dimanche 31 août 2025

La Pommeraie ★★★★★ de Peter Heller

💙💚Un petit bijou de lecture.
Une jeune femme raconte son enfance auprès de sa mère, une femme de lettres et cultivatrice bio, une force de la nature. Elle nous donne à voir tout l'amour qui les a entourées, dans leur pommeraie, près de la nature, une véranda ouverte sur le monde, plein de "la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître" et oú il est agréable de tourner les pages sous le "sous le patronage des constellations, des vents frais des nouvelles saisons, des pommes qui mûrissaient et des feuilles qui tombaient, des ruisseaux qui gonflaient et de la glace qui fondait, des phalanges d'oies en migration qui cacardaient dans la nuit la plus noire et et et ...". Il est beau ce livre, elle est délicate cette histoire d'amour, d'amitié, d'entraide, de passions, de pertes.
Une pause au coeur de la nature, dans les souvenirs de cette jeune femme, qui m'a ramenée à mes propres souvenirs et a fait naître une multitude d'émotions. 
Intime coup de cœur ❤️✨️

« Les souvenirs d'enfance étant sujets à révision permanente, il me reste donc surtout des souvenirs vagues et vaporeux de notre déménagement, ponctués d'images et d'événements bien plus frais, voire cinématographiques. Je me souviens par exemple de la nuit où la cuisinière à bois a mis le feu au toit, et l'âcreté produite par les planches riches en résine et la tôle carbo-nisée est encore plus ou moins incrustée au fond de mes sinus. Lors des feux de joie, quand on fait brûler du bois de construction, je me mets à hyperventiler. Pour la madeleine de Proust, on repassera. Un autre souvenir très net est la première fois où j'ai attrapé un poisson dans l'étang. Ce poisson, certainement un sau-mon de fontaine qui ne devait pas faire plus de seize ou dix-sept centimètres, flotte dans mon esprit comme si c'était un plésiosaure. Le combat pour le ramener vers moi, que j'ai mené de main de maître en suivant les conseils hurlés par ma mère surexcitée, vit dans ma mémoire avec la même grandeur que celui décrit dans Le Vieil Homme et la mer. C'est ce qui fait la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître. »

« Hayley - maman - était une femme de lettres, cultivatrice bio, artiste, consommatrice éclairée, et donc encline à des accès, des phases voire à de longues périodes de rêves utopiques. Ce jugement paraît dur, beaucoup plus dur que nécessaire, et sans doute faux. Ce que je veux dire, c'est qu'elle nous a installés, Ours et moi, dans ce paysage bucolique, délabré et déglingué pour s'inventer une nouvelle vie au plus près de la nature ; cette nature était un des pieds du tabouret, l'autosuffisance et la beauté constituant les deux autres. Un lieu où sa petite fille et son chien grandiraient sous le patronage des constellations, des vents frais des nouvelles saisons, des pommes qui mûrissaient et des feuilles qui tombaient, des ruisseaux qui gonflaient et de la glace qui fondait, des phalanges d'oies en migration qui cacardaient dans la nuit la plus noire et et et... »

« En tant que gamine de sept ans, j'acceptais plus facilement ces mystères qu'Hayley, ça ne fait pas de doute, mais avec le recul, ce que j'aimais chez ma mère, c'était qu'elle possédait elle aussi cette qualité enfantine. Elle était capable d'accepter sans réfléchir les cadeaux qui se présentaient à elle, contrairement à tant d'autres gens. Si je lui apportais un bouquet anarchique d'asters, de pois bleus et de castillejas, avec toutes les fleurs rouges d'un côté et l'ombelle d'une carotte sauvage surgissant au milieu du reste, ses yeux noisette s'assombrissaient d'émotion et elle s'écriait sans aucune ironie : "Il est tellement, tellement magnifique !", et son étreinte était plus puissante et reconnaissante qu'un mois d'embrassades que je pourrais recevoir aujourd'hui en tant qu'adulte. Cette qualité ne court pas les rues. Peut-être était-ce son génie. Donc oui, la vie était dure, souvent effrayante - comme le jour où nous avons découvert une énorme fuite dans le toit pendant le dégel de février et que nous n'avions pas les moyens de la réparer. Mais je n'avais pas de point de comparaison, si bien que je nageais dans nos défis quotidiens tel un poisson dans l'eau. Pour ce que j'en savais, les toits fuyaient au milieu d'un hiver rude, les vêtements se lavaient à la main dans une baignoire en fonte, et les mères débordaient de joie quand vous leur offriez une poignée de fleurs des prés. J'imagine que Rosie nous a fait l'effet d'un bouquet élancé plein de parfums, de tiges trop longues et Hayley a été heureuse de le recevoir.

