mercredi 11 mars 2026

Nous serons tempête ★★★★☆ de Jesmyn Ward

Elle s'appelle Arese, pour sa maman. Annis pour les autres. Et son histoire est une tempête. 

« Arese : celle qui vient au bon moment. »

La toute première arme a été la main de sa mère. « Son cœur, le battement d'une aile contre ma joue. »
Les maisons de ses maîtres sont des monstres.
Elle a marché de longs jours, attachée, ensanglantée.
Elle a subi l'horreur.
Elle a vu l'horreur.
Sa bonne étoile porte le nom de sa grand-mère, Aza. Elle est aussi tempête.
Ses alliées, les abeilles. Le bourdonnement de la ruche.
Il y a eu aussi la douceur de Safi, « la paume de Maman… le baiser barbu de mes abeilles… la chanson de miel de Mary… la brume fraîche d'Aza », il y a eu aussi Phyllis, Emil, Esther…des compagnons de route, de labeur. Il y a eu aussi de la gaieté dans son souffle.
« Une nouvelle pensée surgit en moi, une petite idée musclée par la nage et couverte de duvet : Je veux évoluer dans un monde que j'aurai façonné moi-même. »
Ces pages racontent l'esclavage.
La tragédie de l'esclavage.
« Cet enfer immense et débordant de larmes. »
Oui continuons à lire sur l'esclavage : pour le devoir de mémoire, pour faire entendre les voix des esclaves et de leurs descendants, pour nous rappeler qu'un système d’oppression peut être normalisé par toute une société, et pour ne jamais oublier la puissance de la résistance humaine.
Ces pages sont nécessaires.
« Je me retourne et souffle sur la terre, mais c'est un mauvais sol, imprégné de sueur, de pisse, de vomi et d'excréments, de désespoir et de peur acides. Aucune vie ici, aucun contact aimant sauf dans ma mémoire, une mémoire qui plane au-dessus de Phyllis endormie et qui bouillonne de souvenance et de douleur. Tout est plus vif dans le silence. »
La nature occupe une place essentielle dans ce roman. Elle accompagne, elle protège,  elle murmure. Un écho à ma lecture de La Colonie. Ici aussi, Arese/Annis remercie Celles-qui-prennent-et-donnent.

"Nous serons tempête" est un roman puissant, traversé de douleur, de mémoire et de lumière que je ne peux que conseiller. Dans ces pages, il y a l’horreur de l’esclavage, mais aussi la force des ancêtres et le murmure des abeilles 💛💚

« Quand elle a été vendue, sa mère s'est évanouie ou est tombée raide morte, elle n'a jamais su. Elle a essayé de se précipiter vers sa mère, mais l'homme qui l'avait achetée l'en a empêchée. Il l'a emmenée.
Il l'a poussée comme du bétail... 
Elle n'a plus jamais revu ses parents. »
Entretien avec Will Ann ROGERS, 
extrait de Born in Slavery : Slave Narratives From the Federal Writers' Project, 1936 to 1938

« Il y avait un bateau, 
l'Henrietta Marie, 
qui se fracassait contre une mer en furie, 
et il y avait des fers 
et la femme sur le pont 
écartait les jambes en feulant un cri.
... et j'y étais moi aussi, 
déferlant avec tous les autres... »
Nikky FINNEY, « Shark Bite », 
extrait de The World Is Round

«... Chère rivière chantante pleine De mon sang, sommes-nous aussi bruyants sous

La surface? Est-ce le sang qui lie

Les frères? Ou est-ce le Mississippi 
Qui coule à travers la plus grasse veine 
De l'Amérique ? »
Jericho BROWN, « Langston's Blues », 
extrait de The New Testament »

