Je lis peu d’essais, mais lorsque Trait de côte de Pierre Cassou-Noguès est apparu dans la sélection Masse critique de Babelio, je n’ai pas hésité une seconde. Le bord de mer… et le vélo aussi.
Ici, l’objet est clair, la crise environnementale. Mais la forme surprend et embarque.
C’est un long voyage à vélo, un vélo en bambou, le long de la côte ouest, de Biarritz à Ostende. Une traversée physique autant que sensible, ponctuée de rencontres, d’efforts, de paysages et de réflexions.
Au fil des kilomètres, l’auteur observe, questionne, s’inquiète aussi avec le recul du trait de côte, la montée des eaux, les territoires fragilisés. Il interroge notre rapport à la nature, à l’habiter, à l’ailleurs.
Il évoque ses échanges avec ceux qu’il appelle les « zayeurs », ces gens d’ailleurs avec lesquels il ne s’agit pas de lutter, mais d’apprendre à coexister.
« Dès le début […] il s’agissait d’en faire un livre. […] non pas les combattre […] mais apprendre à coexister dans les ailleurs. »
Le texte est traversé de références, Stendhal, Marcel Proust, Sigmund Freud, Beaudelaire, Gaston Bachelard, Arne Næss, Amitav Ghosh, Élisée Reclus, Zweig, Gaspard Kœnig … et fait dialoguer littérature, philosophie et géographie des littoraux.
Ce voyage devient alors aussi intérieur. L’auteur parle de lui, de sa propre géographie, de ce qui le constitue. Et peu à peu, quelque chose s’ouvre « […] je suis convaincu que nous pouvons vivre autrement et heureux (ou pas plus malheureux) […] pour limiter les menaces qui pèsent sur les générations futures. »
« Je nous imaginais essayant de vivre sans rien changer, dans un délire sécuritaire, un régime politique de plus en plus autoritaire, et espérant seulement échapper aux catastrophes, incendies, canicules, submersions, tempêtes, qui se succèdent. Il ne fait pas de doute que les catastrophes seront de plus en plus fréquentes, violentes, meurtrières. Je ne crois pas que l'IA ou la technologie puisse nous en protéger et nous permettre de continuer à vivre comme nous le faisons (et cela même serait-il souhaitable ?). Cependant, une des choses qui a changé pour moi dans ce voyage, et qui tient peut-être autant au pédalage, qui remonte le moral, qu'aux conversations que j'ai eues, c'est que je suis convaincu que nous pouvons vivre autrement et heureux (ou pas plus malheureux), et nous entendre aussi (le plus tôt sera le mieux), une majorité d'entre nous pour limiter les menaces qui pèsent sur les générations futures. »
J’ai particulièrement été marquée par sa réflexion sur le tourisme. Ce paradoxe du touriste qui cherche l’authentique tout en le transformant par sa présence. Et cette idée d’« endotourisme », fascinante et dérangeante, où l’on visite des lieux pour être là où il faut être, au point qu’« il n’y a plus rien à voir […] que le tourisme ».
Dans ces espaces saturés, plus personne n’habite vraiment. Ni les humains, ni les autres vivants.
C’est un texte dense, intelligent, profondément nourri, parfois exigeant, mais toujours stimulant. Une expérience de lecture riche, diverse, et profondément actuelle.
« Le sociologue Jean-Didier Urbain ainsi que d'autres insistent sur les paradoxes du tourisme, qui tournent tous autour de celui-ci : les touristes veulent être là où il n'y a pas de touristes, là où les choses, la vie, les paysages, la nourriture, sont authentiques et non falsifiés par le tourisme. Les touristes sont eux-mêmes antitouristes. Le tourisme se nourrit d'une dialectique de l'ailleurs et du chez-soi, cherchant l'ailleurs mais le transformant par sa propre présence en un chez-soi d'où l'ailleurs semble lointain, qu'il faut alors chercher ailleurs.Ces dernières années, néanmoins, un autre tourisme s'est développé (particulièrement avec les réseaux sociaux), ce que j'appelle un « endotourisme », tourné sur lui-même, comme le paquebot que j'ai visité à Saint-Nazaire, d'où l'on ne voit pratiquement pas l'extérieur. On visite pour eux-mêmes les lieux touristiques, pour être là où il faut être et s'y prendre en photo, là où sont aussi passés les autres qui s'y sont aussi pris en photo. L'endroit le plus touristique du monde mérite pour cela même un détour: ainsi Ibiza ou le Mont-Saint-Michel. II n'y a plus rien à voir, au Mont-Saint-Michel, que le tourisme.Or l'endotourisme a aussi son paradoxe. L'hyperfréquentation donne en effet aux lieux une étrangeté particulière. Cette soirée parmi les hôtels-hangars en était un exemple. Plus personne n'est chez soi dans ce genre d'endroit. Les travailleurs des hôtels et restaurants pour la plupart habitent ailleurs, dans une ville des environs, ou bien sont installés pour la saison dans un camping. Les animaux ont pratiquement disparu. II faut imaginer, pour se sentir chez soi, vivre la vie d'un des maigres arbres de l'autre côté du canal, ou celle d'un brin d'herbe, ou d'un insecte entre deux dalles de moquette. Les lieux hypertouristiques ont de moins en moins d'habitants (en incluant même les non-humains). »
« L'œil marin, s'il vivait au rythme de la mer, verrait nos stations balnéaires comme des mirages, une apparition soudaine qui s'efface aussi rapidement qu'elle a surgi et dont la réalité consisterait dans la masse de déchets qu'elle aura laissés. »
« De Biarritz à Ostende, une enquête philosophique
À la fin du xixe siècle, deux femmes, S. de Lalaing (le frontispice de ses livres ne lui donne pas de prénom mais seulement une initiale) et Valentina Vattier d'Ambroyse, parcourent, indépendamment l'une de l'autre, les côtes de Dunkerque à Biarritz pour documenter dans des récits de voyage le littoral tel qu'il vient de se fixer. La première fait une grande partie du trajet à pied, par la plage, au cours de quatre étés.
