jeudi 19 mars 2026

Quitter la vallée ★★★★★♥ de Renaud De Chaumaray

Ne vous fiez jamais au calme d'une vallée !

Au début, j’étais partie pour un roman nature, un peu contemplatif, le Périgord, le calme, pas de réseau, une rivière, le chant des oiseaux.
Le genre d’ambiance où l'on respire, avec ce sentiment que tout pourrait ralentir.
« [...] le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. »
Clémence et son fils arrivent là comme on se met à l’abri. Et moi, j’y ai cru aussi.
Puis quelque chose s’installe.
Presque rien.
Un frisson sous le calme.

Puis viennent Fabien et sa fille. Un homme un peu à part, doux rêveur, qui s’improvise spéléologue, animé par la paléontologie.

Et enfin, une rencontre : Guilhèm et Marion.

Trois chapitres.
Trois entrées.
Trois histoires qui s’esquissent.

Trois trajectoires.
Trois failles.
Des vies qui disent, chacune à leur manière, ce besoin, un jour ou l’autre, de s’échapper de ce qui nous enferme.

Et déjà, quelque chose gronde.

Sans vraiment m’en rendre compte,
je me suis laissée happer.
Je voulais comprendre.
J’ai avancé avec cette tension sourde,
à sentir que tout pouvait basculer.

Jusqu’à ce choc.
Imprévisible. Brutal. Inoubliable.

Un livre qui te prend tranquille
et qui te retourne sans prévenir.

À lire !
Je comprends totalement les retours enthousiastes.
« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Vertigineusement l'écho me hèle
l'écho d'une voix qui n'est pas la mienne 
et je descends et je m'enfonce
je me noie
au plus profond de celle qui m'enfante 
celle qui m'arrache au jour 
pour me rendre à la lumière » 
BERNARD LESFARGUES
Vos escrivi de Brageirac

Prologue
« Tes os ont pris une teinte argentée. Goutte après goutte, la grotte les a recouverts d'une couche de nacre. Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l'épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. Allongée sur le dos, crâne légèrement relevé, tu sembles fixer la voûte. Ta bouche entrouverte te donne un air empêché, plus un son ne passe dans cette gorge vide. De tes chairs, de tes téguments, de ce qui fit ta singularité, ta beauté, il ne reste plus rien. La caverne et sa faune avide ont ramené ton corps à sa dimension minérale. Pourtant, quelque chose persiste, là, entre tes os: une vibration, l'illusion d'un mouvement imminent. Si l'on prêtait quelque intention aux fantômes, on jurerait que tu t'apprêtes à crier, que tu tends le cou vers la surface et que chaque goutte qui frappe ta dépouille te rapproche un peu plus de la fin de ton silence. »

« Plus ils s'enfonçaient dans les bois, plus Clémence respirait avec aisance : cet isolement, cette densité végétale et les précautions qu'elle avait prises étaient comme autant de portes qu'elle refermait derrière elle. »

« Quand la voiture avait disparu, le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. Dans le ventre de Clémence, quelque chose s'était dénoué. »

« - Des libellules ! dit Tom en montrant deux insectes qui se pourchassaient devant eux.
- Des demoiselles, rectifia Clémence en le prenant sur ses genoux. Regarde, quand elles se posent, leurs ailes se replient vers l'arrière. La libellule garde ses quatre ailes grandes ouvertes à l'arrêt.
- Comme l'hélicoptère.
- Voilà. »

« Clémence s'élança seule dans l'eau et un frisson de plaisir lui parcourut le corps. Depuis quand n'avait-elle pas éprouvé un tel sentiment de bien-être ? Elle se laissa flotter sur le dos jusqu'à l'extrémité du bassin, venant ainsi obstruer son écoulement vers l'aval, et elle s'abandonna à la caresse des remous qui se formaient autour de ses seins et de ses épaules. Dans un ballet régulier, les rouges-queues venaient se désaltérer, frôlant la retenue d'eau de leurs vols agiles. Elle ferma les yeux, se focalisa sur le courant qui glissait tout autour d'elle et se persuada que c'était tout ce que méritait sa peau à présent, une attention constante, une caresse permanente. Il lui sembla que le ruisseau pouvait la laver de quelque chose de terrible, que l'eau, pressante, allait purger son derme et révéler un peu de celle qu'elle avait été avant, avant l'amour, la folie et les drames. »