« LA TOUTE PREMIÈRE arme que j'ai tenue a été la main de ma mère. J'étais petite à l'époque, le ventre rebondi. Cette nuit-là, ma mère m'a réveillée et m'a emmenée dans les bois de la Caroline, profond, très profond dans le murmure des arbres noirs en l'absence du soleil. Les os de ses doigts des lames dans leur fourreau, mais cela je l'ignorais encore. On a marché jusqu'à une petite clairière au centre de laquelle il y avait un arbre foudroyé, loin de la maison tarabiscotée couleur crème où vit mon maître, derrière les rizières. Loin de mon maître, qui est aussi blanc que ma mère est noire. Loin de cet homme qui dit nous posséder, cet homme dont les exigences réduisent ma mère à un fil noir dans sa cuisine sombre et exiguë, où elle passe l'essentiel de son temps à trimer pour le nourrir ainsi que ses deux filles grassouillettes et blanches comme le lait. J'avais des os d'oiseau, ma tête arrivant à peine à l'épaule de ma mère. Durant cette nuit il y a si longtemps, ma mère s'est agenouillée au-dessus d'une fourche dans les racines de l'arbre et a déterré deux bâtons longs et fins: l'un avait un bout pointu et ressemblait à une lance, l'autre était grossièrement taillé et aussi sinueux qu'un serpent. »

« Je dis, « Maman.
- Je serai toujours avec toi », dit ma maman, mais moi je pense, "Non c'est faux", tandis qu'un des hommes de Géorgie, aux bras épais et au visage couvert de poussière, l'arrache à moi. C'est elle que mon maître a choisi de mettre en vente.
Je dis, « Non. »
Je pense, "Encore une", et reprends ma mère à l'homme, la serre contre moi telle une lance. Il remet la main sur elle et tire, et on est trois au milieu d'une foule à nous empoigner sur le chemin, et pour finir l'Homme de Géorgie dégaine son pistolet et tire un coup dans l'air. La peur nous immobilise mais elle ne peut calmer mon amour, mon désir effréné de garder ma mère ici, ici, ici. Je tombe dans la poussière et m'enroule autour de ses jambes.
Dans ses jupes, j'articule, « Maman. » Sa main libre trouve mon cuir chevelu.
Je pense, "Encore une respiration". »

« Le doigt de Safi un lien vivant. À le sentir si doux, à comprendre qu'il y a d'autres personnes dans ce monde affreux qui me toucheront avec bonté, je pourrais me mettre à pleurer. Mais je pense aussi aux lances enfouies à l'orée de la clairière, qui tendent l'air comme avant un orage. Ma mère. Je me place derrière Safi, plus petite que moi, je prends ses épaules entre mes bras et je reste là, collée à elle. Je cligne des yeux pour tenter d'effacer le souvenir de Maman. De ressentir ce que ça ferait d'être aimée à nouveau. »

« À cet instant, je me rends compte que toute ma vie j'ai marché vers la corde. Toutes ces journées à trimer, toutes ces nuits sans dormir. Depuis le début je marchais vers cette corde effilochée et noire. Vers cet homme blanc qui m'attache aux autres femmes du convoi. Certaines tirent. Certaines pleurent. Certaines serrent contre elles des bébés qui braillent, femmes aux boyaux pourris, hommes aux yeux doux, enfants grelottants massés autour de nous dans le froid et la pénombre avant l'aube. Vers cette mort avant la mort. Cette vente. Nan, Cleo et ma mère parlaient souvent de ce que ça fait d'être vendue - on le faisait toutes, vu qu'on entendait des histoires colportées d'une ferme à l'autre, d'un camp de travail à un autre. "Le cul sale", disait le gamin envoyé acheter de la ferraille à notre forgeron. "Des fers partout", disait l'homme envoyé vendre des bêtes. "L'air abattu", disait le maréchal-ferrant qui soignait les chevaux dans les comtés du riz. L'enfer, a dit ma mère, "et on est tous les jours plus nombreux à y aller". »

« Cet enfer immense et débordant de larmes. »