Je voudrais tenter l'inverse et, de Biarritz à Ostende (à peine un peu plus loin que Dunkerque), documenter le littoral tel qu'il s'érode, se défait, résiste, se transforme, s'adapte ou ne s'adapte pas. Le littoral balnéaire, domestiqué par le tourisme mais aujourd'hui confronté à la crise environnementale, est resté, ou redevient, une zone étrange bien que proche, étrange sans exotisme. Je n'irai pas à pied mais à vélo pour livrer un récit de voyage qui serait comme un guide touristique à l'envers, qui aurait tout pris à l'envers, pas seulement le sens du parcours. »
« Le pin, à l'époque, n'est pas considéré comme un bel arbre. On lui reproche sa forme qui ne se déploie pas en volume mais monte tout droit. Les résiniers le saignent d'un coup de hache dans le tronc d'où coule la résine poisseuse. Théophile Gautier, qui reste romantique, compare le pin au poète qui, comme celui-ci, ne devient productif qu'après une blessur e: « Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde / Pour épancher ses vers, divines larmes d'or. » »
« Je ne retrouverai pas la forêt ce jour-là, qui s'achève près d'Arcachon. Je passe sous les trois campings de la dune du Pilat. C'est là qu'ont été tournés les films Camping. Les pins sous lesquels Franck Dubosc en slip bleu et T-shirt rose lançait l'inoubliable « Et alors, on n'attend pas Patrick ? », ces pins qui semblaient se pencher sur nos vacances avec bienveillance, ces pins ne sont plus. Les campings ont également brûlé et sont remplacés par des lignes de bungalows en plein soleil sur le sable nu. Des allées en caillebotis permettent d'aller d'un bungalow à l'autre. Les films Camping, tournés entre 2006 et 2016, reprenaient les vêtements et les voitures des années 1990. Ils jouaient déjà l'air de « c'était mieux avant ». »
« À la différence de l'automobiliste, qui s'enferme dans une ou deux tonnes de métal, le cycliste ne peut pas se « fortifier » mais il sait bien qu'il ne doit pas non plus se fondre dans le paysage, comme un marcheur peut croire le faire. Le cycliste, avec ses habits voyants et sa vitesse, se détache. Il est dans une relation ambiguë avec les altérités autour de lui. J'en suis là de mes réflexions quand j'atteins Soulac-sur-Mer. »
« Je lis dans le beau livre Le Signal, que Sophie Poirier consacre au bâtiment, que les habitants de Soulac l'appelaient la « verrue ». Le mot est bien choisi parce qu'il évoque en effet la phobie : la verrue qui nous inquiète et dont nous voulons à tout prix nous débarrasser. Le Signal a focalisé notre angoisse devant la crise environnementale et nous l'avons anéanti dans un geste rituel qui ne résout rien. »
« Nature morte
Le tableau a été peint le 15 août 1940. Ce jour-là, les habitants sont confinés chez eux. Ils attendent les Allemands, qui entrent dans Royan un peu plus tard dans l'après-midi. Pablo Picasso, fuyant Paris, s'est installé à Royan avant même la déclaration de guerre, dans les premiers jours du mois de septembre 1939. Il y passe presque un an. Il loue un atelier dans un immeuble en face du café. Il ne l'aime pas beaucoup. Il dit que la lumière est trop claire et la vue, avec le port, un bout de plage, la mer, les bateaux, trop belle. Il fait surtout des dessins. Le Café des Bains est la seule vue qu'il peint depuis son atelier. Il repartira à Paris quelques jours après, avant la fin août.
Interrogé plus tard sur ce tableau, Picasso refuse d'y voir un paysage : « Une fenêtre ouverte, ce n'est pas un paysage, c'est autre chose. Et puis une fenêtre qui s'ouvre quand tout s'écroule, c'est quelque chose, non, c'est l'espoir ? » Je recopie ces quelques phrases citées sur le cartel en dessous du tableau. Et, en effet, celui-ci ne me semble pas avoir le format habituel d'un paysage. Il est moins allongé et n'a pas vraiment de pro-fondeur. Les différents éléments paraissent très proches même s'ils sont de petite taille. Le tableau me fait plutôt penser à une nature morte : le café, vu depuis l'atelier au dernier étage de l'immeuble en face, en surplomb, se dresse dans la rue comme un compotier sur une table. C'est aussi qu'il n'y a pas d'êtres humains dans l'image, pas d'êtres vivants sinon quelques arbres, pas de mouvement, rien que des choses immobiles.
