Affichage des articles dont le libellé est Enquête. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Enquête. Afficher tous les articles

mercredi 14 octobre 2026

Toutes les nuances de la nuit ★★★☆☆ de Chris Whitaker

J'aurais aimé me laisser emporter par ce roman comme tant d'autres lecteurs, mais je suis restée à distance. Peut-être ne l'ai-je pas lu au bon moment.

Le début m'a paru bien trop lent. Puis, dans la seconde moitié, les rebondissements se sont enchaînés jusqu'à devenir trop nombreux pour moi. Je n'ai jamais trouvé le rythme qui m'aurait permis de me laisser porter par l'histoire. L'écriture ne m'a pas non plus convaincue, ce qui explique sans doute que je sois restée en retrait malgré la dureté de ce que vivent les personnages.

Pourtant, il y a là une très belle histoire d'amitié, celle de Patch et Saint, deux enfants cabossés par la vie, liés par une fidélité qui traverse les années. On y trouve les blessures de l'enfance, la difficulté de grandir, les silences, les secrets, et cette douleur de voir l'autre s'éloigner.

J'ai aussi aimé la place accordée à la nature, à la photographie, à ces instants de beauté qui subsistent au cœur de la souffrance. Saint se demande comment le monde peut contenir autant de cruauté.  Une question traverse tout le roman, et elle m'a touchée.

Je garde en mémoire la force de ce lien, la tendresse pour ces êtres blessés et quelques passages qui m'ont fait m'arrêter en chemin.
Mais malgré l'ampleur du récit, Toutes les nuances de la nuit ne m'a pas procuré l'émotion que j'en attendais. Une lecture en demi-teinte, à rebours des avis enthousiastes qui m'avaient donné envie de le découvrir.

« Ce jour-là, la police fouillerait les moindres recoins de son existence et découvrirait qu'il aimait les pirates parce qu'il était né borgne, et que sa mère lui avait très tôt donné le goût des sabres d'abordage et des cache-œils, convaincue que la beauté de la fiction avait le pouvoir d'émousser une réalité trop brutale. »

« Saint gratta la saleté sous ses ongles, tripota sa tresse et remonta ses lunettes bien trop lourdes pour un si petit nez. Elle savait qu'à l'instar de la plupart des gens, lorsqu'il la regardait, il voyait une pauvre fille. Pas pauvre de la même manière que Patch, car sa grand-mère conduisait le bus et possédait sa propre maison grâce à l'assurance de son grand-père, mais d'une manière bien plus vaste, bien plus complexe. Une pauvre fille sans aucun sens du style ou de la féminité, qui n'était pas près de se trouver un petit ami, et encore moins un mari. Une pauvre fille qui cherchait dans les livres des réponses à des questions qu'on ne lui poserait jamais. Des questions difficiles qui n'avaient rien à voir avec la mode, la pâtisserie ou la création d'un putain de foyer. »

« Saint savait qu'il n'y avait pas toujours un instant précis où les enfants devenaient adultes. Pour les plus chanceux d'entre eux, il s'agissait d'une acceptation longue et laborieuse de leurs nouvelles responsabilités et opportunités. Mais pour elle, et pour Misty, la transformation avait été brutale, presque fatale. »

« Au moment du dégel, quand les glaçons commencèrent à fondre et les verges d'or à percer la couverture de neige, Saint se souvenait à peine de l'hiver qui venait de s'écouler, ou des premiers signes de l'arrivée du printemps. La seule preuve se trouvait dans son appareil photo, avec lequel elle avait immortalisé des géraniums sauvages roses, des misères et les délicates anthères blanches de la polémoine. Quand elle vit aux informations du soir la nouvelle du désastre qui avait frappé Yuba City, elle se demanda comment ce monde pouvait contenir autant de souffrance, et comment Patch pouvait espérer attirer l'attention d'un Dieu qui planifiait leur existence avec une telle cruauté. »

« Le fleuve émeraude était chahuté par les herbes vert citron qui envahissaient ses rives. Des arbres poussaient entre les rochers d'ardoise. Une vieille roue à aubes abandonnée reposait devant l'arc d'un pont en bois si délavé qu'il se confondait presque avec le rempart gris qui retenait les eaux bleues. Elle se pencha pour prendre une photo. Plus haut, elle aperçut la silhouette de deux hommes à cheval qui se dessinait dans la lumière d'une matinée froide du Missouri, un spectacle d'une beauté presque insupportable. »

« Donc c'est comme ça que ça se passe ? Des enfants disparaissent sans laisser de trace et personne ne sait jamais ce qui leur est arrivé ? »

« Si tu as un jour l'occasion de faire sourire quelqu'un, ou, mieux encore, de le faire rire, saisis-la. Chaque fois [...].»

