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dimanche 29 septembre 2024

Le rêve du Jaguar ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

Un livre qui invite au voyage, une chouette rencontre à l'occasion d'une délicieuse et émouvante lecture musicale et une agréable soirée en terrasse dans le spot très sympathique du bar à bulles dans le XVIIIeme arrondissement parisien... autant d'images et de sons qui m'ont fait me sentir incroyablement bien 💙

On retrouve dans Le rêve du jaguar les envolées lyriques, épiques et oniriques, que j'ai trouvées une nouvelle fois extraordinaires. Cette trajectoire de balle écoutée, puis lue et lue une nouvelle fois à voix haute, mais quel plaisir ! Et ces émouvantes histoires - dans l'Histoire contemporaine Venezuela si bien contées, nous faisant témoins de la folie du monde - qui nous emmènent bien loin du quotidien, aux personnages si vite attachants et à la destinée parfois incroyables.  
« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »
Quel plaisir aussi ces traits d'union entre chacun des livres de l'auteur qui nous permettent de retrouver des personnages rencontrés auparavant.

💙Et quel plaisir irrésistible de savourer une nouvelle fois la langue poétique de l'auteur !

Les tableaux s'enchaînent vite, peut-être un peu trop vite cette fois à mon goût. J'aurais aimé m'attarder un peu plus, sillonner, déambuler davantage aux côtés des personnages pour m'imprégner encore davantage des événements autour. Du condensé qui fait mouche malgré tout et s'est accompagné, pour moi, de vives sensations de lecture véritablement. 

✨️💙 Un hommage personnel. Tendre et beau. « Il y a des trésors de famille qui n'ont pas de prix [...]. » 

Comme beaucoup, j'aime lire et écouter Miguel Bonnefoy. Il me reste Jungle à découvrir, vous l'avez lu ?

« - Un jour, je serai un homme et je n'aurai plus peur, lui dit-il depuis le sommet du palmier. Je lui apprendrai qui est le patron.
Mais la muette Teresa ne répondit pas. Le voyant là, juché sur cet arbre, caché et oublié de tous dans la désolation du monde, elle eut une douleur à l'âme, car elle ne pouvait concevoir un autre avenir pour Antonio que celui d'un voyou des rues, né au mauvais endroit, traînant sa solitude jusqu'à sa mort dans des rhumeries malheureuses où seuls s'égarent les rufians et les délinquants, les hommes désespérés qui n'attendent rien de la beauté, et qui ne savent plus pour qui il faut mourir. Elle l'imaginait comme ceux qui le recherchaient, ceux qui voulaient le battre, méchants et arrogants, éduqués par la violence du lac et par des pères avares, dont le cœur est une ronce sans fleur. Pire encore, elle se le représentait comme elle, une vie faite de désastres et de frustrations, assis sur les marches d'une église en tendant une main osseuse à des inconnus, ruminant des humiliations et des erreurs de jeunesse, ayant survécu à une enfance sans foyer ni refuge, sans amour ni protection, une enfance où personne ne lui avait appris à vivre. »

« Ana Maria resta sérieuse et affirma, avec une voix pleine de sarcasme et toute l'ironie du monde :
- Car je ne me marierai qu'avec l'homme qui me racontera la plus belle histoire d'amour.
Or, Antonio ignorait tout de l'amour. Il avait grandi dans un bordel où les histoires d'amour n'étaient que des ruses pour obtenir une réduction sur des passes. Il n'avait connu que des femmes qui, pour quelques pesos, faisaient tourner leurs corsets et leurs jupons au-dessus de leurs têtes, des jeunes filles dont on vantait les pouvoirs sataniques dans la pénombre, et dont la fidélité et l'obéissance соûtaient un supplément sur le prix. Il ne savait des femmes que les acrobaties de l'intimité et les astuces de l'expérience, les prudences face aux nouveaux clients et les petites gâteries aux habitués, mais aucune ne lui avait jamais raconté une histoire d'amour. Les seules qu'il connaissait n'avaient germé que dans la fantaisie des lieutenants les plus fous, des marins les plus pervers, des curés les plus corrompus, des politiciens les plus concupiscents, et jamais il n'avait imaginé qu'on puisse offrir une fleur à quelqu'un sans exiger un pétale en retour.
Incapable de retrouver dans son souvenir une seule histoire qui vaille la peine d'être racontée, un seul poème évoquant des sentiments, une seule ligne de romantisme dans sa jeunesse faite de cabarets, il baissa les bras et renonça à Ana Maria, résigné à finir sa vie comme un vieux célibataire. Ce fut son ami Paz Galarraga qui, apprenant toute l'affaire, le fit asseoir à la table des Cafés Maurice et lui dit, en le regardant droit dans les yeux :
- Personne n'a jamais rien inventé, Antonio. Les plus grandes histoires d'amour courent les rues.
Ces mots, l'ardent désir de livrer cette bataille, et la ténacité dont il avait toujours fait preuve, lui inspirèrent une idée. Le lendemain, dès l'aube, il découpa un morceau de carton, prit deux tabourets et se rendit, d'un pas décidé, à la gare routière qui était la plus grande fourmilière de la région. Au milieu du hall central, il installa les tabourets l'un en face de l'autre. Il posa le carton au centre sur lequel il avait peint en noir pour que les lettres soient visibles de loin :
" J'écoute des histoires d'amour." »

« Pas un seul quotidien ne manqua de faire un article sur Policarpio, la mascotte de la ville, qui devint pour certains journalistes le dernier de son espèce et, pour d'autres, le premier d'une invasion à venir. On publia une annonce pour savoir si un bateau étranger ou un zoo marin avait remarqué une perte. Comme personne ne se manifesta, on pensa qu'il s'était peut-être échappé d'un chalutier consacré au trafic illégal d'animaux rares. Cette hypothèse resta la plus plausible et, au bout de quelques semaines, ses gestes furent répertoriés et classés avec une telle minutie, ses heures de sommeil furent archivées avec une telle sollicitude, qu'on finit par en apprendre davantage sur cet oiseau austral que sur les flamants roses qui vivaient au bord du lac depuis deux mille ans. »

