dimanche 11 décembre 2016

Courir***** de Jean Echenoz


Les Éditions de Minuit, octobre 2008
142 pages

Résumé Éditeur

On a dû insister pour qu'Émile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s'arrête plus. Il ne cesse plus d'accélérer. Voici l'homme qui va courir le plus vite sur la Terre.


Mon avis  ★★★★★

Ce nom de Zatopek qui n'était rien, qui n'était rien qu'un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ça va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter que cette machine est lubrifiée par un prénom fluide : la burette Emile est fournie avec le moteur Zatopek. 
Après "Ravel", j'ai enchaîné avec "Courir", et suis une fois de plus sous le charme de la plume de cet auteur, et d'ailleurs encore davantage qu'avec "Ravel". J'ai particulièrement aimé son rythme haletant - on avale les pages aussi vite qu' Emil Zatopek avale les kilomètres - ainsi que sa dimension historique, son intrusion dans l'histoire de l'époque avec l'arrivée des nazis au pouvoir, les régimes autoritaires en place, la tyrannie qui avait pris place en Tchécoslovaquie, l' armée soviétique qui dictait ses lois et le sport qui devient une affaire de politique - les grands athlètes utilisés comme instruments de propagande (Nadia Comaneci, Zatopek ...). 
Et par un beau dimanche d'automne, dans son bel uniforme tout neuf de capitaine, il épouse en effet la fille du colonel, future championne olympique du javelot. C'est donc sous une double haie d'armes que le cortège nuptial, provoquant d'énormes rassemblements, embouteille longuement les rues de Prague. Prague où, à part ça, tout le monde crève de peur. 
Emil a gravi les échelons dans l'armée au rythme de ses podiums. Mais son ultime grade de colonel ne l'empêchera pas d'être rattrapé par l'Histoire ...
Très très agréable lecture, un très bel hommage à cet immense coureur, à ce grand monsieur ...
"la locomotive tchèque", une force incroyable de la nature, capable de repousser ses limites grâce à un mental d'acier, hors norme et qui réalisa des exploits immenses. Courir, courir, courir ... souffrir : la méthode gagnante de ce grand monsieur.  
Dans ses trois bio-fictions, Jean Echenoz a choisi des génies, extrêmes dans leur choix, dans leur façon de vivre, et d'être; la plume élogieuse, minutieuse et si bien maîtrisée de Jean Echenoz a suscité chez moi un réel attachement envers ces trois personnages.
J'en redemande !
«Il faut y aller. Bon, il y va. Le sport, Emile aime d'autant moins que son père lui a transmis sa propre antipathie pour l'exercice physique, lequel n'est à ses yeux qu'une pure perte de temps et surtout d'argent. La course à pied, par exemple, c'est vraiment ce qu'on fait de mieux dans le genre : non seulement ça ne sert strictement à rien, fait observer le père d'Emile, mais ça entraîne en plus des ressemelages surnuméraires qui ne font qu'obérer le budget de la famille.
Alors, il accomplit des ravages, menant un train brutal qui contraste avec l'allure légère de son rival Heino. Après qu'on pourrait croire qu'il a usé une partie de ses forces, c'est un Émile tout neuf qu'on voit renaître en milieu de course, un type intact et frais, rageur, volontaire à faire peur. Panique dans les forêts profondes : craignant sa proche détresse, Heino tente alors d'enrayer la machine en reprenant arrogamment la direction des opérations. Mais Émile qui a horreur de voir le dos de ses adversaires ne tolère pas la chose plus de cinq cent mètres. Pour effacer l'injure, pour laver cet affront, se faisant à force de grimacer un visage d'épouvante, il se jette à l'ouvrage avec furie [...]. Sprint final et, en quelques dizaines de mètres Émile a tout pulvérisé, tout anéanti, c'est la première médaille d'or de l'athlétisme tchèque. 
La propagande national-socialiste s'est installée sous ses diverses formes. Censure de la presse, des films, des livres et des chansons. Interdiction d'écoute des radios étrangères. Meetings et conférences assez obligatoires, distribution de brochures, affichage à grande échelle. Les rues sont constellées de journaux muraux, de photoreportages démontrant que l'armée d'occupation est on ne peut plus correcte. Et d'ailleurs il n'y a pas d'occupation. L'armée allemande respecte les personnes et les biens. Le soldat allemand est l'ami des enfants.» 






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