« On s'est blotties l'une contre l'autre dans la terre, toujours enveloppées de gaze, elle a entouré mon bras avec le sien qui était plus foncé et elle a posé la joue sur mon dos. Deux enfants pleines de souffrance qui avaient faim d'amour. »

« Le vent s'écoule telle une rivière dans la cime des arbres. »

« Quand vient mon tour de boire dans la tasse, je n'ai pas l'impression qu'un trait divin me traverse, je sens uniquement la corde lâche de la perte. »

« [...] mon vrai nom, celui que ma mère m'a
donné avant que mon maître ne le réduise à Annis. Arese.
Arese : celle qui vient au bon moment. »

« - Et ma maman, vous l'avez connue? je demande.
- C'était quoi son nom? il demande.
- Sasha, je réponds.
- Elle savait faire quelque chose ? » Il parle de tisser ou de coudre, d'un talent qui aurait assuré sa réputation dans plusieurs comtés. J'ai envie de répondre, "Elle pouvait faire tourner un bâton tellement vite qu'on ne le voyait plus, et quand il fendait l'air il bourdonnait comme les ailes d'un colibri. Elle était petite, mince et musclée, aussi forte que les serpents qui grimpent aux arbres. Ses mains étaient pas douces parce qu'elle passait sa vie à cuisiner, allumer, ranger, nettoyer et laver, mais sa manière de les poser sur moi était douce. Sauf que cette histoire n'est pas pour lui. C'est la mienne, et c'est tout ce qui me fait tenir debout." »

« Pourquoi a-t-elle choisi de s'appeler comme Mama Aza ? Je ne trouve pas la réponse dans les empreintes laissées par celle qui me précède. Il n'y a rien à déchiffrer dans la boue.
La tempête amenée par l'esprit a tout coloré en rouille : les mains, le chemin qui n'en finit pas, le ciel à travers les hauts pins hérissés d'aiguilles aussi pointues et droites que des petits couteaux. Si j'appelle Aza, viendra-t-elle à moi pendant qu'on marche ? Apportera-t-elle le calme et la fraîcheur avec son nuage d'orage ? Elle a beau ressembler au cœur d'un ouragan, ses jupes de vent et son visage strié d'éclairs ont quelque chose d'apaisant. Ils sont une coupure dans cette marche. Chaque kilomètre est plus pénible que le précédent sous le soleil qui grimpe dans le ciel, et j'ai de plus en plus de mal à me la remémorer: à sentir comment son arrivée, étrange et nouvelle, m'a permis d'oublier la corde et les blessures. »

« « Cet endroit, il m'appelle aussi fort que toi et ton convoi. Il m'implore. Partout il y a des prières. Partout ils ont besoin de moi. » Elle est devenue encore plus grande, au point que je dois lever les yeux pour voir la tempête qui tourbillonne sur son visage. « La ville des vivants, la ville des morts et de tous ceux qui sont entre les deux. » Les nuages bouillonnent sur sa bouche, ses joues, ses yeux ; elle est une colonne de tempête, je n'entends plus rien d'autre que sa voix. « La Nouvelle-Orléans. » »

« Je m'écroule à côté de Phyllis, je pose ma tête contre la brique, ferme les yeux et tente de me souvenir que la proximité des abeilles m'a enseigné à ne pas bouger, à taire ma joie. Me souvenir qu'il y a un jour eu de la gaieté dans mon souffle. »

« Ces hommes me font penser à des vers sortis d'un tronc à moitié pourri. Ils épluchent les femmes, l'une après l'autre, les emmènent, et nous ne sommes plus qu'une poignée devant la palissade. Chaque fois qu'un homme au teint pâle approche, je sais d'avance comment il va s'y prendre pour m'enfoncer plus profondément dans ce purgatoire et je lui fais comprendre que je ne me laisserai pas faire. Que je sais trouver les champi-gnons poussant dans les recoins les plus sombres des bois et que je pourrais les apporter à sa table. Je ne le dis pas, mais ils saisissent: je sais m'occuper d'une maison, d'une cuisine, je peux tout à fait cacher ces champignons dans leur dîner. »