Elle a rempli la baignoire d'eau brûlante puis a fait couler de l'eau froide. Elle a remué le tout avec une louche en plastique et a dit: "Toi d'abord." La louche m'a rappelé les sorcières. Elle avait entrouvert la porte de la cuisinière pour oxygéner le feu, et l'air en s'en-gouffrant a crépité et réchauffé la pièce, ambiance mois de juillet. C'est notre façon de mesurer la tempéra-ture. Hayley disait : "À ton avis, qu'est-ce qu'il nous faut pour ce soir - septembre ?" et je répondais : "Novembre !" et elle disait : "On va se les geler, non ? Je ne crois pas que les couvertures soient assez épaisses. Mi-octobre ? " J'acquiesçais et elle donnait un petit coup sur le conduit d'aération à l'arrière du poêle pour le refermer encore un peu.
Il régnait donc une chaleur de juillet, nous étions nues comme des vers et j'ai dit : "Tu vas me cuire comme de la soupe ?
- Eh bien...
-Toi d'abord ! j'ai crié. Pour être sûre !" »

« Je crois que je n'ai jamais cherché plus loin parce que je ne voulais pas savoir. J'imagine qu'il existe des territoires fluides et infinis sur le spectre de l'intimité, de l'amitié et de l'amour. Pourquoi tenter d'ériger des barrières où il n'y en a pas ? Nous l'aimions. Je l'aimais. La science a un nom pour ça, mais dans la taxonomie compliquée de l'amour, il y a trop d'hybrides, trop de créatures sauvages et uniques. Dieu merci. »

« Je parlais de sécurité. La sensation d'être en sécurité pendant que Rosie et moi remontions vers la cabane après notre partie de lancer de fers. Hayley sur la véranda. La main de Rosie sur mon épaule. L'odeur du ragoût de bœuf, du piment et du feu de bois. Le courant d'air froid qui descendait de la montagne et la certitude que bientôt il gèlerait la nuit et que les rigoles entre les touffes d'herbe fraîche se transformeraient en verre fin qui craquerait sous mes pas à l'aube. Mon cœur s'ouvrait et libérait une joie pareille au chant d'un oiseau de nuit.

La joie nécessite-t-elle la sécurité ? Je n'en suis pas sûre. Non pas que ma vie avec Hayley ait été dépourvue de joie - nous vivions des moments joyeux, presque tous les jours. Elle savait apprécier la beauté et avait une capacité à s'amuser bien enracinée qui s'exprimait dès que la pression de la survie se relâchait un peu. 

La sécurité, la sensation qu'elle offrait, apparaissait de manière intermittente, un peu comme ces pans de chaleur quand le soleil passe sur les collines. On se sentait en sécurité, tout juste, quand le réservoir d'Oliver était plein. Quand nous rapportions des sacs de courses bien remplis à la cabane et que nous les posions sur la table avant de ranger nos provisions de la semaine. (Nous prenions toujours des sacs en papier afin de s'en servir plus tard pour allumer la cuisinière. Nous prenions aussi des sacs destinés aux produits frais qui servaient ensuite à couvrir les restes. Ce n'était pas du vol ; Hayley posait toujours les quatre ou cinq qu'on avait en plus au sommet du caddie avant de payer en caisse.) Nous nous sentions en sécurité en nous blottissant dans le fauteuil miteux près de la cuisinière qui crépitait la nuit. Nous étions si serrées l'une contre l'autre que nous pouvions à peine tourner les pages du livre que nous lisions. Et Ours montait la garde, dormait sur nos pieds, grognait et ronflait.

En sécurité. Être enlacée. Protégée. Avoir le menton d'Hayley qui me frottait le sommet du crâne quand elle me faisait la lecture. Sentir ses bras puissants autour de moi. Sa poitrine qui se soulevait et se pressait contre mon dos étroit. J'écoutais, les bruits et mes sens, m'efforçais de respirer régulièrement en prévision du moment où nos souffles se caleraient l'un sur l'autre. Il y avait une joie tranquille à tout cela.