Je ne comprends pas très bien comment une nature morte peut signifier l'espoir. Mais j'imagine Picasso tournant en rond dans son atelier en ce jour d'été ensoleillé et sinistre, après la débâcle, les armées nazies envahissant le pays. Son œil tombe brusquement sur le café, la rue déserte mais colorée, dans l'encadrement de la fenêtre, un format qu'il peut peindre, parce qu'il peint plus volontiers des compotiers ou des violons que des vues de la campagne. La rue avec des couleurs, des reflets, indifférente aux malheurs humains, c'est quand même quelque chose. Picasso passe la journée à peindre et garde peut-être même de ces heures passées, face au Café des Bains, immobile dans sa parure d'été, un bon souvenir. »
« Le Café des Bains est un fantôme, un spectre. Il garde une présence, dans les images, que nous pouvons encore interro-ger, fréquenter. Cependant, son corps matériel a disparu dans les bombardements. Il n'en reste rien dans la ville. Le futur léger, insouciant et abondant, que laissent flotter dans l'air les villas tranquilles comme le parfum des buissons en fleurs, est un rêve qui ne s'est jamais matérialisé, qui n'a jamais réellement pris corps, ou alors seulement dans des films, des publicités, des magazines. Les rêves et les fantômes sont pri-vés de matérialité. Ils luttent pour s'arrimer aux choses mais ils gardent une présence qu'il est possible de guetter en se promenant dans les rues. »
« En partant de Royan, je m'attendais à quitter les Landes, voir d'autres paysages, mais je retrouve d'abord des forêts de pins et de chênes verts. La piste cyclable passe devant le phare de La Coubre, condamné lui aussi par l'érosion de la dune. Comme sa disparition prochaine est annoncée un peu partout, on vient de loin pour le voir. Ce n'est pas un tourisme macabre mais plutôt nostalgique, on vient lui dire adieu. Cependant, les pas des promeneurs accélèrent l'affaissement de la dune et l'avancée de la mer. Cette partie de la côte détient le record d'Europe pour la vitesse d'érosion. Nulle part en Europe le trait de côte ne recule aussi vite. C'est une question de courants. Un peu plus loin, je m'arrête près d'une belle plage de sable jaune, parsemée à perte de vue de grosses souches de pins noircies par le sel, que la mer a récemment déterrées en faisant tomber la petite falaise de sable. »
« J'aurais pu passer à Port-des-Barques et observer le décor sans comprendre que c'était du cinéma. Ou un délire lorsque les acteurs croient au film qu'ils jouent. Un délire au sens propre, une construction intellectuelle, complexe, pour ne pas voir une réalité menaçante. Et c'est difficile, parce que, à marée haute, la mer vient buter contre les rochers qui bordent le parking devant le restaurant. Même quand on ne la voit pas, on continue de l'entendre.
« Vous savez qu'on va disparaître ici ? » »
« Fortifications
Comme philosophe, je ne sais pas combien coûte une digue, ni combien de temps elle dure, ni quelle doit être sa hauteur. Je ne sais pas à quel niveau sera la mer en 2100. Tout cela, je le rapporte, je le tiens de celles et ceux à qui je parle et avec qui d'autres experts pourraient n'être pas d'accord. Je ne suis pas garant de la vérité de ces informations, qui relèvent de différents domaines empiriques. Comme philosophe, je n'ai aucun domaine empirique je ne sais rien.
Ce qui m'intéresse, dans le cas de la digue, c'est l'image même de la fortification. Dans La Bienveillance des machines, j'étudie comment la technologie constitue des membranes asymétriques, qui interrompent la symétrie du contact. Je serre la main d'un ami, je touche sa main, il touche la mienne. Si je le rencontre en visioconférence, je peux éteindre ma caméra, je le vois, il ne me voit plus. Le pilote d'un drone touche sa cible sans pouvoir être touché par elle. Caché derrière une meurtrière, le garde du fort voit son ennemi qui ne le voit pas ou le voit mal. Il peut aussi lui décocher une flèche alors que l'autre l'atteindra plus difficilement. La muraille, la fortification, est une des premières et des plus pesantes membranes dont la technologie peut entourer nos peaux. Face à cet autre radical qu'est l'océan, c'est à elle que nous nous accrochons. »
« Ces fortifications me rappellent la pandémie et la formule d'Emmanuel Macron en mars 2020 : « Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible... ce virus. » Le Covid-19 n'était pas un ennemi mais un phénomène biologique qui n'avait pas à notre égard d'intention maligne. L'océan n'est pas non plus un ennemi. C'est comme si nous ne réussissions pas à imaginer ce qui nous menace, ou met en danger nos formes de vie, sinon comme un ennemi auquel nous ferions la guerre.