« Chinco ne reprit pas la place du père dans l'arrière-salle de la bijouterie. Quand il eut vingt ans, il refusa de le remplacer au magasin et devint typographe pour une entreprise française qui construisait un chemin de fer dans la province de Táchira. Il créa le premier syndicat des machinistes, s'occupa de luttes et de revendications civiques, eut la charge d'établir l'ordre du jour des réunions ouvrières, et jugea que les seuls bijoux qui devaient décorer la poitrine des hommes étaient ceux de la liberté et du droit social. Son père regrettait secrètement le choix de son fils, en constatant qu'il ne comprenait rien à la joaillerie, mais saisissait tout de la lutte des classes, qu'il ne vivrait pas entouré de pierres fines, mais parmi les ouvriers dans les usines, et qu'il s'émouvait plus facilement des injustices de la métallurgie que des préciosités des métaux. Un dimanche, pendant qu'il préparait un discours pour le syndicat, son père lui demanda :
- Comptes-tu te marier avec la révolution ou avec une femme ?
Chinco, qui était un garçon jovial et enjoué, doté d'un beau regard songeur, eut un discret sourire qui ne laissa rien entrevoir. « Peut-être un mariage à trois », dit-il sans réfléchir. »

« - Votre mère n'a plus de linge à vous faire repasser, señorita ?
Tous les hommes rirent dans la salle. Puis il ajouta : 
- Vous voulez être médecin ? Alors citez-moi les sept os de l'orbite.
Jamais Ana Maria n'avait entendu parler de l'orbite. Son visage devint si rouge qu'elle dut baisser la tête. Des années plus tard, se remémorant ces rires moqueurs autour d'elle, elle comprit qu'elle avait alors senti palpiter quelque chose de nouveau en elle, son sang combattant. Dans ses veines s'étaient brus- quement réveillées des lignées de femmes assoupies, la dague ensanglantée de María Lionza chevauchant un tapir géant, l'arc de la reine des Amazones, la dignité d'Ana María Campos, les cheveux coupés d'Agnodice, le martyre héroïque de Domitila Flores, des hordes de cavalières fonçant vers les forteresses d'hier. Elle comprit qu'elle avait une double lutte à mener, celle de la médecine et celle des femmes. Elle saisit pourquoi il ne lui serait pas permis de fréquen- ter comme tout le monde les auberges et les bars, pourquoi elle n'aurait pas droit à l'erreur, pourquoi elle n'aurait d'autre choix que la réussite, mais elle comprit par-dessus tout que l'inépuisable pouvoir de la connaissance, le savoir qui rend plus fort, l'aiderait aussi à vaincre. »

« Ils firent le chemin de retour par la route trans- andine, la même qu'Ana Maria avait prise avec Mama Concha, six ans plus tôt, persuadée que les récits de voyageurs disaient la vérité. Tandis que le bus les berçait par le brimbalement de ses roues, Ana Maria ferma les yeux et s'endormit d'un sommeil sans bruit, la tête sur l'épaule d'Antonio.
Elle fit le rêve étrange d'une tara noire, un papillon géant, posée sur la nuque de son père, pendant que le bus roulait à travers la jungle de Choroní. Ses ailes lui couvrirent le paysage, et elle ne vit pas les fromagers aux branches dégoulinantes comme des cascades de bois, où des toucans cachaient leurs becs aux mille couleurs, ni l'épaisseur du tapis de fougères où la femelle ocelot accouchait dans un rugissement, ni le paresseux dans son pelage, ni les murs végétaux de jacarandas et de caroubiers, ni le caméléon mâchant une mouche grosse comme un taon, elle ne distingua pas les champs de maïs rouges et mauves, qui ont la couleur de l'œil du crépuscule, ni les canopées impénétrables dont les rosaces de feuilles ressemblent aux vitraux des cathédrales. »

« Ana Maria comprit alors que venait de surgir des labyrinthes de son pays un minotaure terrifiant qui, non seulement obscurcirait les dix années suivantes, mais fendrait la sérénité de sa vie. »

« Ainsi, ils décidèrent de rester sous leur pergola, étrangers aux rumeurs atroces d'une dictature qui rongeait le pays, en faisant l'amour avec la précipitation de ceux qui ne pensent pas au lendemain. Vingt ans plus tard, Ana Maria pouvait facilement remonter au souvenir de cet instant d'inspiration et de frénésie, quand elle se jetait sur Antonio au milieu de la journée dans les couloirs de la maison, dans les chambres vides du fond, et se livrait à lui sans protection, défiant les cycles de son corps. »

« Antonio sentit alors son cœur se gonfler dans sa poitrine. Il pointa son doigt vers le ciel. 
- Dieu nous donnera un garçon, dit-il, et il sera cardiologue.
Mais Ana Maria lui répondit très calmement, en se couvrant d'un peignoir en soie qu'elle n'enlèverait plus jusqu'à son accouchement :
- Dieu n'a rien à faire ici. Je veux une fille. »

« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »

« Il ne pouvait savoir que, dehors, mille petits événements avaient commencé à fissurer le mur inviolable du régime, que des révélations sortaient à la lumière, que les masses cherchaient à se lever, que les syndicats s'organisaient dans l'ombre, que la lutte renaissait d'un monde enfoui, que tout s'agitait, que tout s'affairait, que tout était possible. »

« L'enfant pesait un poids démesuré, celui d'hier et celui de demain. »

« Tout en elle était action, mouvement, départ, tout en elle brûlait du désir d'explorer, et ce rêve qui pour d'autres n'aurait été qu'un simple passage éphémère de l'enfance resta imprimé, dans l'esprit de Venezuela, comme une nécessité de conquête. Elle s'amusait à lire dans les écorces de bouleaux et de hêtres la forme de villes imaginaires, et elle pouvait s'attarder des heures à interpréter les traces de moisissures et les lézardes des murs, les figurant comme de grands navires perdus dans des fleuves de plâtre. »

« D'accord. Tu partiras. Mais rappelle-toi une chose : on est esclave de ce qu'on dit et maître de ce qu'on tait. »

« [Elle] savait qu'elle ne reviendrait plus, que son destin se jouerait ailleurs, elle savait mieux que personne que le voyage est comme un aimant irrésistible, qu'il aspire à lui les âmes les plus gourmandes, celles qui sont à sa mesure, mais elle ne dit rien. Antonio, en dépit de sa sévérité, pleura en silence, car il ne pouvait s'empêcher d'imaginer tous les dangers qui guettaient son innocence et avait l'impression de livrer sa fille à des minotaures. »

« Pendant toute la matinée, dans la fournaise de la chaussée, il fut plus tourmenté par les rémanences crépusculaires de sa vie que par les honneurs qu'on lui exprimait, car il avait atteint un seuil d'indifférence face à la gloire, libéré enfin du poids des rêves, et il ne restait au fond de sa bouche que le goût insistant d'une cendre ancienne. »

« - Lire, c'est voyager.
Or, pour Cristóbal, dont l'enfance n'avait été que voyages, lire c'était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu'ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n'est pas voyager. Les pages ont l'immobilité du métal et de l'agate. Cristóbal s'attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d'encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C'est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre. »