J'imagine qu'avec Rosie dans les parages, c'était d'un coup comme si notre équipe était un peu plus forte et que nous avions plus d'espace pour la joie et le reste. »

« Je pense aujourd'hui qu'elle était incrédule de me voir grandir. Je n'allais pas rester sa puce indéfiniment. Elle riait dans le crépuscule et son rire n'était pas dépourvu d'une dose de tristesse. Ou de prise de conscience, се qui est la même chose, je m'en rends compte. »

« Un ancien soupirant dont la voix me faisait l'effet de pétales s'envolant.
Nous n'étions que des enfants qui avaient hâte de vivre ensemble.
Nous nous sommes mariés et la lune est passée derrière nous.
Qu'est-il arrivé ? Si tu franchissais le portail ce soir je te dirais combien les nuits ont été silencieuses sans ton rire.
Je n'entendrai plus les sabots de ton cheval claquer sur la route.
Je voudrais tant te dire combien je pense à toi ce soir -  tu es mon premier et mon seul amour.
Cela devra attendre que nous nous retrouvions sur l'autre rive de la rivière d'étoiles.
En attendant, ne nous oublions pas. »

« On a glissé sur la rivière avec la douceur d'une feuille portée par le vent. Au bout de trois kilomètres, alors que le ciel s'enflammait avec le lever du soleil entre les troncs d'arbres touffus, il s'est engagé dans un petit bayou d'eau noire, un genre de ruisseau stagnant, et on est entrés dans une forêt où il n'y avait aucune terre au sec. Tous les arbres, les cyprès avec ces grosses racines qui servaient d'étais, les branches gigantesques qui ployaient sous les hérons, les ibis et les spatules rosées - des oiseaux un peu comme des flamants - et des aigrettes des neiges. Les tupélos, plus fins, accueillaient des piverts, des martins-pêcheurs et quelques gros faucons. Ma mâchoire a dû se décrocher. Et sur toute la longueur de ce petit marécage flottaient des amas d'hyacinthes d'eau mouchetées de fleurs lavande et des ragondins - des genres de petits castors, si tu préfères - cavalaient dessus. Et puis les alligators ! On les voyait à moitié cachés près des berges des chenaux, et en général, seuls leurs yeux émergeaient à la surface. Johnny a coupé le moteur pour nous laisser dériver et on a entendu la mangrove dans toute sa gloire. Les appels des oiseaux et le claquement d'un poisson qui bondit et retombe, une queue de castor battant l'eau, le vacarme quasi assourdissant de trois ouaouarons, des cigales et des sauterelles. Crincincrincrincrin. »

« Quand il a fait demi-tour et a commencé à zigzaguer entre les arbres, il avait une telle aisance qu'on aurait dit qu'il marchait sur un trottoir. Moi j'étais triste. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où j'avais passé un si bon moment. J'avais bossé très dur sur mon livre, ce que j'avais adoré, mais il y avait quelque chose de vraiment simple et pur chez cet homme et son lien à la nature, à l'eau, aux oiseaux. Ça m'était familier. Ça me rappelait les vieux poètes de la dynastie Tang que je traduisais. C'était leur sujet de prédilection. Le chagrin, la perte, la difficulté à trouver l'authenticité et du sens dans un monde poussiéreux - un monde rendu poussiéreux par les humains. Mais ils les trouvaient encore dans la nature. Ça m'a fait bizarre, ma puce, j'étais genre, ouah tout ce à quoi je m'étais dévouée depuis plusieurs années était comme résumé dans cet homme. Et je voyais bien qu'il était aussi gentil et doux. »

« Quel genre de mère serai-je ? C'est la question que je me pose en repensant à cet après-midi-là. J'emmènerai ma fille à la cabane, à l'étang. Nous nagerons à toute heure. Je lui montrerai les éclosions d'éphémères à la tombée du jour. Je ferai tout ça, bien sûr, mais. Mais quoi ?

Me sentirai-je seule en le faisant, plus seule qu'Hayley et moi ne l'avons jamais été ? Ma mère va-t-elle me manquer ? Sentirai-je davantage son absence en étant avec ma fille ? Saurai-je quoi faire dans ce cas, comme Hayley savait toujours quoi faire ? Elle ne semblait jamais perdue, jamais. Elle pleurait, avait du chagrin, hésitait face aux cadeaux du destin - comme Rosie, les pièces de gibier, les offrandes de l'amitié. Certaines nuits, elle butait sur ses traductions, je le voyais depuis mon perchoir, le menton au bord du lit – mais elle savait toujours où elle était et quoi faire ; c'était mon impression. Et ensemble, nous n'étions jamais seules. »

« "Il s'appelle Grand-mère",

Grand-mère
La dernière fois que je t'ai vue je t'ai laissée me servir le thé. Tu étais presque aveugle aussi frêle qu'une feuille de novembre et le rire t'a fait trembler.
Tu as demandé quelle était la phase de la lune.
J'ai dit : "Elle décroît, Nainai. Il reste trois jours avant qu'elle ne s'obscurcisse."
Tu n'as plus bougé.
Au matin, je suis rentrée chez moi à pied de l'autre côté de la montagne.
Trois jours plus tard, j'ai appris que tu nous avais quittés.
Aujourd'hui, j'aurais aimé t'avoir dit :
"La lune est croissante, grand-mère.
Demain elle sera pleine et brillante !"

