vendredi 26 janvier 2018

Juste avant l'oubli ★★★★☆ de Alice Zeniter

Avec «L'Art de perdre», je découvrais une auteure talentueuse, et c'est tout naturellement que j'ai ajouté à ma PAL ses précédents romans, dont celui-ci «Juste avant l'oubli».
Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, je me suis plongée dans cette lecture sans rien connaître de l'histoire et j'ai été bluffée ! La construction de ce roman autour de cet écrivain charismatique Galwin Donnell, personnage tout droit sorti de l'imagination de l'auteure (ça je ne l'ai compris qu'après avoir été vérifié sur le Net;-)) est fascinante. Alice Zeniter a créé de toutes pièces ce personnage, ses romans, le personnage phare de ses œuvres, le très énigmatique Adrian Dickson Carr, sexuellement peu recommandable, un héros à la fois enquêteur et criminel... L'exercice est réussi, et tellement réaliste ! Chapeau bas !

Alice Zeniter a définitivement beaucoup de talent, elle plante une atmosphère, un décor, son écriture sonne juste, elle est maîtrisée, peut-être un peu trop d'ailleurs dans ce roman; j'ai eu parfois la sensation d'être laissée un peu au bord du chemin, mon émotion restant en berne parfois. 
Mais bien plus souvent, j'ai été conquise par les descriptions, belles, poétiques, par l'humour parfois grinçant qui se dégage de ce roman; les intellectuels universitaires en prennent pour leur grade. 
Elle évoque l'insularité et nous amène à nous interroger sur les fragilités du couple, quand les espoirs, les aspirations, les passions de l'un ne sont plus compatibles avec celui de l'autre... juste avant l'oubli justement, cette période de troubles avant la séparation, comment être en mesure d'envisager la vie après, nous sera-t-il possible d'oublier l'autre ? 

[...] c'est bien le silence qui parle le plus, c'est par l'absence que l'on mesure l'intensité de la douleur.

Un triangle amoureux (triangle ? tiens, je ne vous ai pas tout dit et je ne vous en dirai pas plus ;-)) passionnant aux allures de polar et de roman noir, intelligemment écrit... Laissez-vous tenter !


