Affichage des articles dont le libellé est Littérature finlandaise. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature finlandaise. Afficher tous les articles

samedi 31 janvier 2026

Le Fleuve ★★★★☆ de Ròsa Liksom

« Un même destin nous unissait : jetés sur les routes, nous marchions vers l'ouest. »
Avec Le fleuve, Rosa Liksom donne voix à un épisode largement occulté de la Seconde Guerre mondiale : la Guerre de Laponie (1944-1945). 
Elle raconte l’exode des civils finlandais pendant cette guerre avec une écriture dépouillée, presque sèche. Pas de pathos, juste la fatigue, la peur, la destruction. Les personnages s’effacent parfois dans l’expérience collective, mais la poésie discrète du fleuve laisse entrevoir un fragile espoir.
Face aux pillages, aux ponts dynamités, aux maisons incendiées par l’armée allemande en retraite, s’étend un paysage de désolation. Le fleuve frontière, obstacle ou encore promesse, devient alors un symbole central, celui du passage vers l’Ouest, vers la Suède, mais aussi celui d’une fragile espérance. Car au cœur même de la dévastation, Rosa Liksom fait émerger la solidarité, les liens humains, ces gestes infimes qui permettent de tenir debout quand tout s’écroule. Le fleuve n’est pas seulement un lieu de passage : il est la ligne fragile entre l’effondrement et l’espoir. En le franchissant, les personnages tentent moins de fuir la guerre que de sauver ce qu’il reste d’humain en eux.
Le fleuve est un roman de mémoire et de survie, qui rappelle que derrière les récits officiels de la guerre se cachent toujours des vies anonymes, marquées à jamais par l’arrachement, la perte et la nécessité d’avancer, coûte que coûte.
Cependant, Le fleuve ne se contente pas d’un constat tragique. Rosa Liksom interroge ce que la guerre révèle ou altère, des relations humaines. Dans un monde réduit à la survie, la solidarité devient une nécessité vitale autant qu’un acte de résistance. Ces liens fragiles, parfois ténus, constituent la seule réponse possible à l’anéantissement généralisé. Ils ne sauvent pas tout, mais empêchent l’effacement total.
Un roman exigeant, austère et puissant, qui fait sentir la guerre plutôt que la raconter.

« Un même destin nous unissait : jetés sur les routes, nous marchions vers l'ouest. »

« On nous avait assigné comme première étape la colline de la ferme de Laamanen. Quand nous sommes arrivés, il y régnait un chaos total. Les bêtes des différents villages s'étaient mélangées. Les nôtres portaient au cou des bâtonnets sur lesquels nous avions gravé leur nom et leur âge, ainsi que le nom et l'adresse de leur propriétaire. Les vaches des hameaux forestiers avaient à l'oreille des entailles semblables à celles des rennes. D'autres arboraient sur la croupe les initiales de leur maître, peintes ou brûlées au fer rouge. Il y en avait aussi que rien ne permettait d'identifier, abandonnées à la grâce de Dieu. Les laitières les plus placides broutaient le regain derrière un pailler. Des malheureuses séparées dans la mêlée de leur troupeau meuglaient à fendre l'âme. Les chevaux hennissaient, les truies grouinaient dans leurs caisses, les poules gloussaient et les chiens aboyaient. Il ne manquait au chœur que le bêlement des moutons, restés dans les forêts des villages, livrés à eux-mêmes, car même le diable n'aurait pas réussi à les attraper après un été en liberté. Les génisses couraient, l'écume aux lèvres, se donnaient des coups de tête et montaient les unes sur les autres, lâchant des râles d'agonie et refusant d'obéir aux vachères à peine adolescentes et surtout aux jeunes meneurs de bétail qui essayaient de ramener un peu d'ordre. »

« Une averse de neige d'automne nous a rendu visite, mais s'est peu à peu transformée en une pluie paresseuse qui a bientôt elle aussi cessé, laissant le temps se radoucir. »