« En deux siècles, il y avait déjà eu des milliers de groupes paysans armés sous Ezequiel Zamora, d'infanteries sortant des fermes, de réformes agraires et de luttes contre le latifundiste. En deux siècles, entre décrets et actuali- sations, il y avait déjà eu presque trente constitutions écrites, d'armées de guérilleros sous la bannière de Fabricio Ojeda, des centaines de mouvements syndi- caux aboutissant à des grèves nationales, une dizaine de coups d'État, civils et militaires. En deux siècles, le peuple vénézuélien avait tant aimé la liberté qu'il en était devenu son esclave.
C'est pourquoi, le 4 février 1992, lorsque de jeunes militaires, inspirés par une mémoire collective, tentèrent une révolution au milieu de la nuit, cela ne surprit personne. Elle était le fruit d'un long combat contre la servitude qui attendait, qui venait de beaucoup plus loin, comme exhumée de l'oubli par des forces anciennes, qui était en marche depuis le jour où Samuel Smith n'avait pu contenir le jet Barroso, depuis le jour où les premières compagnies étrangères aspirèrent à elles les richesses, depuis le jour où Chinco se battit contre le régime de Gómez, depuis le jour où Ana Maria s'engagea contre la dictature de Pérez Jiménez, depuis le jour où Antonio fut torturé dans les geôles du Cuartel Libertador, pétrie dans l'argile d'une suite de frustrations et d'abus, sans savoir que cette révolution finirait par reproduire précisément, elle aussi, ce qu'elle combattait. »

« Sourd à la rumeur du coup d'État et aux bouleversements politiques, c'est à peine si Antonio comprit que le secret d'une mort heureuse était d'abord de l'avoir décidée. »

« Si tu veux devenir écrivain, parle avec ceux qui ne le sont pas. »

« Le pays se divisa. On parlait de l'abandon des investissements, de la fuite des oligarchies financières, de l'isolement où se trouvait le pays. La révolution n'était qu'une « dictature maquillée ». La dévaluation fut inévitable. En l'espace de quinze ans, la monnaie nationale souffrit trois reconversions, ce qui lui fit perdre quatorze zéros. À travers le pays, des centaines de femmes et d'hommes effectuaient chaque jour, à la même heure, une prière collective contre la tyrannie. Avant 8 heures, dans les jardins et les terrasses, dans chaque village perdu, dans chaque île au large des côtes, dans les campagnes et sur les plages, dans les hôpitaux et dans les voitures en plein embouteillage, tous ceux qui s'opposaient à ce gouvernement levaient ensemble une grande veillée, pour réunir leurs forces et renvoyer ce lieutenant au béret rouge dans la prison d'où il n'aurait jamais dû sortir. »

« C'est ainsi qu'il ne trouva pas le repos qu'il avait attendu pendant si longtemps, et seule persista en lui l'idée que tout ce qui triomphe est condamné à échouer. Il en parla à Ana Maria qui n'avait pas quitté son lit à baldaquin, couchée avec son téléphone au milieu des draps. Elle lui répondit qu'elle avait passé toute sa vie à attendre cet instant pour découvrir qu'on avait remplacé des tigres par des tigres.
- Le peuple est fatigué, dit-elle. La corruption rongera ce projet.
Cristóbal ne dit rien. Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l'arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s'il s'agis- sait d'une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l'esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l'excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l'on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes. Il n'avait jamais imaginé qu'elle puisse faire la queue au supermarché, boire une bière en terrasse, aller à la piscine, faire du sport, emmener les enfants à la crèche, faire l'amour, il n'imaginait pas que la corruption n'était pas l'apanage des régimes impérialistes, mais qu'elle était partout. Les révolu- tions s'y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu'on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu'on avait fait pour les susciter. »

Quatrième de couverture

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d'une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l'orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays. Une compagne d'exception l'inspirera. Ana María se distinguera comme la première femme médecin de la région. Ils donneront naissance à une fille qu'ils baptiseront du nom de leur propre nation : Venezuela.
Liée par son prénom autant que par ses origines à l'Amérique du Sud, elle n'a d'yeux que pour Paris. Mais on ne quitte jamais vraiment les siens. C'est dans le carnet de Cristóbal, dernier maillon de la descendance, que les mille histoires de cette étonnante lignée pourront, enfin, s'ancrer.
Dans cette saga vibrante aux personnages inoubliables, Miguel Bonnefoy campe dans un style flamboyant le tableau, inspiré de ses ancêtres, d'une extraordinaire famille dont la destinée s'entrelace à celle du Venezuela.
Miguel Bonnefoy, auteur franco-vénézuélien, a écrit plusieurs romans, dont Le voyage d'Octavio (Rivages, prix de la Vocation 2015) et Héritage (Rivages, prix des Libraires 2021). Il est traduit dans plus de vingt langues.

Éditions Rivages,  septembre 2024
295 pages 

samedi 24 août 2024

L'ombre pâle ★★★★★♥ de David Naïm

La quête aurait pu être le titre de ce livre. Mais L'ombre pâle, belle trouvaille, lui va tellement bien. 
Simon part en quête de son histoire familiale, d'aïeux.  
Un retour aux sources qu' il entreprend à la mort de son père avec qui il n'a jamais entretenu une véritable relation, les liens s'étant distendus à force d'absence. Il récolte pourtant la charge d'organiser ses obsèques et de préparer l'éloge funèbre. 
Un cheminement dans le passé avec son lot de peines et de secrets, subtilement bien écrit par David Naïm, avec humour décalé, tendresse et originalité qui mènera Simon à se questionner sur ses propres choix de vie.
Que j'ai aimé cette lecture empreinte de liens qui se tissent et se défont aussi, de mémoires, de traditions, de questions et de remords, de désirs et de peurs, de belles réflexions sur l'identité,  l'intégration, sur les relations familiales et la contribution de la figure paternelle et de quelques pages sombres de l'Histoire. 
« C'est vrai. Jeune, ne pas me souvenir me semblait une bénédiction. Je voyageais léger, le vide à la place du passé magnifiait les couleurs du présent. Il lui conférait un relief, une texture et une densité extraordinaires. Mais en vieillissant, j'ai dû rendre les armes face à l'arithmétique. Ces années... il fallait bien que je les aie vécues. Elles étaient bien passées, l'une après l'autre, mois après mois, jour après jour ! Où se cachaient-elles ? »
Une lecture savoureuse, qui m'a tant parlé, convoquant des souvenirs et l'émotion qui les accompagne. Dire adieu à un parent, c'est aussi parfois realiser à côté de quoi nous sommes passé. 
J'ai aimé retrouvé des mots qui ont bercés certains moments de ma vie.

Allez découvrir cette petite pépite des Éditions de l'Antilope, dont je me garde bien de vous en dévoiler davantage afin de  ménager l'effet de surprise. 