« La normalité est l'apanage des gens qui manquent d'imagination, Patchwork. Je préfère vivre et mourir dans les extrêmes qu'exister au milieu. »

« La psy qu'ils me forcent à voir, elle arrête pas de tapoter son stylo et de froncer les sourcils. Elle me dit qu'on construit nos idéaux à partir de nos erreurs passées. Mais je me demande ce que c'est exactement qu'une erreur. Quelque chose qu'on n'aurait pas dû faire, n'est-ce pas ? Mais si on apprend de ses erreurs, ce ne sont pas vraiment des erreurs. Plutôt les barreaux d'une échelle qui mène à un endroit meilleur. »

« Il ne savait pas qu'il fallait hydrater les pigments, les broyer avec une cuillère, les laisser sécher avant de choisir des tons plus foncés. À l'école, il avait appris les techniques de mélange de base. Il repensa à Mlle Frey, qui leur avait parlé des grands maîtres, de lavis et de pointillisme, de cubisme et de postimpressionnisme. Il ignorait tout de l'art subtil du contour, de l'importance de séparer la lumière de l'obscurité pour bien définir les dimensions. »

« Les gens disent que le monde... nous est grand ouvert. Mais peut-être que tu le fermes, Patch. Tu bloques tous les chemins jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un, et il ne mènera nulle part.
- Je me souviens de certaines choses. Parfois, au milieu de la nuit, je me souviens d'une phrase qu'elle a dite, et après, je n'arrive plus à dormir. Ça pourrait être un indice qui me conduira à elle.
- Dis-moi ce que c'est, et je le noterai. Je rassemblerai tout ce que tu as. Je suis douée pour... l'organisation, dit-elle en soupirant.
- Dis-moi que tu penses qu'elle est réelle. »
Elle songea à la façon dont il l'avait décrite. Les cheveux tantôt longs, tantôt courts. Les différentes voix. Le fait qu'il n'existait aucune trace d'elle.
« Je pense qu'elle est réelle. »
Il laissa tomber sa tête entre ses doigts et s'y enfouit si totalement qu'elle tendit la main vers lui, mais ne put se résoudre à la poser sur lui. Alors elle la laissa planer juste au-dessus, et sentit la chaleur de son désespoir. Elle voulait le voir lui sourire à nouveau. Elle en avait besoin.
Saint comprit alors qu'elle avait des ennuis.
Les mêmes ennuis que lui. Des ennuis dont ils ne se libéreraient sans doute jamais.
« Je t'ai vu avec Misty, dit-elle sur le ton le plus neutre possible en retirant sa basket et en la secouant pour en faire sortir un caillou.
- Elle me nourrit en m'apportant du gâteau, et du riz, et une sorte de ragoût. Elle me parle d'os de veau et de tofu et de toutes sortes de choses dont je n'ai jamais entendu parler.
- Elle t'apprécie.
- Tu n'as pas goûté sa cuisine.» »

« Elle regagna sa grande maison, enfila sa salopette et se peignit le visage avec du vert, du marron et du noir, puis elle sortit, et elle sentit l'étreinte de son enfance lorsqu'elle traversa les fourrés et s'installa sur une épaisse couverture dans les hautes herbes.
Elle observa la ferme de Tooms à travers l'objectif de son Nikon.
Et elle pensa à Patch.
Chaque jour, elle le perdait un peu plus. »

« « Tous les jours, je marche jusqu'au sommet de Parade Hill pour me rappeler pourquoi je n'ai pas quitté depuis longtemps cette ville de rien du tout. Tu as sauvé la petite Meyer. Je t'en serai toujours reconnaissant. Tu veux trouver Grace ? »
Patch acquiesça.
« Alors tu dois lui donner vie. » »

« Elles roulèrent jusqu'aux formations rocheuses de la rivière Castor, où Saint observa le granit rose à travers l'objectif de son Nikon. Elle assomma sa grand-mère avec ses connaissances géologiques tandis qu'elles regardaient un saint-bernard s'éloigner de ses maîtres et s'avancer vers des bassins si beaux que Saint utilisa une pellicule entière avant même d'atteindre les eaux vives.
Norma lui prit la main et elles longèrent ensemble le chemin plat qui traversait la réserve naturelle Amidon Memorial. Dans la forêt de feuillus, Norma ralentit un peu.
« Est-ce que je dois m'inquiéter pour toi ? »
Saint regarda sa grand-mère et remarqua les plis d'inquiétude qui creusaient son visage, ses yeux bleus larmoyants, ses cheveux fins qui grisonnaient un peu plus chaque jour.
Elle changea de pellicule et photographia les pins de Caroline, la mousse et les chênes nains. Alors qu'elles longeaient des lichens d'un vert profond, Norma soupira.
- Tu ne peux pas le sauver, dit-elle.
- Si. »
Saint braqua son objectif sur une eau si limpide qu'elle y distinguerait plus tard l'ombre de chabots et d'achigans à petite bouche.
« Saint. » »

« Les rires cessèrent aussitôt. À cause de la façon dont il les avait regardés du sol, peut-être. Quelqu'un lui lança son cache-œil, et il s'empressa de le remettre en place.
Puis ils envoyèrent la boîte dans sa direction.
Patch entendit le verre se briser lorsqu'elle heurta le plancher. Il resta là, agenouillé par terre, tandis qu'ils s'éloignaient.
À ce moment-là, il aurait tout donné pour retourner dans l'obscurité.
Avec elle. »

« Le soleil de la fin d'après-midi était trop aveuglant, la forêt de Monta Clare impitoyable dans sa beauté. Saint pointa son appareil photo sur un cerf de Virginie qu'elle aperçut au loin. Elle le captura lorsqu'il s'arrêta un instant, la patte levée et la tête inclinée, comme s'il savait. Au-dessus d'elle, un cardinal l'observait. Sa grand-mère lui avait dit un jour que cet oiseau était un symbole de patience, un signe qu'envoyait l'univers pour vous faire savoir que vous étiez guidé, que votre route était tracée depuis longtemps. »

« Donc vous êtes dans la lumière maintenant, mais vous venez de l'obscurité. »