Or, précisément, nous sommes confrontés à un non-humain si radicalement autre, qui dépasse tellement notre échelle, que nos méthodes guerrières sont totalement incongrues et font seulement ressortir une étrangeté de cet autre qu'il s'agirait pourtant d'essayer de comprendre. »
« Je crois que cette impression de ne faire que passer tient paradoxalement à ce que le vélo rétablit les distances dans leur réalité. En voiture, vingt kilomètres ou quatre-vingts kilomètres, c'est presque la même chose, autour d'une heure, un peu plus, un peu moins. À vélo, avec les sacoches, vingt kilomètres, c'est aussi une heure, une grosse heure; quatre-vingts, c'est l'essentiel d'une journée. De surcroît, la durée et la difficulté du parcours dépendent du dénivelé et des conditions météorologiques. Les cyclistes sont à la merci du vent ou de la pluie, et ils ne décident de leur sortie et de leur trajet qu'en négociant avec les éléments. C'est l'une des premières leçons de Guillaume Martin dans son Socrate à vélo. Les cyclistes savent qu'ils ne sont pas des sujets autonomes mais qu'ils sont pris et ballottés dans un monde où agissent d'autres forces. »
« Les espaces, avec leurs distances, leurs proches et leurs lointains, les ailleurs, qu'ouvrent le vélo et la marche, ne sont donc pas plus naturels ni même plus réels que ceux de la voiture, du train ou de l'avion. Ils sont simplement plus respectueux, moins destructeurs pour les territoires qu'ils traversent. Et leurs espaces comportent moins d'absence, moins de trous. On peut même rêver, pour suivre la métaphore topologique, qu'ils forment des espaces complets. Sans aucune absence. Comme si l'on pouvait pédaler sans jamais être dans la lune ». »
« Le mépris dans lequel on tient parfois la fiction au regard de l'expertise, l'importance qu'ont prise dans les médias tous les experts, réels ou prétendus, tiennent au dogme qui domine l'idéologie depuis les années 1980 et que Margaret Thatcher a ramassé dans une formule : « There is no alternative », « Il n'y a pas d'alternative ». Il n'y a pas d'alternative au capitalisme néolibéral et pas d'alternative aux désirs de consommation, il ne sert donc à rien de rêver, ou d'imaginer, ou de raconter des histoires, c'est inutile, nous sommes enfermés dans un système, comme un paquebot sur l'eau, dont nous ne pouvons pas nous échapper et où se déterminent mécaniquement nos désirs. »
« Dans les bons jours, le vélo peut faire partie du corps, d'un corps transformé, mais, dans les mauvais jours, c'est le corps qui fait partie du vélo : il est, comme lui, une machine dont on n'est pas certain du bon fonctionnement. Je me demande si le corps dépend aussi d'un bricolage planétaire. Nous prenons bien des médicaments fabriqués à l'autre bout du monde. »
« Que cherche-t-on au bord de la mer ?
Le livre de Corbin, qui retrace la transformation du littoral européen à partir de la mode des bains de mer, donne l'impression que notre amour pour la mer est corporel, qu'il tient à ce que nous acceptons sur les bords de mer une forme de vie, où les corps sont plus libres, moins tenus par les contraintes, où le plaisir a plus de place on vit presque nu, on se trempe dans l'eau, on se réchauffe, on mange des glaces l'après-midi.
Baudelaire voit une proximité spirituelle entre l'humain et la mer. La mer ressemble à l'esprit ; comme lui, elle est apparemment infinie, insondable, changeante, de sorte que nous pouvons nous y reconnaître, nous y contempler mais du dehors, comme dans nul autre spectacle de la nature :
« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame...»
Il me semble que Proust parle aussi du spectacle des vagues dont on ne se lasse pas parce qu'il a une affinité particulière avec le rythme de la pensée, lui répond, de sorte que la pensée peut se caler sur cet autre plus grand qu'elle, et s'y apaiser.
Rachel Carson, qui dénonce l'usage des pesticides dans Printemps silencieux, est d'abord une spécialiste de la mer. Pour elle, nous aimons la mer parce que nous gardons la conscience obscure que c'est en son sein que la vie a commencé et que nous-mêmes, ou nos lointains ancêtres biologiques, en sommes sortis et avons découvert l'air, la vie terrestre, dans les zones indéterminées du littoral où la terre et la mer se mêlent.
Dans Le Grand Dérangement, le romancier indien Amitav Ghosh renvoie l'attirance pour le littoral, et l'extension des villes maritimes, à l'époque coloniale, les colons se sentant plus en sécurité sur la côte, à proximité de leurs navires que dans l'intérieur des terres. »
« Ce qui est certain, aussi certain que la Terre est ronde, c'est que l'eau aura monté, de plus de un mètre, et qu'il y aura des tempêtes, des événements extrêmes comme on dit, de sorte qu'un bon nombre de plages seront bordées de ruines, celles des premières villas, qui sembleront reculer dans l'océan, les briques et les pierres éparpillées sur le sable et peu à peu transformées en galets, des pans de murs en béton résistant plus longtemps, et tout le réseau des canalisations en plastique et en métal, en plomb parfois, sortant du sable et s'y dispersant en invisibles fragments.
J'ai pédalé depuis Guérande pour visiter le château de Suscinio. Flaubert et Du Camp en parlent dans leur voyage en Bretagne. Je crois que c'est là que Flaubert a écrit que la nature embellissait les ruines. Le château était encore en ruine quand il est passé. Il reste des photos d'époque: quatre tours, des remparts éboulés qui se voyaient de l'océan et servaient d'amers pour les bateaux entrant dans le golfe du Morbihan.
Aujourd'hui, les créneaux bien droits, les chemins de ronde balisés, les ponts-levis en état de marche, abritent un spectacle sons et lumières qui raconte l'histoire des chevaliers de la Table ronde. Les trois guichets à la billetterie, le réseau de cordelettes susceptible de faire zigzaguer en un clin d'œil une longue file d'attente, laissent deviner l'été des flux ininterrompus de visiteurs. »
« Gurwann défend ce qu'il appelle le droit à un horizon dégagé et dont il fait, avec un peu d'ironie (ou peut-être pas), un droit fondamental de l'être humain. Un horizon dégagé, c'est-à-dire sans marques qui nous replongent dans l'époque contemporaine, le monde humain, et nous y enferment.