« Durant toute son enfance, Fabien avait arpenté les forêts qui bordaient la Vézère à la recherche d'une cavité inconnue, rêvant de réitérer l'exploit de Marcel Ravidat et de ses trois amis. Il avait raconté à sa fille un nombre incalculable de fois la fameuse histoire des « Quatre de Montignac » et de leur chien Robot pourchassant un lapin jusque dans un terrier qui s'avérerait être l'entrée de la plus belle grotte ornée du monde. »

« De vacances passées à Tursac chez des amis de sa mère, elle avait gardé le souvenir de forêts denses et de hameaux séculaires perchés au-dessus des cours d'eau. Elle se rappelait en détail les reliefs de cette région, leur lisibilité. Elle qui avait grandi dans l'un des départements les plus plats du pays avait toujours été fascinée par les topographies tourmentées. Ici, les paysages racontaient sans ambages l'affrontement qui opposait l'eau à la pierre. En résultait un territoire tout en compromis : soit la Vézère prenait ses aises, élargissait les fonds de vallée et creusait la roche comme du beurre, soit le calcaire résistait et contraignait la rivière aux détours et aux cingles. Elle avait décidé que cet endroit ferait un refuge idéal pour Tom et elle. »

« Était-ce la première fois qu'ils se promenaient ensemble en pleine nature ? Clémence cherchait un précédent sans en trouver. Qu'est-ce qui avait fait qu'elle n'avait plus quitté la ville depuis sept ans ? Elle qui, étant jeune, ne jurait que par les forêts... Le souvenir qu'elle avait de ses années bordelaises était étrangement confus, à la fois flou et envahissant. Parfois, il lui semblait avoir vécu la vie d'une autre personne. »

« Le début de l'avant-bras était visible et, même s'il disparaissait à mesure que le nuage de couleur s'estompait, on imaginait sans peine le reste de la silhouette de l'artiste, là, debout contre la paroi, à l'exact emplacement de Johanna. Ses pieds nus foulant le sol froid, sa main contre le calcaire et le pigment jaillissant de sa bouche pour recouvrir sa peau et la roche. Johanna eut la sensation que le présent était une notion illusoire et que, glissées dans ses replis, différentes époques cohabitaient, persistaient comme des échos têtus. Et là, sur ce mur, un fantôme exigeait toute son attention. »

« Marion est distraite, rêveuse même, Guilhèm l'a vite compris. Il lui envie cette faculté de quitter le monde dans la seconde, aspirée par une pensée. »

« Cet îlot disparaîtra bientôt dans le ventre du cours d'eau. Car si la rivière se traverse aujourd'hui avec une paire de bottes, Guilhèm l'a vue engloutir la plaine et les villages, il y a quatre ans, s'arrêtant à vingt mètres à peine de ses champs. La région a souffert, il y a eu des morts. Cet affluent de la Dordogne, qui invite à la langueur aux beaux jours, peut se montrer impétueux. Cette versatilité a toujours plu à Guilhèm. »

« Comment dire à Marion que, de toutes ces couleurs énoncées, le vert est devenu celle qui le rebute le plus. Les forêts à perte de vue, les champs, les feuilles de tabac... Il en a parfois la nausée. Et depuis quelque temps, c'est encore plus prégnant, il sature. Il rêve d'asphalte, de briques, de béton et de verre, de formes strictes, de bruits de moteurs, d'agitation, de gens pressés, de musées et de cinémas de quartier. Un endroit où s'abrutir de culture et devenir anonyme. »

« Sur la rive opposée, la végétation et la falaise se reflètent dans la Vézère, offrant l'image d'un roc suspendu entre deux ciels. Et pendant que le feu qui l'animait s'éteint lentement, il se demande s'il aime ou s'il déteste cette région. Il sait la force qu'il faut pour s'extraire de ces provinces dont la douceur vous endort. Les bras de cette vallée sont comme ceux d'une mère, réconfortants et étouffants à la fois. »

« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Il fallait qu'elle retourne à la combe, qu'elle réfléchisse, qu'elle parcoure les bois, qu'elle aille fouiner vers les fermes, qu'elle questionne les habitants jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus d'elle. Car si cela avait déjà été fait par la brigade de recherche, ça avait été mal fait. Il n'y avait pas de place pour la magie ou la fatalité dans cette histoire. Rien ni personne ne se volatilise. La colombe de l'illusionniste n'a pas disparu, elle est juste cachée dans le revers de sa manche. »