Anne-Sophie, Gilles, David, merci pour cette belle découverte. Je garde un excellent souvenir de la soirée d'ouverture en votre compagnie et la lecture de l'incipit par David nous avait déjà fait entrevoir la beauté de ces pages.

Belle route à L'ombre pâle !

@prixhorsconcours

Et « N'oublie pas : avec le verbe, tout est possible. Avec lui seul, en fait. Ce sont des choses que l'on n'apprend que le jour de sa mort. À moins d'être poète. »

Ou encore « Dor. Chaque génération est une tresse qui s'appuie sur la précédente et sert de support à la suivante. Qu'est-ce-que c'est, ta vie, sinon un entrelacs de rêves, de réalité et de faux souvenirs, des shmattès, des bouts de chiffons cousus les uns aux autres ? Leh'aim! À la vie ! Combien de fois as-tu levé ton verre en le disant ? Eh bien, c'est un pluriel. La vie se dit au pluriel, Simon. Au pluriel. Tu n'es pas un. »

Notes pour plus tard & maintenant : lire Albert Memmi, découvrir Tunis (et la Louisiane aussi ;-)), continuer de  goûter mes souvenirs d'elle, d'eux deux, placer "allotropes" dans une discussion à la machine à café ;-),  relire ce livre hérisson. 

INCIPIT

« J'ai commencé à m'occuper de mon père lorsqu'il est mort. Vivant, je me contentais d'un coup de téléphone depuis ma voiture, dans les embouteillages, pour ne pas perdre trop de temps. Sa voix chevrotante sortait du haut-parleur, elle emplissait l'habitacle pendant quelques minutes, dix ou quinze, jamais plus. Je lui demandais comment il allait. Toujours mal. Je n'avais rien à proposer, alors je me plaignais de mon travail. Lui me disait qu'il était fier de moi, sans jamais préciser pourquoi. C'était à peu près tout. Parfois je lui rendais visite dans le minuscule studio qu'il occupait depuis que ma mère l'avait quitté, exaspérée par son intermi- nable dépression. Ça ne sentait pas très bon, comme souvent chez les vieux quand leurs souvenirs se mettent à les digérer avec un peu d'avance. Il y avait un lit toujours mal fait, recouvert d'un plaid vert en velours râpé, une chaise et une table encombrée de boîtes de médi- caments toutes ouvertes. C'était devenu sa nourriture principale. Il y avait aussi un énorme fauteuil à bascule Chesterfield bâti pour un homme épais, sûr de lui. Un vestige d'avant. Souvent, en faisant semblant d'écouter le babil de mon père, je les fixais tour à tour, lui et puis ce fauteuil, en essayant de les réconcilier. Lorsque je n'y parvenais pas, lorsque sa vieillesse battait mes souvenirs à plate couture, il m'arrivait de jouer avec l'idée que toute sa vie n'avait été qu'un leurre, une illusion créée par lui. À le voir là, si petit, cela semblait crédible.
Sa dégradation physique m'avait toujours stupéfait. Je n'étais pas sûr, d'ailleurs, qu'il fallût l'imputer à sa dépression. Ni même, à vrai dire, qu'il en ait véritablement fait une. Je ne suis pas un spécialiste, mais le terme m'a toujours évoqué une sorte de processus mou, un enlisement de l'âme. Alors que mon père, je dirais qu'il s'est cassé en deux, net, comme une barre d'acier. Pourquoi, je l'ignore. Et pourquoi je l'ignore, je l'ignore aussi. À vrai dire, peu importent les causes, c'est une histoire de résistance. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait expliqué ce mystère de la physique des matériaux. Ce que j'en avais retenu c'est que le métal, ça travaille, ça résiste et un jour, sans prévenir, d'une seconde à l'autre, ça casse, le toit s'effondre et tant pis pour ceux qui sont dessous. Le cauchemar des architectes, avait-il conclu. Et Dieu sait qu'il s'y connaissait, Moïse, en cauchemar et en architecture.
La mort est réservée aux morts. Pour les autres, il y a les larmes et une logistique d'enfer. Il faut trouver une place, le corps dans un cercueil, le cercueil dans un trou, le trou dans un cimetière. Comme les Juifs aiment souffrir un peu plus, il faut boucler tout ça en moins d'une journée. Sinon quoi? Je ne sais pas. Dès le début, j'ai senti que ça allait être compliqué. Rien que trouver le corps. Il n'était plus dans la chambre, les règles d'hy- giène sont strictes, vous comprenez. La chambre froide est à gauche en sortant, juste après les cuisines. Devant ça fume des clopes et ça papote, les tenues blanches, les tenues vertes et les tenues bleues prennent leur pause pendant que les vivants s'accrochent. Porte de gauche, ça sent le riz trop cuit et l'eau de Javel. Porte de droite, Moïse est là, posé sur des tréteaux. Un bateau à fond de cale. Un drap blanc enveloppe son corps. Seul le visage dépasse, méconnaissable. En à peine quelques heures, la moindre parcelle s'en est modifiée, pour confirmer aux vivants qu'il n'est désormais plus des leurs. Les cheveux sont morts. La peau n'est plus la peau, mais la cire d'un masque qui semble l'avoir étouffé. Bientôt, la chair affaissée s'écoulera lentement vers le siphon qu'est la bouche entrouverte. Et le corps, devenu la maison de rien, disparaîtra. »

« Le rabbin Abitbol a la voix veloutée, il possède ce bel accent des Séfarades, il chante le début de ses phrases et les finit avec des points d'interrogation. En vingt minutes j'ai tout compris des prières, du kaddish, de la mise en terre et des stades du deuil. Un jour, une semaine, un mois et enfin une année à l'issue de laquelle tout le monde, mort comme vivants, sera dégagé de ses obligations. L'âme de mon père pourra alors vaquer à ses occupations, ceux qui restent seront libres de l'oublier. Il me dit, surtout pensez bien au talit de votre père. Il faut l'enterrer avec. Je réponds bien sûr, en omettant de préciser que je n'ai pas la moindre idée d'où se trouve le châle de prière de mon père. »