« Est-ce qu'il y a une différence entre une erreur et un regret ? demanda la fille.
- Si tu apprends de ton erreur, le regret sera moins grand.
- Je ne coucherai plus jamais avec personne.
- C'est l'idée. »
On appela le nom de Saint.
Elle remit son formulaire à l'accueil. Derrière la réceptionniste fatiguée, elle remarqua une photo au mur, qui montrait une rangée de personnes le jour de l'ouverture de la clinique. Le Dr Tooms se tenait légèrement à l'écart. Il ne souriait pas.
Saint garda les yeux fixés sur lui tandis qu'on la guidait vers une salle d'examen. »

« Elle pensa à son arbre dans le jardin de Norma, le fin feuillage sous lequel elle s'asseyait, les gouttes de pluie qui s'écrasaient sur son manteau. C'était là qu'elle avait mis son miel en pots, et terminé ses devoirs, et rêvé que d'autres enfants lui rendaient visite pour qu'elle puisse les épater avec ses connaissances. Elle essaya de le visualiser, mais rien ne serait plus jamais comme avant, elle s'en rendait compte à présent. Son chemin l'avait conduite trop loin de chez elle, et la distance avait terni chacun de ses souvenirs.
Elle savait ce qu'était la dissonance cognitive. Elle savait que les associations négatives pouvaient être désapprises. Elle savait tout ça et tant d'autres choses.
« Ça va ? demanda Norma.
- Oui.
- Quand tu viendras, je t'emmènerai manger une glace au Lacey's. »
Saint sourit et ressentit une douleur vive dans sa mâchoire, là où une de ses dents bougeait toujours.
« Je suis trop vieille pour manger de la glace. »

« Elle disait qu'il n'y a qu'une place limitée pour l'amour dans le cœur, parce qu'il rétrécit quand il est blessé. »

« Elle le serra longuement dans ses bras et lorsqu'elle se retourna pour partir, elle songea au prix de la confiance, à ce qu'il en coûtait de l'offrir, et de la trahir. »

« Sammy savait que le bien et le mal étaient des termes subjectifs, et que certains hommes établissaient eux-mêmes le prix de leur rédemption. »

Quatrième de couverture

« Un roman qui vous percute comme un marteau! Je n'ai pas pu le lâcher et je ne l'oublierai jamais. » Gillian Flynn

Jusqu'à ce jour de 1975, Monta Clare était une petite communauté tranquille du Missouri. Aujourd'hui, les sirènes des voitures de police retentissent dans toute la ville. Dans un quartier paisible, les habitants sont interrogés, tous doivent fournir des alibis. La raison ? Le jeune Patch Macauley a disparu. Dans la forêt voisine, on a retrouvé son tee-shirt, maculé de sang. Saint, une jeune fille au caractère bien affirmé, décide de faire tout ce qui est en son pouvoir pour découvrir ce qui est arrivé à son ami. Elle harcèle le shérif, mène sa propre enquête, cherche des pistes. Les jours passent, puis les semaines. L'affaire ne fait plus les gros titres des journaux, et cependant, Saint s'obstine. Des mois plus tard, Patch Macauley réapparaît. L'affaire est réglée ? Non. Bien au contraire, il faudra des décennies pour élucider tous les mystères et faire la lumière sur ce qui s'est réellement passé durant sa disparition.

Après Duchess, salué par la presse et les libraires, Chris Whitaker revient avec un roman magistral. S'étendant sur plus de trente ans, ce récit, jamais prévisible, met en œuvre des émotions aussi complexes que bouleversantes. Toutes les nuances de la nuit confirme avec éclat le talent infini de son auteur pour explorer jusqu'à l'incandescence les troubles de l'adolescence et la façon dont ceux-ci influent et pèsent sur l'âge adulte. Chris Whitaker s'installe sans conteste parmi les plus grands romanciers contemporains.

Éditions Sonatine,  mars 2025
819 pages
Traduit de l'anglais par Cindy Colin-Kapen 

vendredi 16 janvier 2026

Cézembre ★★★★☆ de Hélène Gestern

Cette histoire a agi sur moi comme un aimant. Que j'ai aimé me laisser bercer par le ressac ! Quitter le quotidien et ces tumultes. Et comme il fut bon de me perdre dans le spectacle de la mer. Et cette île, chargée d'absence et de traces effacées. C'est un peu comme si elle existait à l'intérieur du narrateur, Yann de Kerambrun, qui a choisi de retourner sur les terres bretonnes de son enfance pour mettre de la distance avec sa vie d'avant. C'est dans le passé qu'il va se plonger bien malgré lui grâce aux livres de raison écrits par son arrière-grand-père, Octave. D'une marotte d'historien, c'est une véritable enquête qui prend forme sous nos yeux au fur et à mesure que les pages s'égrainent. L'occasion pour ce professeur d'Histoire à la Sorbonne de se réinscrire dans l'histoire de sa famille et celle de son père. D'explorer les zones d'ombre et les secrets de famille. De découvrir et de se passionner pour l'histoire de l'île martyre Cézembre.
« Nous nous perdons en conjectures. L’espace d’un instant, je songe que nous ne connaîtrons jamais le fin mot de ces histoires entrecroisées aux ressorts obscurs. Trop de marées ont noyé Cézembre depuis cent ans. La vérité, s’il en existe une, s’est effilochée dans le giron de la mer comme les algues qui se délitent au fil des courants »
Ce livre promet une lente immersion. Tout s'y joue dans les silences, les fragments, les zones d'ombre. 
Si vous êtes sensibles à la mémoire et à ses failles, ce livre vous parlera ! Il est foisonnant, multiple, enrichissant. Il est aussi une ode à la mer, à la nature, à la vie. Empreint d'une profonde mélancolie, il a un vrai pouvoir d'évasion. 
À lire légèrement en retrait des grondements du monde « au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées ».   
« La mer se retire, après avoir secoué la nuit de son ressac. Pendant des heures, elle a lancé une vague après l’autre contre la digue, fait mousser ses bouillons et trembler la pierre. Elle a déposé en partant ses algues, ses coquillages, ses fragments de plastique, ses bouts de bois. Elle a raconté son éternelle histoire aux éternels insomniaques, pendant que les dormeurs se laissaient bercer par sa cadence familière, quand bien même les sifflements du vent et la puissance des masses d’eau qui ravinaient le sable ébranlaient le Sillon sur toute son étendue. »
Yann de Kerambrun est arrivé fourbu sur les terres de son enfance. Il finira par se sentir comme "plein d'un instinct de vie farouche, animal, intact". Et je dois dire qu'en refermant ce livre, j'ai été prise d'un irrésistible désir de mer, de vent et d'espace !
« Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle : intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Car c'est du temps de leur vivant Qu'il faut aimer ceux que l'on aime. »
BARBARA