Je lui parle d'Élisée Reclus. La forêt des Landes, dont Reclus assistait à la plantation, aurait pu apparaître, à l'époque, comme un champ d'éoliennes, une œuvre humaine modifiant profondément l'environnement. Le critère qui amène Reclus à défendre la plantation des pins est esthétique: la forêt de pins a une beauté que n'a pas une voie de chemin de fer et que n'avaient pas non plus les monotones dunes de sable. On pourrait appuyer ce critère esthétique sur l'idée d'une variété, d'une profusion, d'une complexité des êtres perceptibles. Ce serait un esthétisme à la Reclus appuyé sur l'écologie du philosophe norvégien Arne Naess, et celle-ci encore étendue pour y inclure non seulement les êtres vivants, mais aussi ces êtres étranges que sont les pierres. Du moins, la forêt de pins, bien qu'il s'agisse d'une forêt monoessence, semble abriter des êtres plus nombreux que les dunes de sable: un sous-bois végétal, des insectes, des oiseaux, une profusion et une variété que les sens humains ne distinguent pas dans les dunes. En tout cas, il faut, pour suivre Reclus, admettre que la beauté des paysages, des environne. ments, des atmosphères, se ressent universellement. Et, pour cela, comme Kant, distinguer le beau qui serait donc universel, et l'agréable qui dépendrait de la personne. Chacun peut préférer, c'est-à-dire trouver plus agréable, l'ombre d'une forêt de chênes ou le soleil qui passe à travers les pins, ou les eaux froides de l'Atlantique, ou la tiédeur de la Méditerranée, mais il existe un certain niveau où, à bien regarder, nous pourrions nous accorder sur la beauté, la variété, la profusion d'un lieu. C'est à ce niveau que l'on pourrait distinguer le champ d'éoliennes d'avec la forêt de pins tout en refusant d'en faire une affaire de goût, qui dépendrait de chacun.
Nous nous baignons dans une crique étroite dont l'entrée est barrée par un gros rocher vertical. L'eau est très calme et transparente, très froide aussi. Je reviens rapidement vers le bord. Gurwann nage vers le large et disparaît de l'autre côté des rochers. En l'attendant, je grimpe depuis le fond de la crique, suivant le lit d'un ruisseau, jusqu'à ce que je sois assez haut pour observer l'horizon.
Le droit à un horizon dégagé... où rien n'arrête le regard, un horizon qui, comme le dit Baudelaire quelque part, repré-sente l'infini à l'échelle humaine. C'est la même expérience que « la vie » d'une forêt ou « l'énergie » d'une pierre : réussir à ressentir dans un monde saturé d'artefacts et d'éléments tout humains, de mots, de représentations, une ouverture vers un autre. »
« La question, c'est comment et combien de temps vivrait-on, dans une relative abondance, si l'on arrêtait de produire pour ne faire que récupérer ? C'est une question spéculative, une question de science-fiction (il faudrait imaginer un contexte pour expliquer que l'on arrête de produire tout en maintenant une organisation sociale à peu près stable). Clément y répond par des machines et une certaine forme de vie.
Pour moi, son travail répond aussi à la nécessité de produire des alternatives. Il rend désirables d'autres formes de vie, qui ne consistent pas à boire du Coca-Cola autant qu'on peut dans un paquebot géant, ou à faire un gros bruit et une grosse fumée en passant dans un SUV, comme nous incite à le désirer tout l'appareil publicitaire. En cela son travail n'est pas celui d'un ingénieur, ou d'un inventeur, qui chercherait des solutions viables dans un contexte de pénurie mais celui de l'artiste qui par ses œuvres modifie les consciences. Ce jour de printemps, dans un jardin fleuri, la cabane est accueillante, très claire, toutes fenêtres ouvertes. »
« Je parle de la réalité des distances à vélo et de la réalité du temps météo, deux réalités que la voiture écrase. Mai ne fais que traverser la météo alors que Clément la met au travail. Cela prend du temps de produire de l'eau potable ou de l'énergie disponible. Ce temps n'est seulement pas humain. Il faut que des nuages s'accumulent ou que le soleil tape dans les panneaux du toit suffisamment longtemps. Ce temps non humain entre dans la valeur de l'eau ou de l'énergie. La théorie marxienne, qui lie la valeur au temps de production, doit seulement être étendue pour inclure le temps non humain. Comme tout le xixe siècle, Marx ne prend en compte que le temps humain. Celui de la nature ne compte pas. C'est pour-quoi, depuis la révolution industrielle, nous avons pu consi-dérer que l'énergie accumulée dans les sols, le charbon, le pétrole, n'avait pas de valeur intrinsèque, qu'elle n'avait que la valeur que lui donne le marché, et que nous pouvions nous en emparer. Nous avons simplement extorqué aux non-humains et à nos descendants la valeur accumulée, aussi bien que le capitaliste extorque le travailleur d'une partie de son temps et de la valeur qu'il produit. »
« Depuis que j'ai quitté Saint-Nazaire, il n'est pas tombé une goutte. Le soleil s'est à peine voilé, le premier jour près de Guérande. J'ai des coups de soleil sur les cuisses et le nez. Le paysage breton prend des airs méditerranéens. Le phare d'Eckmühl, une immense colonne de pierres grises, se dresse dans l'axe d'une route toute droite, bordée de maisons blanches, dans un air poussiéreux. Quelques barques blanches et bleues flottent sur une eau étale, protégée par des rochers. Une vapeur blanchâtre s'élève de la mer. Le ciel est bleu, le soleil aveuglant.