« - Et toi ? Quel était ton métier ?
- Lui il était ailleurs, et moi j'étais tailleur, a-t-il répondu avec un petit rire.
- Pardon ?
- Une vieille blague juive. Je faisais de la confection sur mesure, homme et femme. J'avais une petite boutique dans le Marais. J'ai passé ma vie dans les shmattès. Figure-toi que j'ai même fait les premiers costumes de ton père, quand il a commencé à travailler. Je me sou- viens, il était d'un sérieux ! Concentré. Il y avait de la force en lui. Beaucoup de force. Trop, d'une certaine manière. On le sentait toujours en tension, prêt à se déchirer en deux. Comme la soie. C'est solide, la soie. Incroyablement solide. Mais si tu tires dans le sens des fibres, crac, ça se déchire avec deux doigts! 
- À propos de tissus, l'ai-je interrompu. J'ai retrouvé le talit de mon père. En réalité deux talits entrelacés. Je me demandais si tu savais à quoi ressemble celui de mon père?
- Aucune idée. C'est étrange, ton affaire. Que comptes-tu faire ?
- Je ne sais pas. Je pensais tout simplement à le couper en deux.
- Dor.
- Tu as raison. La nuit porte conseil.
- Non. Pas dors. Dor. C'est à quoi ton histoire de talits entrelacés me fait penser. J'ai lu quelque part qu'en hébreu, ce mot a deux significations: génération, et aussi tisser des paniers. J'ignore si c'est exact, je ne suis pas un expert, mais je trouve ça séduisant. Cela indiquerait que chaque vie est faite de mille autres, chaque génération est une tresse qui s'appuie sur la pré- cédente et sert de support à la suivante. Peut-être qu'il en va de même avec ces tissus tressés l'un à l'autre.
- Excuse-moi, mais je ne comprends pas où tu veux en venir.
- Ce que j'essaie de te dire, c'est : réfléchis bien. On ne découpe pas comme ça des tissus. Encore moins quand ce sont des talits. Appelle le rabbin. Peut-être que lui, il saura quoi faire. »

« Mon père adorait ce scriban, d'un de ces mystérieux amours qui lie les humains aux objets. Non seulement il avait refusé de s'en séparer, mais il me l'avait aussi imposé dans ma propre chambre. Cela nous avait valu de terribles disputes. « C'est mon espace ! Si tu tiens tant à garder cette horreur, mets-la ailleurs ! » Il n'avait pas cédé. J'avais été surpris par cet acte d'autorité, lui qui ne se mêlait jamais ni de décoration intérieure, ni du quotidien de ses enfants. Ce n'était pas tout. Dans un accès de dictature parentale, il avait même refusé de m'en laisser l'usage. Il me l'avait fourgué rempli d'un tas de vieux bouquins, sans aucune raison valable, puisque sa bibliothèque « officielle », celle du salon, était immense. Là encore, mes protestations furent vaines. Mon père ne céda pas d'un pouce.
L'invasion eut des conséquences. À douze ans, j'avais lu Sartre, Koestler et Gérard de Villiers. Les livres étaient toujours là, dormant derrière les vitres. Je les ai pris pour en respirer l'odeur. En les ouvrant, des volutes de texte me sont revenues. « Quelques heures ou quelques années d'attente c'est tout pareil, quand on a perdu l'illusion d'être éternel. » « Bedout, les damnés de la terre. » « Valentina s'empala sur la hampe de chair de Malko. » Valentina, l'espionne israélienne, ma première découverte du sionisme. Experte en camouflage, elle avait pris la forme de mon traversin pour vivre avec moi, invisible des autres, quelques mois d'une passion humide. J'ai continué la visite. Mélangés à ceux de mon père, sans classement, insérés et tentant de se faire une place comme des intrus, il y avait les livres de mon adolescence. Beckett, Flaubert, Ellroy, Roger Martin du Gard. Un vieux Dortmunder, aussi, dont je ne me souvenais plus. C'était à moi ou à lui ? Je l'ai piqué et me suis couché avec. »

« Alors qu'elle parlait, ma femme m'a pris la main, sentant sans doute la honte qui m'envahissait à mesurer à quel point j'avais été, factuellement et jusqu'au bout, un mauvais fils. C'est un moment terrible, celui où l'on doit faire le constat sans appel que, quelles que soient les raisons, quelles que soient les excuses, vos actes sont vos actes. Ni plus, ni moins. Lorsqu'on en arrive là, la philosophie, la littérature, même la poésie, ne peuvent plus rien. Ça se joue entre Dieu et vous. Dieu ou le néant. Vu sous cet angle, croire n'est pas idiot. En tout cas, moins que se mettre à boire. »

« C'est un moment terrible, celui où l'on doit faire le constat sans appel que, quelles que soient les raisons, quelles que soient les excuses, vos actes sont vos actes. Ni plus, ni moins. Lorsqu'on en arrive là, la philosophie, la littérature, même la poésie, ne peuvent plus rien. Ça se joue entre Dieu et vous. Dieu ou le néant. Vu sous cet angle, croire n'est pas idiot. En tout cas, moins que se mettre à boire. »

« N'oublie pas : avec le verbe, tout est possible. Avec lui seul, en fait. Ce sont des choses que l'on n'apprend que le jour de sa mort. À moins d'être poète. »

« Les questions et les remords se sont emmélés comme des cordes et l'ont enserré plus fort à mesure qu'il essayait de se dégager. Du moins, c'est ainsi que je reconstitue les faits. Toute sa vie, il s'était occupé de sa mère ou, disons, de son ombre. Un bon fils. Ça n'avait pas suffi. Son absence ce jour-là a effacé le reste, les courses qu'il faisait à Aimée chaque semaine, les toilettes qu'il récurait et qu'elle prenait un malin plaisir à laisser comme une porcherie, les coups de téléphone le mardi et le vendredi, réguliers comme un métronome. Ça n'avait pas suffi, non. Il avait manqué à l'appel et elle en avait profité pour mourir dans son dos, lui faire un ultime croche-pied. Il n'y a pas pire saloperie que les parents, quand on y pense. »

« J'ai espacé mes visites, laissant à ma sœur la charge de s'occuper de cet homme qui mourait à l'économie, en remplissant des grilles de sudoku. »

« Ce n'était pas rien, les orages de fer, la possibilité du ciel qui s'effondre, impossible à raisonner, si tant est qu'un raisonnement ait jamais sauvé d'une bombe. Ce n'était pas rien, les trois doigts crochus de la haine plantés au fond des tripes : la peur, la honte d'avoir peur, et la métamorphose en nuisibles, en même plus humains, dans l'œil de ceux qui croyaient encore l'être.
De fil en aiguille, j'orientai mes recherches sur le quotidien des Juifs de Tunisie avant la guerre. Les Juifs et les Arabes, les Juifs et les Français, les Juifs entre eux. Albert Memmi devint mon auteur de chevet, je lus et relus Statue de sel et tous ses Portraits de..., y puisant le substrat d'odeurs, de poussière, de lumière nécessaire pour me rapprocher de Clément. J'étudiai Tunis, Gabès, au point de mieux connaître cette ville que Moïse. »