« [...] je savais qu'un jour ou l'autre je serais à la merci des mains de mon maître. Qu'il en plaquerait une sur ma bouche pour que ses filles rougeaudes n'entendent rien d'autre que le tuteur leur disant de sa voix monocorde: « Nulle douleur plus grande que des temps heureux se ressouvenir dans la misère. » Qu'il me battrait comme il battait ma mère. Je savais que neuf mois plus tard environ, je risquerais de donner naissance à un bébé mal formé. »

« Je me retourne et souffle sur la terre, mais c'est un mauvais sol, imprégné de sueur, de pisse, de vomi et d'excréments, de désespoir et de peur acides. Aucune vie ici, aucun contact aimant sauf dans ma mémoire, une mémoire qui plane au-dessus de Phyllis endormie et qui bouillonne de souve-nance et de douleur. Tout est plus vif dans le silence. »

« - Pour commencer à connaître l'Eau, dit Aza, tu devras mieux comprendre cet esprit. Et tu devras mieux comprendre le temps, l'univers. L'esprit qui prédit parle en énigmes parce que c'est ainsi qu'elle voit. L'univers n'est pas une ligne droite, un sentier étroit. L'univers est une énigme, un assemblage oblique de lieux, de voix, d'événements. Mais Celle-qui-prédit, elle voit un chemin, le chemin le plus vraisemblable qui te mènera à la liberté. Et pour l'emprunter, tu dois accepter d'être vendue à cette femme, lui proposer ce dont elle a besoin parce qu'il faut qu'elle t'achète et t'emmène loin de cette ville. Une fois que tu auras quitté cet endroit, tu pourras t'élever, mais pas avant. »

« Je veux m'élever. Je veux les étoiles. Mais je ne peux pas obéir à ce que dit la voyante. Mon espoir, mon désir de liberté sont une offrande trop précieuse. Je me méfie d'Aza, bien qu'elle admette avoir des limites et des désirs. Bien qu'elle soit liée par des règles. Je ne peux pas me vendre; je ne peux pas me renier contre un calice d'argent, un gobelet en cristal, une nappe en dentelle. Je sens le renoncement dans ma poitrine, aussi gras qu'une larve d'abeille, humide et luisante, qui réclame du miel, davantage de vie. Il palpite en même temps que mon cœur. Coule avec mon sang.
Je dis, « Non. » Un panache de poussière se dépose en poudre sur mes lèvres : résidus d'os. « C'est ce que tu as dit à ma mère ? De se vendre, de boiter jusqu'à un autre enfer si elle voulait s'élever ? » Mes paroles, la terre sur laquelle je suis étendue: amères. Ça aspire l'humidité de ma bouche.
Me dessèche. Me broie et m'empêche de parler. »

« Ta mère ... était une tempête à elle seule. »

« À la fin des étés durant lesquels mes abeilles avaient fabriqué du miel et pondu sans répit, quand le froid s'annonçait lentement, je les laissais tranquilles. Chaque automne, j'avais la sensation d'une perte quand je chipais pour la dernière fois un morceau de rayon dégoulinant de miel. Je ressens la même chose en me forçant à répondre à cette femme avec son visage sec comme le sable et ses yeux secs comme le ciel, dans ce lieu qui ne connaîtra jamais la neige. Une vague de désespoir en lui disant ce qu'elle a envie d'entendre. Mais je refuse que cet homme me vende pour que d'autres hommes me passent dessus. Et je ne lui ferai pas le cadeau de me garder pour lui une fois que j'aurai chassé tous ceux qui désiraient m'acheter. »