En retrait de la côte, le vent d'est fait un air sec. Le terrain est plat. Il n'y a pas de grands arbres, à cause du vent qui souffle en général de l'ouest et souvent en tempête, mais seulement des landes, des friches, des buissons, qui sont encore très verts, mais évoquent assez bien un printemps marocain. »
« Je réfléchis que je peux en profiter pour écrire sur la pêche, parce que, chacun le sait, c'est aussi l'un des problèmes sur le littoral. Il suffit de lire les journaux. Aujourd'hui même, Le Télégramme titre : « Hécatombe sur les congres », qui sont dévorés par un micro-organisme peu commun jusqu'à maintenant. Bref, il n'y a plus de poissons. Ceux qui restent ont mangé du plastique qu'ils introduisent ainsi dans la chaîne alimentaire. Et, pour les débusquer, des chalutiers géants raclent les fonds marins et détruisent des écosystèmes mal connus.
Je vais un peu vite mais c'est sûr que nous avons mangé beaucoup de sardines, des thons, des baleines aussi.
Inconsidérément. Et cela, parce qu'un Breton a inventé la stérilisation et la conserve. Au départ, cela semblait une bonne idée, qui permet de faire traverser l'espace et le temps aux abricots de l'été, que l'on retrouvait en plein hiver, et aux sardines de Douarnenez, qui nourrissaient les petits Alsaciens. J'écoute un documentaire sur la préparation des sardines par les sardinières. À part la fermeture des boîtes, tout se faisait à la main: La fragilité de la sardine s'accommode mal de la brutalité des machines. » »
« Un peu avant d'arriver à Brest, je me perds près de Plougastel, je descends le long d'un chemin de terre jusqu'à la mer, je suis secoué dans les ornières, je maugrée parce que je sais qu'il me faudra remonter. Puis, brusquement, après un virage, je découvre au bord de l'eau (la marée est haute et le soleil scintille sur les vagues) un pont comme celui du Faou et deux bâtiments de pierres entourés de beaux arbres verts. Il s'agit certainement d'un ancien moulin à eau transformé aujourd'hui en résidence secondaire. Je prends quelques photos avant de remonter l'autre versant du coteau, appuyant sur les pédales, soufflant, râlant. Je me demande dans une part de mon esprit, un peu absente, distraite, ce qui rend l'endroit aussi charmant, et je me réponds, sans vraiment y penser, dans le même module de mon esprit, que c'est la patine du temps, une longue négociation entre les gens, les choses, les végétaux, les éléments.
Ce qui est certain, c'est que l'endroit, ce moulin, comme la maison du Faou, est également condamné. »
« Je me suis baigné une fois dans du plancton luminescent, c'était à Groix, un été particulièrement chaud. Chacun de nos mouvements faisait des étincelles dans l'eau comme des pétards ou des étoiles. Une multitude d'étoiles remplissaient le ciel, et il y en avait d'autres dans l'eau, plus proches, plus éphémères. La nuit était très noire, sans lune, la côte indistincte. Quand je suis remonté sur la grève caillouteuse, je ne savais plus où j'étais.
Et l'humain, pourquoi fait-il de la lumière ? Comme une toile d'araignée, à la surface de la planète, avec des concentrations dans les villes et des lignes droites le long des routes, suivant aussi étroitement les brisures du littoral. L'humain laisse même la lumière allumée dehors quand il dort ou quand il n'est pas là, au point de déranger les oiseaux et les poissons. Il est possible que, comme le plancton, nous ne sachions pas nous-mêmes ce que nous faisons ou quels sont le sens et la fonction de nos lumières. Marquer la Terre de notre présence ? Pouvoir nous sentir chez nous, n'importe où et n'im-porte quand ? Est-ce pour cela que nous allumons la lumière, dressons des menhirs et déposons du plastique un peu partout ? »
« Morlaix
Peu à peu le port s'est ensablé. Le commerce a périclité. La ville a longtemps vécu autour d'une grande manufacture de tabac. Elle s'est beaucoup transformée au xixe siècle. Au centre de la partie la plus ancienne, un pâté de maisons a été rasé pour faire un grand marché, aujourd'hui occupé par un parking. Un peu plus tard, la compagnie de chemin de fer a supervisé la construction d'un immense viaduc qui enjambe la vallée entre les deux coteaux, soixante mètres de haut. On le voit de partout dans la ville des arches de pierres arron-dies sous le premier étage, où peuvent passer les piétons, et qui s'étirent démesurément pour supporter un deuxième étage qu'emprunte encore la ligne Paris-Brest. Je me demande ce qu'en ont pensé les habitants de l'époque, et ce qu'en aurait pensé Élisée Reclus, qui raillait les ingénieurs lorsqu'ils entachaient les vallons verdoyants de leurs nuages de fumée. Les locomotives à charbon passaient à soixante mètres au-dessus de la ville comme aujourd'hui les TGV. Le viaduc barre la pers-pective qui devait s'ouvrir vers le port en désuétude. Pourtant, il me semble donner un charme particulier à la ville. »
« C'est Marcel qui me parle d'antitourisme. Il voit mon projet littoral comme un contre-atlas du tourisme, qui pointerait tout le long de la côte les aberrations, les incohérences environnementales, tout ce qui justement est passé sous silence dans les guides touristiques et serait susceptible de nous détourner de notre idéalisme techno-optimiste.