« Je m'inquiète pour toi, Simon. Tu es si juif et si peu juif. C'est une illusion de te croire comblé. Une illusion dangereuse. Et ça l'est encore plus de croire que tu peux vivre sans connaître ceux qui t'ont précédé. Rappelle-toi. Dor. Chaque génération est une tresse qui s'appuie sur la précédente et sert de support à la suivante. Qu'est-ce-que c'est, ta vie, sinon un entrelacs de rêves, de réalité et de faux souvenirs, des shmattès, des bouts de chiffons cousus les uns aux autres ? Leh'aim ! À la vie ! Combien de fois as-tu levé ton verre en le disant ? Eh bien, c'est un pluriel. La vie se dit au pluriel, Simon. Au pluriel. Tu n'es pas un. »

« De vieilles histoires ! C'est ça mon héritage ? Quand d'autres reçoivent des châteaux, mes morts à moi me laissent me démerder avec leurs peines et leurs secrets ! J'aurais préféré un objet, n'importe quoi, même une montre, moi qui n'en porte pas ! Tout mieux que cet arbre stérile. »

« Qu'est-ce-que je fiche là, dans ce lieu de naufrage ? J'effectue ma peine. Ma peine ancestrale de Juif. Le patrimoine de mes ancêtres arrivés de Livourne, vomis par l'Italie, victimes de ce prurit chronique qui vient à nouveau de saisir l'Europe, qui arrive ici. Bientôt, dans quelques jours, dans quelques heures, les Allemands seront là. Envers et contre toute évidence, certains d'entre nous gardent espoir, ils se croient protégés par leurs arguments rationnels: pourquoi envahir ce pays minuscule alors qu'ils sont en train de perdre en Europe ? Créer des camps avec vue sur la mer ? Ce sont des idiots. La seule raison qui vaille, c'est celle de la haine, la haine vieille comme le monde, la haine plus grosse que le ventre. Qui n'a pas attendu les Allemands.
- Qu'est-ce que tu racontes ? m'a coupé Moïse. Avant les nazis, nous vivions en paix avec les Arabes !
- Tu étais trop petit pour t'en souvenir, mais il y avait déjà des problèmes. J'en ai été témoin.
- De quoi tu parles ?
C'était un an avant les Allemands. J'étais assis à la terrasse d'un café de Jara, à siroter une anisette après le travail. Soudain, j'ai entendu des cris provenant de la place de la Synagogue. J'ai d'abord cru à une altercation, ça arrivait souvent dans ce quartier. Mais avant qu'on ait le temps de comprendre, on a vu débouler une foule terrorisée avec à ses trousses des hommes masqués, une dizaine peut-être, armés de barres de fer. Un vieil homme a trébuché, ils se sont acharnés sur lui à coups de pieds, de poings et de matraques. J'étais à quelques mètres, je pouvais entendre le souffle des hommes ahanant sous l'effort et l'impact sourd des coups sur les vêtements. Après ils ont couru droit vers le café. Nous avons juste eu le temps de nous précipiter à l'intérieur avec les autres clients, tandis que le patron tirait le rideau de fer. Je nous revois cachés derrière les tables, dans l'obscurité tranchée par la bande de lumière aveuglante qui passait sous le rideau mal fermé, j'entends encore le bruit infernal des matraques qui cognent et roulent sur la tôle de l'autre côté. »

« La lâcheté bien cachée derrière la logique, balança Moïse, amer.
- Que veux-tu, le courage est un muscle. C'est la somme de minuscules moments de bravoure qui prépare l'esprit pour l'instant des grands choix. Ces occasions, je les avais toujours esquivées, suivant la ligne de plus grande pente, vers mes désirs et loin de mes peurs. Moi, je voulais vivre. Que ça ne s'arrête pas, ce battement dans ma poitrine, ce flux chaud dans mon corps, ces images, ces sons, ces peaux. Je n'étais ni un lâche ni un héros. Simplement, j'étais l'origine et la fin de mon monde. »

« « La semaine de deuil s'achève. Ne lâchez rien ! Je compte sur vous pour la cérémonie du mois. Et le kaddish, c'est tous les jours :) » Je l'aimais bien, ce type. Cette façon d'accoler la prière la plus ancienne une prière en araméen, même pas en hébreu avec un smiley, en enrobant le tout d'un style de coach en développement personnel, je trouvais ça épatant. »

« C'est terrible, la répartie. Ça vous guillotine un dialogue, ça vous flingue un couple ou une amitié en moins de deux. »

« Vers minuit, je la rejoignais au lit en faisant attention à ne pas la réveiller. Se sentir seul à côté d'un autre corps est une expérience terrible. »

« Disparu, ça veut dire disparu. C'est un mot lourd de sens. Empesé de douleur. Il n'y a qu'à voir le chagrin qu'on éprouve pour des clés. Dire de quelqu'un, elle a disparu, merde, ce n'est pas un abus de langage ! 
[...]
Si Moïse avait dit « disparue », tint-il à se justifier, c'est qu'elle n'avait plus donné signe de vie et qu'il n'en avait pas cherché. Ce qui était un mensonge, puisqu'une minute après, avec une fierté enfantine, il s'empressa de préciser que Belinda était une sommité dans le domaine des probabilités et qu'il y avait même un théorème à son nom, c'est-à-dire au sien, donc au mien. Ce pour quoi je ressentis, je dois bien l'avouer, la même satisfaction idiote. »

« Cette histoire de dibbouk... L'âme d'une personne décédée qui s'échappe de la Géhenne, qui erre en quête de rédemption et pénètre dans une personne vivante, en prend possession et la rend folle, irrationnelle. J'étais forcé de reconnaître que ça expliquait bien des choses. La facilité avec laquelle je racontais en y mettant un luxe de détails; mes confusions entre les mots de Clément et les miens; cette sensation qui ne me quittait plus, qui amplifiait, de voir ma vie au travers d'yeux que je sentais n'être plus tout à fait les miens. Mais que je trouvais diablement justes. Clément le dibbouk... »

« Une fois qu'ils ont réussi à déclencher chez leur enfant un sentiment de culpabilité, les parents ont tendance à pousser leur avantage jusqu'au bout. Les seuls qui gagnent à ce jeu-là, ce sont les psys. »

« - Et toi ? Tu faisais partie de quelle catégorie? demanda Moïse.
- De la plus vaste. Celle qui se répète demain. Demain, je ne serai pas là. Demain, je ferai quelque chose de mieux. Quelque chose de décisif. Demain, j'irai ailleurs. Je faisais partie de ces hommes qui un jour comprennent, toujours trop tard, qu'à force d'être lâche au point de se croire éternel, le champ de leurs possibles s'est réduit à un jardinet de la taille d'une tombe. L'ailleurs dont ils rêvent n'existe plus, il n'est même plus un lieu, il n'est plus que ça : demain. »

