J'aurais aimé me laisser emporter par ce roman comme tant d'autres lecteurs, mais je suis restée à distance. Peut-être ne l'ai-je pas lu au bon moment.
Le début m'a paru bien trop lent. Puis, dans la seconde moitié, les rebondissements se sont enchaînés jusqu'à devenir trop nombreux pour moi. Je n'ai jamais trouvé le rythme qui m'aurait permis de me laisser porter par l'histoire. L'écriture ne m'a pas non plus convaincue, ce qui explique sans doute que je sois restée en retrait malgré la dureté de ce que vivent les personnages.
Pourtant, il y a là une très belle histoire d'amitié, celle de Patch et Saint, deux enfants cabossés par la vie, liés par une fidélité qui traverse les années. On y trouve les blessures de l'enfance, la difficulté de grandir, les silences, les secrets, et cette douleur de voir l'autre s'éloigner.
J'ai aussi aimé la place accordée à la nature, à la photographie, à ces instants de beauté qui subsistent au cœur de la souffrance. Saint se demande comment le monde peut contenir autant de cruauté. Une question traverse tout le roman, et elle m'a touchée.
Je garde en mémoire la force de ce lien, la tendresse pour ces êtres blessés et quelques passages qui m'ont fait m'arrêter en chemin.
Mais malgré l'ampleur du récit, Toutes les nuances de la nuit ne m'a pas procuré l'émotion que j'en attendais. Une lecture en demi-teinte, à rebours des avis enthousiastes qui m'avaient donné envie de le découvrir.
« Ce jour-là, la police fouillerait les moindres recoins de son existence et découvrirait qu'il aimait les pirates parce qu'il était né borgne, et que sa mère lui avait très tôt donné le goût des sabres d'abordage et des cache-œils, convaincue que la beauté de la fiction avait le pouvoir d'émousser une réalité trop brutale. »
« Saint gratta la saleté sous ses ongles, tripota sa tresse et remonta ses lunettes bien trop lourdes pour un si petit nez. Elle savait qu'à l'instar de la plupart des gens, lorsqu'il la regardait, il voyait une pauvre fille. Pas pauvre de la même manière que Patch, car sa grand-mère conduisait le bus et possédait sa propre maison grâce à l'assurance de son grand-père, mais d'une manière bien plus vaste, bien plus complexe. Une pauvre fille sans aucun sens du style ou de la féminité, qui n'était pas près de se trouver un petit ami, et encore moins un mari. Une pauvre fille qui cherchait dans les livres des réponses à des questions qu'on ne lui poserait jamais. Des questions difficiles qui n'avaient rien à voir avec la mode, la pâtisserie ou la création d'un putain de foyer. »
« Saint savait qu'il n'y avait pas toujours un instant précis où les enfants devenaient adultes. Pour les plus chanceux d'entre eux, il s'agissait d'une acceptation longue et laborieuse de leurs nouvelles responsabilités et opportunités. Mais pour elle, et pour Misty, la transformation avait été brutale, presque fatale. »
« Au moment du dégel, quand les glaçons commencèrent à fondre et les verges d'or à percer la couverture de neige, Saint se souvenait à peine de l'hiver qui venait de s'écouler, ou des premiers signes de l'arrivée du printemps. La seule preuve se trouvait dans son appareil photo, avec lequel elle avait immortalisé des géraniums sauvages roses, des misères et les délicates anthères blanches de la polémoine. Quand elle vit aux informations du soir la nouvelle du désastre qui avait frappé Yuba City, elle se demanda comment ce monde pouvait contenir autant de souffrance, et comment Patch pouvait espérer attirer l'attention d'un Dieu qui planifiait leur existence avec une telle cruauté. »
« Le fleuve émeraude était chahuté par les herbes vert citron qui envahissaient ses rives. Des arbres poussaient entre les rochers d'ardoise. Une vieille roue à aubes abandonnée reposait devant l'arc d'un pont en bois si délavé qu'il se confondait presque avec le rempart gris qui retenait les eaux bleues. Elle se pencha pour prendre une photo. Plus haut, elle aperçut la silhouette de deux hommes à cheval qui se dessinait dans la lumière d'une matinée froide du Missouri, un spectacle d'une beauté presque insupportable. »
« Donc c'est comme ça que ça se passe ? Des enfants disparaissent sans laisser de trace et personne ne sait jamais ce qui leur est arrivé ? »
« Si tu as un jour l'occasion de faire sourire quelqu'un, ou, mieux encore, de le faire rire, saisis-la. Chaque fois [...].»