J'ai écouté les corbeaux qui appelaient, leurs cris de plus en plus faibles alors qu'ils passaient la crête. Hayley avait baissé son verre, mais gardait les yeux fermés.

J'ai essayé de siffler, mais ne produisais que de l'air. "Ça va aller, maman. Ce n'est qu'un poème." J'ai posé une main sur ses genoux. Elle l'a serrée et m'a souri. "Est-ce que c'était mal, de lui dire la vérité à propos de la lune ?" »

« Les aéroports dégagent une odeur d'énergie nerveuse et d'ennui. L'excitation, la transition, le remords et la tristesse. Le café, l'électricité, les grils des fast-foods, les déodorants et la sueur qu'ils ne peuvent pas couvrir. Si vous vous trouvez dans un aéroport un jour, essayez d'analyser les différentes odeurs, c'est instructif. Tout le monde est hors de sa routine, un peu épuisé, en état d'attente, se mouvant dans la brume invisible de leurs derniers adieux. Ou la fumée de leur départ, s'ils ont brûlé des ponts. Depuis ce jour-là, ça n'a jamais cessé de me frapper. Je suis dans le terminal ou le hall, les narines dilatées, et j'éprouve ce que ça fait d'être sur un tremplin. Bien sûr, personne ne sait ce qui nous attend après un plongeon. Ce qui se passera dans ces quartiers inconnus, à la réunion familiale, dans les tours du bureau d'une autre ville ou d'un autre pays. Dans les bras d'un amant dont on a été longtemps séparé. Personne ne sait. »

« C'étaient peut-être ces contrastes qui poussaient les hommes à la regarder parce que j'ai remarqué qu'ils n'arrêtaient pas de se retourner sur son passage. Ma mère, ouah. C'était sa rareté, sa vitalité, le parfum de la pommeraie, le soleil, la poussière, la fumée du poêle et... cette femme sublime. C'était une force de la nature, aucun doute là-dessus. On l'a accompagnée au lieu de la réception qui n'était qu'à une rue de là et rien que sur ce petit trajet une demi-douzaine de têtes se sont tournées, aussi bien des hommes et que des femmes. J'étais fière. C'était ma mère ! Je voulais que tout le monde le sache. »

« J'ai dit : « Excusez-moi, mais il se trouve que Li Xue était une fan de la perte. Elle écrivait sur la perte etde chagrin comme peu d'autres l'ont fait, homme ou femme. Avec honnêteté et franchise, dans un style si sophistiqué et élégant, si simple en apparence que beaucoup de lecteurs n'y verront que de puissants poèmes sur la nature. Et les aimeront pour cette raison. La poésie de la dynastie Tang parle surtout, pour ne pas dire exclusivement, de la perte, de Li Shimin à Yu Xuanji. La perte d'un foyer, d'un ami, d'un amant. La perte de la jeunesse, de la vie elle-même. Que les poètes soient des hommes ou des femmes, c'est sur ce sujet qu'ils écrivent. » »

« Le souvenir me serre le cœur. Je me force à prendre la tasse de lapsang encore chaude et je bois, me force à goûter la fumée, la volute sucrée apportée par le miel. Je me force à regarder l'orage qui mollit, la faible neige qui tombe de l'autre côté de la fenêtre, les flocons qui ressemblait à du duvet de peupliers. Le passé est tout près ce soir mais il ne peut pas changer le présent, pas maintenant. Ou bien si ? »

« C'est peut-être réconfortant - ce moment où la beauté nous submerge. L'amour de notre vie par une soirée d'été paisible, l'amour d'une amie. Quand on se sent accueilli par l'univers. Savoir que cela prendra fin, qu'il le faut. Le simple fait de le savoir peut nous aider à l'accepter. »

« Je tourne rapidement la page, pressée de ne pas m'attarder sur mes propres souvenirs.

Le Grillon de fin d'été

Il n'y a rien que tu puisses me dire
que tu ne m'aies pas dit tout au long de la matinée.
Je sais que tu es seule.
Moi aussi.
Et que même si tu chantes et que tu chantes pour l'amour,
ta solitude parvient à te rendre heureuse.
Il en est de même pour moi. 
Tu sens l'odeur de la pluie comme moi, et le crépitement des premières
gouttes sur les feuilles d'érable t'excite, le premier brin d'herbe qui frémit.