« J'ai repensé à ce que mon oncle avait dit un jour : l'Homme n'a pas été créé par Dieu, mais tire son origine d'une particule flottant dans une eau boueuse à partir de laquelle se sont développés au fil de centaines de millions d'années d'abord des graines, puis des plantes, puis des poissons et, par mille et un détours, les singes et les humains. L'évolution ne peut pas s'arrêter là, ai-je songé. Il y aura forcément une suite, mais laquelle ? Nous poussera-t-il des ailes ou nous rapprocherons-nous du sol, comme les vers ? Leur corps entier est en contact avec la terre, d'où leur longévité. Ils sentent et entendent sa pulsation. L'Homme, qui s'est dressé sur deux pieds, comme le chimpanzé, ne touche que peu le sol. J'ai levé les yeux vers le ciel sans nuages et ai soudain été prise d'une profonde frayeur à l'idée que Dieu puisse me punir sur-le-champ de mes pensées et me faire tomber une étoile sur la tête. J'ai fermé les yeux. L'univers était terrifiant, si vaste et infini qu'il en était écrasant. Il m'a fallu longtemps pour me calmer et ce n'est qu'après avoir eu l'idée de penser à mémé que j'y suis peu à peu parvenue. Elle disait que les étoiles sont les bougies du ciel, il n'y a pas à en avoir peur. Elles restent au firmament. Elles ne tombent pas, même s'il leur arrive parfois, à l'instar de l'étoile de Bethléem, de voler comme des oiseaux.»

« Une chose nous unissait, pourtant : que l'on soit riche ou pauvre, la vie s'étiole et fuit. Personne n'échappe aux griffes de la mort. La fin peut aussi bien être douce et merveilleuse que violente et terrible. Jésus est le seul à n'avoir pas dansé avec la Faucheuse. Encore que. Il est mort lui aussi, mais il a ressuscité et définitivement disparu. »

« Des photographes et des journalistes agitant leur calepin nous encerclaient. J'ai encore une fois essayé de fuir, mais on m'a barré la route. Je me suis réfugiée derrière une vieille femme à l'air banal, fumant la pipe. Quelqu'un est venu demander hur har ni kommit hit. Ce qu'on fait ici ? a rétorqué la vieille. Les Allemands ont pris nos terres, incendié nos maisons et séduit nos filles, les Russes ont tué nos maris et nos fils, vous nous avez enlevé nos mioches avant même que la guerre ne commence vraiment et refusez maintenant de nous les rendre, alors vous pouvez bien, en récompense de vos efforts, accueillir de pauvres vieux et vieilles usés jusqu'à la corde ! J'ai regardé autour de moi et vu accourir en trébuchant un gamin qui criait : la ville de l'autre côté du fleuve est en feu, tout brûle ! »

« On en était à douze morts. Le camp était aussi plein de colère que le cœur de Lilith envoyée sous la terre.
Charlotta nous a expliqué qu'il était difficile de faire parvenir des médicaments si loin dans le Nord. Dix-sept morts. Quelqu'un a crié laissez-nous sortir de cet enfer.
Les policiers ont essayé de calmer la foule. La situation n'est pas meilleure à l'extérieur du camp, ont-ils assuré.
Un vieillard a hurlé vous mentez, suppôts de Satan, putain de flics, dehors les gens vivent comme au paradis.
L'attroupement s'est dispersé, car personne ne voulait finir au trou. Si nos dirigeants ne nous avaient pas alliés à l'Allemagne, a grommelé quelqu'un, nous n'aurions pas la guerre, et si nous n'avions pas la guerre, nous ne serions pas ici, et si nous n'étions pas ici, tous les mioches seraient peut-être encore en vie. »

Quatrième de couverture

En Finlande, pendant la guerre de Laponie, en 1944, une jeune fille de treize ans est contrainte de quitter sa ferme natale avec la servante et le valet de la ferme voisine, ainsi que huit vaches et un veau. Ses frères sont morts au combat, son père a été mobilisé dans l'armée et sa mère, mentalement instable, s'est enfuie avant eux.
Le groupe rejoint la grande caravane de réfugiés jetés sur les routes et qui se dirigent vers l'ouest, devant les troupes allemandes en retraite, afin de se mettre en sécurité du côté suédois de la Torne, fleuve qui marque la frontière. Après une marche éprouvante, marquée par la faim et le froid, dans un tourbillon de personnes et d'animaux en fuite, ils finissent par atteindre le bac et traverser le fleuve.
Le fleuve évoque également les camps de réfugiés en Suède, où les Finlandais ont dû rester jusqu'à dix mois avant de pouvoir retourner dans leur Laponie dévastée.
Rosa Liksom écrit dans une prose directe et dénuée de sentimentalisme, mais ici, lorsqu'elle dépeint les hommes et les animaux dans cette fuite chaotique, elle laisse également une place à l'amour et à la compassion. Et propose ainsi un roman stimulant sur le sort toujours actuel des migrants.