« Pascal vient d'Abbeville, dans le sud des États-Unis, à quelques heures de route à l'ouest de La Nouvelle-Orléans. Comme ces noms ne m'évoquent rien, il entreprend de me décrire son pays. Il parle de marécages, de prairies, de belles maisons créoles entourées d'immenses plantations de cannes à sucre, de misérables cahutes indiennes échouées sur la mer boueuse. Il utilise des mots inconnus, la voix exaltée par la nostalgie, le débit rapide. Il dit bayous, cajuns, chevrettes, corusses, et puis jambalaya ou encore zydeco. Je redouble d'effort pour ne pas perdre le fil. La Louisiane prend naissance. Verts et bruns mélangés. Sols détrempés, air saturé. Troncs plantés dans l'eau noire. Cités lacustres résonnant des étranges mots d'une étrange langue. Terre-eau, magique, plus grande que ses limites intérieures. En tout point opposée à la sèche Tunisie, qui jamais n'a cédé un pouce à la mer, qui sent l'huile, les épices et le cuir tanné. Que je ne peux plus supporter.
Lui dit qu'ici il respire, alors que dans cette Louisiane magique, il vit une vie misérable. Il me raconte le malheur des Cajuns. Je l'écoute et me vient cette idée : si Pascal est libre ici, où moi j'étouffe, peut-être serai-je donc libre ailleurs ? À mon tour, je lui raconte ma vie, sans rien omettre. En quelques heures, nous devenons amis. Du fardeau de nos origines comme de celui de nos vies, tout fut dit en une fois. Non pas pour s'en débarrasser, mais pour peindre la toile de fond de notre amitié d'une couleur intense qui ne passerait pas avec le temps. »

«  - Tu veux que je te raconte les Cajuns?
- Dis toujours.
- Tu vas voir, ça va te rappeler des choses. À l'origine, les Acadiens...
- Je croyais que c'étaient les Cajuns?
- Attends! Les Acadiens, donc, vivaient au Canada il y a deux cents ans. En paix, prospères, au nez et à la barbe des deux empires d'Angleterre et de France. A force d'aller bien, ils ont fini par agacer. Alors pendant près de dix ans, au milieu du dix-huitième siècle, les Anglais les ont déportés. On a appelé cette période le Grand Dérangement, comme si les Acadiens avaient été un problème digestif. Les hommes ont le génie des litotes qui allègent les mémoires, tu ne trouves pas ? Tout a commencé par des rafles, puis on a brûlé les maisons et les récoltes, confisqué tous les biens et séparé les familles. Quand je te disais que ça te rappellerait des choses.
- En même temps, il n'y a pas trente-six manières de déporter, souligna Moïse. Des bateaux furent affrétés à destination de la côte Est des États-Unis. On trouverait bien un endroit où gerber les misérables, quelque part sur la côte entre le Canada et la Caroline du Sud. Entassés comme des bêtes, la plupart moururent durant le transport. Ça n'avait pas grande importance, les capitaines étaient payés au nombre d'embarqués. Même peu nombreux, les survivants étaient partout indésirables. On en débarqua à Boston. Les enfants y furent séparés de leurs parents et placés dans des familles pour "assimilation", les adultes réduits à une condition proche de l'esclavage. On essaya d'en jeter d'autres en Pennsylvanie. Les autorités bloquèrent les bateaux pendant plusieurs jours, le temps pour les survivants de mourir de variole à leur aise. Les plus chanceux atteignirent la Virginie. On les traita d'ennemis intérieurs avant de les envoyer se faire voir en Angleterre. À Liverpool ou Southampton, on les laissa croupir dans des baraquements avec interdic- tion de travailler. Il fallait protéger l'emploi local.
- Ah ça, les colonisateurs ont toujours eu du mal à accueillir le malheur qu'ils ont créé dans le monde, m'interrompit à nouveau Moïse.
- Les Acadiens prirent la direction de la France. Certains se retrouvèrent en Bretagne ou dans le Poitou, d'autres envoyés comme volontaires pour mourir à Saint-Pierre-et-Miquelon, en Guyane ou bien à Saint-Domingue. À d'autres encore, on proposa d'exercer leurs talents de paysans sur les terres incultes de Flandres, de Gascogne, de Normandie et même de Corse. On pensa un moment envoyer les Acadiens aux mines, mais en haut lieu, quelqu'un se récria: ne trouvait-on pas, quand même, que ces pauvres diables avaient suffisamment souffert ?
- Quelle sollicitude !
- Et ce n'est pas fini. Lorsque la France renonça à ses colonies d'Amérique, les Acadiens reprirent la route, cette fois vers le sud et la Louisiane qui, pensaient-ils, les accueillerait bien. C'est là qu'ils devinrent Cadiens, que les Anglais prononcent Cajuns. On y est. Mais épuisés des souffrances endurées, ils manquèrent d'enthousiasme pour le rêve américain. On ne tarda pas à les considérer comme paresseux. Certains finirent tout de même par prospérer dans l'exploitation du coton ou de la canne à sucre. Ils devinrent des esclavagistes exemplaires, au portefeuille profond et à la mémoire courte, et finirent par se fondre dans l'élite des colons français "originels", les Créoles de Louisiane. Obsédés par la pureté de leurs origines et par leur blanchitude, ils obtinrent, au début des années 1920, l'interdiction de parler le cadien. En quelques générations les des- cendants des exilés se retrouvèrent à leur tour aliénés, citoyens de seconde zone, incultes et pauvres, parlant une langue indigente, incompréhensible et interdite. «Intéressant, non? conclus-je. On comprend pour- quoi Clément et Pascal se sont bien entendus. Deux fruits d'un même arbre de haine.
- Intéressant, en effet », acquiesça Moïse avant d'ajouter, songeur : « Acadien, Cajun. Tu avais remarqué ? La haine, l'immigration. Elle efface toujours les noms. Le mien, c'était Mouchi.
- Comment ça m'étonnai-je. Tu veux dire que tu ne t'appelles pas Moïse ? 
- À l'origine, je m'appelais Mouchi. Moïse, c'est mon nom digéré par la France. Tu n'as pas connu ça, toi. Quand on change de pays, on se déforme, on se fragmente, on s'intègre en se désintégrant. On s'ajoute des prénoms. Des identités. Les gens en parlent au singulier, mais en réalité, c'est le contraire. Quand on émigre, ce que l'on est se brise en mille morceaux, comme un miroir. »

« Comblé, tu parles. Comblé, c'est pour les tombes. Des masques, des masques et encore des masques, voilà toute ma réussite. C'est ce jour-là que j'ai commencé de mourir, j'en suis sûr. Se sentir comblé, c'est n'avoir plus rien à construire. C'est n'avoir plus qu'à protéger. »