« Le calme recul du jusant, sous le soleil qui naît gorgé d'embruns, est empreint de la même résolution que l'était la montée des eaux. Comme je suis venue, je m'en vais, semble-t-elle dire; vous ne parviendrez pas plus à me retenir que vous n'êtes en mesure de m'arrêter. Ce n'est pas un repli, pas une défaite: la simple halte d'une armée qui se sait déjà victorieuse et prend le temps de reconstituer ses forces.
La mer reviendra, sans haine et sans colère. Elle reviendra avec de nouveaux mystères, de nouveaux morceaux de bois flotté, de nouveaux élans pour remanier les plis scintillants de la plage, de nouvelles histoires à dire au sable, au ciel, à la pierre.
Oui, elle reviendra. »

« Au moment où j'ai débouché sur la digue, le panorama m'a happé : le bleu profond strié de gris, l'étendue grondante, l'horizon interminable, le vent puissant qui emportait le souffle sur les lèvres. Et, au large, l'île de Cézembre, territoire longtemps défendu, qui semblait veiller sur le littoral dans sa solitude mínérale. Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle: intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Une chanson m'est revenue en tête. Elle disait qu'il ne fallait jamais « revenir au temps béni des souvenirs, le temps béni de notre enfance ».
Béni, vraiment ?
J'avais eu quarante-neuf ans quelques jours plus tôt. Mais l'espace de quelques secondes, j'étais redevenu le petit garçon gauche qui court derrière son frère, celui qui perd chaque fois au jeu des vagues mais continue d'espérer que son père l'aimera un jour. »

« La belle, l'énigmatique Cézembre, celle où il a été interdit de poser le pied pendant soixante-treize ans.
Avec ses deux mamelons pierreux et la tache claire de sa plage, l'île est le dernier obstacle que la roche oppose à l'eau ; ensuite, c'est le grand abouchement de la mer avec l'immensité. J'ai toujours nourri pour ce caillou une fascination d'enfance, au point de l'observer, parfois, à la jumelle. Sa silhouette aride et mystérieuse me fait penser aux romans de Jules Verne. L'attrait que le lieu exerce sur moi, aujourd'hui encore, tient en partie au danger bien réel qui entoure sa légende noire. »