Rosa Liksom est née en Laponie en 1958. Elle a étudié l'anthropologie avant de se consacrer à la création littéraire, plastique et cinématographique. Les Éditions Gallimard ont déjà publié d'elle La Colonelle (2020) et Compartiment n°6, qui a reçu le prestigieux prix Finlandia en 2011 et dont l'adaptation a obtenu le Grand Prix du Festival de Cannes en 2021. Elle a été traduite dans le monde entier.

Éditions Gallimard,  octobre 2025
288 pages
Traduit du finnois (tornédalien) par Anne Colin du Terrail

lundi 29 mai 2023

Le lièvre de Vatanen ★★★★☆ d'Arto Paasilinna

Génial ce livre ! Il m'a fait voyager hier matin. J'ai été totalement embarquée dans les aventures parfois rocambolesques de Vatanen et de son lièvre, du Sud  de la Finlande au Nord de la Laponie, avec un petit détour par la Mer Blanche.

Vatanen a pris la tangente, tout plaqué, tiré un trait sur sa vie d'avant, une vie ordinaire ordonné ; il est parti sur les routes, de par les forêts, les sentiers plus ou moins escarpés. Pour redonner du sens à sa vie, vivre en symbiose avec Dame nature, au gré de rencontres totalement fortuites. Les rencontres fortuites, ne sont-elles pas d'ailleurs les plus délicieuses ? Vatanen en fera de très belles, certaines plus loufoques que d'autres et quelques-unes franchement désagréables.

Une belle personne ce Vatanen. Et une belle réflexion, ce livre, sur les choix de vie, de société, sur l'impact de l'homme sur la nature. 

Un livre qui se dévore sans faim et que j'aurais souhaité sans fin. 

N'hésitez pas à vous lancer dans l'aventure, à poser vos pas dans ceux de Vatanen et de son lièvre, fouler ce petit bout de monde, prendre cette chouette et apaisante bouffée d'oxygène, mettre votre vie entre parenthèse le temps d'accompagner ces deux acolytes dans leurs palpitantes péripéties, savourer ces moments de liberté.  

Avez-vous déjà lu Paasilinna ? Quel titre pour continuer ma découverte de l'auteur me conseillerez-vous ? 

« Deux hommes accablés roulaient en voiture. Le soleil couchant agaçait leurs yeux à travers le pare-brise poussiéreux. C'était l'été de la Saint-Jean. Sur la petite route de sable, le paysage finlandais défilait sous le regard las des deux hommes ; aucun d'eux ne prêtait la moindre attention à la beauté du soir.
C'étaient un journaliste et un photographe en en service commandé, deux êtres cyniques, malheureux. Ils approchaient de la quarantaine et les espoirs qu'ils avaient nourris dans leur jeunesse étaient loin, très loin de s'être réalisés. Ils s'étaient mariés, trompés, déçus, et avaient chacun un début d'ulcère à l'estomac et bien d'autres soucis quotidiens.
Ils venaient de se quereller pour savoir s'ils devaient rentrer à Helsinki ou s'il valait mieux passer la nuit à Heinola. depuis ils ne se parlaient plus.
Ils traversaient en crabe la splendeur du soir, la tête rentrée, butés, l'esprit tendu, sans même s'apercevoir de tout ce que leur course avait de misérable. Ils voyageaient blasés, fatigués. »

« Il fallait sans doute retourner à Helsinki, se dit Vatanen. Que pouvait-on bien penser au bureau de sa disparition ?

Mais quel bureau, aussi, quel emploi! Un magazine qui dénonçait les abus notoires mais se taisait obstinément sur toutes les tares fondamentales de notre société. Sur la couverture du journal s'étalaient semaine après semaine des visages oisifs, miss, mannequins, nouveaux bébés de familles de musiqueux. Plus jeune, Vatanen avait été content de son travail de reporter d'un grand journal, très content d'avoir l'occasion d'interviewer des individus incompris, dans le meilleur des cas victimes d'une oppression étatique. Il avait eu l'impression de faire du bon travail: certains excès au moins étaient révélés au public. Mais avec les années il n'avait même plus l'illusion de faire quelque chose d'utile. Il se contentait de faire ce que l'on exigeait de lui, se satisfaisait de ne jamais ajouter de commentaire critique. Ses collègues, frustrés et cyniques, faisaient de même. Le plus vain des spécialistes en marketing pouvait dire aux rédacteurs quel genre d'articles attendait le commanditaire, et on les écrivait. Le journal se portait bien, mais l'information n'était pas divulguée, elle était diluée, camouflée, transformée en un divertissement superficiel. Foutu métier. »