Mon Dieu, comme j'aime ce poème. Je crois que c'est mon préféré, pour l'instant. Heureusement, il y a une date au pied de chaque page, sur le coin droit, une petite ligne de six chiffres minuscules inscrite au crayon -comme si l'on pouvait changer la date d'une traduction achevée. Mais ce n'était pas le cas, je pense ; je n'ai vu aucune trace de gomme. A mon avis, Hayley savait exactement quand elle avait terminé un poème. Bref, elle a traduit celui-ci durant ces journées de la fin août, à l'époque où on livrait des pique-niques cajuns, où on allait à la carrière avec Rosie, jouait aux fers avec Ben, pêchait et où on était riches - tout cela aurait pu me mettre dans une joie folle, sauf que cette joie était profondément ébranlée par la toux de ma mère. »

« Être avec elle de cette façon, ce jour-là. Elle ne me laisserait pas me noyer ni même être éclaboussée par le déluge de son chagrin ou de son auto-apitoiement. Au fond d'elle. elle devait savoir qu'un jour, je fabriquerais mes propres tempêtes.

Sent-on la cime des arbres se dépouiller au-dessus de nous ? Quand on grandit, que nos aînés déclinent disparaissent ? Je n'étais pas préparée à ça, à ce dépouillement. Le ciel dégagé avec toute sa violence est trop insupportable sans l'ombre protectrice d'un parent. En imagination, j'étais peut-être une reine nordique, mais j'avais absolument besoin d'une reine mère. Avais-je compris la signification de ce que j'avais entendu ? Oui. J'avais oublié d'être bête, comme je me suis efforcée de le montrer. »

« Je ne savais pas encore à quel point les rythmes de ce pays étaient en train de s'imprimer dans mon être. À quel point la sensation de ce vent frais derrière mon oreille, sur ma tempe, pareil au toucher discret d'une main, portant ces odeurs - du fleuve plus bas, de la forêt alourdie de feuilles, des pommes en maturation, du soleil sur la plaque de granit, de la mousse qui séchait et du parfum chargé de spores dégagé par les fougères qui se réchauffaient -, à quel point tout ceci accorderait mes sens pour le restant de mes jours. Le moindre souffle d'air, toutes les odeurs dans le vent seraient comparés avec ceux que nous avions connus à cette époque.»

« Ce qu'elle voulait : entendre sa fille chanter.

Quand un proche meurt, on a tendance à se concentrer sur nos propres désirs. On le fait quand on est enfant, mais aussi à l'âge adulte. C'est d'un égoïsme terrible. Le désir que cette personne jamais ne disparaisse. Qu'elle reste près de nous, nous serre dans ses bras, qu'elle soit présente pour nous écouter quand on a quelque chose à raconter, quand on a du chagrin. Qu'elle passe la main sur nos cheveux, les ébouriffe ou nous les démêle. Qu'elle rie face à notre perspicacité. Qu'elle soit là, pour toujours. On imagine si rarement ce qu'elle-même pourrait vouloir : un matin supplémentaire avec un brouillard aussi épais que du coton au fond de la vallée. Une autre question agaçante de sa petite fille. Une autre tasse de thé. Une nuit dans les bras l'une de l'autre. Un poème. »

« "Hayley veut que tu sois toi-même. C'est tout ce qu'elle veut." Elle a cligné des yeux et a retiré ses lunettes, a nettoyé les verres avec un coin de sa chemise en flanelle, les a remises et m'a souri avec émotion. "Pour ça, le seul moyen est de suivre son instinct. Fais ce que tu aimes, toujours. C'est la meilleure façon de rester en sécurité."

J'ai souvent pensé à ça. C'est ce qu'Hayley m'a donné, et ce que Li Xue lui a donné : que nous venons de cette terre. Nous tous. Que si nous restons proches d'elle et de ce que nous aimons vraiment, tout ira bien. »

Quatrième de couverture

Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s'installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s'inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d'érable qu'elles produisent. Scolarisée à domicile, l'intrépide Frith s'imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant "le monde et ses déceptions main dans la main", jusqu'au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.

Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d'avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu'elle lui a légués. L'auteur de La Rivière signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d'une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l'enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l'amour entre mère et fille.

Poète, grand reporter nature et aventure, ardent pratiquant du kayak, de la pêche et du surf, et adepte des voyages à sensations fortes, Peter Heller est l'auteur de huit romans. Sont parus chez Actes Sud: La Constellation du chien (2013), Peindre, pêcher et laisser mourir (2015), Céline (2019), La Rivière (2021) et Le Guide (2023). Son œuvre est traduite dans vingt-deux pays.

Éditions Actes Sud,  mars 2025
258 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy

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