« La mer prépare son offensive depuis la fin de l'après-midi Pendant des heures, elle s'est amassée, concentrée, repliée. Elle a rassemblé ses flots gris fer qui roulent maintenant à petits bouillons. Elle s'est assuré l'appui de son vieux complice le vent, le grand vent d'ouest venu du large, qui est déjà en train de former ses bataillons à l'arrière du ciel. On annonce un coefficient à trois chiffres et les habitants de la digue ont surveillé le jusant, son retrait progressif, cauteleux, qui s'accomplissait comme à regret; ils savent que la plage ne perd rien pour attendre. Des cantonniers passés tôt le matin ont déposé des sacs de sable attachés les uns aux autres par des chaînes, de sorte à obstruer les ruelles perpendiculaires à la digue, de part et d'autre de la Brasserie du Sillon ; les volets des façades sont clos et le restaurant a arrimé des contrevents de bois sur ses baies vitrées.
Dans la seconde qui suit l'étale, la masse liquide amorce sa renverse, depuis l'arrière des rochers où elle s'était repliée. Elle avance comme si elle n'avait plus un instant à perdre, inexorable et impatiente, la crête de ses vagues ourlée d'un panache d'écume, tendue comme une mâchoire de belette affamée pour mieux happer le sable qu'elle dévore sans état d'âme. Peu à peu, celui-ci disparaît sous l'eau d'abord noire, puis grise, puis mousseuse, comme dans un film en accéléré. 
L'obstacle de la digue, sa pierre sombre et luisante, semble un instant déconcerter le flux ; mais la mer, revoyant sur-le-champ sa tactique, se déploie à la verticale et se met à cogner à coups sourds. L'eau claquée à chaque vague rejaillit en pluie de l'autre côté du muret, chargée de sable, d'algues, de microdétritus. Elle balaye le trottoir, bientôt noyé sous les flaques. Le Sillon a été avalé, de ses brise-lames ne dépasse que la tête noueuse, noircie, tordue, des fûts de chêne, comme s'ils étaient sur le point de sombrer.
Cette fois, le panorama est complet sur la pleine mer, par-dessus les vagues, la houle fait danser des friselis qui s'enroulent comme beurre tendre sous le couteau. Et au milieu de ces fioritures dentellières tissées d'air et d'écume, la main invisible d'un géant creuse ses vallées et repousse l'eau en paquets toujours plus impérieux. Les vagues se brisent désormais dans un bruit de tonnerre et aspergent de sel et d'embruns les façades qui bordent la digue.
Deux touristes qui voulaient se photographier avec leur téléphone, pressés de diffuser l'image sur leurs réseaux sociaux, sont maintenant blottis, affolés, contre un porche de pierre. La vague qui a explosé par-dessus la digue et s'est engouffrée dans la ruelle les a trempés jusqu'à mi-corps. Pris au piège, ils regardent avec effroi le spectacle dont ils s'amusaient quelques secondes plus tôt. Sur leur visage se lit la peur archaïque, celle qui liquéfie depuis des siècles les entrailles des humains devant le monstre maritime prêt à les engloutir. Entre deux vagues, un hôtelier compatissant leur ouvre sa porte qu'il referme aussitôt. Les deux imprudents se réfugient dans la pièce comme s'ils avaient le diable aux trousses.
Les autres, plus sages, ont préféré contempler le spectacle à l'abri de leur balcon ou depuis la fenêtre de leur chambre d'hôtel. Eux aussi ont découvert, le cœur battant, le ballet de l'eau et de l'écume, le dos musculeux du dragon liquide, son remuement ancestral, sa résolution glacée, comme si la mer n'avait pas renoncé à donner une leçon à ceux qui persisteraient dans la folle ambition de ralentir sa course. Trop près du bord, petits humains qui avez mangé mon littoral; et ce bord, un jour, soyez certains que je vous le reprendrai.
Les observateurs les plus aguerris, les vieux, les veuves, les pêcheurs et les patrons de chalutier pensent aux équipages bloqués en mer, dont les bateaux affrontent à cet instant la force déchaînée du vent ; à l'Abeille-Bourbon, celle qui sort quand tous les autres rentrent, s'aventurant entre gouffres d'eau et cathédrales bouillonnantes pour rejoindre Ouessant; aux marins harnachés par un filin, qui tentent de limiter la gîte et de garder l'équilibre malgré les creux et les vagues monumentales qui menacent à chaque instant de les projeter par-dessus bord. Un corps tombé à la mer par une houle pareille ne pèse pas lourd ; autant dire, même, qu'il a rejoint son tombeau. »

« Pendant que je répertorie les feuillets sur ma tablette, la nappe argentée de l'eau capte la lumière de l'hiver. Celle-ci coule, laiteuse, sur la mer tantôt vert tilleul, tantôt gris pâle. J'explore les réceptacles de carton huilé, les registres numérotés, je déchiffre la mémoire d'une très vieille et très vénérable compagnie maritime au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées. »

« Le jour, en se levant, prenait une couleur de miel pâle, dégageant à l'arrière de l'horizon une bande de lapis-lazuli d'une transparence cristalline. La lente conversion des ténèbres vers la lumière était d'une douceur poignante. Je n'ai pas résisté au désir d'attraper mon duffle-coat et d'empoigner mon appareil photo. Au-dehors, en quelques secondes, j'ai été transi : l'onglée me poignait dès que je retirais mes gants et des larmes de froid coulaient sur mes joues. Mais peu importait. J'ignorais quand, pour la dernière fois, je m'étais senti aussi vivant, aussi subjugué par la beauté, aussi "à ma place".
Quelle fortune au monde aurait jamais pu réussir à fabriquer cette splendeur, ce miracle offert au regard sans contrepartie ? »

« Une fois tirés au secret de la chambre noire, ces clichés savamment retouchés, voués à construire dès l'instant de leur prise la mémoire de l'avenir, étaient ensuite rassemblés dans des albums reliés de maroquin ou de cuir de Russie, afin d'écrire le roman de la réussite sociale. Cette bible qu'on se transmettrait comme un totem racontait le prestige conquis, la richesse, la respectabilité, à grand renfort de voitures à cheval, de goûters au jardin, de perrons et de setters irlandais couchés aux pieds de leur maître. Dans ces éclats de papier sensible, la chimie avait aussi gravé la lumière, les murs, les visages, la silhouette des domestiques et parfois même le chat de la maison: on en ferait des dizaines d'années plus tard la patiente exégèse devant une tasse de thé ou un verre de porto, oubliant peu à peu qui était cette femme chevaline au bout de la rangée ou ce jeune homme aux traits si délicats qu'on aurait dit ceux d'une fille. »

« La mer tirait sa révérence, aspirée par le large. Je me suis promis de tenter d'en savoir plus. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui avait façonné cet homme sévère et secret, Charles de Kérambrun, lui qui avait été, pour le meilleur et pour le pire, mon père. »

« Une fois le bateau sorti du port, Xavier a coupé le moteur. Dans le silence revenu, j'ai senti le voilier rendu à la loi des courants et du vent. Je me suis rappelé l'état paradoxal que provoque la navigation, ce mélange de rêverie et d'hypervigilance, de détente et d'affût. Nous avons longé Dinard, dont j'ai reconnu les villas perchées sur des pitons rocheux, contourné la tache verte du golfe de Saint-Briac (j'ai cherché des yeux, parmi les maisons, quelle demeure pouvait bien avoir appartenu à la famille Le Mélinaire), mis le cap vers Le Guildo. La lumière, assombrie de loin en loin par le passage d'un paquet de nuages, ricochait sur l'eau pendant que le vent claquait dans les voiles.
Le cap Fréhel s'est dévoilé: masse minérale qui marquait le point où le littoral atteint sa pleine force d'ensauvagement. Sur la falaise, on lisait à l'œil nu la stratification des couches de grès, sous le tapis de bruyères et de cinéraires qui la recouvrait par plaques. Perché à son sommet, le fort la Latte témoignait du désespérant orgueil des hommes à vouloir coloniser le moindre escarpement, leur obsession d'y installer, de toute éternité, de quoi surveiller, défendre et canonner. »