« Johanna essayait de convoquer les connaissances des images et des souvenirs fugaces remontaient dans le désordre et s'ajoutaient à ceux qui lui restaient : oxyde de manganèse, charbon de genévrier, le mammouth de Bernifal et sa bosse marquée, la technique du soufflé, l'ocre, la langue tendue du renne de Font-de-Gaume... Des termes de classification chronologique aussi : Aurignacien, Magdalénien, Gravettien... Mais ça n'était que des nominations vidées de leur sens. Depuis le début de ses études de médecine, sa mémoire, extrêmement sollicitée, avait opéré un vaste tri, poussant vers l'oubli tout ce pour quoi elle avait perdu de l'intérêt. Longtemps, elle avait entretenu un rapport paradoxal avec l'art pariétal. Si les visites des cavités de la vallée et les récits paternels l'avaient amusée quand elle était gamine, ce totem touristique encombrant avait fini par la lasser et, à l'adolescence, elle s'en était détournée complètement. Au grand dam de son père. Sans doute par esprit de contradiction, la Périgourdine qu'elle était n'était adepte ni des peintures préhistoriques, ni des châteaux, et encore moins du foie gras qu'elle avait en horreur. Ces stéréotypes qu'on brandissait dès qu'elle annonçait son origine la fatiguaient. Ou comment réduire un territoire et sa culture à quelques pierres et une recette barbare. Pour elle, ce Pays, c'était d'abord la langue d'oc, entendue dès son plus jeune âge et transmise par ses grands-parents et par sa mère en particulier. 

[...] N'en déplaise aux aficionados d'édifices médiévaux et de tartes aux noix, le Peiregòrd de Johanna, c'était avant tout les virées entre copines dans la forêt des Eyzies, les cabanes construites au bord de la Beune, les histoires de coulobres ou de sorcières racontées lampe sous le menton dans leurs huttes précaires. C'était défiler à la Félibrée coiffée d'un chapeau noir et habillée en garçon parce que les robes la grattaient trop. C'étaient les côtes interminables à vélo, un iPod sur les oreilles. C'était l'attente du scoot comme une délivrance dans ce territoire au maillage distendu et où les bus se comptaient sur les doigts d'une main. C'était, plus tard, les fêtes de village à danser au son des groupes locaux, les premiers baisers, cachée derrière l'estrade, les bains de minuit dans la Vézère, une fois les touristes repartis dans leurs gîtes. C'était tout ça et bien plus encore... Et pourtant, un jour, elle en avait eu marre de faire les mêmes choses, de voir les mêmes têtes, de ce quotidien scindé entre la maison de son père et celle de sa mère. Était venue l'envie impérieuse de voir autre chose, de se défaire de cet endroit comme d'un vêtement trop serré. Après le bac, la vie toulousaine avait été une bénédiction, une bouffée d'air. Les rencontres, les assos, les fêtes... Puis Jalil, son énergie, ses yeux en amande et sa voix chaude, leur coup de foudre dans l'amphi et l'année idyllique qui s'était ensuivie... »

« Quand ses parents étaient encore ensemble, c'est son père qui animait la maisonnée avec ses plaisanteries et ses imitations douteuses. Sa mère, probablement lassée par ces pitreries, restait la plupart du temps impassible.

L'humeur de ces deux-là s'était inversée après la séparation : sa mère avait semblé s'épanouir, et même rajeunir, tandis que Fabien s'était renfrogné. »