« La normalité est l'apanage des gens qui manquent d'imagination, Patchwork. Je préfère vivre et mourir dans les extrêmes qu'exister au milieu. »
« La psy qu'ils me forcent à voir, elle arrête pas de tapoter son stylo et de froncer les sourcils. Elle me dit qu'on construit nos idéaux à partir de nos erreurs passées. Mais je me demande ce que c'est exactement qu'une erreur. Quelque chose qu'on n'aurait pas dû faire, n'est-ce pas ? Mais si on apprend de ses erreurs, ce ne sont pas vraiment des erreurs. Plutôt les barreaux d'une échelle qui mène à un endroit meilleur. »
« Il ne savait pas qu'il fallait hydrater les pigments, les broyer avec une cuillère, les laisser sécher avant de choisir des tons plus foncés. À l'école, il avait appris les techniques de mélange de base. Il repensa à Mlle Frey, qui leur avait parlé des grands maîtres, de lavis et de pointillisme, de cubisme et de postimpressionnisme. Il ignorait tout de l'art subtil du contour, de l'importance de séparer la lumière de l'obscurité pour bien définir les dimensions. »
« Les gens disent que le monde... nous est grand ouvert. Mais peut-être que tu le fermes, Patch. Tu bloques tous les chemins jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un, et il ne mènera nulle part.
- Je me souviens de certaines choses. Parfois, au milieu de la nuit, je me souviens d'une phrase qu'elle a dite, et après, je n'arrive plus à dormir. Ça pourrait être un indice qui me conduira à elle.
- Dis-moi ce que c'est, et je le noterai. Je rassemblerai tout ce que tu as. Je suis douée pour... l'organisation, dit-elle en soupirant.
- Dis-moi que tu penses qu'elle est réelle. »
Elle songea à la façon dont il l'avait décrite. Les cheveux tantôt longs, tantôt courts. Les différentes voix. Le fait qu'il n'existait aucune trace d'elle.
« Je pense qu'elle est réelle. »
Il laissa tomber sa tête entre ses doigts et s'y enfouit si totalement qu'elle tendit la main vers lui, mais ne put se résoudre à la poser sur lui. Alors elle la laissa planer juste au-dessus, et sentit la chaleur de son désespoir. Elle voulait le voir lui sourire à nouveau. Elle en avait besoin.
Saint comprit alors qu'elle avait des ennuis.
Les mêmes ennuis que lui. Des ennuis dont ils ne se libéreraient sans doute jamais.
« Je t'ai vu avec Misty, dit-elle sur le ton le plus neutre possible en retirant sa basket et en la secouant pour en faire sortir un caillou.
- Elle me nourrit en m'apportant du gâteau, et du riz, et une sorte de ragoût. Elle me parle d'os de veau et de tofu et de toutes sortes de choses dont je n'ai jamais entendu parler.
- Elle t'apprécie.
- Tu n'as pas goûté sa cuisine.» »
« Elle regagna sa grande maison, enfila sa salopette et se peignit le visage avec du vert, du marron et du noir, puis elle sortit, et elle sentit l'étreinte de son enfance lorsqu'elle traversa les fourrés et s'installa sur une épaisse couverture dans les hautes herbes.
Elle observa la ferme de Tooms à travers l'objectif de son Nikon.
Et elle pensa à Patch.
Chaque jour, elle le perdait un peu plus. »
« « Tous les jours, je marche jusqu'au sommet de Parade Hill pour me rappeler pourquoi je n'ai pas quitté depuis longtemps cette ville de rien du tout. Tu as sauvé la petite Meyer. Je t'en serai toujours reconnaissant. Tu veux trouver Grace ? »
Patch acquiesça.
« Alors tu dois lui donner vie. » »
« Elles roulèrent jusqu'aux formations rocheuses de la rivière Castor, où Saint observa le granit rose à travers l'objectif de son Nikon. Elle assomma sa grand-mère avec ses connaissances géologiques tandis qu'elles regardaient un saint-bernard s'éloigner de ses maîtres et s'avancer vers des bassins si beaux que Saint utilisa une pellicule entière avant même d'atteindre les eaux vives.
Norma lui prit la main et elles longèrent ensemble le chemin plat qui traversait la réserve naturelle Amidon Memorial. Dans la forêt de feuillus, Norma ralentit un peu.
« Est-ce que je dois m'inquiéter pour toi ? »
Saint regarda sa grand-mère et remarqua les plis d'inquiétude qui creusaient son visage, ses yeux bleus larmoyants, ses cheveux fins qui grisonnaient un peu plus chaque jour.
Elle changea de pellicule et photographia les pins de Caroline, la mousse et les chênes nains. Alors qu'elles longeaient des lichens d'un vert profond, Norma soupira.
- Tu ne peux pas le sauver, dit-elle.
- Si. »
Saint braqua son objectif sur une eau si limpide qu'elle y distinguerait plus tard l'ombre de chabots et d'achigans à petite bouche.
« Saint. » »
« Les rires cessèrent aussitôt. À cause de la façon dont il les avait regardés du sol, peut-être. Quelqu'un lui lança son cache-œil, et il s'empressa de le remettre en place.
Puis ils envoyèrent la boîte dans sa direction.