« Nous nous sommes éloignés, laissant l'île à sa solitude maritime, tandis que les bras du crépuscule dérobaient, au fur et à mesure que le bateau s'écartait, la silhouette de cette langue de pierre : deux monticules et un vallon oubliés dans un pli du rivage qui semblaient vouloir se confondre avec l'horizon. »

« C'est durant ces traversées que le porteur, qui a déposé son nom aux portes du monastère pour prendre celui de frère Martin, éprouve le mieux la présence de Dieu. La magnificence de Sa création, incarnée par la beauté infinie de la mer et sa rudesse. La mer trempe l'âme au feu de ses tempêtes et de sa violence ; elle punit les orgueilleux et les imprudents et rejette leurs corps exsangues après avoir démantelé leurs bateaux. »

« C'est une personnalité contemplative, mais aussi extrêmement cultivée. Quand son fiancé l'entretient de bateaux, elle lui parle de ses lectures, qui occupent une place prépondérante dans son existence. Aloysius Bertrand, Baudelaire et les "Poèmes saturniens" de Verlaine, qui la « touchent au plus profond de son cœur », Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles dont elle est une admiratrice éperdue. De Victor Hugo, elle connaît une partie des "Contemplations" par cœur ; elle se délecte des livres de Fromentin, le peintre, dont elle goûte la vive sensibilité à la nature, et du "René" de Chateaubriand. Elle se détourne, en revanche, de Balzac, dont (comme mon fils) elle juge les romans ennuyeux, et n'éprouve que « dégoût » pour Zola, qu'elle a lu à l'insu de ses parents. Pour elle, l'auteur de "L'Assommoir" est « cru et laid » et sa peinture du peuple « horrifique ». »

« Habituée aux grondements qui font frémir le Sillon, aux coups de boutoir de l'Atlantique quand il monte à l'assaut des dunes d'Hossegor, elle savoure la paix de ces plages interminables. Elles se transforment en lacs d'argent ou de cuivre selon que le soleil ricoche sur elles ou s'y enfonce. L'énergie de la lune qui soulève les eaux semble diluée, aplatie par l'infinité de l'estran. La pension a le bon goût d'être éloignée du rivage de plus de cinq cents mètres : la nuit, on y dort tranquille. »

« Mais j'aime surtout le spectacle de la mer, le mouvement perpétuel qui la ramène au rivage malgré la tentation du large, la force millénaire qui l'ancre à la terre, en dépit de ses efforts pour s'en arracher. Nous avons envers la nature plus de devoirs que de droits, disait mon oncle Roparz, qui nous avait raconté, à Guillaume et à moi, comment, après le naufrage de l'Amoco Cadix, il avait ramassé avec des gants de vaisselle les galettes de pétrole qui avaient souillé le large de Portsall. À l'époque, je ne comprenais pas les larmes dans sa voix. Aujourd'hui, buter dans des détritus sur le chemin côtier me donne des envies de meurtre. »

« De toute façon, qu'ont-ils à perdre ? Ils ont vingt ans et des fiancées, des familles, des rêves ; vingt ans et la rage au cœur quand ils pensent aux humiliations qu'ils subissent ici.
Ils ne veulent pas mourir. Pas comme ça.
Alors les quatre kilomètres du caillou à la plage, ça ne lui fait pas peur, à Giuseppe. Parce qu'à force de nuits hachées par le bruit des vagues, à force de se faire traiter de bouffeur d'ail, à force de regrets de Peschici, de la mère et des petites sœurs, il en est arrivé à la conclusion que rien, même quatre murs, même la cour martiale, même le spectre de la noyade, ne pouvait être pire que de rester sur le caillou en attendant que les Alliés viennent lui trouer la peau. »

« Je lève les yeux. Un vol d'oiseaux fend la gaze du ciel, qui est d'un blanc cotonneux. La paix du lieu est magnifique. Je ne saurais en dire autant des destinées de ceux qui sont enterrés ici, eux qui ont connu deux guerres, la grippe espagnole, le veuvage et la prison. Les carnets de mon aïeul racontent une histoire bordée de deuils et de dangers; aux Couërons, les coups de boutoir des flots contre la digue, les nuits de vives-eaux, me rappellent que des hommes et des femmes n'ont cessé de perdre la vie à quelques encablures d'ici. Pour ceux dont le nom est inscrit dans la pierre, combien de disparus que le temps et les marées ont engloutis en secret et noyés dans leur marche tumultueuse ?
Un jour, c'est moi qui dormirai sous cette dalle, près de mon frère. Dans quelques siècles, le niveau de la mer, qui monte année après année, aura dépassé la digue. Et le quartier de Rocabey, autrefois gagné sur le rivage, retournera à son giron premier. Le vent salé, l'eau et le sable se mélangeront aux restes de ma chair et dilueront sa poussière dans la grande respiration du large. Une pensée qui, paradoxalement, m'apaise.
Je touche le marbre clair, parcours une dernière fois la liste des prénoms. J'ai toujours voulu me croire détaché de ceux qui m'ont précédé, refusant d'abdiquer mon indépendance face au poids de leur héritage. Mais force m'est de reconnaître que leur histoire, dont je fais lentement la connaissance depuis le bureau des Couërons, a en partie façonné la personne que je suis. »

