dimanche 29 mars 2026

Les enfants Loups ★★★★☆ de Vera Buck

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

Un hameau coupé du monde.
Le silence comme rempart.
La nature, immense, presque trop belle.
Et au milieu, des vies qui se ferment.

Les enfants loups m’a happée, troublée, retenue.
Impossible de lâcher Smilla, Rebekka, Edith, Lesse, Laura...
Impossible de lâcher ces voix, ces regards, ces secrets.
« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »
Ici, on protège.
Mais à quel prix ?
Sous la beauté sauvage, une tension sourde. Un monde figé. Et quelque chose qui gronde.

Un roman qui se dévore. Qui marque.
Vera Buck maîtrise parfaitement son suspense, distille le malaise avec finesse et nous entraîne dans un huis clos à ciel ouvert, aussi fascinant qu’inquiétant.
Et une chose est sûre, je lirai son prochain roman.

Merci infiniment Émilie et Élodie pour cette découverte, je comprends votre enthousiasme à mille pour cent.

« Les pensées se bousculent dans ma tête, tandis que le loup se tient toujours au même endroit, tranquillement, et me regarde comme s'il voulait me dire quelque chose. Mais quoi ? Ce n'est tout de même pas un loup qui t'a arrachée à moi, n'est-ce pas, Juli ? On t'aurait retrouvée quelque part.
On aurait découvert des traces. Ce n'est pas comme dans les contes où un méchant loup arrive, avec un estomac assez grand pour avaler sept chevreaux et une grand-mère entière. Un loup n'est pas non plus un diable qui te jette sur son épaule pour t'emmener dans les profondeurs des enfers. Ou je me trompe ? Je tourne à nouveau la tête et regarde la silhouette dessinée par les rayons du soleil. »

« Les installateurs avaient faim et soif lorsqu'ils ont fini par redescendre du mât après plusieurs heures de travail. Mais aucun de nous ne les a invités à déjeuner, ni même à boire un schnaps, comme on a l'habitude par ici, une fois le labeur accompli. Ces hommes n'étaient pas d'ici. Ils étaient de "là-bas", des gens de la ville, et donc tout ce contre quoi on nous a toujours mis en garde. Et pourtant, Rebekka a accepté ce mot, et l'a nerveusement caché dans la poche de sa jupe en pensant que personne n'avait vu. Quand tous les autres étaient occupés à fixer la nouvelle antenne comme un corps étranger. Et c'est bien ce qu'elle est : un mât de communication dans un lieu où précisément - le bien le plus précieux est le silence. »

« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »

« NOTRE monde se compose de zones posées les unes sur les autres, comme les étages d'une maison. On peut voir où une zone finit et où l'autre commence aux arbres, aux fleurs et aux buissons qui y poussent. Tout en bas, par exemple, où Jesse et Rebekka vont à l'école, il y a des champs et des arbres fruitiers. Au-dessus se trouve la zone avec la forêt, où certains arbres se dressent jusqu'à trente mètres vers le ciel. Plus on va haut, plus il fait froid et plus les arbres deviennent petits, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, tout en haut, que des buissons aussi petits que moi. »

« Ma zone est tout en haut, en tout cas, celle avec la roche et la glace, où poussent les champignons, le lichen, la mousse et des espèces de fleurs très rares, et où il n'y a pas de bruit. Il faut toujours être silencieuse si on veut survivre. Je cherche à tâtons la feuille de papier que j'ai glissée sous mon t-shirt et dans ma ceinture de pantalon. Les enfants ne l'ont pas remarquée quand ils m'ont poussée, et c'est une bonne chose parce qu'elle n'est pas pour eux. Mais j'aurais quand même dû être plus prudente quand je me suis faufilée à l'école et que j'ai espionné par la fenêtre. Je serre le poing et je le frappe contre ma tête, trois fois et très fort, comme il faut le faire quand on a fait quelque chose de travers. Un ! Deux ! Trois ! Si ça ne fait pas mal, alors ça compte pour des prunes, alors on n'a rien retenu. Il faut toujours cogner bien fort quand quelqu'un veut retenir quelque chose. »

« Le temps finit-il par se venger un jour, quand on essaie de le tuer avec véhémence ? »