La difficulté, pour moi, est que cet antitourisme risque tou-jours d'être grincheux et de se réduire finalement à un tourisme râleur, comme les vacanciers qui photographient les détritus sur la plage, ou les fruits moisis sur le buffet du petit déjeuner pour demander au retour une ristourne à l'agence de voyages. Je ne voudrais pas être le visiteur maussade qui pointe partout où il passe les défauts, les malfaçons, les escroqueries dans les hôtels, aux restaurants ou, en l'occurrence, dans le paysage: forêt brûlée, submersions futures ou pollution plastique. Je ne me suis pas résolu à jouer ce rôle. Je voudrais que mon parcours à bicyclette m'offre la possibilité de décrire le littoral dans son ambiguïté actuelle. C'est un peu le syndrome du bain qui refroidit. L'eau refroidit et, pourtant, on y est encore si bien qu'on ne peut pas en sortir.
Un autre problème serait de donner envie à des lecteurs de lire ce contre-atlas. Il faudrait beaucoup d'art pour réussir ce tour de force en décrivant des porcheries de dix étages déversant les merdes de tous les cochons dans les ruisseaux et jusque sur les plages. »
« Le téléphone est une machine essentielle dans ce parcours, autant que le vélo. Je soupçonne que l'engouement actuel pour le cyclotourisme est dû autant au tournant d'esprit que provoque la crise environnementale, à notre conscience éco-logique, qu'au développement des smartphones qui en rend la pratique beaucoup plus simple. »
« Pourquoi raconter mon parcours, redoubler celui-ci d'un récit ? Le plus important, ce qui se réalise, ce qui en un sens fait œuvre, c'est peut-être le geste, le passage sur le littoral dans ces zones que menace la crise environnementale, comme au théâtre, la réalité de la pièce est dans le jeu vivant, dans le moment qui passe, et non dans le texte. Néanmoins, il est difficile de ne pas vouloir garder quelque chose de ce périple, le fixer, le documenter. »
« Marcel me parle du livre qu'il ne parvient pas à achever, parce que les livres ont du mal à prendre corps dans l'air du temps, et des expériences numériques, technologiques aux-quelles il se livre avec ses étudiants dans son laboratoire au Canada. Son idée est qu'il faut apprendre à échouer technologiquement, apprendre à fabriquer et utiliser des choses qui ne marchent pas. C'est un dogme technophile, selon lequel la machine doit fonctionner, qui nous pousse à remplacer nos appareils, au lieu de bricoler avec ceux que nous avons. Que ces bricolages, comme les basses technologies de Clément C., constituent des dispositifs singuliers, qu'ils ne puissent pas se généraliser, n'a pas d'importance, car en tant qu'expériences ils constituent déjà une déviance par rapport à l'image du progrès technologique. Le but n'est pas de constituer des prototypes qui pourraient être produits en série mais de se détacher d'une certaine image de la technologie et de son évolution. C'est ce que Marcel appelle en anglais technofailure et en français, la « technonullité »: tourner en rond, rester sur place, plutôt que de s'engager dans un développement technologique.
Nous sommes arrivés à Paimpol, nous attachons nos vélos à un poteau sur le port. Marcel soudain relève la tête et me dit très logiquement : « Par exemple, ton vélo en bambou, la meilleure chose pour ton projet, ce serait qu'il se casse avant l'arrivée. » »
« Je repense à la conversation avec Marcel sur la différence entre les romans et les applications qui déterminent notre rapport aux paysages. Tout le tronçon de côte, de Paimpol jusqu'à Fécamp, est marqué, prédessiné dans nos imaginations par des écrivains et des peintres. La différence cependant est que la réalité peut facilement démentir la littérature, alors qu'elle n'échappe que dans de rares accidents aux applications des Gafam. Une autre différence, évidemment, est que la littérature n'appartient à personne en particulier, alors que les plateformes qui contribuent si fortement à déterminer la réalité appartiennent pour l'essentiel à quelques êtres humains. »
« À Binic, en face du port, au large, lointaine mais bien distincte, il y a une île rocheuse sur laquelle se dresse, de travers pour faire face à l'ouest, une unique maison blanche. Nous parlions hier soir avec Marcel et Gwenola de mon désir d'habiter une île solitaire. Un désir de philosophe certainement, depuis le conte d'Ibn Tufayl, Le Philosophe autodidacte. Mon vélo, quand je suis seul, m'est comme une île. »
« Je connais bien Saint-Malo. J'y suis venu plusieurs fois. J'y ai laissé beaucoup de souvenirs et souvent même une version de moi-même, un moi plus jeune et un peu différent. Ces moi malouins sont bien maintenant cinq ou six. Il y en a toujours un qui domine les autres, comme s'il les avait avalés. Ils sont en lui, et c'est à travers lui que je communique avec eux. Ce personnage qui représente ainsi les autres n'est pas forcément le dernier. Il arrive qu'un moi plus ancien, un élément intermédiaire dans la série, prenne le dessus pour avaler les versions plus récentes et plus pâles qui se contentent alors de ventriloquer dans son estomac. »
« Je suis convaincu que nous vivrions mieux, mieux au sens moral mais aussi au sens où nous serions plus heu-reux (ou ne serions pas plus malheureux), si nous vivions plus sobrement. Mais il est clair que nous avons besoin d'électricité. Vaut-il mieux la prendre dans le soleil avec des panneaux en plastique ou dans le vent avec des éoliennes qui bouchent l'horizon et semblent détruire les fonds marins, ou dans les atomes, avec les risques que l'on connaît, et des déchets radioactifs dont on ne sait pas quoi faire ? Et combien d'éoliennes faut-il pour remplacer une centrale nucléaire ? C'est à des experts, dans différentes disciplines, de répondre et, sur cette base, à nous, en tant que citoyens, de décider. Je peux avoir mon opinion en tant que citoyen mais je ne suis pas certain de devoir la donner ici en tant que philosophe. Je peux essayer de donner le désir de vivre autrement, dans une autre forme de vie, avec d'autres gestes, d'autres idées, montrer aussi qu'il y a des formes de vie alternatives, formuler peut-être des cri-tères de choix, de décision et, en ce sens, intervenir comme expert (pour défendre par exemple cette écologie élargie que j'esquissais dans le journal de bord). Mais je ne sais pas quoi faire des déchets nucléaires, je ne sais pas quel est le bilan carbone de la construction d'un champ d'éoliennes ou de l'installation de panneaux solaires.