« Je demande, « Tu as des gens qui sont restés derrière ?
- Une fille. Je me disais que si elle savait faire des choses, si elle savait lever des filets, pétrir et cuire. » Elle baisse à nouveau les yeux, respire un grand coup, et je comprends qu'elle s'efforce d'expulser l'émotion le plus vite possible.
Que cet amour lui fait mal car il n'a nulle part où aller : un vent qui gratte des pierres gelées par l'hiver. « Je pensais que je pourrais lui apprendre quelque chose qui la sauverait de ça. Mais tout ce que j'ai fait, ça leur a seulement facilité la tâche pour m'envoyer ici. » »

« Esther n'a pas besoin de regarder où elle marche, mais moi si ; des insectes bourdonnent tout autour dans les herbes. L'éveil du jour crépite comme les braises d'un feu neuf. »

« On plie, on soulève, on transporte, on reprise, on allume, on se dépêche et on range. On fait des allers-retours au puits et à la rivière pour apporter de l'eau aux champs, où les ouvriers sont courbés sur les cannes à sucre. Les tiges paraissent déjà plus hautes qu'hier et s'élancent vers le ciel dans les derniers feux de l'été. Je n'ai jamais vu de champs si vastes, ni un si grand nombre de personnes cassées en deux par le travail. Leur dos: arrondi, noir, une meute de coccinelles. L'air: imprégné de fumier. Les vieux et les enfants désherbent en pataugeant dans la boue jusqu'aux chevilles. Personne ne lève les yeux vers l'étendue bleue où Aza flotte, les bras écartés, pour faire applaudir les feuilles des arbres. Elle envoie une brise grâce à laquelle la transpiration émaillant les peaux s'évapore.
Elle caresse la peau nue de ceux qui triment dans les champs, la plupart des hommes enlevant leur chemise pour travailler. »

« Les contremaitres nous observent en criant, perchés sur leurs chevaux. Les enfants s'élancent en premier, cavalent dans les rangées en tapant sur la file de rongeurs noirs qui détalent entre les pousses, ralentis par leur festin de la nuit. Les femmes et les hommes trottent moins vite derrière les rats en fuite. Mary, elle, fonce comme une flèche et tout à coup elle devient Safi, la plus rapide d'entre nous lorsqu'on aidait aux récoltes pendant notre enfance, qu'on distribuait de l'eau et emportait les sacs de riz. Les rats tombent l'un après l'autre sous ses coups. Je la suis, Esther à côté de moi, mais les tiges sont trop hautes, trop pleines d'été, et on y voit mal; on se contente des retardataires, des égarés, mais ça fait quand même du bien de manier ce bâton noueux, d'imaginer ma mère près de moi à la place d'Esther, fouettant l'air de sa lance et frappant sans répit ceux qui nous maltraitent. Il n'y a pas de chants, plus aucun chuchotis, uniquement les coups sourds et la mort. Les plus petits enfants suivent les chasseurs et ramassent les rats par la queue puis les transportent en grappes comme des fruits marron et dégoulinants. Alors que le jour point à travers les arbres, les chasseurs se regroupent au milieu du champ pour mettre en commun leurs trophées. »

« Je suis sèche à l'intérieur, je suis la terre entourant les racines d'une plante flétrie. Affamée et frustrée. »

« Son cœur, le battement d'une aile contre ma joue. »

« Tandis que je planais au-dessus des champs dans mon rêve, puisque de même qu'Aza je voyais tout, j'ai vu le désespoir qui rongeait ceux qui rampaient entre les cannes à sucre et dans cette autre ruche qu'est la maison. Mais j'ai aussi vu une artère verte qui traversait le centre de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant une artère qui trouverait la force de fleurir. Une artère dans laquelle mes abeilles identifieraient l'espoir fertile du miel. Je me suis demandé si c'était pour ça que la terre m'avait ordonné d'être calme, si Celles-qui-prennent-et-donnent voulaient me faire comprendre ceci mes gens peuvent retourner ce qui les maltraite pour consolider leurs liens, semer et récolter, s'entourer d'une armure de graisse, d'un espoir qui vibrera dans les boucles de leurs cheveux et l'encre de leur peau. Leur cœur bourdonne d'un espoir immense: les miens chantent dans les champs. Est-ce de ça que voulait parler Aza en disant que mes gens s'élèveraient ?