« - Cela ne fait-il pas partie là aussi d'un projet de réinsertion sociale que de donner aux autres l'accès à une éducation adaptée ? Et ainsi de vivre leur vie comme ils le veulent ? Jesse pourrait faire des études supérieures et accéder à un métier dans lequel il s'épanouirait !
- Vous m'avez mal compris, madame Bender. Il ne s'agit pas de réinsertion. Il s'agit de trouver enfin la protection et la paix. Et où les trouver, si ce n'est chez nous.
La dernière phrase reste en suspens dans l'air, lourde de sens, comme la fin d'un sermon. Les mots me manquent pendant un moment. Je suis persuadée que ses intentions sont bonnes. Le maire Hofer veut poser sa protection comme un couvercle sur le hameau. Mais que vaut cette protection, si elle étouffe sous son couvercle les voix des personnes, leur identité, leurs souhaits et leurs perspectives d'avenir ?
- Supposons que je puisse convaincre les parents de Jesse d'envoyer leur fils dans un lycée, malgré les principes de leur foi, dis-je enfin avec précaution. Dans ce cas, il serait possible de le faire officiellement, n'est-ce pas ? 
Hofer penche la tête en m'observant.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Je me demande si Jesse a bien une pièce d'identité. Si ses parents eux-mêmes en ont. S'ils sont enregistrés quelque part !
Hofer balaye cette question d'un geste ample de la main.
- Bien sûr qu'ils sont enregistrés! J'ai un document comportant un relevé de chaque habitant du hameau dans mon bureau, si vous voulez le voir.
Je ne réponds rien. La simplicité - ou devrais-je dire naïveté ? avec laquelle on vit sa vie ici me laisse sans voix.
Soudain, je crois comprendre pourquoi les personnes dans le village regardent tous les étrangers d'un mauvais œil. L'ordre dans ce petit monde replié sur lui-même n'est établi que tant que personne ne vient s'y immiscer. Tant qu'un Hofer cède sa fonction de maire au Hofer suivant et ainsi de suite, comme dans une monarchie héréditaire. »

« [...] j'ai le pressentiment que ce village et le hameau dans la montagne ont bien plus à cacher que quelques identités dissimulées. »

« Cet endroit n'a pas été bâti pour y vivre. Il est fait pour se cacher. Mais de quoi ? »

« Peut-être qu'il n'arrive tout simplement pas à dormir. Peut-être que les fantômes le tiennent éveillé. Mon papa dit toujours qu'il faut apprendre à vivre avec ses fantômes, sinon ils nous anéantissent. Je crois que notre prêtre ne l'a pas appris. »

« - Ah oui ? Et quelle idée tu te fais de moi ?
- Celle d'une jeune femme forte qui fait valoir ses intérêts et veut le meilleur pour ses élèves.
Je le regarde d'un air surpris. Une jeune femme forte ? Pas une psychopathe avec un couteau dans la main qui n'est même pas capable de maîtriser une brique de jus d'orange ?
- Voilà d'ailleurs ce qu'on raconte sur toi dans le village, ajoute Martin. Je ne suis même pas sûr qu'il y en ait beaucoup ici qui lisent les journaux nationaux. On s'intéresse davantage aux choses qui concernent les voisins les plus proches. Ici, tu es donc simplement une maîtresse qui apporte quelques idées radicales de la grande ville.
Je souffle fort dans un geste d'indignation.
- Des idées radicales comme celle d'installer des ordinateurs pour les cours ? Ou d'envoyer un garçon au lycée ? Je t'en prie, on vit au XXIe siècle !
- Tu as vraiment l'impression d'être au XXIe siècle, ici ?
(Il désigne ce qui nous entoure d'un air amusé. La cuisine, les rideaux à carreaux, le papier peint à fleurs, les sièges qui datent sans doute des années 1960. Le temps semble s'être arrêté dans ce village.) Et, oui, pour les gens qui ne connaissent personne dans leurs familles qui est allé au lycée, ça aussi c'est une idée radicale. »