« Sa femme aurait bien aussi échangé Vatanen si elle avait pu le faire aussi facilement qu'elle changeait de vêtements. »

« Certificat.
Je soussigné certifie que le porteur de la présente autorisation est officiellement en droit de garder et d'élever un lièvre sauvage, étant donné de l'autorisation a recueilli ledit animal. que le porteur sauvage alors que ce dernier était blessé à la patte gauche et risquait donc de mourir. À Mikkeli, U. Kärkkäinen, Administration des chasses du district du SavoSud.
« Donnez-lui des jeunes pousses de trèfle, à cette époque-ci on en trouve presque partout. Et comme boisson, de l'eau pure, inutile de lui faire ingurgiter du lait. En plus du trèfle, il peut manger du fourrage vert, et du regain d'orge... il adore les agrostides, il apprécie les gesses des prés et toutes les vesces, et le trèfle hybride lui convient aussi. En hiver, donnez-lui de l'aubier de feuillus et des branches de myrtille surgelées si vous le gardez en ville. 
- À quoi ressemble la gesse des prés, je ne vois pas très bien. 
- Vous connaissez les vesces?
- Je crois, oui, ce sont des espèces de légumineuses, avec des vrilles comme les pois.
- La gesse des prés ressemble beaucoup aux vesces. Elle a des fleurs jaunes, c'est le meilleur moyen de la reconnaître. Je vais vous faire un dessin, vous pourrez comparer. »»

« « La vie est parfois bien dure, quand on aime les bêtes », marmotta Vatanen ...»

« Quand Vatanen eut terminé son histoire, le professeur déclara emphatiquement : « Mon brave homme, je ne peux pas en croire un mot. Mais l'histoire est belle ; pourtant, c'est étrange que vous ayez besoin de raconter des choses pareilles. Retournez maintenant à l'institut, j'y téléphonerai demain matin.
- Très bien, si vous ne me croyez pas, téléphonez. Ces histoires n'ont pas tellement d'importance. »»

« Vatanen accomplissait son travail de force sans se préoccuper de l'heure, s'endurcissait, oubliait de plus en plus sa vie mollassonne dans la capitale [...]
N'importe qui peut mener ce genre de vie, à condition de savoir renoncer d'abord à son autre vie. »

« Une nuit encore, Kurko se soûla, et l'aventure faillit mal tourner: quand Kurko voulu prouver son adresse de flotteur de bois et courut sur la chaîne de rondins de la rive, il tomba dans le fleuve et manqua de se noyer, car il ne savait pas nager. Vatanen tira le vieillard ivre du fleuve glacé et le porta dans la tente. Au matin, l'homme rudement éprouvé s'éveilla le crâne emperlé de douleur, ouvrit la bouche pour laisser échapper une plainte. On constata alors que son dentier était tombé le soir précédent dans le fleuve. La vie est parfois bien déprimante. »

«« Voilà ce que font les gars de la coopérative », cria l'un des hommes hilare à Vatanen.
« Ou plus simplement, voilà ce que font le commerce et l'industrie, ce que l'argent n'obtient pas, on le prend par la force. »»

Quatrième de couverture

Vatanen est journaliste à Helsinki. Alors qu'il revient de la campagne, un dimanche soir de juin, avec un ami, ce dernier heurte un lièvre sur la route. Vatanen descend de voiture et s'enfonce dans les fourrés. Il récupère le lièvre blessé, lui fabrique une grossière attelle et s'enfonce délibérément dans la nature.
Ce roman culte dans les pays nordiques conte les multiples et extravagantes aventures de Vatanen remontant au fil des saisons vers le cercle polaire avec son lièvre fétiche en guise de sésame. Il invente un genre : le roman d'humour écologique.

Les Éditions Denoël,  1989 - Nouvelle édition en 2018
240 pages
Traduit du finnois par Anne Colin Du Terrail