« La vie était ironique, qui nous mettait en face de nos contradictions sans prévenir, au hasard d'un matin de retrouvailles qui avaient pris trente ans pour s'accomplir. »

« Secoué comme un prunier, grisé par le vent et les vagues, j'ai ressenti une joie quasi organique celle d'être vivant, de pouvoir me tenir ici, fragile au milieu des remous, tentant de dérober, avec mon appareil photo, les fragments d'une beauté d'une sauvagerie primitive. Ce lieu où bouillonnait une eau tur-bide, une soupe du diable, ce chaudron de vents contraires et de houle me ramenait aux réflexions d'Octave et aux miennes, quand j'observais la digue au bord du Sillon. Ici, l'homme avait enfin compris la leçon: renonçant à enclore, conquérir ou domestiquer la mer, tout au plus était-il parvenu à semer, au prix d'une habileté sacrificielle et d'une infinie patience, un cordon de phares, comme autant d'avertissements que la nuit maritime ne ferait pas de cadeau, campée qu'elle était sur ses récifs, ses bas-fonds et ses eaux souveraines. »

« Chacun fabrique, en somme, les images dont il a besoin pour survivre. »

« À table, il est question d'articles, de subventions, du manque endémique de postes. Un professeur venu de Reims, fort satisfait de sa personne, monopolise la conversation avec la bourse faramineuse qu'il vient de décrocher. Tant mieux pour lui.
Il y a vingt ans, c'est moi qui étais à la place de l'impétrant de tout à l'heure. Transpirant dans mon costume, plus terrorisé par la présence de Charles dans mon dos que par l'aréopage de sommités qui me questionnait. »

« Chez les historiens, la raison est supposée primer l'émotion.
Cette règle d'airain, nous tentons de l'inculquer à nos étudiants année après année. Mais devant ces photographies, je baisse pavillon et laisse la distance et l'objectivité se désagréger. Ces images prises il y a cent ans l'ont été par des hommes qui aimaient ce rivage d'amour fou; une passion qui éclate dans ces clichés, les illumine et les transcende.
À force d'ingéniosité, de talent et d'originalité, les frères Hodierne ont capté mieux que je ne saurai jamais le faire, avec mon appareil dernier cri, les coulées de la lumière côtière, cette lueur ambiguë, menaçante, changeante, que j'ai retrouvée dans les tableaux de Belle. Ils ont su saisir la puissance originelle du lieu, le ballet terrible et amoureux des hommes et de la mer, quand ceux-là, aimantés par celle-ci, ont érigé des villas somptueuses au plus près de l'estran : comme si surplomber la Manche depuis leurs fenêtres cossues allait leur permettre de s'arroger quelques-unes des prérogatives de l'eau.
La mer a répliqué en envoyant, à intervalles cycliques, des tempêtes, des paquets de houle, des quintaux de sable, des bourrasques. Elle a secoué digues et murs, fracassé les navires, déstabilisé l'orgueil et les flottes des armateurs pour rappeler qui menait la danse.
Le Sillon vu par les Hodierne - et ce n'est pas le moindre paradoxe de ces clichés - est le contraire d'une carte postale.
Fixant l'essence de l'intranquillité, il est le lieu ultime où des forces magnétiques se renversent deux fois par jour, où les vagues montent à l'assaut de la plage dans un inexorable ballet d'écume et de lumière, où une épiphanie permanente brasse le sel et les naissances, la mort et les abysses, les départs et les retours, les victoires et les défaites. Et c'est à travers les yeux de ces artistes intrépides, qui ont mis leur connaissance intime de la chimie et leur arsenal de ruses optiques au service d'un art porté au plus haut degré de sa perfection, que je contemple les villas, d'aucunes terminées, d'autres en construction, Cézembre aux contours délinéés par une nappe de brume et la pointe de la Varde, ponctuation qui vient clore de sa proéminence noire la longue phrase claire de la plage.
Intercalés entre la mer et l'horizon, les visages, tant de visages, défilent à toute vitesse, certains familiers, d'autres jamais vus : parmi eux, les amis, les proches, les associés que Octave a connus, et dans la vie desquels ses petits carnets m'ont fait entrer à mon tour. »

« Je ne me suis jamais senti concerné par les égarements des morts. Ce qu'ils ont fabriqué, c'est leur affaire. C'est des vivants qu'il faut s'occuper. La faune, la flore, la mer... Elles sont en train de crever sous nos yeux... Vous avez remarqué la température qu'il fait depuis quelques jours ? Et on n'est qu'au printemps... Les deux tiers du globe sont recouverts d'eau. Alors si la vie dans les océans s'éteint, on s'éteint aussi. Ton fils a raison, Yann, c'est à cet avenir-là qu'il faut penser. Et vite. »

« Ça a été d'une violence inouïe, cet épisode. Vous saviez que Cézembre est l'endroit d'Europe qui a reçu le plus de bombes au mètre carré à la Libération ? Plus que Dresde, plus que Brest... »

« Certains hommes de pouvoir, si prompts à diriger leur monde d'une main de fer, sont frappés d'une étrange lâcheté quand la vie contrarie leurs projets. »