Cela dit, pas de doute, je préfère habiter en face d'un champ d'éoliennes en mer qu'à proximité d'une centrale nucléaire. »
« Je suis resté à Arromanches deux jours, trois nuits, sans beaucoup sortir et jamais plus loin que le café au bout de la rue. Je commençais à avoir mal au dos. J'avais mal au pouce gauche. J'attendais que mon corps se repose et que toutes les pensées vagues qui me venaient en pédalant prennent une forme. J'ai écrit. J'ai lu, alternant les Mémoires d'un touriste de Stendhal et Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Ce sont deux livres très différents mais qui réussissent l'un et l'autre à rendre la vie dans ce qu'elle a de plus concret (dans des époques et des circonstances que tout sépare). Ils dessinent pour moi deux voies, qui posséderaient chacune le sérieux, la légitimité: l'une serait une sociologie à la première personne, et l'autre serait une histoire du littoral, ou une histoire des perceptions du littoral. Mais je veux justement éviter l'une et l'autre de ces voies, l'histoire comme la sociologie, d'une part parce que mon objet est la crise environnementale, qui ne relève pas de la sociologie ni encore de l'histoire des percep-tions, et d'autre part, et surtout, parce que je veux esquisser une autre méthode et une autre perspective, une philosophie par la fiction, et plus particulièrement même par la rêverie. »
« Les voleurs avaient démonté quatre autres voitures dans les quelques rues alentour pour en emmener différentes parties. À Trouville! Dans le quartier le plus chic! Le propriétaire était professeur de médecine, il travaillait dans le service public, il avait les cheveux un peu longs et ne voulait pas dire tout ce qu'il aurait pu dire s'il avait été de droite.
Et il avait raison de ne pas le dire. Depuis ma soirée à Port-des-Barques (dans la chronique 6), j'ai vérifié les chiffres : le nombre d'homicides en France est dérisoire par rapport à celui des morts dues à la pollution, et aussi le coût de la délinquance par rapport à celui de la crise environnementale. Les constructeurs automobiles, en trafiquant les moteurs diesels pour passer les contrôles antipollution (le fameux dieselgate), ont tué plus que tous les dealers et autres délinquants : il y a en France plus de morts par tricherie au diesel que par homicide. L'insécurité à Trouville dans les prochaines années viendra de la pollution, du plastique, de la submersion, et non des voleurs de capots de voiture. Nous le savions tous les deux, le propriétaire et moi, mais nous avons fermé soigneusement le garage où j'ai laissé mon vélo. »
« Lorsque les philosophes tentent d'imaginer le futur, ils font de la fiction. Sils touchent quelque chose du futur, c'est par hasard, en explorant un champ des possibles, et cela n'a pas beaucoup d'importance. Seuls comptent en vérité ces possibles, et le fait d'avoir montré qu'il existe des possibles et d'en avoir tiré des concepts qui s'appliquent aussi à notre réalité. »
« Machines à habiter. Le Havre
Comme Royan, la ville a été détruite pendant la guerre et redessinée sous la responsabilité d'un seul architecte, Auguste Perret. Celui-ci instaure une charte que chaque immeuble du centre-ville doit respecter: utilisation du béton, structure apparente, hauteur des étages, dimension des fenêtres, espacement entre les fenêtres... Il s'agit de choix esthétiques et industriels.
Les bâtiments, ainsi dimensionnés, peuvent être construits à partir d'éléments fabriqués en série. Mais cette standardisation donne aussi un rythme aux façades qui se reproduit, se prolonge, résonne, interrompu seulement par quelques variations de hauteur. En des points clés de la ville, quelques immeubles plus haut, douze étages, surplombent les trois étages réglemen-taires qui s'alignent le long des rues. La tour de l'Hôtel-de-Ville et le clocher octogonal de l'église Saint-Joseph dominent encore l'ensemble. »
Quatrième de couverture
« Tandis que je préparais mon voyage de Biarritz à Ostende, j'imaginais l'avenir sombre comme la fumée d'un feu de forêt. J'en sais maintenant plus sur ces menaces. J'ai visité des lieux qui s'érodent, se défont et qui vont disparaître, pourtant je suis rentré avec une sorte d'optimisme. Un optimisme paradoxal. »
Pierre Cassou-Noguès est professeur de philosophie à l'université Paris-8 et membre de l'Institut universitaire de France. Auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Démons de Gödel (Points, 2015), La Mélodie du tic-tac (Flammarion, 2013) et La Bienveillance des machines (Seuil, 2022), Il est aussi cycliste, amoureux de la mer et observateur passionné du quotidien. Il a parcouru le littoral atlantique à vélo, attentif à l'étrangeté des lieux et aux mutations déjà à l'œuvre. Ce livre propose le récit philosophique de cette expérience vécue.
Éditions Philosophie Magazine Éditeur , février 2026
214 pages

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