Je me recroqueville sur le sol de l'office et je rêve en respirant des cendres. »

« Après le long trajet vers le sud, je pensais que les blessures de la marche m'avaient réduite à rien, mais à présent je me rends compte que la dame, la maison, les champs peuvent m'en prendre encore plus. Du trait qu'est devenue ma cuisse à la grotte de mon ventre, des ravines entre mes côtes à la cuillère de ma nuque, cette propriété me dépouille du peu qu'il reste de moi. Safi aimait mes jambes : parfois, quand on marchait dans les bois, elle s'accroupissait pour toucher l'arrière de mes cuisses, les fossettes de mes genoux, le galbe de mes mollets. Avec un grand sourire, elle disait, Regarde-toi. Mais regarde. Ma jupe se balance autour de mes jambes; elles sont maigres, on dirait des branches tombées sous un drap d'eau. Safi aurait du mal à me reconnaître - si
un jour je la revois, elle aura du mal à me reconnaître. La tristesse monte dans ma gorge et m'étrangle. »

« Je sais ce qu'Aza ne dit pas, je l'ai deviné dans son histoire. La confiance qu'elle réclame est une sorte de vénération, notre dépendance une offrande, notre considération une forme d'amour. Elle veut que nous soyons ses enfants. Elle veut être notre mère. »

« Elle achève la complainte de Saint-Malo, l'homme qui mena certains d'entre nous vers d'autres mondes. Sa voix s'attarde, c'est la croûte de la tarte au bord du plat, ce plat qu'on gratte dans les coins chauds de la cuisine, la croûte beurrée et son goût riche, ses pointes de cannelle et de muscade, et le sucre qu'on sème et qu'on arrose et qu'on bat pour le réduire en pulpe, en brins qui fusent vers le ciel, le sucre dont on sent l'odeur quand on se penche au-dessus de la tige verdoyante, des fibres riches, alors l'espace d'un instant, d'une rapide inspiration, l'estomac se sent comblé, comblé et cependant déchiré, si bien que je le fais, j'inspire un grand coup afin d'attirer en moi le reste de douceur que conserve l'air, extraire de l'obscurité la chanson de miel de Mary et l'absorber, de sorte que, durant un bref instant dans les boyaux de cette maison dégénérée, la tendresse effleure mes os. »

« Voilà pourquoi Aza a dit que les femmes de ma lignée chantent. Voilà pourquoi elle a dit qu'on est spéciales. On siffle; on regarde. Vois, a dit la terre. Nos vies tout entières ont été des offrandes; cette vision est ce qui m'a été accordé en retour. »

« Je frotte mes doigts contre ma jupe et m'émerveille d'être là, agenouillée au milieu des ombres qui s'étirent. Comment se fait-il que je ne sois auprès d'aucun de mes gens ? Que je porte la vie sur une hanche et la mort sur l'autre ? »

« Le sol étouffé par les feuilles et hérissé d'épines recèle tant de choses. Je cherche avec les mains, le passe au crible. Quand je lève les yeux, le soleil s'est déversé sur tout l'ouest, simple jaune d'œuf entre les branches des arbres. Je me suis égarée. »

« Une odeur verte et sucrée éclôt tout autour de nous. L'espace d'un instant, elle m'emplit et j'arrive à imaginer que je suis rassasiée, que la farine, le sucre et la graisse, les sablés à moitié mangés et les gâteaux entamés que j'ai goûtés quelques fois dans les assiettes délaissées ont suffi à me remplir l'estomac. Un goût qui me revient facilement en bouche: doux, beurré. Des aliments faits pour attiser l'appétit, dont la délicatesse se condense dans la bouche comme une brume: sitôt inspirée, sitôt dissipée. Le soleil cogne sur le champ. J'expire, et je suis vide à nouveau. »