« Tu devrais être un peu plus prudente avec ces gens, Laura. [...] Ils ne sont pas comme nous. Ils ont une autre histoire derrière eux. Et l'histoire nous marque plus qu'on imagine. Est-ce que l'un d'eux s'est montré violent avec toi ? »

« Pendant toutes ces années, j'ai cherché, dans l'ensemble de la région montagneuse, des indices sur toi et les autres, et il ne m'est jamais venu à l'idée que le problème pouvait résider dans une des montagnes elles-mêmes. Un hameau au fin fond d'une vallée glaciaire, qui n'est indiqué sur aucune carte. Un hameau rempli d'anciens criminels, sous le patronage d'un homme qui va jusqu'à agresser la presse, en vient aux mains pour protéger le passé douteux de ses habitants. Pour protéger leur identité. Quel meilleur endroit pour abriter celui qui a quelque chose à cacher ? »

« Mon papa n'aime pas les policiers, je le sais depuis longtemps. Parce que les policiers sont des gens qui sont censés protéger l'ordre et la loi et veiller à ce qu'il n'y ait pas d'injustice; mais en réalité, le vrai crime commence quand la police arrive, papa dit toujours. À cause de la corruption. La corruption, c'est quand quelqu'un contourne les règles pour de l'argent. C'est mal, sauf quand on est celui qui a de l'argent. Et bien sûr, c'est pas le cas de mon papa et moi. »

« Les méchants citadins. Si tout dans Jakobsleiter est un mensonge, qu'est-ce qui est vrai dans ce que j'ai appris sur la ville ?
Où vit vraiment le mal ? »

« ILS l'appellent la "fille loup". Tu vois, Juli. Comme ces enfants loups, qui grandissent dans les bois et dont on dit qu'ils sont allaités par les louves. Quel nom ironique, n'est-ce pas ? Quand on sait qui sont les "loups" qui ont élevé cette petite fille. »

« Il y a des émotions qui n'ont pas besoin de mots.
Père n'est pas seulement souffrance, il est aussi culpabilité.
Il l'exprime par tous les pores de sa peau, quand il berce maman et qu'il pleure dans le creux de son cou. Jakobsleiter peut être réduit en flammes autour de nous, des inconnus peuvent bien tout mettre à sac, son fils peut le tenir en joue avec une arme. Pour mon père, il n'y a rien de pire à cet ins-tant que les images de ses souvenirs. C'est pourquoi je baisse le canon du fusil. »

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

« Bien pratique ce monde, où chacun peut créer sa propre identité et sa propre réalité sans que personne ne pose de question à qui que ce soit »

« On apprend plein de choses en examinant les animaux morts, et on en apprend encore plus quand on les regarde mourir. Je reste allongée en silence maintenant. Parce que, quand on a trouvé un moyen de s'échapper, il faut attendre le bon moment. Et parce qu'il faut toujours être silencieuse pour survivre, de toute façon. Il ne faut pas couiner, feuler et grogner comme je viens de le faire. Alors je ferme les yeux et j'attends. Comme mon papa m'a appris. »

Quatrième de couverture

"Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit."

Dans les montagnes, au cœur de la forêt où rôdent encore les loups, se niche le hameau de Jakobsleiter. La vie y est rude et la nature impitoyable. Surtout pour la jeune Rebekka qui rêve de s'enfuir très loin. Puis, un jour, elle disparaît soudainement. Ce n'est pas la première femme engloutie par cette région hostile sans laisser de trace. Pourtant, seule Smilla, stagiaire au journal local, est convaincue qu'un tueur sévit dans la région, peut-être celui-là même qui a enlevé sa meilleure amie il y a dix ans. Envers et contre tous, Smilla est prête à faire voler en éclats les sombres secrets enfouis au plus profond des grottes millénaires. Y a-t-il un lien entre ces disparitions ? Quel mystère se cache derrière la communauté isolée de Jakobsleiter ?

Mystérieux et inquiétant, Les Enfants loups est un thriller implacable dans une nature sauvage et authentique.

UN THRILLER À L'ATMOSPHÈRE TROUBLANTE DONT IL EST IMPOSSIBLE DE SE DÉTACHER JUSQU'À LA FIN.
LA PROVINCIA DI SONDRIO

Éditions Gallmeister,  août 2024
475 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

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