« Le mois d'août touche à sa fin. Dans le matin tiède, la masse liquide aimantée par la lune s'est déportée doucement vers la plage. Il n'existe pas une force au monde, à cette heure, qui puisse l'arrêter dans son déplacement. Des milliers de mètres cubes d'eau verte et grise qui lèchent les rochers, lèvent les bouées, noient les troncs de bois plantés perpendiculaire-ment à la digue. Enroulée autour de leurs nœuds noirs, les submergeant aux trois quarts, la marée atteint le pied des escaliers, dont elle use chaque jour un peu plus la pierre et corrode les rampes de fer qui bavent à la verticale leurs algues et leur rouille, contre les entailles orangées de la peinture au minium. Son coefficient est faible, sa marche alentie, sa surface encalminée.
Le vrai combat se joue ailleurs, à l'abri des regards. Ce sont des déplacements profonds dans les entrailles de la plage, des cathédrales qui s'érigent et se défont à chaque seconde, des édifices mouvants et invisibles emmenés par les courants, avec leur scintillation secrète, qui s'écrasent à l'approche de la plage. La mer fait main basse sur des tonnes de cristaux, de coquillages, de fragments de roche, qu'elle usera jusqu'à les transformer en sable. Peut-être pourrait-on trouver, dans la composition millénaire de celui du Sillon, la signature archéologique des pierres équarries arrachées aux maisons englouties, aux vieux fermages, au monastère, aux couerons de la forêt fossile. Un peu de leur histoire oubliée, inscrite dans le chiffre minéralogique de cette poussière étoilée, granuleuse, fluide, cet état intermédiaire du rivage, entre le solíde et le liquide, ce sable symbole des vacances qui dans quelques heures collera aux pieds, s'incrustera dans les casse-croûte, les serviettes et les sandales des baigneurs. »

« Dans cet exercice d'apaisement, la mer avait été ma préceptrice. Ma maîtresse ès patiences et humilité. Nul ne sait mieux qu'elle piéger sous sa surface, sans coup férir, ce qui l'encombre, expédier des trois-mâts, des chalutiers, des pétroliers par le fond, briser les ailerons des catamarans et happer les navigateurs et les explorateurs ivres d'orgueil ; mais aussi les marins dont elle est le gagne-pain, et les aimables plaisanciers qui ne font que s'y promener le dimanche. Pas de justice, pas de pitié : elle avale indistinctement tout ce que l'humanité lui tend dans sa folie de conquêtes, de guerres et d'accidents, des carcasses d'avions en feu et des nappes d'hydrocarbures, des épaves et des cadavres, des eaux lourdes et des bunkers, des déchets de plastique et des sous-marins en perdition.
Mais gare au jour où elle sera fatiguée qu'on la prenne pour une décharge publique. Gare à l'instant où le trop-plein d'ordures dont on emplit son ventre grondant depuis des milliers d'années resurgira. Dans un hoquet fabuleux, quand la marée haute le sera trop pour les villes côtières, quand l'eau ne s'at-tardera plus à discuter avec les digues, les dunes et les plages, elle régurgitera ses poisons, les laissant joncher les vestiges des villes qu'elle aura englouties.
Et se retirera, intacte, purifiée, avant le prochain revif. »

« Tu aimerais que tout ait un sens, une logique, n'est-ce pas ? Mais ça, ce sont les histoires qu'on se raconte à soi-même. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de cohérence, pas de justice. Le monde vacille à chaque seconde sous nos pieds, et on essaye de garder l'équilibre. Ce n'est déjà pas si mal quand on y arrive. »

« Sur le balcon des Couerons, Rebecca m'a demandé si je comptais parler à Paul. Non, je ne le ferai pas, pas plus que je ne lui révélerai jamais que j'ai aidé sa grand-mère à s'en aller : ces morts, cette douleur ne sont pas les siens. Rebecca ne dira rien, elle non plus, à sa fille: dans un monde qui s'effondre, nos enfants rêvent de réparer, soigner, faire le bien. À quoi bon leur attacher ce fer de la mémoire familiale aux pieds et encombrer leur histoire d'un meurtre et d'un suicide avec lesquels ils n'ont rien à voir ? La passion pour les secrets de famille n'est parfois rien d'autre qu'une névrose égoïste.
C'est Étienne qui a raison: le souci des vivants a plus de prix que les égarements des morts. »

Quatrième de couverture

Après son divorce et la mort de son père, l'historien Yann de Kérambrun n'a plus qu'un désir : revenir à Saint-Malo et contempler la mer depuis la maison dont il a hérité, face à l'ile de Cézembre.

Lorsqu'il découvre les archives familiales de son arrière-grand-père, il s'y plonge, captivé. Octave de Kérambrun, qui rêvait de dompter les flots en concevant de nouveaux bateaux à moteur, a fondé en 1903 la compagnie maritime Kérambrun & Fils. Au fil des carnets du capitaine d'industrie réputé s'esquisse pourtant le portrait d'un père et d'un époux inquiet, dont les blessures font écho à celles de son arrière-petit-fils. Quelles douleurs taisent donc les écrits d'Octave ?

Yann va tenter de comprendre les failles qui lézardent la légende des Kérambrun. Toutes le ramènent au destin tourmenté de Cézembre, une île minuscule mais stratégique. Et c'est en sondant le passé, face à la plage, que l'héritier d'Octave acceptera peut-être de renouer avec la vie.

Un magnifique hommage à la beauté de la côte bretonne, et l'époustouflante histoire d'une famille dont la mer a fait la fortune et le malheur.


Hélène Gestern est l'autrice de six romans ainsi que de plusieurs essais et textes autobiographiques. 555 (Arléa, 2022) a reçu le Grand Prix RTL-Lire et le Prix Relay des Voyageurs Lecteurs.

Éditions Grasset,  avril 2024
552 pages