'herbe et pourtant était sans doute unique.
Soudain, l'être humain n'avait plus d'importance dans ce monde qui respirait seul, de lui-même, de cet univers indifférent à sa présence, qui existait avant qu'un être humain ne le regarde et qui continuerait après. Ni ni moins important qu'un copeau parmi des milliards de copeaux, il n'était plus rien, plus rien qui eût un nom, une corpulence, une odeur, des habitudes, des goûts, une individualité changeante. Et bizarrement il se sentait plus libre, rassuré d'être identique à la vague, de tenir compagnie à la mouche qui volait sur le sable noir, plus fort de discuter, infime, modeste et égal à toutes choses, avec cet univers infini qui ne lui répondait pas.
C'était si grisant, si inédit que, tous les jours, il revint sur la grève chercher cette sensation. Parfois, quand l'effet s'était éventé, quand, au lieu de ce sentiment d'ensemble et d'étrangeté, il ne voyait que le trait un peu baveux de l'horizon, le clapotis, la mécanique du vent et de la houle à la place du caractère mémorable d'une vague, il guettait en lui-même d'autres réflexions mystérieuses. Il regardait la chasse d'une mouette qui saisissait un poisson au large, il se demandait à quoi le poisson avait pensé à l'instant où il avait cessé de respirer alors que le bec de l'animal avait déjà entaillé son corps. Avait-il même compris que seul, parmi des centaines d'autres poissons comme lui, il avait été capturé ? Avait-il pensé au hasard affreux qui l'avait choisi ? Ou avait-il accepté son sort, parce que c'était l'existence, depuis toujours, des poissons et des mouettes ?  »

« Juste avant que Gus ne s'embarque pour les Orcades, Cuvier avait publié un article sur le dodo, qui avait disparu. Or il fallait bien l'avouer: il existait entre le volatile de l'ile Maurice et Prosp une ressemblance spectaculaire. Leurs ailes à tous deux avaient été atrophiées, rognées par le bonheur; ces deux grands oiseaux avaient décidé de ne plus voler puisque tout était là devant eux, au coeur de la pesanteur. Et Gus craignit d'y déceler un présage. »

« Ce fut donc ainsi, pour retrouver le sommeil, pour le bonheur de son animal - l'envie d'aventure également - que Gus décida de partir. Organiser son voyage ne fut pas difficile; l'Académie et l'Université lançaient régulièrement des explorations de l'Islande. Elinborg accepta son départ. La perspective de la solitude, des mois qu'elle allait passer sans lui l'exaspérait, mais elle avait beau y réfléchir, elle ne savait comment s'y opposer; en un sens il s'agissait d'une sorte de contrat moral entre elle et lui, du protocole de leur mariage: Gus et la science, Gus et Prosp, et ce, malgré les enfants. D'ailleurs, se disait-elle, parce que Gus aimait Prosp, il aimait Ottarr et Augustine; parce que Gus était dévoué tout entier à un être fragile - dont un jour il avait accepté presque par hasard la responsabilité, il était fiable avec ses enfants dont il s'occupait moins parce qu'ils en avaient moins besoin. Elle avait fini par comprendre que Prosp révélait la faculté d'amour total de Gus, cette bonté due à ce qui vous est étranger, ce qui est tout autre, ce que vous ne pouvez saisir parfaitement; le respect pour ce que vous ne pouvez que protéger et chérir, parce qu'il s'est remis entre vos mains. Et à vrai dire, Elinborg se souvenait aussi qu'elle avait rencontré un aventurier dans un archipel démuni que presque personne ne visitait, un homme qui avait vécu avec elle dans une maison minuscule, d'une simplicité qui confinait à la pauvreté, et qu'ils avaient été heureux. Le garder sur les pavés d'une ville propre, dans les faux cols, les odeurs de lessive, la douceur des lagunes n'aurait pas eu de sens. »

« Ils arrivèrent au nord-ouest de l'Islande pendant l'été 1849. Ils s'installèrent dans une maison d'une seule pièce, faite de pierre et d'herbe près du rivage. La maison garderait la chaleur en hiver. Le premier village se trouvait à quatorze kilomètres. Ils étaient juste tous les deux, sur les cailloux et les prairies, mais c'était normal, ils étaient les seuls et les deux derniers: Gus le dernier homme sur terre qui verrait un pingouin, Prosp le dernier des siens. »

« Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »

« Who Killed the Great Auk ? de Jeremy Gaskell (« Qui a tué le grand pingouin?», Oxford University Press, 2001) m'a appris l'existence de William Proctor, l'homme qui crut que le grand pingouin avait disparu dès 1837. Malgré son erreur, il a connu l'expérience que j'ai prêtée à Gus: découvrir une réalité avant de pouvoir la comprendre, parce que les idées, les théories, les manières de voir propres à votre temps ne vous le permettent pas. Or Proctor, et donc Gus, a eu l'intuition de la réalité dans laquelle nous vivons désormais, à l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé. »

Quatrième de couverture

1835. Gus, un jeune scientifique, est envoyé par le musée d'Histoire naturelle de Lille étudier la faune du nord de l'Europe. Lors d'une traversée, il assiste au massacre d'une colonie de grands pingouins et sauve l'un d'eux. Il le ramène chez lui aux Orcades et le nomme Prosp.

Sans le savoir, Gus vient de récupérer le dernier spécimen sur Terre de l'espèce. Une relation bouleversante s'instaure entre l'homme et l'oiseau. La curiosité du chercheur et la méfiance du pingouin vont bientôt se muer en un attachement profond et réciproque.

À l'heure de la sixième extinction, Sibylle Grimbert convoque un duo inoubliable et réussit le tour de force de créer un personnage animal crédible, avec son intériorité, ses émotions, son intelligence, sans jamais verser dans l'anthropomorphisme ou la fable. Le Dernier des siens est hanté par une question aussi intime que métaphysique : que veut dire aimer ce qui ne sera plus jamais ?

Sibylle Grimbert est éditrice et romancière. Elle a déjà publié aux éditions Anne Carrière Le Fils de Sam Green, Avant les singes et La Horde.

Éditions Anne Carrière,  août 2022
182 pages
Prix Littéraire 30 Millions d'Amis
Sélection Prix Renaudot, Prix Femina et Grand Prix de l'Académie française 2022