Patch entendit le verre se briser lorsqu'elle heurta le plancher. Il resta là, agenouillé par terre, tandis qu'ils s'éloignaient.
À ce moment-là, il aurait tout donné pour retourner dans l'obscurité.
Avec elle. »
« Le soleil de la fin d'après-midi était trop aveuglant, la forêt de Monta Clare impitoyable dans sa beauté. Saint pointa son appareil photo sur un cerf de Virginie qu'elle aperçut au loin. Elle le captura lorsqu'il s'arrêta un instant, la patte levée et la tête inclinée, comme s'il savait. Au-dessus d'elle, un cardinal l'observait. Sa grand-mère lui avait dit un jour que cet oiseau était un symbole de patience, un signe qu'envoyait l'univers pour vous faire savoir que vous étiez guidé, que votre route était tracée depuis longtemps. »
« Donc vous êtes dans la lumière maintenant, mais vous venez de l'obscurité. »
« Est-ce qu'il y a une différence entre une erreur et un regret ? demanda la fille.
- Si tu apprends de ton erreur, le regret sera moins grand.
- Je ne coucherai plus jamais avec personne.
- C'est l'idée. »
On appela le nom de Saint.
Elle remit son formulaire à l'accueil. Derrière la réceptionniste fatiguée, elle remarqua une photo au mur, qui montrait une rangée de personnes le jour de l'ouverture de la clinique. Le Dr Tooms se tenait légèrement à l'écart. Il ne souriait pas.
Saint garda les yeux fixés sur lui tandis qu'on la guidait vers une salle d'examen. »
« Elle pensa à son arbre dans le jardin de Norma, le fin feuillage sous lequel elle s'asseyait, les gouttes de pluie qui s'écrasaient sur son manteau. C'était là qu'elle avait mis son miel en pots, et terminé ses devoirs, et rêvé que d'autres enfants lui rendaient visite pour qu'elle puisse les épater avec ses connaissances. Elle essaya de le visualiser, mais rien ne serait plus jamais comme avant, elle s'en rendait compte à présent. Son chemin l'avait conduite trop loin de chez elle, et la distance avait terni chacun de ses souvenirs.
Elle savait ce qu'était la dissonance cognitive. Elle savait que les associations négatives pouvaient être désapprises. Elle savait tout ça et tant d'autres choses.
« Ça va ? demanda Norma.
- Oui.
- Quand tu viendras, je t'emmènerai manger une glace au Lacey's. »
Saint sourit et ressentit une douleur vive dans sa mâchoire, là où une de ses dents bougeait toujours.
« Je suis trop vieille pour manger de la glace. »
« Elle disait qu'il n'y a qu'une place limitée pour l'amour dans le cœur, parce qu'il rétrécit quand il est blessé. »
« Elle le serra longuement dans ses bras et lorsqu'elle se retourna pour partir, elle songea au prix de la confiance, à ce qu'il en coûtait de l'offrir, et de la trahir. »
« Sammy savait que le bien et le mal étaient des termes subjectifs, et que certains hommes établissaient eux-mêmes le prix de leur rédemption. »
Quatrième de couverture
« Un roman qui vous percute comme un marteau! Je n'ai pas pu le lâcher et je ne l'oublierai jamais. » Gillian Flynn
Jusqu'à ce jour de 1975, Monta Clare était une petite communauté tranquille du Missouri. Aujourd'hui, les sirènes des voitures de police retentissent dans toute la ville. Dans un quartier paisible, les habitants sont interrogés, tous doivent fournir des alibis. La raison ? Le jeune Patch Macauley a disparu. Dans la forêt voisine, on a retrouvé son tee-shirt, maculé de sang. Saint, une jeune fille au caractère bien affirmé, décide de faire tout ce qui est en son pouvoir pour découvrir ce qui est arrivé à son ami. Elle harcèle le shérif, mène sa propre enquête, cherche des pistes. Les jours passent, puis les semaines. L'affaire ne fait plus les gros titres des journaux, et cependant, Saint s'obstine. Des mois plus tard, Patch Macauley réapparaît. L'affaire est réglée ? Non. Bien au contraire, il faudra des décennies pour élucider tous les mystères et faire la lumière sur ce qui s'est réellement passé durant sa disparition.
Après Duchess, salué par la presse et les libraires, Chris Whitaker revient avec un roman magistral. S'étendant sur plus de trente ans, ce récit, jamais prévisible, met en œuvre des émotions aussi complexes que bouleversantes. Toutes les nuances de la nuit confirme avec éclat le talent infini de son auteur pour explorer jusqu'à l'incandescence les troubles de l'adolescence et la façon dont ceux-ci influent et pèsent sur l'âge adulte. Chris Whitaker s'installe sans conteste parmi les plus grands romanciers contemporains.
Éditions Sonatine, mars 2025
819 pages
Traduit de l'anglais par Cindy Colin-Kapen