« Tu es triste. Et belle. Pareille qu'un renard efflanqué. Et le mal que le monde te fait ne peut rien y changer. »

« Je suis consciente de ce qui arrive aux gens qui s'échappent. Les voleurs rameutent leurs hommes, leurs chiens à la bave

épaisse et aux crocs pointus, et ils se lancent à leurs trousses pour les voler une fois encore. Et quand ils les retrouvent, ils leur passent une corde autour des mains, des pieds et du cou. Ils les battent avec du cuir, des planches. Ils chauffent de l'acier au rouge et les marquent sur les joues, le dos. Ils leur enfilent des colliers métalliques à pointes. Ils leur mettent des fers aux pieds ; ils obligent les femmes enceintes à trimer jusqu'au terme. Je veux. Je veux pouvoir me laisser pousser les cheveux, chercher ma nourriture et manger sans avoir à me cacher, m'asseoir au soleil et me gratter le crâne pour faire partir les tracas, respirer sans que la terreur m'étrangle, décider mes secondes, mes minutes, mes jours. J'ai assez souffert. »

« Une nouvelle pensée surgit en moi, une petite idée musclée par la nage et couverte de duvet : Je veux évoluer dans un monde que j'aurai façonné moi-même. »

Quatrième de couverture

La toute première arme que j'ai tenue a été la main de ma mère.

Annis est encore une enfant quand sa mère est vendue à un autre propriétaire. Et n'est guère plus âgée quand son maître, qui est aussi l'homme qui a violé sa mère, se débarrasse d'elle avec d'autres esclaves.

Lors de leur terrible marche vers les plantations de La Nouvelle-Orléans, Annis tente de se raccrocher à la vie et aux enseignements de sa mère : se battre, toujours, avec les armes et les sagesses qu'elle lui a transmises. Avec la mémoire aussi, celle de ces femmes qui, avant d'être arrachées à leur terre, ont été les guerrières des rois du Dahomey. Et avec la seule force qui lui reste, sa connaissance des plantes, des abeilles, de cette nature qui semble si hostile aux yeux des Blancs et qui pourtant est nourricière pour qui l'honore.

Et puis, quand Annis se sent sombrer, elle peut encore implorer Aza, l'esprit de sa grand-mère, capable de faire gronder l'orage et tomber la pluie. Celle qui, quand la faim et la douleur se font trop fortes, lui murmure qu'un jour, elle et ses frères et sœurs de malheur seront tempête...

Après six ans d'attente, Jesmyn Ward, seule femme double lauréate du National Book Award, est de retour avec un roman puissant et lyrique qui nous plonge au cœur de la tragédie de l'esclavage.

Jesmyn Ward est née à DeLisle, dans l'État du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour l'université. Après son premier roman, Ligne de fracture (2014; 10/18, 2019), elle explose sur la scène internationale en remportant le National Book Award pour Bois Sauvage (2012; 10/18, 2019). Ses Mémoires, Les Moissons funèbres (10/18, 2019), se sont vus récompensés du MacArthur Genius Grant. Avec Le Chant des revenants (2019; 10/18, 2020), Jesmyn Ward a accompli un exploit inédit: être la première femme double lauréate du National Book Award. Le roman a aussi remporté le Grand Prix des lectrices Elle et le prix du Meilleur Livre étranger. Après six ans d'absence, elle revient avec Nous serons tempête, d'ores et déjà qualifié de classique par la critique américaine.

Jesmyn Ward enseigne la littérature à l'université de Tulane, en Lousiane, où elle réside.

Éditions Belfond,  mai 2025
237 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé 

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