« Tu vois, c'est ça l'intégration, a-t-il poursuivi. Une course à l'espoir d'être accepté, sans ligne d'arrivée. Une vie à répondre en souriant lorsqu'on te demande : " D'où tu viens ? " en pensant " Qu'est-ce-que tu fiches ici ? " À se demander s'il faut préférer Maupassant ou Enrico Macias, la darbouka ou l'andouillette, comme si cela avait le moindre sens. À s'asseoir bien droit, le cul entre deux cultures. À choisir, choisir, encore choisir. Couper, couper, toujours couper. L'identité, franchement, quelle connerie. Crois-moi, mon fils, il faut toujours se méfier de celui qui te demande de choisir. Celui qui dit c'est lui ou moi, c'est celui qui confond l'amitié et l'allégeance. »

« Il y avait tant de tristesse et de colère, dans sa voix. Tant de regrets de tous ces compromis, ces coups de martinets, ces heures de travail, ces trahisons de soi. Tout ça pour rien, pour rien, sinon finir enseveli sous son propre édifice de mensonges et sous le poids des talits. Je frottai son récit avec mes souvenirs. De vieilles anecdotes prenaient une nouvelle signification. Quand Moïse me montrait, fier, sa belle bibliothèque. Étagère du bas, l'intégrale de Rabelais. Étagère du haut, l'inté- grale de Singer. Je le trouvais pédant. Quand il m'atten- dait à la sortie de l'école dans sa voiture, fenêtre ouverte et musique arabe à fond. Je le maudissais. Lorsqu'il mangeait des sandwichs au thon, avec de l'huile coulant sur le menton et trop de piment. Il me dégoûtait. Quand il me serrait trop fort à chaque fois qu'il partait. Je comprenais, enfin, tout ce que j'avais manqué de mon père. »

« Sais-tu ce que sont les allotropes ?
- Euh... non, pas du tout.
- Il y a deux ans, je suis tombée sur un article, dans Nature. C'est un terme de chimie qui désigne les différentes formes que peuvent prendre certains corps simples comme le carbone ou l'oxygène. Ils ne différent que par leur forme moléculaire et seraient même capables, en théorie, de passer de l'un à l'autre. Par exemple, le graphite, que tu trouves sur les crayons à papier, et le diamant, sont des allotropes du carbone. Tu te rends compte ? La mine d'un vulgaire crayon de bois et la pierre la plus précieuse, en apparence si étrangers l'un à l'autre et pourtant identiques! Quelle idée extraordinaire, tu ne trouves pas ? Deux univers disjoints peuvent être deux expressions d'une même réalité !
- C'est passionnant, en effet », répondis-je sincèrement. Je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir, mais j'avais toujours adoré la chimie.
- Eh bien, je suis convaincue que ce principe s'applique aux humains, poursuivit-elle. Les uns ne sont que les expressions des autres. Des réagencements, si tu préferes. Ce qui expliquerait que, parfois, l'on a l'impression d'avoir déjà vécu une scène. D'avoir des souvenirs qui ne nous appartiennent pas.
- Déprimant. Toutes ces vies ternes et banales qui se décomposent et se recomposent pour former d'autres vies aussi ternes et banales.
- Au contraire ! C'est se croire unique qui est déprimant. Factice. La beauté, c'est être singulier tout en ne l'étant pas. Voilà la véritable magie. Un lapin, un chapeau, quelle banalité ! Mais un lapin dans un chapeau, alors là... Nous sommes faits des mêmes âmes. Tissés dans la même étoffe. Fondamentalement les mêmes, fondamentalement différents. Comme les allotropes. 
- Une théorie originale. Mais pourquoi me parles-tu de cela?
- Pour que tu comprennes ceci: tu es Clément et tu n'es pas Clément. Encore moins son prisonnier. »

« Vegas vaut plus que ses clichés. J'ai fini par aimer cette ville. Faire partie de cette étrange tribu qui s'active pour entretenir un mirage, tous les assassins, les chanteurs, les croupiers, les cuisiniers et les putes. Souvent Benny, qui était cultivé, disait que c'est la ville qu'aurait construite Platon s'il avait été architecte. Une ville-théâtre, un trompe-l'œil. À Vegas, tout se vaut. Les espoirs, les promesses, les mensonges et la vérité se reflètent et s'entrelacent dans des miroirs déformants. Pour certains, c'est ici que le monde s'écroule et pour d'autres, que les portes s'ouvrent. Les fortunes se font et se défont en une seconde, les mariages en une minute, les nuits durent des semaines et le présent, autant que le désir. Le désir et l'argent. Je l'aimais aussi car c'est une ville d'Orient. Le génie d'Aladin habite Vegas. II a piégé le temps dans une bouteille de whisky. Ici, il n'y a pas d'horloges. Las Vegas ne peut pas mourir; voilà pourquoi les gens viennent et reviennent, à la fois dégoûtés et fascinés comme on peut l'être par l'éternité. »

« Vois-tu, Moïse, c'est sans doute le pire. J'ai réussi à m'en sortir. Pas en fuyant vers un futur, comme lorsque j'ai quitté Tunis. Cette fois, je suis allé me réfugier dans le passé. Comme un mendiant qui ferait les poubelles, en triant le comestible du pourri, cherchant des petits bouts de souvenirs capables de soulager ma douleur. La première fois que j'avais vu Marie danser; son grain de beauté caché sous le sein gauche; ce restaurant chinois où nous avions tant ri à force d'essayer de nous faire comprendre du serveur. J'adorais ça, me souvenir. Je m'en repaissais. Je me perdais dans ma mémoire avec délectation, goûtant mes souvenirs dans l'ordre ou le désordre, tantôt avec la gourmandise délicate d'une petite vieille, tantôt comme un goret. Et personne pour me faire le reproche de n'être pas si pressé de mourir. »

Quatrième de couverture

« On va se la jouer kabbale. C'est-à-dire?
- La puissance du verbe.
Le lien magique entre les mots, les choses et les actes. Tu vas découper le talit en parlant.
- Je ne comprends rien.
- Le tissu, la mémoire. Raccommoder, se souvenir. Ravauder, transmettre. C'est la même chose. »

Simon, qui n'a jamais entretenu de relations très intimes avec son père, se retrouve être le seul à devoir s'occuper de ses obsèques.

La tradition juive, celle de sa famille, veut que l'homme soit enterré enveloppé dans son châle de prière, le « talit ». Simon part donc à la recherche de la housse qui devrait contenir le talit de son père. Mais en l'ouvrant, il découvre deux talits, emmēlés par leurs franges.

À qui appartient le deuxième talit? En démêlant l'histoire de deux châles, c'est l'histoire familiale tout entière qui se démêle.

Éditions de l'Antilope, 23 août 2024
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