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«Il y a des endroits que les hommes abandonnent à cause d'une injonction pressante, d'un mauvais tour du sort ou de la nature. Ils vivent là, paisiblement, sourire aux lèvres, mais soudain surgit la guerre, un tremblement de terre ou la fin des ressources minières qui leur donnaient à tous un travail. Alors, ils partent, ensemble, précipités, les valises jetées dans une charrette, une voiture, ou serrées sous un bras contre le flanc. Et quand ils arrivent en lieu sûr, ils songent avec nostalgie, avec tristesse parfois, à la petite ville qu'ils viennent de quitter, à la maison aux roses trémières ou à leur poste de télévision neuf - parce que l'abandon d'une ville ou d'un village n'est pas un phénomène du passé, réservé à une lointaine époque des chercheurs d'or où toutes les baraques étaient de bois et les hommes portaient des bretelles taillées dans le cuir de leur selle pour retenir de larges pantalons de toile. Aujourd'hui encore il y a de ces lieux, il y a de ces injonctions qui font qu'un hameau soudain devient fantôme.Par exemple, l'île de Hashima, au large du Japon. On l'appelle l'« l'île-cuirassé » parce qu'elle ressemble aux vaisseaux de guerre blindés qui sillonnaient l'océan autour d'elle. [...] pour les besoins en charbon de Mitsubishi, Hashima était devenue une ville-usine détenant le record mondial de la densité humaine.[...] Mais lorsque que le pétrole a remplacé la houille, l'île a brutalement été renvoyée au rien, sans autre activité que le passage des typhons. Hashima sera une ville des années 60 toute sa vie. Un cadavre qui pourrit parce qu'on l'a laissé en plein air, sans avoir la décence de l'enterrer.
- Je t'aime, dit-elle comme une excuse.- Moi aussi.Il était incapable de ne pas répondre à cette phrase. Parfois, il enviait les hommes mystérieux qui savaient se taire ou ne dire que « Je sais », comme Han Solo dans Star Wars. Lui semblait toujours avoir le coeur au bord des lèvres, prêt à rendre service. Il aurait dû garder le silence, marquer sa déception en laissant la déclaration d'Emilie se perdre dans les rafales et alors, peut-être, il aurait eu un ascendant sur elle, tout ce qu'il aurait dit après ce « ...je t'aime » amputé aurait eu un autre poids du simple fait de ne pas être la réponse attendue, de ne pas être le « moi aussi », mais il avait laissé passer cette occasion.
[...] Franck, au moment où l'abnégation de son sacrifice l'éblouissait lui-même, élaborait plus ou moins consciemment un marché basé sur le principe du « donnant-donnant » et absolument contraire à l'essence du sacrifice.
La littérature est une forme de plaisir poussée à son raffinement le plus extrême par des écrivains que le rapport habituel au langage ne satisfait plus.
- Ne faire plus qu'un avec l'autre, c'est un mythe. L'amour, ce n'est pas la fusion, la dissolution d'une âme dans une autre ou je ne sais quoi. C'est simplement un moyen de tromper nos solitudes. On demande à quelqu'un d'être le témoin de notre vie et on accepte en échange d'être le témoin de la sienne. C'est comme les enfants qui font de la ... balançoire [...] et qui appellent la maman pour regarder. La balançoire, c'est toujours plus drôle quand quelqu'un voit à quel point on monte haut. Peut-être même que ce n'est drôle que si quelqu'un nous regarde nous amuser. La vie, c'est pareil.- Alors pourquoi avoir besoin d'une relation amoureuse ? [...]- Et je ferais l'amour avec qui ? Il faut être pratique, mon garçon : autant faire d'une pierre deux coups. [...]- Vous voulez dire qu'il faut passer toute notre vie à côté de quelqu'un et pas vraiment avec lui ?- Je veux dire que c'est déjà le cas. Il faut simplement l'accepter. Plus la relation est belle, malheureusement, et plus il est difficile de renoncer au mythe de la fusion amoureuse. [...] Lorsqu'on est avec la personne parfaite, on est inexcusable et pourtant le fossé est là quand même. Il arrive toujours un moment où l'on se couche près de la femme que l'on aime et où l'on réalise qu'elle est, malgré tout une étrangère.
Au moment de la déflagration, c'est le monde entier qui disparaît, faute d'instances capables de le saisir. [...] La douleur ne mangeait pas que le son. Elle mangeait aussi les cinq continents, les océans, les zones climatiques, les banquises efflanquées, la faune, la flore et les colonies d'insectes pourtant si bien cachées sous la terre qu'elles auraient dû échapper à la douleur. Il ne restait plus rien où se tenir debout.
C'est absolument idiot tout ce qu'un homme peut faire pour conserver l'illusion que sa vie n'est pas aussi ordinaire que celle de son voisin. Le nombre infini de formes que cela peut prendre. Et la stupidité inhérente à chacune de ces formes. (Galdwin Donnell, Le Temps des morts)
- [...] Vous avez entendu cette histoire, il y a deux mois ? Le gamin qui a tué son père parce qu'il ne voulait pas lui acheter une voiture ? Il prend un couteau de cuisine et il le tue. C'est ça qui se passe à Édimbourg aujourd'hui. Vous voulez que j'écrive sur ça ? Même les policiers n'ont pas envie d'enquêter sur un truc pareil. A lors lire un roman...- Vous voulez dire que les crimes ne sont plus aussi intéressants qu'avant ?- Je veux dire que le monde entier est moins intéressant qu'avant. Il y a de plus en plus de gens à avoir suffisamment d'études ou de culture pour qu'on puisse s'étonner qu'ils soient si cons.- Ah.- Et ça, c'est pas bon pour le roman policier.»

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Quatrième de couverture

Il règne à Mirhalay une atmosphère étrange. C’est sur cette île perdue des Hébrides que Galwin Donnell, maître incontesté du polar, a vécu ses dernières années avant de disparaître brutalement – il se serait jeté du haut des falaises. Depuis, l’île n’a d’autre habitant qu’un gardien taciturne ni d’autres visiteurs que la poignée de spécialistes qui viennent tous les trois ans commenter, sur les « lieux du crime », l’œuvre de l’écrivain mythique. Cet été-là, Émilie, qui commence une thèse sur Donnell, est chargée d’organiser les Journées d’études consacrées à l’auteur. Elle attend que Franck, son compagnon, la rejoigne. Et Franck, de son côté, espère que ce voyage lui donnera l’occasion de convaincre Émilie de passer le restant de ses jours avec lui.
Mais sur l’île coupée du monde rien ne se passe comme prévu. Galwin Donnell, tout mort qu’il est, conserve son pouvoir de séduction et vient dangereusement s’immiscer dans l’intimité du couple. Alice Zeniter mène, avec une grande virtuosité, cette enquête sur la fin d’un amour et donne à Juste avant L’Oubli des allures de roman noir.

Editions Flammarion, août 2015
287 pages
Prix Goncourt des Lycéens, 2015



Alice Zeniter est née en 1986. Elle a déjà écrit quatre romans, dont Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), qui a reçu le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas, et Juste avant l’oubli (Flammarion, 2015), prix Renaudot des lycéens. Elle est dramaturge et metteuse en scène de théâtre. À la rentrée littéraire 2017, elle publie L’Art de perdre, Prix Goncourt des lycéens.

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