« Depuis la remarque de son père sur les autrices de mains négatives, elle ne cessait de penser au fait qu'une femme avait possiblement œuvré dans cette caverne. Et pourquoi pas sur les parois de Pech Merle ou d'Altamira ? L'imagerie longtemps véhiculée par les livres d'histoire et la culture populaire était tenace. C'était l'homme préhistorique qui chassait, et encore lui qui exécutait les fresques pendant que la femme s'occupait du feu et des enfants. Cette idée reçue datait d'une époque où l'École des beaux-arts était encore interdite aux femmes.
Johanna ignorait dans quelle mesure les connaissances en ce domaine avaient évolué, mais sur l'appellation, les choses avaient changé puisque son père et ses collègues ne parlaient plus des hommes préhistoriques, mais bien des préhistoriques. Pour elle, cette remise en question tenait davantage du bon sens que d'une quelconque posture égalitaire: de la même manière que les croyances de nos lointains ancêtres nous échappaient, leur organisation sociale nous était inconnue. On aurait eu tort d'y calquer nos propres mœurs. Johanna s'amusa à imaginer les responsables des trois mains négatives vadrouiller dans le tunnel. Une femme et deux enfants s'enfonçant dans les entrailles de la Terre à la lueur d'une lampe à graisse, une en grès rose comme celle retrouvée à Lascaux. Elle se figura l'artiste cherchant dans les parois le meilleur emplacement pour son prochain ouvrage, et ses enfants (ses élèves ?) marchant à sa suite: les mots de la peintre, rappelant à ses apprentis les caractéristiques d'un bon support, la recette d'un pigment et, plus prosaïquement, la conduite à tenir si la lampe tombait et qu'ils se retrouvaient dans l'obscurité totale. Se laissant aller à sa rêverie, elle imagina les consignes données. Ne panique pas, touche la paroi, côté rugueux à gauche et lisse à droite, avance en chantant. Quand ta voix se mettra à résonner plus fort, tu seras arrivé sous la diaclase, tu ne seras pas loin de l'entrée... »

« « Sois fier d'être paysan », lui dit sa mère. Il n'a pas honte de son métier, il a honte de ne pas avoir eu le courage de faire ce qu'il voulait. »

« - Je me suis souvent demandé ce que ça faisait de découvrir un truc pareil...
Fabien, encore étourdi par sa trouvaille, marchait derrière sa fille. Les deux remontaient le corridor qui les avait menés jusqu'à la fresque des animaux.
- ... et je me rends compte qu'une fois passé le choc j'ai qu'une envie: partager ça avec les autres.
Johanna comprenait son père, mais elle ne ressentait pas la même chose. Pour elle, ces découvertes avaient une dimension extraordinairement intime. S'enfoncer dans cette obscurité, arpenter ces boyaux, puis tomber sur une œuvre plurimillénaire... C'était comme se faire la confidente d'une créature prodigieuse. Plus elle avait progressé dans ces méandres, plus elle avait eu le sentiment d'être dépositaire d'un secret. La silhouette du cheval noir imprimait encore ses rétines. L'animal fier, sa posture, persisterait probablement longtemps en elle. Elle ne savait même pas comment verbaliser tout ça, comment raconter ce moment sans le réduire à «on a trouvé des peintures préhistoriques...». Contrairement à son père, elle n'avait pris aucune photo. Elle voulait garder intact le souvenir de l'équidé éclairé par la flamme vacillante du Zippo. »

« - Cro-Magnon avait le ciel nocturne le plus pur qu'on ait jamais vu. Aucune pollution lumineuse ! Tu imagines ?
Ces repères monumentaux ont forcément joué un rôle important dans son existence, dans ses croyances... Ces peintures pouvaient être des cartes du ciel et symboliser des saisons, des dates, et pourquoi pas des itinéraires... »

« - C'est important, les surprises, reprend-elle en serrant son bras autour de celui de Guilhèm. Il faut cultiver leur effet. C'est une affaire sérieuse... »

Quatrième de couverture

Au cœur du Périgord, dans la vallée de la Vézère, Clémence et son fils trouvent refuge dans une maison isolée afin d'échap per à la violence d'un homme. Dans ce lieu resserré, vert et minéral, ils peuvent enfin essayer de se reconstruire. Non loin de là, Fabien se prend à rêver: et s'il venait de découvrir une grotte ornée de peintures préhistoriques? Accompagné de sa fille, le spéléologue amateur, employé à Lascaux IV, se lance dans l'exploration de la cavité inconnue. Dans le village voisin, Guilhèm, un jeune paysan, fait la rencontre de Marion, une vacancière au charme magnétique à laquelle il décide de dévoiler les secrets de sa vallée.

Mais un jour, devant la vieille demeure, alors que Clémence avait laissé son fils jouer sans surveillance, le petit garçon disparaît...

Par ces trois récits qui révèlent peu à peu leurs ramifications invisibles et dessinent une fresque inattendue, ce roman offre une plongée haletante dans un territoire où le temps et la roche se confondent.

Servi par une langue éblouissante, Quitter la vallée raconte le désir farouche que l'on éprouve, tôt ou tard, d'échapper à sa propre condition.

Éditions Gallimard,  juin 2025
206 pages 

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